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Rapport annuel des évêques

Année: 1931
Pays: Cambodge
Mission: Phnompenh
Rédacteur:Mgr Herrgott

IV. — Phnompenh.

Population catholique 76.717
Baptêmes d’adultes 1.405
Baptêmes d’enfants de païens 6.504


« Pendant l’exercice 1930-1931, écrit Mgr Herrgott, la Mission de Phnompenh a été le théâtre d’une série d’événements dont les plus importants sont le typhon de Camau, la fondation d’un village de colonisation à Cai-Hua, l’érection et la bénédiction d’un monument en l’honneur de nos martyrs à Chaudoc, et la fête de Ponhalu, berceau de la Mission.
« De Camau, M. Quimbrot accompagne son compte rendu de la lettre suivante : « Dans « mon compte rendu de l’an dernier, je vous disais ma satisfaction d’avoir pu mener à bonne « fin la construction de l’église de Rachnha, de l’église, du presbytère et de l’école de « Camau ; mais un typhon étant venu ravager le pays, la récolte fut compromise, et, de ce « fait, beaucoup de projets durent être remis à plus tard. Pour les œuvres de Dieu, la « contradiction est un signe de réussite, dès lors la récolte à Camau, il faut l’espérer, sera « abondante en fruits de salut pour plusieurs. Depuis une année, que de croix encore ! En « novembre dernier un autre typhon, bien plus violent que celui de 1929, mettait à peu près « tout par terre : la belle église de Rachgia gravement endommagée, l’école, le presbytère « ainsi que toutes les habitations de la chrétienté rasés ; à Camau l’église renversée, les « toitures du presbytère et de la maison des religieuses envolées les églises et chrétientés de « Caicam, Thoibinh, Baosen, Songongdoc anéanties... Il y aurait de quoi se décourager si on « travaillait pour soi ; mais le Bon Dieu ne nous abandonne pas, et à l’heure présente, grâce à « la charité d’âmes généreuses, les dégâts du typhon sont en partie réparés. » Et le Père termine sa lettre par cette phrase bien digne d’un apôtre : « Les résultats n’apparaissent pas « encore ; quelques jalons plantés çà et là, et c’est tout. ! »
« L’an dernier le compte rendu avait relaté l’immigration de plusieurs centaines de familles tonkinoises dans l’île de Phuquoc. La Société qui les avait engagées subit, dans le courant de l’année, le sort commun : plus de crédit, donc impossible de pousser de l’avant et de donner journellement du travail à tous les coolies ! Il s’ensuivit une misère telle qu’à plusieurs reprises de fortes bandes de travailleurs allèrent demander du riz au Délégué Administratif de Duongdong. L’Administration s’en émut et, craignant sans doute de graves accidents toujours possibles au sein d’une foule affamée, elle résolut d’établir ces gens sur les bords du canal nouvellement creusé entre les chefs-lieux de Hatien et de Rachgia. Elle demanda à la Mission un prêtre français capable de former cette colonie tout en assurant le service religieux, et elle promit une avance de 15.000 piastres pour cette première année.
« M. Merdrignac, qui avait déjà pris soin de ces chrétiens à Phuquoc, a bien voulu accepter de les suivre à Cai-Hua. Il assuma ainsi une tâche rude et difficile entre toutes ; car il devait être à la fois père spirituel, guide et économe. Ces gens avaient quitté Phuquoc dans le plus grand dénûment, il fallut leur procurer les instruments de première nécessité pour se faire un abri, des étoffes pour se vêtir, des moustiquaires, des instruments agraires, des jarres pour conserver l’eau douce, et surtout le riz journellement nécessaire à tant de bouches. Le missionnaire se multiplia, se fit tout à tous et s’occupa de tout. Après un mois réellement pénible pour père et enfants, chaque famille était convenablement installée et avait du moins le strict nécessaire à la vie. Il va sans dire que tout était provisoire, en branchage : église, presbytère, infirmerie, magasin, cases des familles ; mais chacun était chez soi et tous allaient être prêts pour le travail dans les champs. L’administration donna une grande superficie de terre, jusqu’à dix hectares par famille ; mais on ne pouvait songer à une division parcellaire immédiate et abandonner chaque famille à sa propre initiative, même en lui faisant des avances ; on décida donc de faire œuvre commune en cette première année. On commença par creuser un petit canal allant jusqu’à la forêt, a fin de transporter facilement des bois de construction et de chauffage ; puis on construisit un talus de sept kilomètres de long sur le bord du grand canal pour empêcher l’eau salée de pénétrer dans la rizère ; enfin hommes et femmes se mirent à défricher le sol avec ardeur, au point qu’aujourd’hui 6 à 700 hectares sont repiqués et promettent bonne moisson. Nous demandons à Dieu de bénir tant de sacrifices et de donner à M. Merdrignac la joie de voir se réaliser à bref délai son désir de faire à Cai-Hua une chrétienté florissante entre toutes.
