| Année: |
1907 |
| Pays: |
Chine |
| Mission: |
Thibet |
| Rédacteur: | Mgr Giraudeau |
IV. — Thibet
Population catholique 2.160
Baptêmes d’adultes 90
Baptêmes d’enfants de païens 189
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Après la terrible tempête qui s’est déchaînée sur le Thibet, il y a deux ans, les missionnaires qui ont échappé à la tourmente, aussitôt et avec cette confiance apostolique qui poursuit toujours son œuvre , se sont remis au travail. Ils relèvent les ruines et reconstituent les postes. Les difficultés sont grandes, mais, avec le secours de la divine Providence et le courage de ses zélés collaborateurs, Sa Grandeur Mgr Giraudeau espère réparer les désastres et imprimer bientôt à la mission sa marche en avant.
Les ouvriers apostoliques, qui sont tombés dans la persécution, sous le fer des lamas, sont presque tous remplacés. Du haut du ciel, ils prient pour ceux qui sont venus continuer leurs œuvres et combattent avec eux contre leurs ennemis, qui s’affaiblissent de jour en jour.
« En comptant les deux nouveaux confrères, écrit Mgr Giraudeau, notre personnel, comparé à celui que nous avions avant la persécution, reste inférieur d’une unité seulement. Et voilà que j’ai déjà envoyé des ouvriers défricher un champ nouveau. La région où ils déploient leur zèle apostolique est une parcelle des vastes contrées qui réclament la culture chrétienne. Il nous manque des auxiliaires laïques, européens ou indigènes. C’est une lacune que nous nous efforçons de combler. Le missionnaire, accablé par les travaux de son ministère, qui exige des courses très longues et très pénibles, absorbé par les choses matérielles, dont il est seul à s’occuper, n’a pas le temps nécessaire pour étudier avec la perfection désirable les langues chinoise et thibétaine, sans parler des nombreux dialectes de notre mission, dont la connaissance est le premier instrument pour faire le bien. »
Mgr Giraudeau, après un court aperçu de la situation politique actuelle du Thibet, parcourt les régions de ce pays où la religion chrétienne est implantée, visite les différents postes nous montre les traces des persécuteurs, les ruines qu’ils ont amoncelées, les ouvriers qui les relèvent et les espérances de l’avenir.
« Son Excellence Tchao-eul-fong, après avoir frappé un grand coup, retourna l’an dernier à Tchen-tou, afin de s’entendre avec le vice-roi du Su-tchuen, sur la manière de gouverner les vastes pays thibétains, dont l’administration venait de lui être confiée par le gouvernement chinois. Peu après, il fut nommé lui-même vice-roi intérimaire du Su-tchuen, et on ignore encore quand l’arrivée de son successeur lui permettra de revenir compléter son œuvre . En son absence, aucun mandarin n’ose prendre la moindre initiative. L’armée, à la suite de nombreuses désertions, est réduite à quelques centaines d’hommes, dispersés un peu partout, sur un parcours de vingt étapes. Si l’ombre de Son Excellence Tchao-eul-fong n’inspirait pas, de loin, la terreur aux lamas, la situation ne serait pas sans danger. Il est à souhaiter que ce statu quo ne se prolonge pas indéfiniment.
« En février dernier, l’élément militaire s’est pourtant permis un mouvement en avant. La lamaserie de Lagong, perchée comme un nid d’aigle sur un contrefort de montagne, en face de Yerkalo, sur la rive droite du Mékong, après avoir longtemps harcelé les soldats préposés à la garde des salines, résolut de les anéantir. Repoussant vigoureusement l’attaque, les Chinois prirent aussitôt l’offensive. Ils grimpèrent avec une véritable audace jusqu’à la lamaserie, s’en rendirent maîtres et y établirent une petite garnison pour garder ce fort, le premier conquis sur le royaume de Lhassa. La conséquence de ce hardi coup de main fut la soumission d’une partie considérable du Tsarong. De Lhassa, où il n’y a, du reste, plus de gouvernement thibétain régulier, aucune protestation n’ayant été faite contre la prise de cette lamaserie, le peuple et les lamas des environs crurent prudent de se faire inscrire, officiellement, comme sujets de la Chine.
« Bien que je n’aie pas de nouvelles récentes, je crois que Bonga est dans la zone des pays soumis. D’après les conventions passées à Tchen-tou, nous pourrons, après en avoir informé le vice-roi, réoccuper Bonga, dès que les circonstances le permettront. Pour deux raisons, je ne crois pas que cette réinstallation soit immédiatement possible. L’autorité chinoise n’y est pas encore suffisamment affermie et, d’autre part, je ne puis disposer d’aucun missionnaire pour reprendre, d’une façon permanente, ce cher et douloureux berceau de la mission.
