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Rapport annuel des évêques

Année: 1879
Pays: Chine
Mission: Sutchuen oriental
Rédacteur:Mgr Blettery prov.

Su-tchuen oriental.
1879

La situation difficile que la persécution a faite à ce Vicariat, n’a pas été améliorée d’une manière bien sensible. Les arrangements imposés, l’an dernier, aux Missionnaires par le vice-roi de la province, bien que tout à fait insuffisants à réparer les dommages causés à la Mission et aux chrétiens , auraient pu , s’ils avaient été respectés, atténuer les déplorables conséquences de la persécution . Mais les mandarins , chargés d’exécuter les clauses de la convention passée entre le vice-roi et la Mission , se refusent à faire leur devoir . Les assasssins, les incendiaires et les pillards de Kiang-pée sont demeurés impunis . L’oratoire de cette ville , dont la reconstruction avait été formellement stipulée , n’a pu sortir de ses ruines ; et la population païenne , encouragée par ses magistrats , fait ouvertement opposition au rétablissement de cette église . Les chrétiens chassés de leurs foyers devaient être libres d’y retourner , cependant les portes de Kiang-pée leur demeurent fermées ; ils ne sont admis qu’à la condition de renoncer à leur foi ; mais ils préfèrent l’exil à l’apostasie .
Les néophytes insistent-ils pour que justice leur soit rendue ? ils ne réussissent qu’à aggraver leur situation : « L’an dernier , écrit M. Blettery provicaire de la Mission , 4 ou 5 mois après que nos arrangements furent conclus , nos chrétiens voulurent essayer de nouveau de se fixer à Kiang-pée . Cinq familles s’établirent donc en dehors des remparts de la ville . A peine étaient-elles installées que des troupes de bandits , soulevées par nos ennemis , se jettent sur les néophytes . On les pille , on leur impose une forte amende , on veut les forcer à des actes d’idolâtrie , et finalement on les expulse avec violence . »
Une autre famille fut encore plus maltraitée . Elle habitait avant la persécution les environs de Kiang-pée ; étant depuis rentrée dans ses foyers , elle n’y demeura pas longtemps tranquille , la maison fut mise au pillage et ses habitants odieusement frappés . « Ils se plaignirent au mandarin (celui-là même qui a été par le vice-roi de protéger les chrétiens ) . Mais , pour toute satisfaction , le chef de la famille , vieillard de 60 ans , fut rudement battu en plein prétoire , puis chargé d’une lourde cangue qu’il a portée plus de trois mois . Quel était son crime ? le mandarin ne fut pas embarrassé pour le trouver . Il le traita de calomniateur : « il n’avait rien souffert , disait-il , et il avait grandement tort de se plaindre . » Et cependant le pillage avait eu lieu en plein jour , en présence de tous les voisins , il avait été exécuté par un grand nombre de bandits ; la maison dévastée en était , d’ailleurs , une preuve bien facile à constater . Mais qu’importe tout cela , dès lors qu’il s’agit d’un chrétien ! »
Une autre fois , les mandarins s’y prirent autrement pour rendre justice aux néophytes . « Nous espérions , écrit encore M. Blettery , qu’on donnerait au moins quelque satisfaction aux parents des victimes . Au bout de plusieurs mois , voyant que nos mandarins ne s’en préoccupaient nullement , quelques chrétiens s’adressèrent aux magistrats et lui présentèrent leur requête . On eut l’air de leur en faire un crime , et on leur répondit de ne plus revenir sur cette affaire ; que tout était fini ; et que , s’ils avaient quelque chose à réclamer , ils devaient s’adresser à l’Évêque , que c’était à lui de les indemniser . Dans le nombre des plaignants , il se trouvait des païens qui , forts de cette réponse , n’ont pas manqué de venir nous demander le prix du sang de leurs parents , et de nous molester de mille manières . Car , en Chine , tous les moyens sont bons extorquer des sapèques ; et , dans cette circonstance , ils avaient la parole du mandarin , que pouvaient-ils craindre ?
« Telle est donc , continue notre Confrère , la position dans laquelle nous nous trouvons , telles ont été les suites d’un arrangement imposé par la violence , et dont les mandarins méconnaissent aujourd’hui les clauses . Aucune réparation sérieuse n’a été faite et les meurtriers recueillent le fruit de leurs oeuvres ; leurs crimes sont pour eux un titre de recommandation auprès des magistrats .
