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Rapport annuel des évêques

Année: 1880
Pays: Chine
Mission: Thibet
Rédacteur:Mgr Giraudeau

Thibet

Le compte-rendu de la Mission du Thibet pour l’année 1880 ne nous est pas encore parvenu.
Une tempête terrible s’est de nouveau déchaînée contre cette infortunée Mission. Dieu soit béni ! au moment où tout paraissait désespéré, le calme s’est fait, et une fois de plus nos Confrères ont échappé aux dangers qui les menaçaient. Voici à quelle occasion ces évènements se sont passés :
A la fin de l’année dernière, plusieurs voyageurs autrichiens arrivèrent à Ta-Tsien-Lou, avec l’intention de traverser le Thibet et de se rendre dans l’Inde en passant à Lhassa. Ils étaient munis d’une lettre de recommandation du prince Kong et ils étaient remplis d’une confiance que les Missionnaires habitués aux procédés chinois ne pouvaient partager. On n’avait rien négligé d’ailleurs pour leur inspirer cette confiance, et le vice-roi du Su-tchuen leur avait fourni une escorte. A Ta-Tsien-Lou même, ils reçurent du gouvernement de Péking une lettre qui ne pouvait que les confirmer dans leurs illusions. On les y félicitait d’avoir pris cette route, on leur promettait une nouvelle escorte qui devait les accompagner jusqu’à Lhassa et au delà, pour veiller à leur sûreté, et la protection du représentant chinois à la cour du grand Lama.
Les voyageurs ne pouvaient donc s’arrêter à l’idée d’un échec. Mais, arrivés à Bathang, leur déception fut complète.
Au lieu de l’escorte promise et annoncée, on les avertit qu’ils ne pouvaient songer à entrer sur le territoire du Thibet, que 400 lamas se tenaient en armes à la frontière pour s’opposer à leur marche. Bien plus, 200 autres lamas, également en armes, avaient été autorités à pénétrer sur le territoire du Su-tchuen et ils attendaient les voyageurs à une journée de Bathang, sur les bords du fleuve King-Cha-Kiang. Force fut donc aux explorateurs de rebrousser chemin et de retourner en Europe par la route du Yun-Nan, sans avoir mis le pied sur le sol thibétain.
Ce sont ces hommes, venus sur le territoire du Su-tchuen pour arrêter les voyageurs, qui, en retournant chez eux, mirent au pillage notre station chrétienne de Bong-mé, après avoir proféré des menaces de mort contre les Missionnaires et les chrétiens, coupables, disaient-ils, d’attirer chez eux les Européens.
Les choses n’en restèrent pas là. « Au commencement de 1880, écrit M. Giraudeau, les trois grandes lamaseries de Lhaussa, qui gouvernement le Thibet, on peut le dire, bien qu’elles n’es soient point légalement chargées, résolurent de se débarrasser coûte que coûte des Missionnaires et des chrétiens, et de faire disparaître jusqu’aux derniers vestiges de la Religion du Maître du ciel, religion dont le voisinage leur cause tant d’alarmes. A cet effet les lamas de Lhassa préparèrent le terrain, en envoyant à toutes les lamaseries situées dans les provinces soumises à la Chine l’ordre écrit d’avoir à leur prêter main forte pour l’expulsion et l’extermination des Missionnaires et des chrétiens. Tous les moyens étaient bons pour nous faire disparaître. La capitale répondait des conséquences, quelles qu’elles fussent. Cet écrit portait le cachet du roi de Lhassa, du Talai lama et des trois grandes lamaseries. Les courriers, porteurs de la circulaire, devaient accomplir leur mission le plus promptement et le plus secrètement possible.
« Peu après le départ des courriers, le chef de la milice de Lhassa et les délégués des grandes lamaseries se mirent en campagne et levèrent des troupes pour faire, disaient-ils, la guerre aux Saguens (tribu de brigands, limitrophe du territoire de Bathang). Grâce à ce mensonge, ils pensaient pouvoir réunir sur la frontière de Bathang une assez nombreuse armée qui, secondée par les lamaseries qu’on avait prévenues d’avance, tomberait sur nous à l’improviste et nous anéantirait sans difficulté. Alors on serait débarrassé du cauchemar d’avoir des chrétiens si près de soi, et la terre des esprits rentrerait dans son ancienne quiétude.