« Le 11 février 1931 la population de Chaudoc et beaucoup d’étrangers qui avaient rallié ce chef-lieu, furent les témoins d’une fête qui fut vraiment l’apologie de la religion et du martyre chrétiens. Une foule immense, aux neuf dixièmes païenne, s’était donné rendez-vous au monument nouvellement érigé en l’honneur de nos Bienheureux Martyrs Pierre Qui, prêtre, et Emmanuel Phung, catéchiste, à l’endroit même où en 1859, ils avaient été mis à mort pour la foi. Le comité qui s’était chargé d’élever le monument et de préparer la fête, eut l’heureuse idée d’associer les païens aux chrétiens et de faire œuvre nationale pour glorifier deux héros de leur race qui avaient vécu au milieu de leurs ancêtres en servant fidèlement le Dieu du Ciel en répandant le bien autour d’eux. Tous avaient délié leur bourse, tous devaient être à la joie. Des milliers de personnes assistèrent avec une attention impressionnante à la bénédiction du monument, à la messe pontificale chantée en plein air et aux panégyriques prêchés par deux orateurs indigènes dont la voix était portée vers la foule par un haut parleur.
« La veille, les grands notables indigènes de la ville, tous païens, voulurent témoigner l’intérêt qu’ils portaient à cette fête en faisant entourer l’évêque, dès son entrée en ville, de cavaliers en uniforme militaire national et de notabilités portant les insignes d’honneur en usage à la cour d’Annam. Singulier contraste en comparant ce passage triomphal sur le même chemin qu’avaient suivi, soixante-huit ans auparavant, les Bienheureux Martyrs pour aller au lieu de leur supplice ! La foule exultait au bruit des tambours, des pétards et des chants. On eût dit qu’elle voulait restituer aux deux nobles fils du pays l’honneur qui leur avait été ravi par une condamnation injuste et une exécution cruelle.
« La leçon fut parfaite. Depuis, les païens s’arrêtent, admirent et s’inclinent respectueusement quand ils passent devant le monument ; les deux statues les attirent et semblent leur parler. Beaucoup ont déjà laissé échapper le secret sentiment de leur cœur en disant « La religion catholique est tout de même belle, incomparable ! » Espérons que nos Bienheureux Martyrs leur obtiendront la grâce de l’embrasser !
« Monument et fête sont spécialement dûs au dévouement inlassable de M. Béquet ainsi que du comité dont il avait été le président et auquel il avait adjoint un membre païen, homme très digne et généreux. Ils doivent tous se réjouir d’avoir si parfaitement réussi. Nous leur renouvelons ici la reconnaissance de la Mission.
« Mais la préoccupation de cette fête n’a pas empêché M. Béquet de suivre son district et de le développer. La nouvelle chrétienté, fondée en 1928 au canal de Tanchau, s’accrut de 30 néophytes, ce qui porte le nombre total des chrétiens à 134. Notre confrère comptait y construire une église dont il avait jeté les premières assises l’an dernier ; mais la crise économique l’oblige à attendre des jours meilleurs.
« Une autre joie, que nous devons à M. Haloux, était réservée à la Mission cette année, celle de voir s’élever une église digne de ce nom à Ponhalu, berceau de l’évangélisation du Cambodge, et de retrouver les tombes des premiers pionniers de la foi au royaume, parmi lesquelles se trouvent celles de Mgr Lefebvre, mort en 1760, et de Mgr Picquel, mort en 1771.
« Ponhalu est situé sur la rive droite du Tonlésap, à la suite de Kompong-Luong, ancien port royal au temps où, fuyant devant les Siamois et abandonnant Angkor, le roi vint fixer sa résidence à Oudong. Les guerres successives obligèrent les chrétiens à se disperser à plusieurs reprises, et à partir de 1780, pendant plus de soixante ans, la chrétienté était inexistante. Elle fut reformée vers 1850 par Mgr Miche ; mais jusqu’à cette année elle n’avait pas recouvré son ancienne splendeur.
« La bénédiction de la nouvelle église, suivie de la visite aux deux tombeaux, fut une grandiose manifestation de foi et de piété au milieu de nombreux païens, cambodgiens, malais, annamites, chinois, qui habitent la région. Nous en espérons beaucoup de bien pour l’extension du royaume de Dieu. M. Haloux eut soin de planter une grande croix en bois sur chacune des tombes, en attendant que nous puissions mieux faire pour perpétuer le souvenir de nos illustres devanciers, car prêtres et fidèles aimeront à revenir souvent à ce berceau, à s’instruire aux exemples des premiers pères et des premiers chrétiens du pays, en même temps qu’ils demanderont à Dieu, par leur intercession, des grâces de conversion pour les innombrables païens qui entourent leurs tombes.
