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Rapport annuel des évêques

Année: 1881
Pays: Chine
Mission: Yunnan
Rédacteur:Mgr Fenouil

Yun-nan . 1881

Mgr Fenouil, alors Provicaire et aujourd’hui Vicaire apostolique du Yun-nan, nous a adressé le Compte-rendu suivant de l’état de cette Mission, des résultats obtenus et des espérances pour l’avenir.

« Vers la fin de l’année dernière, le 17 novembre, Mgr Ponsot, notre vénérable Vicaire apostolique, a, par une sainte mort, dignement terminé son long et labo-rieux apostolat de cinquante ans, dix mois et quelques jours. Il était parti pour la Chine le 3 janvier 1830…..
« Cette grande perte n’a pas été notre seule épreuve. Quinze jours auparavant, le 2 novembre, nous avions la douleur de voir mourir, victime de sa charité, M. Debaye, jeune Confrère de grande espérance …..
« Cette double mort est une épreuve bien douloureuse pour notre Mission. Nous nous consolons, cependant, dans la pensée que nos chers défunts prient pour nous au ciel et attirent sur nos travaux les bénédictions divines.

« Jusqu’à ces derniers mois, le siège de la Mission était resté dans un petit village au nord de la province, sur les frontières du Su-tchuen. Depuis de longues années, cependant, on sentait le besoin de le transporter dans cette métropole; mais les guerres des musulmans d’abord, ensuite le grand âge et les infirmités du Vicaire apostolique n’avaient point permis de réaliser ce dessein. Cette année même, ma première intention était bien d’attendre le sacre du nouveau Vicaire apostolique, et j’avais déjà écrit à mes Confrères en ce sens, quand une grande bande de malfaiteurs apparut dans le pays. Tout le monde fut alors d’avis de ne pas remettre le déménagement à une autre époque.
« En mars dernier, nous avons transporté à cette capi-tale les archives et les autres petits bagages de la Mission.
Le Vicaire apostolique, quand il sera nommé, se trou-vera établi d’une manière confortable dans une maison convenable, récemment élevée par les soins intelligents de M. Pourias. Mais nous aurons, on doit le craindre, bien de la peine à nous acclimater dans ce nouveau pays. En effet, la procure se trouve déjà en présence de difficultés que nous n’avions pas prévues. La mission ne possède rien aux environs de Yûn-Nân-foù, et nous avons tout de suite besoin d’un terrain plus ou moins vaste, pour y établir le séminaire .
« Ici les indigènes éprouvent une grande répulsion même pour les Chinois des autres provinces; pour les Européens, c’est de l’horreur. Ces gens ainsi prévenus évitent soigneusement tout rapport avec nous. Ils poussent si loin ce singulier caprice, qu’ils refusent de nous vendre un terrain, même à des prix élevés. Il y a cependant à cette heure une légère amélioration ; les esprits semblent vouloir se rapprocher. Déjà on consent à nous louer quelque chose, mais pas encore à nous le vendre. A mesure que nous serons mieux connus, nous serons moins détestés. C’est une affaire de temps et de patience.

