| Année: |
1876 |
| Pays: |
Chine |
| Mission: |
Su-tchuen oriental |
| Rédacteur: | Mgr Desflèches |
Su-tchuen oriental. 1876
Les espérances que nous signalait Mgr Desflèches, en terminant son compte-rendu de l’année dernière, se sont en partie réalisées, et le Su-tchuen oriental figure au catalogue de cette année , avec le chiffre de 2,701 baptêmes d’adultes. Nul doute que ce résultat déjà si consolant ne l’eût été davantage, si la persécution , qui, cette année , a causé tant de ruines, n’avait partout jeté l’épouvante et paralysé les meilleures dispositions. Mgr de Sinite, dans une lettre à M. Guerrin, indique les principales causes de cette persécution et ses conséquences .
« Je vous adresse, écrit Sa Grandeur à la date du 8 octobre 1876, l’état de notre Mission… C’est plus tard que de coutume, parce que je voulais attendre la fin de cette incroyable persécution de Kiang-pêe, que les mandarins laissent toujours durer uniquement dans le but d’effrayer les néophytes et les païens bien disposés envers la religion, d’empêcher la conversion de ceux-ci et d’amener l’apostasie de ceux-là. Malheureusement, il ne réussissent que trop bien à obtenir le but qu’ils se proposent. Nous avons à déplorer bien des défections parmi les nouveaux catéchumènes , et les conversions sont devenues très-rares là où il y en a encore. En beaucoup de districts, elles sont nulles. L’Œuvre de la Sainte-Enfance n’a pas moins souffert de ces désastres. La rumeur publique représentait nos médecins baptiseurs ambulants comme des empoisonneurs ; on les fuyait donc, ou même on les menaçait ; et ils ont dû se condamner au repos, crainte de plus grands malheurs. Aujourd’hui, l’orage est un peu passé en plusieurs districts, vers lesquels nous venons de les diriger de nouveau.
« Mais qu’est-ce qui a amené et maintenu jusqu’à ce jour la terrible et savante persécution à Kiang-pêe ? Bien des causes y ont servi : conversions nombreuses , complot pour en arrêter le cours par la violence et la terreur ; connivence des mandarins hostiles, bruits de guerre contre les Européens, à propos de l’affaire Margary ; rumeurs diverses sorties des prétoires ; la légation de France et l’évêque de Sinite auraient eu le dessous à Péking. Dans l’affaire de Kien-kiang ; l’empereur aurait ordonné l’extermination des Européens et des chrétiens , sur la demande d’un grand dignitaire, dont le mémoire (supposé, dit-on, mais regardé comme authentique par le peuple), était répandu par milliers d’exemplaires.Il faut aussi mettre de la partie les sectaires de la société secrète dite du nénuphar blanc, répandus un peu partout , fort nombreux et très-puisants à Kiang-pêe, où plusieurs sont chefs de la garde nationale et des bureaux de la municipalité. Leur but principal est, on le sait, de renverser la dynastie actuelle, pour lui substituer une dynastie chinoise. Ils semblent aussi avoir juré la ruine de la religion chrétienne dont ils redoutent l’influence. En habiles Chinois, qui doivent donner le change, ils nous représentent comme les ennemis de la dynastie tartare, que nous voudrions, disent-ils, remplacer par une dynastie européenne. Ils gagnent ainsi la faveur du peuple et obtiennent la connivence des mandarins. S’ils ne peuvent réussir à chasser par les armes la dynastie tartare, ils espèrent qu’à force de persécuter les chrétiens , ils lui créeront de graves embarras ; que les Européens , fatigués de la violation continuelle des traités finiront eux-mêmes par la renvoyer en Tartarie et accepter une dynastie chinoise.