« Mais ce manque de parole , dns l’exécution des engagements pris par les autorités chinoises , n’est pas le seul reproche que nous avons à faire à nos mandarins et surtout au vice-roi de la province . La persécution n’avait pas sévi seulement dans les deux préfectures de Kiang-pée et de Fou-tchéou , elle avait encore étendu ses ravages sur une dizaine d’autres préfectures ou sous-préfectures . Ces dernières localités non seulement n’étaient pas comprises dans les arrangements qui avaient eu lieu , mais les mandarins nous avaient promis de juger , suivant les lois , chacune de ces causes en particulier ; et le vice-roi , en quittant Tchong-King , avait même donné , par un écrit affiché à la porte de son prétoire , l’ordre de terminer au plus tôt ces affaires . Mais , plus tard , voyant que l’on pouvait avoir si facilement raison de nous , il vint à la pensée des mandarins de dire que tout avait été brûlé à la fois , que nous n’avions plus le droit de nous plaindre et que tout était fini . C’est dans ce sens que le vice-roi a osé écrire à la Légation française de Péking , en même temps qu’il lui annonçait la reconstruction de l’oratoire de Kiang-pée , et le retour dans leurs foyers des chrétiens réfugiés .
« Cette conduite des mandarins a produit la plus fâcheuse impression sur nos néophytes et sur les païens . D’abord , sur les chrétiens , qu’elle a découragés en leur montrant qu’ils n’ont aucune justice à attendre des autorités chinoises , et qu’ils sont livrés à la merci de leurs ennemis , sans pouvoir espérer de voir la fin de leurs maux . Pour les familles nombreuses , qui sont actuellement réduites à la plus grande misère , c’est une terrible position , et il faut une foi bien trempée pour ne pas succomber au désespoir ou pour résister à la tentation de se délivrer , par l’apostasie , de si grandes calamités .
« Les païens , de leur côté , témoins de la conduite des mandarins , en tirent des conclusions qui ne sont pas à notre avantage . Nos ennemis s’enhardissent et croient que désormais tout leur est permis : les autres , mieux intentionnés , s’éloignent plus que jamais de nous et d’une religion qui les rendait odieux à tout le monde et les exposerait à toutes les vexations et à toutes les injustices … »
On comprend , par l’exposé de cette situation , les difficultés que nos Confrères rencontrent dans l’exercice de leur ministère . Au milieu de leurs peines , Dieu , cependant , ne les laisse pas sans quelques consolations . Nous empruntons à une lettre de M. Gourdon le récit de la conversion , de l’apostolat et de la mort d’un vieillard qui , depuis son baptême , a fait l’édification de tous ceux qui ont été les témoins de son zèle et de ses vertus :
« Cet homme s’appelait Jàn . Il avait 60 ans lorsqu’il se convertit . De son état , il était diseur de bonne aventure , et c’était là son unique gagne-pain . Néanmoins , lorsqu’il entendit parler de la religion chrétienne , il fut tellement touché de la grâce , qu’immédiatement il renonça à son métier brûla ses livres et dit partout , à qui voulait l’entendre , que jusque-là il n’avait fait que tromper les pauvres gens , mais que désormais il voulait mener une vie honnête . A peine baptisé , il voulait faire partager à d’autres son bonheur .
« Bientôt chrétiens et païens ne parlèrent plus que du bonhomme Jàn . Malgré son grand âge , par la pluie comme par le beau temps , il était sur les chemins , ne prenant jamais de repos . Tous les jours , on le voyait aller , son bagage sur ledos , tenant son enseigne d’une main , portant son chapelet de l’autre . A l’auberge , il ne s’inquiétait guère des païens ; retiré dans un coin , il étudiait tranquillement les livres de religion , il récitait à haute voix ses prières et faisait , tous les matins , sa méditation à genoux . A lui seul , il baptisait plus d’enfants que trois ou quatre baptiseurs ordinaires . Bien des fois , des chrétiens m’ont raconté que , le rencontrant couvert de sueur et épuisé de fatigues , ils l’avaient exhorté à se modérer . Mais il leur répondait : « Moi qui me suis donné tant de peine autrefois pour tromper les « pauvres gens , comment ne m’en donnerais-je pas autant pour servir le bon Dieu ! J’ai perdu « 60 ans au service du diable , il faut bien que je me presse et que je répare le temps perdu.» Et le bonhomme marcha de la sorte pendant plusieurs années .
« Enfin , par compassion pour son âge et pour le récompenser de son zèle , on le plaça dans une pharmacie . Là , il édifia tous les chrétiens par sa ferveur et par ses vertus . Quoique vénérable par l’âge , il savait toujours , dans son humilité , s’effacer , se mettre au dernier rang , supporter et pardonner , de tout son cœur , les injures qu’il recevait .
C’est à son poste , dans sa pharmacie , qu’il a fini , il y a quelque temps , une vie édifiante par une très sainte mort . »



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