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Rapport annuel des évêques

Année: 1904
Pays: Chine
Mission: Su-tchuen méridional
Rédacteur:Mgr Chatagnon

III. ─ Su-tchuen méridional


Population catholique 21.000
Baptêmes d’adultes 2.332
Conversions d’hérétiques 50
Baptêmes d’enfants de païens 20.000
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« L’exercice qui vient de finir, écrit Mgr Chatagnon, s’est accompli dans des conditions meilleures que nous ne pouvions espérer. Voilà près de deux ans que nous sommes tranquilles : c’est une longue paix après tant de troubles et de persécutions. Aussi l’avons-nous mise à profit, pour réparer nos ruines et réaliser quelques progrès.
« Le tableau des résultats accuse : 32.000 confessions annuelles ou répétées ; 43.000 communions ; 1.445 païens adultes baptisés après une instruction et une préparation convenables, et près de 900 à l’article de la mort ; 20.000 enfants d’infidèles ondoyés dans le même cas.
« Il faudrait être à la place des missionnaires pour apprécier comme il convient la somme de labeur que ces chiffres représentent. Toutefois, quand on considère le tableau ci-dessus, ce qui frappe tout d’abord, c’est le nombre relativement petit de ceux qui ont pu être admis dans le bercail de la sainte Église : 2.332 baptisés sur 10.000 catéchumènes que nous avions l’an dernier : multi vocati, pauci vero electi. Quoi qu’il en soit, ce chiffre de baptêmes d’adultes est bien supérieur à la moyenne que nous obtenons d’ordinaire, et dépasse même un peu celui de l’an dernier. Nous aurions recueilli une plus belle moisson, n’était la pénurie de notre personnel. Les missionnaires eux-mêmes seraient peut-être assez nombreux, mais certains sont vieux et infirmes ; d’autres, trop jeunes encore pour être employés auprès des nouveaux chrétiens ; ils n’ont pas la connaissance voulue de la langue, des mœurs et des usages chinois.
Mais ce qui nous manque surtout, ce sont les catéchistes, maîtres et maîtresses d’école et autres auxiliaires, dont les plus expérimentés parmi les ouvriers apostoliques ne peuvent se passer. J’ai eu beau mobiliser, avec les catéchistes, tous les étudiants de nos séminaires capables de rendre service et plusieurs clercs déjà dans les ordres ; tout ce monde n’a pu suffire à la besogne. Et cependant le proverbe dit « qu’il faut battre le fer quand il est chaud ». Les païens qui viennent à nous retombent facilement dans la léthargie et le froid de la mort, si on les néglige ; d’autres s’en vont chez les protestants, qui deviennent de jour en jour plus entreprenants.

« Notre mission est immense : mille kilomètres environ du nord-est au sud-ouest. Encore si les conversions se produisaient dans les grands centres où nous avons des établissements, ce serait facile ; mais non : « l’Esprit souffle où il veut », et, afin de nous montrer que ces conversions sont bien son œuvre, elles se produisent assez souvent loin de nous. Les champs que nous avions cultivés restent stériles, et ceux que nous avions abandonnés se couvrent d’abondantes moissons. De là, l’obligation de nous étendre, de créer de nouveaux districts et de nouveaux postes. Ainsi M. de Guébriant, pour donner l’exemple, s’est dévoué à l’évangélisation des néophytes. Il a quitté la vieille chrétienté de Sui-fou, et est allé défricher la région qui s’étend sur la rive gauche de la rivière Min, affluent du Yang-tse (fleuve Bleu). Ce pays, quoique situé au centre de la mission, était resté jusqu’ici à peu près inculte. Il n’y avait jamais eu de chrétiens ; le nom même de notre religion y était à peine connu. Je ne sais quel semeur de divine parole a jeté là quelques grains en passant, et ces grains ont levé. M. de Guébriant a déjà commencé la récolte, et, en un an, il a moissonné 158 baptêmes d’adultes.
« M. Moutot s’avance d’un autre côté, parallèlement à M. de Guébriant. Parti du faubourg occidental de Sui-fou, il a remonté la rive gauche du Yang-tse jusqu’à Loui-po-tin, à huit journées de Sui-fou, fondant de nouvelles chrétientés, établissant des catéchistes, ouvrant des écoles, sur tout ce long parcours. Aussi me réclame-t-il à cor et à cri des aides ; baptiseurs, catéchistes, maîtres d’école et autres.
« Il a récolté la grosse gerbe de 442 baptêmes d’adultes, dont 220 à l’article de la mort. Vous voyez que mes deux provicaires ne sont pas précisément des chanoines oisifs ou occupés seulement à m’aider dans l’administration du vicariat. Dieu les garde tous deux en bonne santé !

