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Rapport annuel des évêques

Année: 1880
Pays: Chine
Mission: Kouang-Tong
Rédacteur:Mgr Béal

Kouang-Tong.

La situation actuelle n’est pas plus rassurante au Kouang-Tong qu’au Su-tchuen oriental, et les graves évènements qui viennent de se passer dans la ville même de Canton, et dont on trouvera le récit plus loin, donnent lieu d’appréhender de nouveaux malheurs. Dans le compte-rendu qu’il nous adresse, en l’absence de Mgr Guillemin, M. Béal, propréfet de la Mission, nous fait le tableau suivant de cette situation :
« Bien qu’il me manque encore, écrit ce Confrère, le compte-rendu de trois Missionnaires, je crois devoir, pour éviter tout retard, vous envoyer immédiatement l’état de notre administration pour l’année 1880.
« Cette année a été , pour notre pauvre Mission, comme une longue suite d’épreuves et de commotions, jusqu’alors sans précédents : bruits alarmants, pillage, incendies, menaces de mort, tout a été employé pour entraver le mouvement religieux qui, en plusieurs endroits de la Mission, attirait les masses vers notre sainte Religion.
« A l’Est, en particulier, l’ennemi de tout bien, pour se venger de ses pertes, nous a suscité des querelles sans fin, des procès injustes, où la partialité des mandarins s’est dévoilée au grand jour. Aujourd’hui encore, à notre grande douleur, 5 à 6 chrétiens sont à gémir dans les prisons, uniquement parce qu’ils pratiquent une religion qui ne plaît pas aux autorités ni aux lettrés. D’autres, afin d’échapper aux tracasseries et aux persécutions des satellites, ont dû quitter momentanément leur village et leur famille et aller chercher ailleurs un abri plus hospitalier. Toute justice leur est refusée, et le seul titre de chrétiens leur attire toutes sortes de mauvais traitements.
« Cette conduite des mandarins a produit la plus fâcheuse impression sur nos néophytes et sur les païens : sur les premiers, qu’elle décourage et à qui elle fait craindre les plus grands malheurs ; sur les païens, dans l’esprit desquels elle enfante toutes sortes de préjugés et qu’elle éloigne de notre sainte Religion. »
A Caton, la situation n’est pas meilleure que dans l’intérieur de la province. Au mois de juillet, la populace a violé la sépulture des soldats français, tués au siège de cette ville. Enfin, le 15 septembre et les jours suivants les établissements de la Mission et les Missionnaires eux mêmesont couru plus grands dangers. Nous reproduisons ici le détail de cette afaire, d’après le bulletin des Missions catholiques.
Le 15 septembre, un peu après midi, le feu se déclarait subitement, et on ne sait comment, à un hangar situé en face de la cathédrale et servant d’habitation à une quinzaine d’ouvriers. Grâce aux promts secours, l’incendie fut arrêté après une demi-heure d’efforts. Le feu était à peine éteint qu’une foule d’individus (le Daily-Press de Hong-Kong en estime le nombre à 3 ou 4,000), armés de pierres, de bâtons et même de fusils, vinrent attaquer le quartier des chrétiens et firent pleuvoir sur les maisons et sur les établissements de la Mission une grêle de cailloux. Un Missionnaires fut légèrement atteint ; un autre, en rentrant à la résidence épiscopale, faillit être écrasé par une lourde pierre qui, heureusement, vint tomber à quelques pas de lui.
Comprenant alors la gravité de la situation, M. Béal, pro-préfet et supérieur de la Mission en l’absence de Mgr Guillemin, alla au quartier européen demander secours et protection au consul français. Celui-ci était absent. Le danger devenant imminent, le Missionnaire s’adressa au consul anglais, qui se hâta d’intervenir auprès du vice-roi et le pria de réprimer l’émeute. Le vice-roi donna de suite des ordres, et des madarins, accompagnés de soldats, se rendirent sur les lieux.
