| Année: |
1882 |
| Pays: |
Chine |
| Mission: |
Thibet |
| Rédacteur: | Mgr Mgr Biet |
Thibet.
« La grâce de Dieu qui opère les conversions, écrit Mgr Biet, tandis que nous lui servons d’instruments, a soustrait cette année à l’esclavage du démon un plus grand nombre d’âmes que nous n’osions l’espérer. L’an dernier, à pareille époque, nous inscrivions avec bonheur 66 nouveaux adorateurs et 27 baptêmes d’adultes ; c’était le plus beau succès obtenu jusqu’ici dans notre difficile Mission du Thibet. Cette année les résultats sont encore plus consolants : nous avons le bonheur d’enregistrer 108 nouveaux adorateurs, 33 baptêmes d’adultes, et 2,787 enfants païens en danger de mort ont été régénérés... » Ces résultats passeraient inaperçus dans toute autre Mission, mais au Thibet ils sont d’autant plus appréciables qu’ils s’obtiennent plus difficilement et avec de si grands périls !
« Ma circulaire annonçant le Jubilé universel était portée par M. Brieux ; les Missionnaires de l’intérieur la reçurent teinte du sang de notre cher martyr. » Les exercices du Jubilé ont été suivis par tous les chrétiens et avec le plus louable empressement. Pour satisfaire à l’obligation de l’aumône, comme ils sont pauvres, ils ont apporté des céréales, du sel, du tabac, même du bois de chauffage au profit de l’Œuvre de la Sainte-Enfance.
« L’événement le plus grave de cette année, continue Mgr de Diana, a été le massacre de M. Brieux, et le procès qui en fut la conséquence. Ce procès pouvait avoir pour la Mission du Thibet les suites les plus funestes ; il a réussi au delà de nos espérances ; nous devons à ce sujet de grandes actions de grâces à Notre-Seigneur. Je n’entrerai pas dans de grands détails sur cette affaire ; je les ai donnés dans des lettres précédentes.
« La grande distance qui sépare Tchen-tou et Ta-tsien-lou de Bathang, la difficulté des routes firent que notre procès languit les premiers mois. Les lamas qui avaient refusé de livrer les meurtriers, triomphaient déjà et se croyaient assez forts pour préparer notre expulsion définitive ; on effrayait les chrétiens, et pour disposer le peuple et le rendre favorable à notre ruine, nos ennemis firent courir le bruit qu’ils venaient de recevoir de L’Hassa une lettre très importante : « Le Tali-Lama, dirent-ils, est très malade, il est en danger de mort ; interrogé sur sa maladie, il a répondu qu’il allait mourir de chagrin, parce qu’on laissait les Missionnaires et les chrétiens au pays de Bathang, et aux frontières de son royaume.
« Mais pendant que les lamas ourdissaient ainsi leurs méchants complots, les mandarins chinois, délégués par le vice-roi du Su-tchuen pour juger le procès, arrivaient subitement à Bathang, en plein hiver, accompagnés d’une nombreuse et brillante escorte et de cent soldats chinois. Ces mandarins qui nous connaissent depuis longtemps, et sont bien disposés pour nous, avaient ordre de nous rendre justice ; ils agirent avec énergie, et bientôt l’extradition des meurtriers imposée aux lamas, l’exécution de deux coupables dont un est lama, l’incarcération de deux autres, la dégradation temporaire de deux chefs indigènes, l’obligation de nous indemniser de nos pertes, imposée à la lamaserie et aux chefs indigènes, l’écrit en faveur de notre Religion affiché sur la porte même de la lamaserie et dans les principales localités de l’endroit, changèrent en triomphe la ruine dont nous rnenaçaient nos ennemis.
« Étonnés et confus de voir que le vice-roi du Su-tchuen et ses délégués nous avaient rendu justice, les lamas, cependant, ne se tinrent pas pour battus.
