| Année: |
1874 |
| Pays: |
Chine |
| Mission: |
Tibet |
| Rédacteur: | Mgr Chauveau |
Tibet - 1874
Les tribulations de cette malheureuse Mission ne sont point encore finies. L’année dernière nous annoncions l’expulsion de trois de nos confrères de leurs résidences ; depuis lors , deux autres ont eu le même sort . MM. Goutelle et Carreau , attaqués par les fermiers de la lamaserie, durent quitter Bathang le 15 octobre 1873 . Le 21 du même mois , M. Fage fut chassé de Bommé par les habitants ameutés de Pékian-gong ; et le 27 , MM. Desgodins et Félix Biet , pour ne pas devenir d’inutiles victimes des poursuites des Lamas , ont dû s’éloigner aussi de leur habitation et chapelle de Yerkalo.
En même temps , les bruits les plus sinistres circulaient de toutes parts . On allait , disait-on , chasser du pays les missionnaires et les chrétiens ; leur présence compromettait les récoltes et était la cause de tous les malheurs qui fondaient sur le peuple ; déjà on les avait chassés de Peking et brûlé leur grande église ; la contrée ne serait heureuse que lorsqu’il n’y resterait ni un missionnaire ni un chrétien , etc. . . .
Les officiers thibétains avaient l’air de se montrer étrangers à ces rumeurs et de protéger les missionnaires ; mais , en réalité ; ils laissaient agir les bandes des Lamas et les stimulaient peut-être en secret . MM. Desgodins et F .Biet , voyant le danger qu’ils allaient courir eux-mêmes ainsi que leurs chrétiens , résolurent de faire entrer ceux-ci sur le territoire du Yun-nan. Tout fut immédiatement préparé , les objets les plus indispensables chargés sur trois ânes , le reste laissé à la rapacité des pillards , et le départ de ces proscrits eut lieu vers le milieu de la nuit . La petite caravane chrétienne était tout ce que le vrai Dieu comptait d’adorateurs indigènes à Yerkalo ; parmi eux se trouvaient sept innocents petits enfants .
Les missionnaires , avec trois chrétiens restés pour leur servir de guides , se disposèrent eux-mêmes au départ . Ils firent assembler , sous la présidence d’un vieux maire nommé Sertemba , les chefs des villages qui s’étaient toujours montrés bienveillants et dévoués pour eux , et confièrent à leur vieille amitié ; leur maison , leurs champs ; leurs troupeaux et autres propriétés de la Mission , afin qu’ils les protégeassent contre les déprédations des bandes que les Lamas allaient lancer contre eux pour les expulser du pays . Ceux-ci acceptèrent cette proposition et témoignèrent de la tristesse que leur occasionnait la conduite injuste et indigne des Lamas à leur égard .
Nos confrères , ayant ainsi mis leurs néophytes en sûreté , et cédant eux-mêmes à l’orage qui était sur le point d’éclater , quittèrent leur résidence de Yerkalo (ou les Salines) le 27 octobre 1873 , et se retirèrent momentanément dans la province de Yun-nqn , pour y attendre des jours meilleurs .
Quelques mois après , la tempête s’étant apaisée , le mandarin civil de Bathang fit prévenir tous nos confrères qu’ils pouvaient rentrer dans leurs postes respectifs . L’horizon n’était pas encore bien rassurant , cependant M. Goutelle rentra à Bathang le 24 mars 1874 , et M. Desgodins le 8 avril à Yerkalo , où M. F . Biet est allé le rejoindre . Peu de temps après , le mandarin a exigé que M. Goutelle quittât de nouveau Bathang , sous prétexte qu’il n’y serait pas en sûreté , pour aller résider quelque temps à Yerkalo, où la position n’est pas non plus sans danger . En août s’arrêtent les dernières nouvelles que nous ayons sur la situation de nos confrères du Thibet .
Mgr Chauveau , des correspondances duquel nous avons tiré la plus grande partie de ces détails , est en résidence à Tâ-Tsien-Lou , ville où affluent les Thibétains . Sa Grandeur emploie tout son crédit auprès des autorités chinoises pour faire protéger ses missionnaires contre les persécutions des lamaseries de Lhassa . Mais qu’espérer de gens que la haine dirige ou que la cupidité anime ? « Dimanche dernier , nous écrit Mgr à la date du 25 août , le général et le colonel qui commandent la garnison se sont querellés publiquement avec la plus grande violence ; ils se fussent même battus , si on ne les eût séparés . Eh bien , hier dans la soirée , le colonel est venu me prier , me supplier d’accuser son supérieur auprès du gouverneur de la province , et pour me décider à cette démarche , il me promettait une somme assez ronde !! Qu’attendre de semblables mandarins ? »
Tout est donc encore précaire dans la Mission du Thibet ; les populations ne seraient point hostiles , elles se montreraient même souvent bienveillantes . Mais les Lamas les excitent et les ameutent contre les prédicateurs de l’Évangile . Daigne le Seigneur bénir cette terre qui , depuis 20 ans , boit inutilement le sang et les sueurs de ses apôtres !
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