Malheureusement, soit manque d’énergie, soit esprit de conciliation, les madarins cherchèrent à parlementer avec la foule et, attribuant le désordre aux ouvriers employés à la construction de la cathédrale, ils demandèrent aux Missionnaires de leur livrer deux de ces prétendus coupables. Les Missionnaires qui, dès le début, avaient été témoins de tout ce qui s’était passé, réfutèrent cette calomnie et refusèrent de sacrifier des innocents à la fureur de la populace.
Ces hésitations et l’inaction des mandarins firent croite aux émeutiers qu’ils n’avaient rien à craindre et les encouragèrent à continuer leur œuvre de destruction. Bientôt tout le quartier des chrétiens ne fut plus qu’un monceau de ruines. L’incendie et le pillage détruisirent en quelques heures ce que nos pauvres néophytes possésaient.
« Nous assistâmes alors, raconte un témoin oculaire, à une scène de barbarie indescriptible. La populace en délire envahit les maisons qui avaient échappé aux flammes ; en quelques instants, tous les meubles en furent arrachés, jetés dehors par les portes et les fenêtres et portés jusqu’à deux immenses brasiers allumés au milieu de la place. Nombre d’individus montèrent sur les toits et, armés de poutrelles, brisèrent les tuiles, effondrèrent la toiture, en enlevèrent la charpente pour attiser les deux foyers qui éclairaient cette scène de vandalisme. D’autres énergumènes, pendant ce temps, sautaient, gambadaient, riaient aux éclats et poussaient des cris sauvages. »
Tout cela durait depuis sept ou huit heures, les habitations des chrétiens avaient entièrement disparu, mais la fureur populaire n’était pas assouvie. La cathédrale, la résidence du Préfet apostolique, les orphelinats, le Séminaire, restaient debout au milieu de tant de ruines. La foule alors se dirigea vers la propriété de la Mission, bien résolue à n’y pas laisser pierre sur pierre. Les mandarins se décidèrent enfin à intervenir et firent tirer en l’air quelques coup de fusil. Les émeutiers n’en tinrent aucun compte et essayèrent de pénétrer dans l’enclos de la Mission, menaçant dit-on, les mandarins en leur lançant même des pierres. Révolté d’une telle audace, ces magistrats commandèrent aux soldats de faire feu. Un homme fut tué sur le coup, trois autres sont morts depuis de leurs blessures. Le moment était critique : on pouvait craindre que la force armée ne fût plus capable de maîtriser cette populace ivre de sang et de pillage. Heureusement cet acte d’énergie suffit pour arrêter l’émeute, la foule se disspersa non sans commettre quelques nouveaux dégâts sur son passage.
Le lendemain, dès quatre heures du matin, le feu fut encore allumé dans une maison du quartier, mais il fut promptement éteint. La populace était de nouveau tumultueuse et menaçante autour des établissements de la Mission. Vers les neuf heures, l’alarme fut donnée ; on brisait une porte latérale de l’enclos et non essayait de pénétrer dans l’intérieur. Les mandarins, émus de cette nouvelle tentative, qui aurait eu les plus graves conséquences si elle avait réussi, accoururent pour s’opposer au torrent.
Les deux jours suivants, c'est-à-dire le 17 et le 18 septembre, des bruits plus ou moins alarmants ont circulé dans la ville et dans les environs. Mais, au départ du courrier, le calme paraissait rétabli ; toutefois, par mesure de précaution, des soldats continuent à garder les abords de la cathédrale.
Le vice-roi a déclaré au consul de France qu’il répondait de la sécurité du quartier européen et de la Mission. Le China Telegraph annonce que le préfet de la ville a fait arrêter et décapiter quatre des principaux chefs du soulèvement, comme coupables d’avoir insulté l’étendard impérial. Espérons que ces mesures suffiront à ramener la tranquillité et à nous préserver de nouveaux désordres.
