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Rapport annuel des évêques

Année: 1881
Pays: Chine
Mission: Su-tchuen oriental
Rédacteur:Mgr Blettery prov.

Su-tchuen oriental .
1881

La situation du Su-tchuen oriental demeure toujours la même. Les autorités n’ont tenu aucun de leurs enga-gements; les assassins de Kiang-pé continuent à jouir de l’impunité de leurs crimes; l’oratoire n’a pas encore pu être rebâti et les chrétiens vivent dans des alertes continuelles, exposés à tous les dangers. Cet état de choses met en péril toute la Mission. On sait partout que les néophytes n’ont rien à attendre des mandarins, qu’ils sont hors la loi et qu’il est loisible à chacun de leur faire tout le mal possible.
D’ailleurs, depuis quelque temps, les païens ont adopté vis-à-vis des chrétiens une tactique qui, jusqu’à présent, leur a réussi à merveille. « Quelqu’un, écrit M. Blettery, provicaire de la Mission, a-t-il à se plaindre d’un néo-phyte, à tort ou à raison, peu importe; il se gardera bien d’avoir recours aux moyens ordinaires pour obtenir justice; il fait appel aux voisins, aux mauvais sujets de l’endroit, les engage à piller tous les chrétiens de la localité. Et voilà que pour un seul qui a tort ou raison, tous les néophytes d’une contrée sont exposés à une persécution, car maintenant il est à peu près admis que l’on peut impunément se porter contre nous à toutes les violences.
« Cette année, voici déjà trois ou quatre cas qui se sont présentés; heureusement, l’orage n’a pas éclaté, on a pu l’écarter à force de concessions et surtout grâce à l’intervention de quelques bons païens, car il s’en trouve dans le nombre qui n’approuvent pas de pareils procédés. D’ailleurs ils ne sont pas rassurés eux-mêmes, les pillards une fois lancés ne s’arrêtent pas toujours aux chrétiens, et plus d’un païen partage le sort des néophytes.
« Nous avions acheté, il y a trois ans, une petite phar-macie dans la ville de Tchang-chéou. Quelques drôles avaient vu la chose de mauvais œil ; mais comme tout s’était passé suivant les règles et que nos droits étaient incontestables, le mandarin du lieu ne craignit pas de nous rendre justice. Alors, quel parti viennent-ils de prendre, il y a un mois seulement? C’est de nous dire: « Nous ne voulons pas que vous ayez une maison dans notre ville ; ou vous « l’abandonnerez, ou bien nous anéantirons tous les chrétiens de notre sous-préfecture. On « vous accorde quinze jours pour nous donner une réponse.» Le jour même où l’on parlait si carré-ment, des bandes de gamins couraient à la demeure du prêtre indigène qui réside dans cette ville et menaçaient de le jeter à l’eau. Il était heureusement absent.
« Nous savons par expérience que ces menaces ne sont pas à mépriser et que souvent elles sont suivies d’effets. Braver le danger et exposer 6 à 700 chrétiens au pillage et à la misère, quelle responsabilité ! D’un autre côté, faiblir et céder ses droits dans cette circonstance, c’est poser un triste précédent et s’engager dans une voie bien funeste pour l’avenir. Néanmoins, de deux maux inévi-tables nous avons dû choisir le moindre et céder devant l’orage, nous avons donc quitté la maison.
« Il y a quelques mois, nos gouvernants voulurent mettre des droits sur la viande; les bouchers refusèrent de les payer et se mirent en grève. La populace prit fait et cause pour eux; il y eut des rassemblements. On entendit alors des gens qui s’écrièrent : « Puisque nous sommes « réunis, tombons sur les chrétiens et pillons-les. » Leur voix heureusement ne trouva pas d’écho; à ce moment toutes les haines étaient à l’adresse des mandarins qui demandaient des sapèques.
« Pour compléter ces renseignements, je dois ajouter ici un fait qui se passe actuellement dans une de nos sous-préfectures. Au Su-tchuen, les marchés et les cam-pagnes sont divisés en groupes et entretiennent des gardes nationales. Chaque groupe a son bataillon que commande un chef particulier ; plusieurs groupes se réunissent pour élire un général. Or, voici un extrait
des règlements que la garde nationale dans la sous-préfecture de Ki-kiang vient d’adopter:
« Nous sommes déterminés, y est-il dit, à persécuter les chrétiens à l’exemple de Kiang-pé. « Ils sont trop nombreux, suscitent mille misères et trompent les ignorants par leur ruse.
