| Année: |
1880 |
| Pays: |
Chine |
| Mission: |
Su-tchuen oriental |
| Rédacteur: | Mgr Blettery |
Su-tchuen oriental.
La guerre déclarée à notre sainte Religion continue qu Su-Tchuen oriental et, grâce à la connivence des autorités locales, personne ne saurait en prévoir le terme. Contrairement aux promesses solennelles du viceroi de la province, le christianisme est toujour proscrit dans plusieurs districts de la Mission. Les oratoires détruits dans la tourmente de 1877 n’ont pas été relevés, les néophytes sont exposés à toutes les avanies et ne peuvent espérer obtenir justice ; beaucoup d’entre eux, pour sauvegarder leur foi et jouir de quelque tranquillité, ont dû s’expatrier. Quelques-uns, plus faibles, hélas ! et surtout nombre de catéchumènes qui se préparaient à recevoir le baptême, ont eu le malheur d’acheter le droit de vivre dans leur pays au prix de l’apostasie.
« Pendant la persécution, écrit M. Blettery, pro-Vicaire de la Mission, quand on pillait et détruisait tout, nos catéchumènes se montraient fermes, en général : l’espoir que la tempête n’aurait pas de durée et que le calme se ferait bientôt, les soutenait. Mais, quand ils se virent joués par les mandarins eux-mêmes, quand ils constatèrent que pour eux il n’y avait plus ni loi, ni justice, et qu’ils étaient abandonnés à la fureur de leurs ennemis, le courage leur manqua, du moins à un trop grand nombre.
« Il faut avouer que leur sort est bien triste et qu’il leur faut une grande force d’âme pour résister au découragement. Se sentir entouré d’ennemis, jusque dans le sein de sa famille, être dépouillé de tout, se trouver privé de nourriture, de vêtements, ne savoir comment subvenir à ses propres besoins, à ceux de son épouse et de ses enfants, n’est-ce pas là une bien cruelle épreuve, surtout pour des nouveaux convertis, encore incapables d’apprécier suffisamment le bienfait de la foi et l’importance du salut !…
« Cette persécution a non seulement arrêté l’impulsion donnée, il y a plusieurs années, et qui déjà avait produit des résultats si consolants, mais elle nous a fait perdre du terrain, et je ne crois pas exagérer en évaluant à 10 ou 12,000 le nombre de ceux qu’elle a éloignés de nous. Parmi eux, quelques-uns déjà avaient reçu le baptême, mais l’immense majorité se compose de catéchumènes et d’adorateurs.
« Ce qui nous console dans une telle afficition, c’est que la plupart demeurent attachés de cœur à cette religion dont ils avaient commencé à connaître les sublimes enseignements et à goûter les bienfaits. Maintenant encore, quand, à Kiang-Pée et dans les autres localités où sévit la persécution, ces pauvres gens rencontrent un prêtre ou simplement un chrétien, ils se disent des nôtres et proclament hautement qu’ils n’attendent qu’un peu de calme et l’assurance de pouvoir sans crainte pratiquer la religion, pour revenir à l’Église et faire profession publique du christianisme. Hélas ! que nous voudrions pouvoir leur donner cette assurance ! Mais cela ne dépend pas de nous, et l’avenir nous paraît plein de menaces…
« L’an dernier, le vice-roi de la province annonçait à son gouvernement que tout allait pour le mieux et que nos oratoires étaient en voie de reconstruction. Ce n’était qu’un impudent mensonge. M. le Ministre de France à Péking, instruit de l’état des choses, porta ses plaintes au gouvernement chinois qui, de son côté, en écrivit au vice-roi. Alors celui-ci députa deux petits mandarins qui vinrent sur les lieux, mais dont toute la mission était de nous dire qu’ils n’avaient reçu aucune instruction pour arranger nos affaires, et de chercher les moyens de nous effrayer.
« Ils séjournèrent au moins deux mois dans nos parages, et quel fut le résultat de leur démarche ? Le voici : Ne pouvant reconstruire notre oratoire et habitation de la ville de Kiang-Pée, nous y avions loué la maison d’un païen pour y installer provisoirement une pharmacie et y établir la résidence du Missionnaire. Nos ennemis n’avaient rien négligé pour obliger notre propriétaire à nous chasser, mais ils n’avaient pu y réussir. Depuis plus d’un an, nous habitions cette maison. Quand ils virent la conduite équivoque des deux mandarins, que tout le monde savait être venus pour régler les affaires, et leur mauvaise foi à notre égard, ils crurent le moment favorable de tenter un nouveau coup de main.
« Ils envoyèrent donc quelques mauvais sujets pour piller notre habitation et la détruire ensuite de fond en comble. Ceux-ci s’acquittèrent parfaitement de leur mission et ne laissèrent pas même une pierre des fondements. Ces désordres se passèrent sous les yeux du mandarin local, qui ne s’occupa ni de les arrêter, ni de punir les coupables. Pendant trois jours, on se disputa les matériaux que l’on vendit au plus offrant.
« Pour toute justice, qu’a fait le vice-roi ? Il a déplacé ce mandarin. Un jour qu’un pauvre inconnu s’était, en passant, arrêté à contempler les ruines de notre maison, on le saisit et on le conduisit au prétoire pour lui faire porter toute la responsabilité du méfait. Le vice-roi s’est ensuite hâté d’annoncer à Péking que le mandarin avait été révoqué pour n’avoir pas fait son devoir et qu’on avaitpuni un des coupables.
« On connaît bien les fauteurs et les exécuteurs de ces désordres, mais on s’est fait une loi de les protéger. Quant à la maison détruite et au mobilier pillé, jusqu’à présent il n’a pas été question de la moindre réparation….