« Ponhalu n’est qu’une petite chrétienté du vaste district de Russey-keo où, à l’exemple de M. Haloux et sous sa direction, trois vicaires exercent un ministère intense : 9 chrétientés sont à desservir sur deux cents kilomètres le long du Tonlésap, et pendant dix mois de l’année il faut s’occuper d’un millier de pêcheurs chrétiens venus d’un peu partout pour gagner leur vie sur les lacs. Le prêtre Chu est spécialement chargé de ces derniers. M. Haloux lui a fait élever une maison et une chapelle au bord du petit lac, à Krakor, pour qu’il ait un pied-à-terre et puisse fonder, une chrétienté qui compte déjà 130 fidèles.
« J’ai voulu me rendre compte de la façon dont le prêtre doit exercer son ministère sur les lacs, de l’importance des pêcheries de nos chrétiens et de la situation faite à ceux qui s’y engagent. Nous avons parmi nos chrétiens une trentaine de maîres de pêche qui vont chaque année aux lacs. Chacun engage des coolies, même des familles entières, les uns 30, 40, les autres davantage, 100, 150, et jusqu’à 180. Une pêcherie aux lacs (le grand et le petit lac qui se touchent) est comme une oasis au désert. Que l’on se figure une manière de vaste ferme entourée de claies dont la principale ressemble à une grande cour d’une surface de plusieurs milliers de mètres carrés, le tout posé sur une vraie forêt de pilotis, à une hauteur et d’une solidité défiant toute crue et toute bourrasque. Les coolies travaillent presque nuit et jour sous les ordres et la surveillance du maître qui les a engagés. On parle de la vie dure des pêcheurs bretons sur le banc de Terre-Neuve, les pêcheurs des lacs du Cambodge n’ont guère vie plus aisée.
« Dès trois heures du matin, de fortes équipes partent jeter des filets de 4 à 5 kilomètres de longueur pour encercler le poisson et le ramener ensuite, moyennant un treuil à bras, auprès d’une jonque qui le transportera à la ferme. Ceux qui étaient restés sur place ont, dans l’intervalle, vidé, lavé et salé le poisson pris la veille, puis l’ont porté sur les claies pour le sécher. Les mois comme les jours se suivent ainsi, dans un travail continu.
« Les pêcheurs sont logés suivant les catégories qu’ils forment : les familles ont des cases particulières au bord et autour des claies ; deux hangars, distants l’un de l’autre, abritent les hommes et les femmes libres. La cuisine est commune, la nourriture toujours abondante et soignée ; les maîtres n’ignorent pas que c’est une des principales conditions pour s’attacher leur monde et obtenir le meilleur rendement ; le ravitaillement se fait d’ailleurs facilement, car bon nombre de jonques de marchands parcourent journellement les lacs.
« La ferme sert de logement au maître et à sa famille ; on y entasse aussi, bien sélectionné, le poisson sec, en attendant son transport sur un gros marché. Mais la meilleure place est réservée à l’autel : c’est là que le prêtre dit la messe, prêche, catéchise et confesse quand il passe. Il annonce toujours son arrivée quelques jours à l’avance, afin de permettre au maître de pêche d’organiser le travail et de donner à tous ses engagés la facilité de s’approcher des sacrements. Le prêtre reste tout le temps nécessaire pour bien remplir son ministère, et le maître de pêche s’y prête volontiers. Dans certaines fermes il y a même un catéchiste à demeure pour quelques semaines ou plusieurs mois, afin d’instruire les enfants, quelquefois même des catéchumènes.
« Si les petites pêcheries se trouvent plus rapprochées, les grandes, par contre, sont très distantes les unes des autres ; souvent de l’une on n’en voit aucune autre à l’horizon, même par temps clair. Depuis cinq heures du matin jusqu’à minuit nous n’avons pu en visiter que quatre, bien que nos arrêts dans chacune fussent de courte durée et que nous voguions sur le lac à bord d’une chaloupe. Le prêtre desservant les lacs n’a que sa jonque qui lui sert de salon, de chambre à coucher, de cabinet de travail quand le ciel et l’eau sont cléments. Si par moments le vent le transporte plus vite qu’un vapeur, souvent il est réduit à attendre patiemment la fin d’une bourrasque ou à louvoyer péniblement sur les flots. Après un mois de cette vie sur l’eau, il rallie son Pied-à-terre pour se reposer pendant une quinzaine de jours en faisant un autre travail, et repart ensuite dans une nouvelle direction sur le lac. Comment ne pas admirer un prêtre au zèle et au dévouement si apostolique ?