« Yun-Nân-foù est la moins nombreuse de toutes les stations où le Missionnaire fait sa résidence habituelle. Elle ne compte, en effet, y compris même les petits enfants, qu’une centaine de chrétiens, tous d’origine étrangère à cette province. Jusqu’à ce jour, il n’a pas été possible d’entamer les indigènes. Pas un Koûen-Min-jîn ne s’est converti. Ces Koûen-Mîn-jîn descendent des premiers habitants du pays ; depuis la conquête, ils n’ont pris de tout ce qui est chinois que le moins possible: il n’y a pas eu de fusion. Ce peuple est naturellement religieux, mais ignorant et grossier. Il a beaucoup souf-fert, aussi il se méfie toujours. Tout ce qui est étranger lui fait peur. Quand le pays s’ouvrira, les conversions seront rapides. Ce peuple est un vrai troupeau de mou-tons qui se laisseraient tous égorger pour ne pas sauter la rigole : qu’un seul passe, tous les autres suivront.
« A Ngân-lîng et Suîn-tîen-tcheou se trouvent deux chrétientés naissantes qui pourront se développer avec le temps, mais à cette heure elles ne comptent qu’une quarantaine de néophytes déjà baptisés.
« La station de Sîn-hing-tchêou compte environ 60 chré-tiens mal instruits et peu fervents ; tristes débris d’une chrétienté autrefois florissante, mais entièrement perdue et dispersée par vingt années de révolutions et de guerres, dont ce malheureux pays a été un des principaux centres. Nous travaillons maintenant à relever ces ruines, à réparer ces désastres.
« Tel est, en ce moment, le déplorable état de la Religion dans cette métropole : ce n’est assurément pas brillant; mais je dois ajouter que c’est ce que nous avons de plus faible dans toute la Mission. En 1856, lors de la révolte des musulmans, les deux Missionnaires qui visitèrent ces pays, après avoir vu massacrer un bon nombre de leurs chrétiens, succombèrent eux-mêmes à la fatigue et à la douleur. Depuis lors ces malheureux néophytes avaient été forcément délaissés. En arrivant ici, je n’ai trouvé que des ruines; à peine une ombre de chris-tianisme. Parmi tant de sujets de tristesse, le Seigneur m’a procuré une grande consolation par la rencontre d’une âme fidèle, d’une âme d’élite. En quelques mots voici sa petite histoire.
« Un jour je vois arriver chez moi un grand vieillard, presque aveugle, cherchant sa route avec le bâton sur lequel il marchait appuyé. Arrivé à la porte il refuse d’entrer, et me fait avant tout subir l’examen que voici:
— « Êtes-vous chrétien ? »
— « Oui, lui dis-je, et de vieille date.»
— « Quels sont les devoirs d’un vrai chrétien ?»
_ « Croire et espérer en Dieu, en un seul Dieu en trois
« personnes, l’aimer et le servir, obéir à sa loi. »
— « Et ensuite ? »
— « Croire en Jésus-Christ notre Dieu et Sauveur,
« espérer en ses miséricordes, suivre ses conseils, imiter « ses vertus. »
— « Et puis, plus rien ? »
— « Mais il me semble, mon Grand’Oncle, que celui qui fait tout ce que je dis là peut se « croire vrai chrétien. »
— « Ici vous n’honorez donc pas la sainte Vierge ? » ajouta mon interlocuteur avec un «désappointement visible.
— « Mais si ! nous l’honorons au-dessus des anges et des saints, mais son culte ne saurait « être égal à celui que nous rendons à Dieu. »
« Pleinement satisfait de mes réponses, Pâo-tien-hy, c’était son nom, tombe à genoux; il pleure à chaudes larmes. Son émotion est telle qu’il ne peut parler. Enfin, quand il est un peu remis :
« Tchao-tchô-lèao s’écrie-t-il, j’ai trouvé. Il y a plus de quarante ans, me disait-il ensuite, « un homme du Su-tchuen passa dans mon pays; il vendait des remèdes, en donnait aux « misérables, et prenait un soin tout particulier des petits enfants malades. J’étais alors maire « de mon village : ce médecin logea dans ma maison, m’exhorta à me faire chrétien, et « s’arrêta trois jours de plus pour m’instruire . En me quittant, il me laissa une petite croix, un « catéchisme et un livre de prières. Avant votre mort, vous rencontrerez des Missionnaires, « ajouta-t-il, mais il faudra prendre garde à votre çhoix ; s’ils n’honorent grandement la « sainte Vierge, ça ne vaut rien, n’allez pas chez eux.
« J’étais riche autrefois, me dit encore Pao-tien-hy; mais on m’a fait tant de mauvaises « querelles pour les superstitions auxquelles je n’ai jamais contribué depuis ma conversion, « que j’ai perdu tous mes biens. J’ai même dû quitter la plaine. Maintenant je vis sur la « montagne, cultivant, pour ne pas mourir de faim, quelques lambeaux de terre qu’on ne « songe plus à me disputer. Sentant bien cette année qu’il me reste peu de jours à vivre, j’ai « dit à ma vieille : allons chercher le Missionnaire, il est pour sûr arrivé. Père, vous êtes pour « moi l’homme du bon Dieu; ayez pitié de mon âme, ne me refusez pas le Baptême que « j’attends depuis tant d’années. »
« Les bonnes dispositions de Pao-tien-hy n’étaient pas douteuses: persévérance de quarante ans, désir ardent, foi visible. D’ailleurs il savait parfaitement son catéchisme, et pouvait réciter ses prières. Il fut donc facile de compléter son éducation. Je retins ce brave homme vingt jours avec moi, et ne le renvoyai qu’après lui avoir fait faire sa pre-mière communion. Sa femme, que j’avais placée dans une famille chrétienne, put aussi être baptisée. Pao-tien-hy donc repartit joyeux et content. J’ai appris depuis que ce fervent néophyte s’était doucement éteint dans la paix du Seigneur, peu après son retour.