« Après le départ des juges, ils déléguèrent à L’Hassa deux des leurs, pour donner au roi et aux trois grandes lamaseries de la capitale les nouvelles les plus alarmantes. Ils annoncèrent que les mandarins chinois, les chefs indigènes et tout le peuple de Bathang, rejetant la religion de L’Hassa, avaient embrassé le christianisme ; que, si l’on n’obtenait pas promptement notre expulsion et celle de tous les chrétiens, nous avions le projet de chasser de leur monastère les 1,800 lamas qui l’habitent, et de convertir la lamaserie en église chrétienne. Le gouvernement de L’Hassa et les trois grandes lamaseries feignirent de croire à cette invention et d’en être très alarmés ; comme rien d’important ne peut se traiter sans l’autorisation du Président impérial chinois, ils lui envoyèrent une députation pour lui exposer la gravité de la situation faite par nous à Bathang, et lui demander avec instance d’autoriser notre expulsion immédiate.
« Le légat impérial leur répondit : Que si des événements aussi graves se passaient à Bathang, les lamas de Bathang devaient en avertir le vice-roi du Su-tchuen, celui qui venait de nous faire rendre justice ; que lui, résident impérial, chargé du royaume de L’Hassa, n’avait rien à voir dans les affaires de Bathang, qui n’était pas de son ressort, et il défendait en même temps au gouvernement indigène de L’Hassa de s’occuper des pays qui ne lui étaient pas soumis. – Cette réponse était pour nous un nouveau triomphe ; elle frappait du même coup et le gouvernement de L’Hassa qui nous fut toujours hostile, et la lamaserie de Bathang qui avait tramé ce nouveau complot. Au mois d’août, les délégués de la lamaserie de Bathang revinrent tout honteux rendre compte à leurs supérieurs de l’insuccès de leur mission ; j’espère qu’après de telles défaites les lamas nous laisseront la paix pendant quelque temps. »
Après cet aperçu général sur l’état de sa Mission, Mgr Biet en passe en revue les divers postes :
Bathang. Si par suite des troubles dont cette ville a été le théâtre à l’occasion du meurtre de M. Brieux, les conversions sont difficiles, en revanche la Mission a pu y acquérir à perpétuité et d’un chef indigène, un terrain, puis en prendre possession. Au Thibet, ces achats à perpétuité sont très difficiles, et au moment où les lamas voulaient expulser les Missionnaires de cette ville, cette acquisition est un véritable événement, et, espérons-le, l’indice d’une situation nouvelle.
A Yerkalo, il y a eu 27 nouveaux adorateurs. « Ce chiffre n’est pas considérable, il est vrai, écrit M. Giraudeau ; pour certaines chrétientés il serait même insignifiant ; pour Yerkalo où les conversions sont si difficiles et par là même si rares, il est vraiment consolant. La petite vérole qui a fait encore des ravages dans les environs de Yerkalo, a fourni aux Missionnaires une nouvelle occasion d’exercer la charité et de répondre aux haines et aux calomnies des lamas par de nouveaux bienfaits. Plusieurs malades, grâce à leur dévouement, ont recouvré la santé du corps et obtenu en même temps celle de l’âme. Citons un trait qui nous donnera une idée de ce que le christianisme inspire de courage et d’abnégation. Le héros de cette histoire est un néophyte thibétain du nom d’Ago.
« Dès son enfance, Ago a été racheté de l’esclavage par M. Renou ; élevé par les Missionnaires, il leur est toujours demeuré fidèle. Aujourd’hui il est baptiseur et catéchiste, et pour avoir accès dans les familles, il exerce la médecine. Grâce à sa prudence, à son dévouement et à des succès incontestables, il jouit même d’une véritable réputation ; il en profite pour faire le bien et gagner des âmes à Jésus-Christ.
« Dans un de ses voyages à Ladachu, village du district de Yerkalo, il trouva un homme déjà âgé, qui était sur le point de mourir de la variole. Le malade pouvait à peine de temps en temps entr’ouvrir les yeux ; un sang noir et corrompu coulait par la bouche, le nez et les oreilles ; la mort paraissait imminente. La femme du malade était sortie pour aller chercher quelques racines et empêcher ses quatre enfants de périr de faim. L’aîné de ceux-ci, âgé de 13 à 14 ans, était resté auprès de son père comme garde-malade ; mais l’horrible état du moribond lui inspirait une telle frayeur qu’il se disposait lui-même à quitter la maison pour n’être pas témoin de la mort de son père.