« Nous défendons à tous ceux qui ont autorité sur le peuple, d’avoir aucun rapport avec « eux, ou de les favoriser même secrètement. Celui qui, ayant égard à son utilité privée plutôt « qu’à l’intérêt public, violera cette règle, sera puni d’une amende de 5 ligatures (26 fr.).
« Que les chefs des marchés et des villages ne souffrent pas qu’une seule famille de leur « localité embrasse cette religion. S’ils trouvent un néophyte, sans s’occuper de savoir si le « terrain qu’il occupe lui appartient ou s’il est seulement fermier, que le revenu de ce terrain « soit employé aux usages publics et que le néophyte soit expulsé du pays.
« Aucun propriétaire ne pourra louer ses champs ou ses maisons aux chrétiens. On ne leur « prêtera ni riz, ni argent. Il n’est pas permis aux marchands de leur rien vendre ni d’acheter « leurs denrées. Si les chrétiens viennent vendre ou acheter, qu’on les frappe et même qu’on « les tue, il n’en résultera rien…..
« Si quelqu’un a des querelles et des disputes avec un chrétien, qu’on se rassemble et, sans « examiner qui a tort ou raison, que le chrétien soit condamné, et, s’il n’accepte pas le « jugement porté contre lui, qu’on le frappe et qu’on le tue…»
« En même temps que paraissait ce fameux règlement, on affichait dans la même sous-préfecture et dans celles du voisinage un libelle épouvantable rempli de blas-phèmes contre Notre-Seigneur et la sainte Vierge et d’injures contre les Missionnaires. Le principal auteur de ce libelle et du règlement précité est un lettré connu de vieille date pour sa haine contre la Religion et qui, il y a quinze ans, mit à la torture deux de nos baptiseurs.
« Toutes ces haines, tant de calomnies répandues partout, nous suscitent de grands obstacles. Dans cer-taines localités il faut se contenter de travailler à soutenir et à conserver les chrétiens, il serait inutile et même imprudent de songer à convertir les païens. Pour être juste, je dois cependant ajouter qu’on ne nous est pas partout aussi hostile.
« Afin d’éviter bien des misères et des persécutions locales, nous devons agir avec beaucoup de prudence et de réserve. Nous prêchons dans les maisons privées, jamais en public; nous veillons à ce que les conversions se fassent sans bruit et à ne pas attirer l’attention sur nous.
« Dans le courant du mois de mai, nos néophytes ont été de nouveau édifiés sur les sentiments de certains mandarins à leur égard. Voici ce qui s’est passé : Il y a cinq ans, à l’époque de nos grandes épreuves, un scélérat avait massacré la mère et les deux frères d’un néophyte nouvellement baptisé. Ces trois victimes étaient encore païennes. Pour le néophyte, il avait été percé de coups de couteau, puis jeté à la rivière comme mort. Mais il n ‘était que blessé, et à la faveur des ténèbres de la nuit, il avait pu gagner la rive opposée et se sauver. Le meur-trier avait agi par vengeance, mais il avait donné pour prétexte de son crime la conversion du néophyte. Celui-ci, pendant cinq ans, s’est en vain adressé à tous les tribu-naux pour obtenir justice.
« Comme l’assassin est un scélérat que tout le monde redoute, cette année cependant, il fut arrêté par ordre du mandarin. Quand il arriva en ville, le peuple manifesta sa joie d’être enfin débarrassé de ce misérable; on alla au-devant des satellites qui le conduisaient; on tira force pétards pour les féliciter de leur capture. On croyait que ce malfaiteur serait puni selon ses crimes, mais non. Il a suffi que l’accusateur fût un chrétien pour qu’il obtînt le pardon de tous ses forfaits.

« Vous voyez par ces quelques détails, que si, pour le moment, nous n’avons pas de persécutions déclarées à subir, nous sommes néanmoins exposés à mille tracasseries et à des épreuves qui empêchent bien des âmes d’embrasser notre sainte Religion, et qui montrent assez clairement les sentiments dont les païens sont animés envers nous.
« Tous les prêtres, soit européens soit indigènes, ont cependant pu visiter les chrétiens sans rencontrer de trop grandes difficultés, et dans le courant de l’année nous avons baptisé 1386 adultes. Cependant le nombre de nos chrétiens ne s’est pas accru considérablement, parce que près de mille de ces néophytes ont été régénérés à l’heure de la mort.»





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