« Voilà ce que l’on espérait, et le diable avait bien dressé ses batteries pour y réussir. Mais Notre-Dame du Sacré-Cœur veillait sur nous. Elle aussi avait pris une petite précaution humaine, si je puis parles ainsi, et avait choisi un instrument dont elle devait se servir, tout en laissant voir sa main dans les évènements. Cet instrument était un mandarin chinois bien disposé à notre égard et d’une grande énergie, chose rare chez les enfants du Céleste Empire. Cet homme occupait la première place mandarinale de Bathang.
« Un jour il apprend qu’un courrier extraordinaire est arrivé à la lamaserie. Connaissant les lamas et les sachant capables de tout, il soupçonne aussitôt un complot. Sur-le-champ il envoie demander le courrier avec ses lettres et le Kumbo (Supérieur) de la lamaserie. Ayant pris connaissance de la circulaire dont j’ai donné le contenu plus haut, il demande au lama s’il a l’intention d’obéir à Lhassa. Celui-ci, sachant que c’était pour lui une question de vie ou de mort, répondit qu’il obéirait au représentant du Grand Empereur et non à d’autres. Cette réponse était bien une espèce d’apostasie, mais on peut affirmer qu’elle était sur les lèvres et bien loin du cœur. Quoi qu’il en soit, l’aveu était important, car les 1800 lamas de Bathang pouvaient à eux seuls exécuter la besogne commandée par Lhassa.
« Peu après, l’ennemi était à notre frontière. Le mandarin lui fit savoir qu’il faudrait lui couper la tête, avant de mettre la main sur nous, et qu’il saurait défendre sa ville. Bathang pouvait donc compter sur l’énergie du mandarin ; mais il n’en était pas ainsi des deux chrétientés de Bong-mé et de Yerkalo dont je suis chargé. Là, pas de défense possible ; nous étions à la merci de nos persécuteurs.
« Aussi les chrétiens de Bong-mé, qui connaissent par expérience les procédés des lamas, ne tardèrent pas à se réfugier auprès du Missionnaire, à Yerkalo, en attendant l’invasion. Quelques-uns de ces pauvres chrétiens, obligés de porter leurs petits enfants sur le dos et de traîner leurs bagages à trois ou quatre jours de distance par une pluie battante, m’arrivèrent ici dans un pitoyable état.
« Enfin je fus averti officiellement que, dans deux ou trois jours au plus, l’armée de Lhassa marcherait sur Bathang, tandis qu’un détachement tomberait sur Yerkalo. La situation était grave ; je ne pouvais garder avec moi tous ces chrétiens jusqu’à l’arrivée de ces bandits. J’envoyai donc à 7 ou à 8 lieues d’ici, dans un village païen du territoire du Yun-Nan, les femmes, les veiller sur la colonie et sur nos bagages. Mais, avant de partir, tous les néophytes voulurent s’approcher des sacrements ; ceux qui n’avaient pas encore reçu le Baptême, me prièrent de la leur conférer, afin de pouvoir supporter couragement la persécution et de mourir pour leur foi, s’il le fallait. D’autres, qui n’étaient pas encore assez instruits, voulurent recevoir le catéchuménat.
« Cependant l’avenir n’était pas rassurant : les païens disaient à nos gens : « Au Yun-Nan, on massacre les prédicateurs de la Religion et les chrétiens ; si vous fuyez de ce côté, n’échapperez pas, et si vous restez ici, les lamas tomberont sur vous. » Aux yeux de tout le monde notre situation était donc désespérée, la chrétienté de Yerkalo était perdue et, à sa suite, probablement toute la partie hibé taine de la Mission, comptant cinq chrétientés.
« Dans de telles circonstances, privé de toutt secours humain, seul et sans appui, au milieu de tout un peuple qui se soulève contre lui, le Missionnaires n’a pas à choisir vers qui se tourner : il lève les yeux au ciel d’où il attend tout son secours, et il s’abandonne à la sainte et adorable volonté de Dieu ; mais il espère envers et contre tout, jusqu’à ce que la ruine soit consommée. Nous n’avons pas attendu cette extrémité pour chercher un secours plus efficace que celui des hommes.