« Aux plus hautes eaux, environ deux mois de l’année, les pêcheurs quittent les lacs ; les uns rentrent chez eux, les autres cherchent un coin quelconque au bord du lac, tous vont raccommoder leurs filets et radouber leurs embarcations. C’est pour secourir ceux de nos chrétiens qui ne rejoignent pas leur paroisse que M. Haloux a fondé Krakor où, à côté du prêtre, il y a église et école. C’est aussi un moyen de rendre service aux pêcheurs païens et de les attirer vers la religion.
« M. Bernard, Provicaire, chargé de la paroisse khmère-annamite de Phnompenh, se plaint du « progrès » dont cependant il reconnaît les avantages. Il dit que c’est grâce au « progrès » que ses paroissiens sont constamment refoulés et expulsés ; ils ont dû déguerpir pour faire place à la police, à la mairie, à l’usine électrique, au groupe scolaire laïque, à un boulevard, au chemin de fer... Il s’en prend même à la suceuse qui tous les vingt-quatre heures vient déverser six mille mètres cubes de sable du fleuve dans les bas-fonds de la ville et prépare ainsi des emplacements de logements à d’autres qu’à ses pauvres chrétiens ; mais le vieux « Khmer » admiré tout de même suceuse et progrès, et est fier de voir le rapide développement de la ville royale.
« M. Larrabure, chargé du district de Cantho, a doté le poste vicarial de Phungtuong d’une belle église. Il a eu la joie d’y baptiser 35 catéchumènes, ce qui porte à 68 le nombre de ses néophytes pour l’année. Dans son district la vie chrétienne devient de plus en plus intense. Il a enregistré 34.897 communions de dévotion. Ce consolant résultat est particulièrement dû à la dévotion au Sacré-Cœur.
« Partout ailleurs dans la Mission les missionnaires et les prêtres ont rempli leur devoir avec d’autant plus de courage et de mérites que la misère, qui s’est appesantie sur tout le pays, a rendu la vie durè à eux-mêmes et à leurs chrétiens.
« Nous avons 29 séminaristes au Grand Séminaire et 155 élèves au Petit Séminaire.
« Nos 122 écoles paroissiales comptent 8.048 enfants, non compris 1.988 élèves dans 48 écoles de catéchisme.
« Les Frères des Ecoles Chrétiennes ont reçu dans leurs deux établissements de Phnompenh et Soctrang 747 élèves.
« Quant aux Sœurs de la Providence, elles ont continué leurs œuvres avec les mêmes succès : 3.540 baptêmes d’enfants de païens, 522 baptêmes d’adultes, 23.489 malades soignés dans les hôpitaux, 648 enfants dans leurs orphelinats. Aux examens elles ont obtenu 1 brevet, 1 certificat d’études complémentaires, 7 certificats français, 1 franco-indigène, 18 diplômes élémentaires.
« Mais cette année a été particulièrement douloureuse pour elles ; car, 1e 9 mai, s’est éteinte à Cùlaogien leur Supérieure principale, Sœur Cécile Rome. Arrivée en Mission en 1883, Sœur Cécile fut dès 1886 placée à la tête des Sœurs à l’hôpital mixte de Phnompenh où, pendant vingt-cinq ans, elle fit beaucoup de bien par son dévouement doux et aimable, par sa prudence et sa discrétion. Elle savait si bien gagner les cœurs qu’à moins de mort subite, absolument imprévue, aucun malade ne mourait sans le secours du prêtre. Elle multipliait ses visites et ses délicatesses aux malades en danger, les assistait dans leur agonie, et envoyait des lettres de consolation aux parents en deuil. La laïcisation de l’hôpital la ramena à Cùlaogien le 31 décembre 1911, juste au moment où la place de Supérieure principale était vacante. Elle y fut nommée et la remplit pendant vingt ans avec une dignité et une sagesse que seule une vertu consommée pouvait donner. Pendant quarante-huit ans Sœur Cécile n’a cessé de se montrer vraie fille du grand et saint missionnaire qu’avait été le Vénérable P. Moye, fondateur de la Congrégation des Sœurs de la Providence. Comme lui, elle a fait de la mortication, de la prière et de la charité ses compagnes habituelles ; comme lui elle a semé constamment le bien ; aussi sa mémoire restera douce et bénie au Cambodge. Toute la Mission prie la Révérende Mère Générale et la Congrégation des Sœurs de la Providence de Portieux d’agréer sa profonde et respectueuse reconnaissance pour lui avoir donné une si parfaite ouvrière. »



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