« Sur le territoire de Kiu-tsin-fôu, je ne trouverai pas un aussi bel exemple à citer, mais en revanche la Mission s’y fait d’une bien autre manière; elle est dans ses beaux jours. Les conversions y abondent, les néophytes sont zélés. Il y a là trois Missionnaires européens et deux prêtres indigènes; six chapelles et une petite église, dédiée au Sacré-Cœur et bâtie par M. Birbes dans le village de San-pé-hou. Le district de ce Confrère ne compte guère que des Chinois; il est dans un état tout à fait prospère.
« Les Y-jin, cependant, plus connus sous le nom de Lolos, se convertissent en plus grand nombre, quelque-fois par village et toujours avec beaucoup d’entrain. Chez ce peuple, pas de bouche inutile, chacun est occupé. Dès l’aube, les plus robuste vont aux travaux des champs; un peu plus tard, les chiens et les jeunes enfants partent à la suite des troupeaux: les chèvres, les moutons, les porcs, les chevaux, les buffles, les ânes et les bœufs , tout va ensemble. Enfin la mère de famille, le repas du midi sur son dos, son dernier-né dans ses bras, met le loquet sur la porte; le village est désert. Aux champs, la cuisine est facile: de la farine d’avoine délayée dans l’eau fraîche. Le soir chacun doit rentrer au logis, chargé comme l’abeille. On rapporte ou du grain ou des fruits; de l’herbe pour les étables, du bois pour le foyer. Avec un pareil train de vie, l’instruction religieuse rencontre de grandes difficultés, et demande beaucoup de temps, surtout à des gens qui n’ont qu’une aptitude fort médiocre pour tout ce qui est spirituel.
« M. Oster avait été, jusqu’à ce jour, seul chargé des Lolos; ce cher Confrère a si bien fait sa besogne, qu’il a dû cette année partager son district. Il lui reste encore plus de catéchumènes qu’il n’en peut instruire, et M. Maire Henri, envoyé à son aide, a déjà de la besogne pour deux.
« Pîn-y-hién et Houâng-ny-hô sont des chrétientés de date assez récente et en pleine prospérité.
« Il y a trois ou quatre ans, Tong-tchouan-foù nous avait ouvert ses portes. A la ville comme à la campagne, un grand nombre de païens avaient renoncé aux idoles, et plusieurs reçu le baptême. En quelques mois les Kiang-hôu-houy francs maçons chinois, détruisirent toutes nos espérances ; la chrétienté fut entièrement ruinée. Chargé de ce district, je ne suis ni empêcher ce malheur, ni réparer ce désastre. Cette année, M. Pourias a été plus heureux. Les néophytes déjà baptisés ont repris courage, et les catéchumènes ont commencé à prier. Il y a eu de nouvelles adorations et un petit nombre de baptêmes. Cette station est aujourd’hui plus fervente, plus forte et plus nombreuse que jamais.
« Depuis longues années nous avions à Tchao-tong un tout petit noyau d’anciens chrétiens; toujours les mêmes, pas une conversion dans le pays. Les païens les laissaient tranquilles ; personne ne songeait à molester des gens si inoffensifs. Mais dès que M. Séguin eut enfin réussi à faire d’assez nombreuses conversions jusqu’au centre de la ville, aussitôt la canaille, surtout les lettrés sans place, les savants méconnus, et généralement tous ceux qui sont à la recherche d’une position sociale, ont donné l’alarme au pays.
« Une persécution ouverte au nom du gouvernement, paraît bien difficile aujourd’hui; les mandarins ne vou-draient pas s’y risquer; mais, comme ils nous détestent cordialement, ils seraient bien aises que, sans les com-promettre, on nous fit un mauvais parti. En notre présence, les douces paroles, les promesses flatteuses ne leur coûtent rien: sous main, ils encouragent les émeutiers. Jusqu’à cette heure, nos ennemis se sont contentés d’afficher des pancartes non signées pour la plupart. Ces placards sont remplis de calomnies et d’injures à notre adresse. Le jour du massacre général des Missionnaires et des néophytes était fixé au 19 juillet. Comme ce jour-là les mandarins avaient mis les soldats sous les armes, per-sonne ne bougea: la partie fut remise. Nous ne savons encore quelle sera la fin de cette mauvaise affaire. En attendant, le troupeau et le pasteur passent les jours, les semaines et les mois dans une cruelle et trop longue incertitude. Malgré des craintes très sérieuses, M. Séguin nourrit les plus belles espérances pour des temps plus heureux et prochains.
« Le district de Ko-Kouy a eu ses mauvais jours ; nous voyions avec douleur la Foi s’éteindre et la pitié disparaître, même chez les anciens chrétiens. Enfin nous avons pu couper le mal dans sa racine ; sa cause n’existe plus. A peine nommé à ce poste, M. Chicard a fort heureusement renouvelé la face de cette terre trop long-temps désolée. Maintenant il travaille avec zèle à reculer les bornes de son vaste district.