« En parcourant les différents districts, et en indiquant leur situation respective, cette impossibilité apparaîtra clairement.
« Si nous commençons par le district le plus éloigné, il faut nous transporter sur le territoire du Yun-nan, à dix jours de Taly. Là nous trouvons la sous-préfecture de Ouy-sy. La ville de ce nom est peuplée de Mossos et de marchands chinois, venus de diverses provinces. Les environs, surtout la route de Taly, sont souvent fréquentés par des bandes de brigands, armés de flèches empoisonnées. La mission possède à Ouy-sy deux maisons suffisantes pour le service de cette chrétienté naissante. Des familles influentes, bien que païennes, voudraient que le missionnaire leur établit une école de français. M. Emile Monbeig, ne pouvant répondre à leurs vœux , s’est contenté d’y installer deux petites écoles primaires, pour l’étude de la religion. Sa résidence, en effet, n’est pas là, mais à Siao-ouy-sy, à 15 lieues de distance, en remontant la rive gauche du Mékong. Cette dernière localité est bien organisée pour le service paroissial. Mais la chrétienté, composée de sujets de races diverses, ne peut être signalée comme un modèle de ferveur. Le district de Siao-ouy-sy s’étend à 10 lieues, dans la direction de Tse-kou. Cette région est la seule, qui n’ait pas été bouleversée de fond en comble, à la dernière persécution. En revanche, elle souffre de la famine, qui désole une grande partie du Yun-nan.
« De Siao-ouy-sy, après avoir remonté le Mékong de 25 à 27 lieues, et traversé le fleuve, au moyen d’une corde de bambou, qui sert de pont suspendu, on arrive à Tse-kou. M. Théodore Monbeig est le titulaire de ce district, jadis florissant. Au matériel, tout a été détruit par la persécution. Il ne reste absolument rien. M. Monbeig ayant à travailler sur table rase a cru prudent de ne point rebâtir au même endroit, où il y avait à craindre les éboulements de la montagne. La résidence future et ses dépendances seront construites au village voisin, à Tsed-jrong.
« Dans ce pays, les constructions de quelque importance demandent de grandes peines. Il faut soi-même préparer tous les matériaux, faire venir des menuisiers et des charpentiers du Kien-tchouang et payer leur voyage. Heureux encore, quand ces hommes n’abusent pas de la nécessité dans laquelle ils nous voient, pour se montrer exigeants à l’excès, tout en négligeant le travail. Des fours à chaux et à tuiles doivent s’élever sur place. Le missionnaire doit chercher des spécialistes pour les divers travaux et se résigner à nourrir tous les ouvriers, d’où la nécessité de se procurer à l’avance des provisions en quantité considérable.
« L’arrangement des affaires de la persécution ayant traîné en longueur toute une année, et la famine étant survenue aussitôt après, M. Monbeig n’a pas encore pu se mettre à l’œuvre . Je lui envoie un auxiliaire dans la personne de M. Doublet. Car, en dehors des constructions, le soin spirituel du district, des écoles et du petit noviciat des vierges institutrices thibétaines, donne au missionnaire un travail qui absorbe facilement son zèle et ses forces.
« Le préfet de Ly-kiang, dont dépend Tse-kou, aurait fait savoir à ses administrés, dit M. Monbeig. qu’ils ne doivent pas se faire chrétiens. Qu’on laisse tranquilles les anciens fidèles, mais que leur nombre ne s’accroisse pas : telle serait la consigne. En vérité, si ce mandarin, qui a profité de toutes les occasions pour manifester sa haine contre les étrangers et tout spécialement contre les chrétiens, reste longtemps en place, les conversions se feront difficilement à Tse-kou.
« De Tse-kou nous prenons la direction de l’ouest. Après avoir franchi trois montagnes, aux sentiers ardus et mal tracés, après deux pénibles journées de marche, nous arrivons sur la rive gauche de la Salouen, à Péhalo, centre du district de Lou-tse-kiang. Hélas ! ce ne sont que des ruines : la tempête a tout détruit. Tout est à refaire. La difficulté du travail est la même qu’à Tse-kou. Elle s’aggrave même du fait qu’on ne peut trouver des ouvriers qui consentent à s’aventurer dans ce pays sauvage, où ils seront bloqués par les neiges pendant cinq longs mois de l’année.