« Dès que le danger fut certain, je fis commencer une neuvaine à Notre-Dame du Sacré-Cœur, patronne de la chrétienté de Yerkalo, et à saint Joseph. Je n’oubliai pas non plus de demander à notre bonne Mère d’affermir mes pauvres chrétiens dans la foi et de les préserver du malheur de l’apostasie. J’eus bientôt la preuve que cette dernière prière était complètement exaucée. J’aurais à ce sujet des chose bien édifiantes à raconter ; mais ce serait donner à ma lettre une longueur démesurée.
« Cependant notre situation ne s’améliorait point, au contraire. Les lamas, sur le point de venir nous incendier, avaient déjà plusieurs fois jeté les sorts, et les réponses avaient été en notre faveur, il est vrai ; mais enfin, les sorts s’étaient tournés contre nous. Peuple et lamas, consultant le diable à l’envi, s’accordaient à dire que c’en était fait de nous. Tous les chefs un seul excepté, nous abandonnaient à la merci de Lhassa. Les lamas, prévovant notre déroute, défendaient au peuple de nous loger et de nous vendre quoi que ce fût. Ils faisaient chasser mes chrétiens du village païen où je les avais envoyés, leur accordant cependant la permission de coucher à la belle étoile, non loin du village, jusqu’à ce que je les eusse rejoints. Les païens de Yerkalo et des environs, fous de frayeur, cachaient leur petit mobilier dans n’importe quel buisson et chassaient leur bétail au sommet des montagnes pour le soustraire à la rapacité des envahisseurs ; car ces pauvres païens étaient compromis aux yeux de Lhassa pour nous avoir laissé nous établir parmi eux.
« Bientôt : « Les gens de Lhassa arrivent , dit-on, tout est perdu ! »
« Non, ce ne sont pas les gens de Lhassa qui arrivent, mais un de mes Confrères de Bathang qui vient m’annoncer que nous sommes sauvés. Le légat impérial à Lhassa a ordonné aux lamas de rebrousser chemin, ils se retirent.
Ils ont stationné un mois à la porte de deux chrétientés sans défense et n’ont rien osé contre elles. Ce dénouement était tellement inattendu et si peu naturel, que les païens ne voulurent pas d’abord y croire ; ils ne furent convaincus qu’en voyant les chrétiens revenir à leurs demeures. Mais ils ne sont pas encore parvenus à s’expliquer ce mystère. »
A ce récit, Mgr Biet ajoute quelques détails qui donnent une idée du péril extrême où s’est trouvé, non pas seulement un poste ou deux de la Mission, mais le Vicariat tout entier :
« Le complot des lamas de Lhassa contre nous, écrivait Sa Grandeur le 3 mai dernier, est plus général et plus hardi que nous ne le pensions tout d’abord. Ils veulent la destruction complète de la Mission du Thibet. Quoiqu’ils n’aient aucun pouvoir sur le Su-Tchuen et le Yun-Nan, ils ont envoyé des ordres sévères à toutes les lamaseries et à tous les chefs indigènes de ces deux pays. Je n’étais pas oublié ; il faut commencer par détruire la tête, disaient ils, et les lamas de Ta-Tsien-Lou avaient été invités, avec menaces, à brûler ma maison et notre collège. Notre mandarin, averti à temps, nous a protégés tous. Comme il est très sévère, je devrais dire cruel, les lamas n’obéiront pas aux lettres de Lhassa.
« Je suis encore inquiet pour le Yun-Nan ; vous avez vu que les chefs indigènes de ce pays se sont lâchement soumis devant les menaces de Lhassa ; je n’ai pas de lettres de Aten-Tze, je sais seulement que le P. Goutelle est à Oûy-Sy, que les chrétientés sont menacées, et que le P. Dubernard parlait de fuir sur Oûy-Sy avec tous les chrétiens (environ 300 personnes), si on faisait invasion sur leur pays. J’espère qu’il aura tenu tête à l’orage, comme je le recommandais dans ma dernière circulaire. D’ailleurs, le retraite des lamas de Lhassa, sur l’ordre du légat impérial, me fait espérer que les chefs indigènes comprendront qu’ils se sont trop pressés dans leur soumission.
« Le madarin Ky, de Bathang, me fait savoir qu’une fois ou l’autre ma Mission sera complètement détruite, si je n’écris pas à notre ambassadeur à Péking, pour qu’on défende aux lamas de Lhassa de donner des ordres sur le Yun-Nan et le Su-Tchuen. »



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