« Plusieurs de nos Confrères dans l’Ouest de la province n’ont pu encore me faire parvenir le Compte-rendu de leur administration annuelle. Cette partie de la Mission m’est un peu moins connue.
« Le district de Mà-Cháng avait été forcément négligé dans ces derniers temps. Bien des désordres s’étaient glissés parmi ces chrétiens, d’ailleurs gens de bonne volonté. La plupart n’avaient plus qu’une foi morte et quelques pratiques extérieures qui les gênaient fort peu : tout le reste était mis de côté. M. Bonhomme, leur nouveau pasteur, était tout désolé. Cependant il se mit résolument à l’œuvre , non sans avoir beaucoup prié, et Dieu bénissant ses efforts, en moins d’une année chacun a repris ses devoirs: la joie pure est rentrée dans les ménages et la paix a été rétablie sur tous les points. A cette heure M. Bonhomme bien consolé est en train de bâtir une église à ses chrétiens régénérés.
« Kieou-ya-pin est toujours prospère sous l’habile direc-tion de M. Chareyre qui, chaque jour, recule et porte au loin les bornes de son district, déjà fort étendu. A la suite d’une chute, ce cher Confrère a été condamné à quelques temps de repos. Cette inaction forcée a nécessairement nui au succès de ses œuvres .
« A Hoûang-kia-pîn, notre cher M. Mandard vit dans la crainte et l’affliction: il passe presque la moitié de son temps à soigner les malades et l’autre à enterrer les morts. Le pays est malsain; la peste tous les ans décime plusieurs fois son troupeau: les païens qui reçoivent le baptême ne comblent pas toujours les vides que la mort a déjà faits. Vous le croirez sans peine, il faut du courage et du dévouement pour rester longtemps à ce poste. Mais le Seigneur donne l’un et l’autre à M. Mon-dard, et de plus sa Providence le protège d’une manière visible. Bien qu’il passe souvent de longues heures au chevet de ses chers malades, il n’a encore reçu aucune atteinte: on dirait que la peste ne peut rien contre lui. Son voisin, M. Proteau, dont la sainte intrépidité est ici proverbiale, se trouve dans des conditions tout à fait sem-blables. Il se prodigue également pour ses pestiférés; mais il paraît abonné avec la maladie: quatre fois pestiféré, il se prépare au cinquième assaut, ne s’épargne pas davantage, et en attendant il se porte à ravir.
« A Ta-ly-fou, M. Le Guilcher a déjà eu de beaux succès; mes espérances sont encore plus grandes pour un prochain avenir. Cette année il a ouvert deux ou trois nouveaux postes qui promettent les plus beaux résultats.
« MM. Terrasse et Vial combattent à l’avant-garde de l’armée d’Israël. Ils sont au delà de Ta-ly-fou, du côté de Têng-yué-tcheou, occupés à ouvrir de nouveaux postes au milieu de pays encore tout païens. Tout en instruisant les hommes de bonne volonté, ils ont à se défendre contre des ennemis souvent puissants, et toujours nombreux, que le démon leur suscite. Les dernières nouvelles étaient fort bonnes et très rassurantes; mais je n’ai pas encore reçu les détails intéressants qu’elles promettent. Si Ces intrépides Missionnaires réussissent, comme d’ail-leurs nous pouvons raisonnablement l’attendre de la Bonté divine, ils vont percer jusqu’aux frontières et donner la main à nos Confrères de Birmanie. Cette nouvelle route, quand elle sera ouverte, deviendra pour notre Mission une véritable fortune. Nos nouveaux Confrères et les objets venant d’Europe arriveront beaucoup plus vite, avec moins de frais, et n’auront point à courir les dangers des rapides dont le Yang-tsè-kiang est semé.
« Tout au Nord de la province, sur les frontières du Su-tchuen, se trouvent nos quatre plus grandes stations, desservies à cette heure par trois Confrères européens et un prêtre chinois. Il n’y a là que d’anciens chrétiens, fort bien instruits et très généralement religieux obser-vateurs de leurs devoirs.
« Dans cette partie de la Mission, les conversions sont moins nombreuses qu’ailleurs, mais aussi plus solides . On voit moins de défections. C’est au milieu de ces chrétientés qu’a résidé le Vicaire apostolique, pendant près de quarante ans.»



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