« Les conversions de Kiang-pêe faisaient partout grand bruit ; on en exagérait le nombre, suivant l’usage chinois. Au lieu de quelques milliers , on ne parlait que de plusieurs dizaines de mille. Vers la fin de l’année dernière , en vendant le calendrier de païen et superstitieux de la présente année , on compta qu’on en avait vendu neuf mille de moins que l’année précédente ; ce qui donna à conclure que 9,000 familles s ‘étaient faites chrétiennes. C’était faux, bien des païens ayant pu se dire chrétiens , pour ne pas recevoir ledit livret et gagner quelques sapèques. Mandarins et chefs du peuple furent effrayés du succès de notre propagande, et il fut résolu d’y mettre un terme. Grâce à toutes ces causes, nous avons à pleurer sur des milliers d’âmes à qui cette terrible persécution a fermé la porte du ciel. »
Nous ne pouvons donner qu’un récit bien succinct des désastres causés au Su-tchuen oriental par la persécution dont Mgr de Sinite nous a indiqué les causes et les résultats . Le district de Kiang-pêe fut le premier et demeura le principal foyer de la persécution . Un chef de milice rurale, à la tête de ses gardes nationaux , en donne le premier signal ; il saisit quelques chrétiens, les maltraite, détruit leurs maisons. Ceux-ci ont recours au mandarin du lieu. Au lieu d’écouter leurs plaintes et de les protéger, celui-ci met les milices sur le pied de guerre, répand contre les missionnaires et les chrétiens les calomnies les plus infâmes, et fait entendre à tous que l’impunité de leurs méfaits contre les chrétiens leur est assurée. L’orage ainsi préparé ne tarde pas à éclater. Le 8 mars au matin, les milices rurales, armées en guerre, pénètrent dans la ville de Kiang-pêe, leurs enseignes portent ces mots : Ordre impérial d’anéantir les chrétiens . Au prétoire elles reçoivent le mot d’ordre et commencent bientôt leur travail de destruction . En quelques instants, l’église et plus de 100 maisons de chrétiens ne sont qu’un amas de ruines. Deux chrétiens sont tués , un grand nombre blessés. Le soir venu, le mandarin donnait l’hospitalité aux assassins et incendiaires dans les pagodes de la ville.
Les jours suivants, la persécution s’étendit à la campagne ; 40 ou 50 jours durant, les malheureuses chrétientés des environs furent saccagés, et bon nombre de néophytes massacrés. Tandis que le mandarin excitait et stimulait les populations égarées et les déchaînait contre les chrétiens , pour qu’aucun de ceux-ci ne pût leur échapper, il faisait garder militairement les chemins et défendait d’accorder asile aux malheureux proscrits. Missionnaires et chrétiens s’adressent vainement au tao-tay de Tchong-kin et même au vice-roi de la province ; leurs réclamations ne sont pas écoutées, leurs prières sont inutiles, leurs désastres n’éveillent pas même un sentiment de compassion. Cependant les assassins insensibles à la pitié ne le sont pas à la peur. Un jour ou l’autre, les mandarins complices de leurs crimes ne seront-ils pas dégradés, et ne leur demandera-t-on pas à eux-mêmes compte à leurs forfaits ? Par mesure de prudence, ils coupent en morceaux les cadavres de leurs victimes, ils les jettent dans le fleuve ou vont les enterrer dans des lieux inconnus ; et malheur à ceux qui vont aux informations, païens ou chrétiens , ils doivent payer de leur vie leur curiosité imprudente1.
La persécution bientôt s’étend aux autres districts, en particulier à celui de Fou-tchêou ; M. Landes n’échappe qu’à grand’peine aux poursuites d’une bande armée, envoyée pour le mettre à mort, et ne trouve de sécurité qu’après avoir franchi la frontière du Kouy-tchêou. Du Su-tchuen oriental la persécution gagne le septentrional, où nous la retrouverons à l’œuvre.
Actuellement, d’après les dernières nouvelles, l’orage se serait momentanément apaisé, mais ce calme sera-t-il de longue durée, et la persécution fera-t-elle place enfin à une paix durable ? c’est ce que nous demandons à Dieu dans nos prières, tout en le remerciant des fruits de salut obtenus cette année, malgré tant de calamités, par le zèle des missionnaires du Su-thcuen oriental.
(1) Malgré toutes ces précautions on a pu estimer approximativement le nombre des victimes ; à Kiang-pêe et dans les environs seulement, il serait au moins de 50 chrétiens massacrés , et plus de 200 maisons auraient été brûlées.
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