« A la vue d’une si profonde misère, Ago se sentit ému de compassion, il donna quelques soins au malade, et lui prêcha l’espérance d’une vie meilleure pour quiconque veut détester ses péchés et adorer le vrai Dieu.
« – Oui, dit le malade, je crois que votre religion est la véritable religion ; j’en ai déjà « beaucoup entendu parler, mais moi je suis un grand pécheur. Qui effacera jamais tous les « péchés de ma vie passée ? »
« – Mon ami, répondit Ago, Dieu qui veut sauver les hommes est si bon qu’il pardonne les « péchés à qui se repent, et il a institué un moyen très facile pour cela, c’est le baptême. »
« – S’il en est ainsi, baptise-moi bien vite, car je vais mourir, » s’écria le malade.
« Ago, voyant d’aussi bonnes dispositions et un tel désir du baptême, se mit à instruire son converti des vérités fondamentales de la Religion, puis il lui dit, sans doute pour éprouver sa constance :
« – Je viendrai après demain et, si tu continues à croire en Dieu, je te baptiserai. »
« – Non, non, répondit le malade, baptise-moi vite, sans quoi je vais en enfer. »
« Ago, on le comprend, se rendit à ses instances, lui donna le baptême, puis, prenant sa croix, il l’attacha au cou du nouveau baptisé en lui disant : « Sur cette croix est attachée « l’image de notre Dieu, Jésus-Christ, qui a pris l’humanité afin de souffrir pour les hommes ; « offre-lui tes souffrances et espère en Lui. »
« Deux jours après, notre médecin catéchiste retourna au même village ; le nouveau baptisé n’était pas mort, au contraire, il était presque guéri. Depuis son baptême, il n’avait cessé de prier ; il tenait continuellement sa croix dans ses mains, et se faisait répéter par son fils ce que Ago lui avait dit de la Religion. Le père baptisé, l’enfant n’avait plus eu peur ; il était resté auprès de son père pour l’aider à bien mourir, car il n’avait plus d’espoir. »
M. Goutel1e ayant dû, par suite de la mort de M.Brieux, aller tenir compagnie à M. Giraudeau et remplacer M. Courroux, parti pour Bathang auprès de M. Alexandre Biet, le poste de A-ten-tsé n’a pu se développer pendant son absence.
Tsé-kou compte cette année 12 nouveaux adorateurs et 12 baptêmes d’adultes. La ferveur des néophytes s’est surtout manifestée à l’occasion du Jubilé ; il n’est pas jusqu’aux enfants au-dessus de 7 ans qui n’aient montré un grand empressement pour gagner l’indulgence. « Il n’eût pas fallu, écrit M. Dubernard, parler de les dispenser du jeûne, c’eût été les humilier profondément. Pour l’aumône, ils tenaient à la porter eux-mêmes, et ne laissaient pas, de repos à leurs parents qu’ils n’en eussent obtenu quelques mesures de céréales, afin de contribuer à l’œuvre du baptême des enfants païens. »
A Tsé-kou, la petite vérole a fait aussi de nombreuses victimes. De tous les pays environnants, les foules accoururent pour recevoir les soins du Missionnaire et être vaccinées. Tous s’en retournèrent contents en répétant des Missionnaires et des chrétiens : « On les « calomnie ; plus on les connaît, plus on les aime ; leur religion est la vraie religion. » Plusieurs même demandèrent et reçurent le baptême.
A Siao-ouy-sy, il y a eu 54 nouveaux adorateurs et 10 baptêmes d’adultes ; l’avenir apparaît donc plein d’espérances ; mais, comme il fallait s’y attendre, le démon a fait tout le possible pour entraver le mouvement qui tend à se produire en faveur du christianisme. Les notables commencèrent à faire des représentations aux néophytes, puis on en vint aux menaces, et pour montrer qu’elles n’étaient pas vaines, une jeune chrétienne fut poignardée ; on tenta d’incendier la maison du Missionnaire, contre qui on chercha à soulever la populace, en lui attribuant tous les fléaux qui affligent le pays.