Celui qui, après M. Moutot, a fait la plus riche moisson est M. Béraud. Il se présente avec 173 baptêmes d’adultes bien instruits, et 66 à l’article de la mort. Son district ne s’étend pas très loin de Sui-fou, et a pour centre le faubourg septentrional de cette ville, peuplé de pauvres artisans et commerçants, qui se montrent toujours plus dociles à la grâce que les riches. M. Béraud a si bien travaillé là, qu’il est arrivé à doubler son troupeau. Sous les murs de la ville, il a réuni un groupe de 4 à 500 âmes qui forment une petite cité exclusivement chrétienne, pourvue d’une église, de deux écoles et d’un hospice. M. Béraud gouverne paternellement sa nombreuse famille, avec le concours d’un catéchiste chargé de la police et qu’on appelle le « brigadier ». Ce dernier, qui n’est pas un méchant homme, a de la peine parfois à faire observer les règlements et à apaiser les querelles qui s’élèvent entre les membres de la famille : querelles d’enfants, qui ne durent pas, mais qui renaissent sans cesse. Cette création de M. Béraud est une des œuvres les plus intéressantes de Sui-fou.

« M. Moreau, qui administre les deux grandes sous-préfectures de Fou-chouen et de Long-tchang, voit, lui aussi, ses efforts couronnés de succès et arrive « bon quatrième » avec 108 baptêmes d’adultes. Vu l’étendue de son district et le nombre de ses chrétiens, je lui ai donné pour auxiliaire M. Leroux, qui est là à bonne école. Dieu nous conserve longtemps le bon M. Moreau, qui vient d’accomplir le grand cycle chinois de soixante ans !

« Enfin, la sous-préfecture de Tsin-yen-hien, où la religion était inconnue, et où aucun missionnaire n’avait encore paru, vient de s’ouvrir à l’évangélisation. Je ne pouvais comprendre comment cette contrée, relativement peu éloignée de Kia-tin, restait jusqu’ici inabordable, et je pressais les confrères voisins de l’attaquer. Or, cet hiver, comme je me trouvais de passage à Kia-tin, une députation de Tsin-yen-hien vint, au moment où j’y pensais le moins, me demander un missionnaire, ou, à son défaut, un catéchiste, pour instruire les nombreux adorateurs que Dieu s’était suscités là, tout seul, on peut le dire. En effet, je n’ai pu savoir encore qui, le premier, y a semé la bonne parole. Ce doit être quelque néophyte de passage, qui n’a pas laissé son nom. Je renvoyai la députation à M. Boucheré, missionnaire le plus rapproché de Tsin-yen-hien, qui s’empressa d’aller encourager les adorateurs. Il a acheté un emplacement en ville. Nous aurons là un pied-à-terre qui deviendra, avec le temps, la résidence d’un missionnaire, car M. Boucheré ne peut rester chargé de cette nouvelle chrétienté : son district de Yun-hien est déjà trop vaste. D’ailleurs, il a beaucoup de nouveaux chrétiens à instruire et à former. Ce cher confrère a baptisé 80 catéchumènes au cours du dernier exercice.

« La partie de notre mission, comprise entre les provinces du Yun-nan et du Kouy-tcheou, qui avait donné beaucoup et promettait encore davantage pour l’avenir, a été ravagée par la persécution, l’hiver dernier. Ce pays, limitrophe de trois provinces, voyait sa population de montagnards, un peu sauvages et turbulents, s’ébranler sous l’action de la grâce. Les habitants des environs de Yuin-lin, ville la plus importante de ces parages et entrepôt de commerce entre le Su-tchuen, le Yun-nan et le Kouy-tcheou, accouraient en foule se ranger sous la houlette de M. Renault. Le démon a trouvé moyen d’enrayer un si beau mouvement. Il ne s’est pas servi des païens, mais des protestants qui ne valent pas mieux, puisque ce sont d’anciens boxeurs, patronnés par les ministres de l’hérésie. La région, comme je l’ai dit plus haut, est assez sauvage. Sillonnée de montagnes d’un accès difficile, elle sert de refuge aux brigands du Su-tchuen, du Yun-nan et du Kouy-tcheou. Quand on les poursuit dans une province, ils se sauvent dans l’autre. Ils sont les maîtres du pays qu’ils terrorisent. Les chefs, se voyant sur le point d’être abandonnés par leurs partisans qui voulaient se faire catholiques, craignirent que le pays ne leur échappât. Ils auraient désiré arrêter le mouvement, mais les adorateurs, soutenus par les mandarins, faisaient bonne contenance. Ils vont alors trouver un ministre protestant, célèbre par ses équipées, et se déclarent protestants avec tous leurs compagnons. Ils ne demandent qu’une chose au ministre : sa protection contre les catholiques qu’ils redoutent beaucoup, disent-ils. Le ministre, ravi d’avoir cette occasion de montrer son pouvoir et d’enregistrer des milliers d’adhérents, les accueille avec empressement et les encourage à résister aux catholiques. Ils n’avaient pas besoin d’être excités.
« Aussitôt, ils se mettent en campagne, battent et pillent les catholiques partout où ils les rencontrent. Les mandarins, par peur du ministre anglais que les brigands mettent en avant à tout propos, n’osent pas réprimer ces excès. En effet, la France paraît vouloir renoncer à son protectorat ; l’Angleterre, au contraire, semble disposée à accentuer le sien. Les vexations durèrent plusieurs mois. A la fin, les catholiques, ne trouvant de recours nulle part, résolurent de se défendre. Une mêlée s’ensuivit ; de chaque côté, il y eut des morts et des blessés. Sur les réclamations du missionnaire et du ministre protestant, un mandarin fut délégué pour juger la querelle. En bon Chinois qui déteste les étrangers, protestants ou catholiques, le délégué donna tort aux uns et aux autres, et, pour qu’il n’y eût pas de jalousie, les condamna à la même peine. Les protestants qui se croyaient hors d’atteinte sous la protection de l’Angleterre, jetèrent les hauts cris ; nos catholiques, punis pour s’être défendus contre d’injustes agressions, ne furent pas contents non plus. Le consul français a eu beau réclamer ; le consul anglais n’a jamais voulu admettre que les protégés de l’Angleterre pussent avoir plus de torts, et fussent punis plus sévèrement que les protégés de la France. Cette persécution a refroidi un peu l’ardeur des païens pour embrasser notre sainte religion, et là où M. Renault avait 200 baptêmes d’adultes l’an dernier, M. Chinchole, son successeur, n’a pu en obtenir que 80 cette année.