« Pour donner encore une idée du genre de tracasseries que nos néophytes ont à souffrir tous les jours et de la manière dont les païens s’y prennent pour leur nuire et les forcer à apostasier, je vais citer un fait entre mille du même genre :
« Un néophyte de la campagne obtenait quelque succès dans son petit commerce. Déjà plusieurs fois les païens, ses voisins, avaient essayé de lui susciter des tracasseries et lui avaient occasionné des pertes d’argent assez importantes. L’an dernier, le feu prit, ou fut mis par malveillance dans un coin de sa maison, mais il fut aussitôt éteint. De là, grand émoi parmi les païens, qui ne cherchaient qu’une occasion favorable de nuire au néophyte. Cette fois, le prétexte est excellent ; il faut que le chrétien donne des sapèques pour offrir des sacrifices au dieu du feu, et on le condamne à 20 ligatures (120 fr.) d’amende pour cette fin. Sur son refus, on lui défend de continuer son commerce, on lui enlève ses marchandises et finalement on lui intente un procès. 150 des principaux habitants de la localité se font ses accusateurs et imaginent contre lui mille griefs.
« Le mandarin, sans aucune information préalable, lui fait appliquer quelques douzaines de soufflets, le maudit en plein prétoire et s’en tient là. Ses accusateurs triomphent, ils se promettent bien de ne pas s’arrêter en si beau chemin et de ne lui laisser ni paix ni trève ; il fallut donc que ce pauvre malheureux quittât le pays et en demeurât éloigné pendant plusieurs mois. Pour être juste, je dois cependant ajouter que plus tard le mandarin, mieux instruit et revenu à de meilleurs sentiments, lui rendit justice et apaisa cette tempête, mais il ne lui raccommoda pas la mâchoire, brisée par les coups qu’il lui avait infligés.
« Les faits de ce genre se répètent tous les jours, il n’y a pas un Missionnaire qui ne puisse en enregistrer quelques uns dans son district. Au moment où j’écris ces lignes (1er août 1880), je reçois d’un prêtre indigène une lettre qui me parle de semblables misères. La chose s’est passée entre parents. Tant que les néophytes ont été païens, tout est bien allé, ils ont eu la paix. Mais une fois devenus chrétiens, leurs plus proches parents sont devenus leurs ennemis les plus acharnés.
« J’ai un fait d’un autre genre à vous citer pour vous montrer jusqu’où va l’audace des païens enhardis par l’impunité dont ils jouissent, et l’état précaire dans lequel nous nous trouvons. Durant la dernière persécution, il y a eu un grand nombre d’assassinats ; les mandarins en ont reconnu officiellement 26. Parmi les victimes, plusieurs ont des parents païens. Comme les mandarins, malgré leurs promesses écrites, n’ont puni aucun des meurtriers, ces parents païens, ne pouvant obtenir justice des autorités compétentes, ont trouvé plus simple de s’adresser à nous et de nous demander raison de ces meurtres.
« Donc, au mois de janvier, faisant appel à tous ces vagabonds qui fourmillent dans les grandes villes chinoises, ils résolurent de se jeter sur la procure de la Mission et de la piller. Le jour pour l’exécution de ce dessein était fixé, et tout était préparé pour en assurer le succès. Tout cela se passait, remarquez-le bien, au milieu de la ville de Tchong-Kin et sous les yeux des mandarins.
« Ceux-ci, effrayés à la fin de la tournure que prenaient les choses, ont fait prendre et conduire en prison 3 ou 4 des meneurs. Le plus coupable, l’auteur de tout le mal, a été plus sévèrement puni. Il avait été mis en liberté immédiatement après son arrestation, grâce à la protection d’un autre de nos ennemis. Mais Dieu se charges du châtiment.A peine de retour chez lui, il mourut miséranlement. Le bruit a couru qu’aussitôt après sa mort, come Judas, crepuit medius, ce qui, aux yeux des Chinois, est la mort la plus infâme. Cette fin de notre ennemi a produit une grande sensation et a été regardée par tous comme un châtiment du Ciel.
« Voilà l’état assez triste dans lequel se trouve notre pauvre Mission. Ce n’est plus, si on le veut, la persécution ouverte, c’est un déni de justice, c’est la mise hors la loi de tous nos néophytes. Les mandarins, non seulement n’observent aucune des convertions relatives à Kiang-Pée et à Fou-Tchéou, les deux localités qui ont été le plus éprouvées ; mais encore ils ne veulent pas entendre parler des huit autres préfectures qui, elles aussi, ont été assez maltraitées, ni rendre justice aux malheureux que la persécution a ruinés. Nos néophytes n’osent pas même se plaindre, ce serait s’exposer à un danger sérieux.
« Malgré tant de difficultés, nous travaillons à faire le bien doucement et sans bruit, à soigner nos chrétiens, à affermir les néophytes qui ont été ébranlés et à ramener au bercail les catéchumènes qui s’en sont éloignés. Cette année, nous avons eu plus de 1,700 baptême d’adultes, mais, sur ce nombre , il y en a au moins 1,200 qui ont été administrés à l’article de la mort, ils n’augmentent donc pas notre troupeau. L’Œuvre de la Sainte-Enfance, de son côté, a obtenu des résultats bien consolants : le chiffre des enfants païens baptisés s’élève à 33,866…
Depuis plus d’un an, nous avons eu la visite de quelques ministres protestants, ils sont même établis à Tchong-Kin, et soit dans cette ville, soit dans le reste de la province, ils distribuent des livres en quantité. Je ne crois pas toutefois qu’ils aient réussi à faire des prosélytes. »
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