Ta-tsien-lou, d’ordinaire si tranquille, a eu ses épreuves. Les sociétés secrètes avaient juré la ruine de la Mission, et la mort, ou tout au moins l’expulsion des Missionnaires ; mais les mandarins, heureusement bien disposés, ont arrêté le complot. La chrétienté de Tà-tsién-loû compte même quelques néophytes de plus. Parmi les nouveaux-venus se trouve une famille thibétaine dont l’histoire est particulièrement intéressante ; on nous permettra d’en rapporter ici le récit :
« Cette famille, originaire des environs de Tsé-kou, était à la recherche de terrains à cultiver. Elle arriva dans ce but au pays de Méli, appelé par les Chinois pays du Hoang-lama. Cette région thibétaine, située entre le Kien-Tchang, le pays de Lithang et le pays de Tà-Tsién-Loû, dépend nominalement de la Chine. Les Chinois qui veulent traverser la contrée, doivent payer aux lamas un droit de passage. Or donc, nos braves chrétiens furent très bien reçus au Méli, et on leur offrit de bons terrains a cultiver ; ils acceptèrent, mais après quelques mois on leur ordonna d’abandonner la religion chrétienne. Ces pauvres gens comprirent alors qu’ils étaient tombés dans un piège ; ils voulurent prendre la fuite, mais on leur déclara qu’ils étaient esclaves à vie ; on enchaîna les parents, on rasa la tête à l’aîné des enfants pour en faire un lama ; bref, on leur fit subir le plus dur esclavage.
« Averti de ce qui se passait, j’écrivis au grand lama, lui demandant de mettre en liberté les huit chrétiens, déclarés injustement esclaves par un de ses lamas subalternes ; il ne tint aucun compte de ma lettre. Deux ans s’écoulèrent ainsi, je n’avais plus l’espoir de délivrer cette famille. Or notre petit roi de Tà-Tsién-Loû vient de marier son fils aîné, son futur successeur ; à cette occasion il convoqua à Tà-Tsién-Loû les quarante-huit chefs thibétains qui gouvernent ses districts ; les noces durèrent un mois. Dès le second jour, je fus invité à un grand repas donné pour moi seul, et pendant le repas, le roi thibétain ordonna à tous ses sujets de danser devant moi : c’était le plus grand honneur qu’il pouvait me faire. Ces honneurs nous laissent bien indifférents ; ils n’ont de prix que s’il en résulte quelque bien pour la Religion. A ce point de vue, on devait parler au loin de ce repas si solennel et de l’honneur qui avait été fait au chef de la religion du Maître du Ciel. Je voulus en profiter. Le lendemain, j’appelai le chef qui gouverne le district voisin du Méli, situé à douze journées d’ici ; je lui parlai de mes huit chrétiens devenus esclaves, et le priai de porter de ma part une lettre au grand lama, gouverneur du Méli ; ce chef porta ma lettre, fit connaître quels honneurs on rendait à Tà-Tsién-Loû aux maîtres de la religion chrétienne. Cette description produisit l’effet désiré : le grand lama craignit de se compromettre ; il ordonna donc de mettre en liberté mes huit chrétiens, leur donna du viatique pour la route et me les expédia sur Tà-Tsién-Loû. C’est ainsi qu’un repas de noces délivra de l’esclavage une famille chrétienne, composée de huit personnes. Ces pauvres gens arrivés ici depuis un mois, sans maison, sans terrains, vont défricher pour eux un coin de cette montagne dont je vous ai parlé l’année dernière, et qui bientôt s’appellera la montagne des chrétiens. »
Les Missionnaires du Thibet sont non seulement maîtres d’école ; ils sont de plus obligés de transcrire eux-mêmes tous les livres thibétains destinés à leurs élèves ; cette lacune va enfin être comblée en partie. MM. Desgodins et Mussot s’occupent activement de l’impression de nos livres thibétains, et sous peu je recevrai un premier envoi de ces livres : ce qui allègera de beaucoup le travail de copiste imposé jusqu’ici aux Missionnaires.
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