| Année: |
1877 |
| Pays: |
Chine |
| Mission: |
Su-tchuen oriental |
| Rédacteur: | Mgr Desflèches |
Sutchuen oriental.
1877
« Nous n’avons pas, cette année, à renouveler le récit des scènes de meurtre, d’incendie et de pillage dont la Mission du Sutchuen oriental fut le théâtre en 1876. Mais la persécution, pour avoir revêtu des formes moins violentes, n’a pas cessé de désoler ce pays. L’année dernière, on portait atteinte à la vie et à la propriété des chrétiens et des Missionnaires, on faisait des martyrs ; cette année, c’est à l’honneur des victimes que l’on s’attaque. Après avoir versé leur sang, on veut les traîner dans la boue. Le but d’ailleurs est le même : il faut, à tout prix, arrêter le mouvement si consolant de conversion qui se produit depuis quelque temps au Sutchuen oriental, et particulièrement dans la sous-préfecture de Kiang-pêe. Il y a quelques années, la populace ameutée tuait le Missionnaire ; mais le Missionnaire était remplacé, on tuait le remplaçant ; mais un troisième, un quatrième, prenaient sa place et recueillaient son héritage sanglant. Rien n’y faisait. On voulut alors porter un grand coup et multiplier le nombre des victimes. Mais cela n’était pas suffisant et ne pouvait d’ailleurs se renouveler souvent et sans inconvénient grave. On a donc imaginé un autre moyen qui, tout en affectant les apparences de modération, obtiendra plus facilement, du moins on l’espère, le résultat que l’on désire. Et nous avons la douleur d’ajouter que, en certain lieu et auprès de certaines personnes, cette manœuvre a obtenu un succès complet. Il n’est même pas impossible que les rôles ne soient bientôt intervertis, et qu’au lieu des assassins, des incendiaires, des pillards et de leurs complices globulés, déclarés innocents, leurs victimes ne deviennent, aux yeux de leurs ennemis, les seuls coupables.
Le vice-roi du Sutchuen, sous le gouvernement duquel les horreurs que nous avons racontées l’année dernière devinrent possibles et furent réalisées, ayant été disgracié pour méfaits auxquels l’affaire des chrétiens est complétement étrangère, on lui donna pour successeur un mandarin du nom de Tin-Pao-tchen. Le choix était excellent ; Tin-Pao-tchen s’était, au Chang-tong, dont précédemment il avait été le vice-roi, toujours montré favorable aux missionnaires et leur avait témoigné, en toutes circonstances, une grande sympathie. Mais, durant le séjour qu’il fit à Pékin, on lui représenta si bien que les évêques, missionnaires et chrétiens du Sutchuen étaient les seuls auteurs de tous les troubles, que, selon toute apparence, il a fini par le croire. « Lors de son arrivée à Tchen-tou, il daigna, à la vérité, nous écrit Mgr Desflèches, nous accorder, à Mgr de Polémonium et à moi, une audience de politesse, qu’il ne pouvait guère d’ailleurs nous refuser, mais il manqua à notre égard à l’urbanité chinoise ; puis il commença, sans aucun préambule, à déblatérer contre les chrétiens et les Missionnaires du Sutchuen, qu’il ne connaissait pas encore. Nous n’en pouvions revenir…Je me berçai cependant encore de l’espérance de pouvoir, en une ou deux audiences, l’éclairer sur la situation et lui prouver, pièces en mains, la justice de notre cause. Vain espoir ! Nous n’avons jamais pu le revoir, et il nous a toujours refusé audience… » Cette conduite du nouveau vice-roi, et plus encore le maintien dans leurs places, même après l’expiration de leur temps de service, des deux mandarins les plus compromis dans les affaires de Kiang-pêe, aussi bien que leurs agissements, leurs calomnies, etc…, inspirent partout la crainte de nouvelles persécutions et augmentent les défiances. « Aussi, écrit Mgr de Sinite, malgré la tranquillité relative dont nous jouissons depuis quelque temps, les conversions sont moins nombreuses, et, en certains districts, elles ont complétement cessé. Il en est de même des baptêmes des enfants d’infidèles in articulo mortis. Nos baptiseurs ambulants ne peuvent encore aller partout… » A Kiang-pêe la situation est plus critique encore : « Aucun chrétien ne peut y rentrer sans donner un billet d’apostasie. Tous ces pauvres néophytes, que la persécution a chassés de leur pays, sont donc ici (à Tchông-Kin), encore à notre charge, habitant soit les maisons de la Mission, soit d’autres maisons que nous avons pu louer. » De leur côté les mandarins compromis ont tout mis en œuvre pour assurer l’impunité que l’on n’est que trop disposé à leur accorder : témoins achetés, pièces falsifiées, rien n’est épargné, afin de tromper le bonne foi de leurs supérieurs, et malheureusement leurs calomnies n’obtiennent que trop créance à Tchen-tou et à Pékin. Cependant les édits, les ordres émanant de la capitale du Céleste-Empire ne manquent pas en faveur des chrétiens et de notre sainte religion ; « mais le peuple ne s’y trompe pas, et, en voyant l’attitude des mandarins, il ne se gêne guère pour dire que tous ces édits n’ont d’autre but que de tromper les Européens, et que les mandarins, soutenus en haut lieu, veulent empêcher la propagation de la foi, non par des dénis officiels de justice, mais en rendant cette justice le plus tard et le plus mal possible. » Et, de fait, l’édit impérial en faveur du christianisme, dont on a tant parlé et qui avait donné de si grandes espérances, et tous les autres rescrits impériaux ont été, au Sutchuen du moins, jusqu’à présent, lettre morte, et n’ont aucunement modifié la situation si précaire des Missionnaires et de leurs néophytes. Espérons que, les hommes les abandonnant, Dieu leur viendra en aide et accordera bientôt à cette belle Mission des jours de paix et de prospérité.
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