« De l’extrémité de la mission opposée à Yuin-lin, M. Castanet m’annonce une centaine de baptêmes d’adultes. Éloigné du centre de la mission, notre confrère avait échappé, jusqu’ici, aux persécutions qui ont ravagé le pays. Maintenant, il n’a plus rien à envier aux autres missionnaires. Les bons mandarins qui maintenaient l’ordre, ont été remplacés par des hommes injustes et brouillons, qui sont détestés de tout le monde, même des Lolos. Ceux-ci, moins endurants que les Chinois, sont partis en guerre, pillant et massacrant tout ce qui leur tombait sous la main. M. François, consul général de France au Yun-nan, qui vient de passer ici, nous a dit avoir vu, sur toute sa route, des traces horribles du brigandage des Lolos. Il a été assez heureux pour ne pas les rencontrer ; mais le vicomte de Foy et son compagnon, qui traversaient la même région en sens contraire, ont été complètement pillés par ces bandits et n’ont pu continuer leur voyage que grâce à MM. Castanet et Grosjean, qui les ont ravitaillés et leur ont procuré le viatique nécessaire pour atteindre Yun-nan-sen. Les autorités locales, au lieu de protéger le peuple contre les incursions des Lolos, sont occupées à le pressurer et à chercher querelle aux missionnaires.
« M. Sirgue, voisin de M. Castanet, a bataillé presque toute l’année contre les protestants. Heureusement pour lui, il avait affaire à un ministre raisonnable, avec lequel il a fini par s’arranger.
« M. Gallay a fait une bonne récolte ; plus de 100 baptêmes d’adultes. Il ne suffit plus à la besogne, car son district est un des plus vastes de la mission et ses chrétiens sont disséminés un peu partout dans les montagnes. Je lui ai adjoint un nouveau confrère, M. Cambourieu, à titre d’auxiliaire. Les nouveaux confrères peuvent, après six mois d’étude de la langue, visiter les malades, et s’occuper un peu des anciens chrétiens, ce qui est une grande décharge pour le chef de district, qui a, dès lors, plus de temps à consacrer aux païens.

« Un mot, en finissant, sur les œuvres générales de la mission. En premier lieu, les petit et grand séminaires prospèrent toujours sous la direction de MM. Galibert et Scherrier. Les deux établissements réunis comptent 80 élèves. Une preuve de la bonne formation de nos élèves, c’est qu’à leur sortie du grand séminaire, les missionnaires se les disputent comme de précieux auxiliaires. Aucun n’est ordonné sans avoir fait quelques années de probation au service d’un missionnaire.
« Après les séminaires, vient l’école des Frères pour les Chinois chrétiens et païens, qui veulent apprendre la langue française et les sciences européennes. M. Renault, qui cumule les fonctions de curé de la cathédrale et de directeur de l’école en remplacement de M. de Guébriant, s’y dévoue de tout son cœur.
« Notre grand hôpital a été ouvert le 1er mai et placé sous la direction de notre cher procureur M. Fayolle, aumônier des religieuses Franciscaines qui desservent l’établissement. Le dispensaire, qui est très fréquenté, était déjà ouvert depuis un an. Toutes ces œuvres sont établies à Sui-fou, ville la plus importante de notre mission. Si Dieu nous conserve la paix, tout ira bien. Mais irons-nous même jusqu’au bout de l’année sans troubles ? C’est le secret de la Providence. »


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