Quant aux causes de ce soulèvement, il est difficile de les préciser. Selon l’usage, c’est sur les victimes d’abord que l’on a cherché à faire peser la responsabilité du désastre. On a prétendu que l’émeute provenait d’une inimitié de race entre les Poun-ti et les Hakkas ; que les ouvriers employés à la construction de la cathédrale et qui sont tous Hakkas avaient eu quelque différend avec d’autres ouvriers Poun-ti. Les bruits ordinaires contre les chrétiens étaient mis aussi en circulation ; on les accusait d’avoir pris quatre enfants et de les avoir jetés dans un puits, d’après les uns ; d’après d’autres, de les avoir suspendus aux quatre angles des constructions. Les plus modérés affirmaient que les Missionnaires avaient refusé le concours de plusieurs pompes lorsque l’incendie avait commencé.
Mais ce qu’il y a de certain, c’est que le coup qui a frappé la Mission et les chrétiens était prévu et préparé depuis longtemps. « Diex mois avant que l’émeute éclatât, lit-on dans le Daily Press, des placards avaient été apposés dans divers quartiers de la ville pour annoncer que le 10e , le 11e ou le 12e jour de la 8e lune (15, 16 et 17 septembre), la cathédrale et les écoles seraient incendiées et anéanties avec leurs habitants. Personne n’avait tenu compte de cette menace et on en avait perdu le souvenir quand se produisirent les événements que nous avons relatés. »
Dans les districts les plus éloignés de Canton, on racontait, longtemps à l’avance, que les établissements de la Mission allaient être attaqués ; on fixait même l’époque où la chose devait avoir lieu. Des Missionnaires disséminés dans la province, demandaient par lettres ce qui ces rumeurs avaient de fondé. L’un d’entre eux, résidant à plus cent lieues de Canton, écrivait le 12 septembre au Supérieur intérimaire de la Mission : « Que signifient donc les bruits qui circulent ici ? Le peuple s’est, dit-on, soulevé à Canton contre les chrétiens ; la cathédrale est détruite ; les Pères ont pris la fuite ; partout on brûle les chapelles. » Et ce Missionnaire ajoutait que, s’autorisant de ces rumeurs, les païens avaient, en plusieurs endroits de son district, molestés les catéchumènes, pillé leurs maisons et extorqué leur argent ; que lui-même était insulté partout.
L’œuvre de destruction a été accomplie, d’ailleurs, conformément à un plan arrêté d’avance. Le quartier chrétiens était parfaitement délimité, et, pour qu’on ne s’y trompât pas, sur les maisons païennes du voisinage on avait placé de petits drapeaux et collé des bandes de papier aux murailles. Aussi toutes, même celles qui se trouvaient au milieu des habitations des chrétiens , ont-elles été épargnées et ont échappé au pillage et à l’incendie.
Quant au désastre, il est immense. Trente et quelques maisons de chrétiens ont été détruites ou brûlées ; les quatre-vingts familles qui les habitaient ont tout perdu et demeurent sans asile et sans ressources ; elles sont pour la plupart à la charge de la Mission. Les maisons servant d’hôpital, d’écoles pour les garçons et pour les filles, de catéchuménat, ont eu le même sort : il ne reste plus que des ruines. Outre cela, beaucoup de matériaux de prix, destinés à la cathédrale, ont été détruits ou dispersés.
« Au milieu de toutes ces persécutions, continue M. Béal, et nonobstant les épreuves et les tracasseries qui, bien souvent, ont entravé le zèle des Missionnaires, les conversions se sont multipliées et les œuvres ont progressé dans toute la Mission. Un grand nombre de chrétientés nouvelles ont été fondées, plusieurs chapelles ont été inaugurées et des écoles ont été ouvertes.
« Somme toute, malgré les obstacles que nous a suscités l’ennemi de tout bien, mais aussi, grâce à une protection spéciale de la divine Providence, nous avons obtenu cette année le chiffre consolant de 1,262 baptêmes d’adultes. »
Sur la demande de Mgr Guillemin, le Saint-Siège vient de donner au vénérable prélat un coadjuteur pour l’aider à porter un fardeau que l’état de sa santé et 32 ans d’apostolat rendent de plus en plus pesant. Mgr Chausse a été nommé évêque de Capse et coadjuteur de Canton avec future succession.


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