« M. Genestier est chargé de ce district, qui fait sa consolation par la probité naturelle des habitants, la docilité et l’esprit profondément chrétien de ses ouailles. Aussi se dévoue-t-il, avec un zèle au-dessus de tout éloge, à leur bien spirituel. Il est prêt à tous les sacrifices pour elles. C’est surtout durant l’hiver, qu’il peut exercer son ministère auprès des païens et des catéchumènes. Ils ont le temps de s’instruire pendant qu’ils sont enfermés chez eux par les neiges. L’hiver dernier, le missionnaire a pu préparer au baptême et régénérer 22 adultes.
« Ces paroissiens, dit M. Genestier, sont tous nouveaux chrétiens de moins de dix ans. Ils « se sont très bien maintenus durant la persécution. Sur près de 200 baptisés, deux seulement « ont apostasié extérieurement pour sauver leur vie. » A peine le missionnaire était-il de retour à son poste, qu’ils vinrent lui demander de leur infliger une pénitence pour leur faute, et de les recevoir de nouveau dans le sein de l’Église.
« Du Lou-tse-kiang il faut revenir à Tse-kou, se suspendre de nouveau à la corde de bambou, pour gagner la rive gauche du Mékong. Après un voyage à cheval de six jours, par des chemins qui serpentent au-dessus du fleuve et d’affreux précipices, nous atteignons Yerkalo. Saluons en passant les ruines de la ville d’Atentsé, détruite par les Thibétains. Les Chinois commencent à y reconstruire leurs boutiques. Plus tard, nous y relèverons la maison de la mission. C’est M. Tintet, qui est à la tête de ce district. Les matériaux de construction y sont encore plus rares qu’à Tse-kou et qu’au Lou-tse-kian. Notre confrère devra vaincre des difficultés inouïes, pour se rebâtir une résidence.
A Yerkalo, il y a des adorateurs parmi les soldats chinois, et même parmi les mandarins. Mais, comme tous ont le désir de retourner dans leur pays natal, on ne peut compter très sérieusement sur leur persévérance. Les Thibétains de la région, malgré la liberté relative dont ils jouissent au point de vue religieux, ne se convertissent pas encore. Leur prétexte est que ni l’autorité chinoise, ni la mission ne sont suffisamment affermies pour les protéger contre un retour possible des lamas. Il est à craindre que ces pauvres Thibétains n’aient depuis trop longtemps négligé de correspondre à l’appel de la grâce, et que son jour passé ne revienne plus.
« De Yerkalo à Bathang, on compte quatre longues étapes. Il faut traverser le fleuve Bleu. M. Grandjean, provicaire, est titulaire du poste de Bathang, cette petite capitale des pays thibétains reconquis par la Chine. Il est en même temps chargé de Yarégong, situé à 20 lieues de distance seulement, par le passage du Dzambala, montagne de 5.000 mètres d’altitude. Mais il est obstrué par les neiges la moitié de l’année. L’administration de Ly-thang, qui est à sept étapes chinoises, dans la direction opposée à Yarégong, est encore confiée aux soins de notre provicaire.
« A Bathang, 7 ou 8 familles, la plupart thibétaines, étudient le catéchisme. A Yarégong et dans les environs, 300 familles se sont fait inscrire comme catéchumènes, mais elles voudraient que, par notre intermédiaire, l’autorité supérieure reconnût l’injustice, d’ailleurs très manifeste, dont elles sont victimes par la malice de petits employés du gouvernement. A Ly-thang, 20 à 30 familles chinoises ou métisses nous appellent avec un vrai désir de s’instruire. M. Grandjean se propose de leur faire une longue visite et de les initier à la vie chrétienne, en attendant qu’elles puissent recevoir le baptême.
« La ville épiscopale, Ta-tsien-lou, est à dix étapes de Ly-thang. Nous ne nous y arrêterons pas. Nous poursuivrons notre route vers des pays nouvellement ouverts, dans la direction du nord-ouest. Après douze journées de voyage, nous sommes à Kantsé, petite capitale de la principauté du même nom. Du Taou, que nous avons traversé le septième jour jusqu’à Kantsé inclusivement, nous avons environ 400 familles inscrites sur nos registres de catéchumènes. Le mouvement de conversions, timidement commencé il y a deux ans, s’est beaucoup accentué l’année dernière. Certains faits extraordinaires, que je veux signaler, y ont contribué.
« L’été passé, j’envoyai dans ces pays un nouveau chrétien de Ta-tsien-lou, avec mission d’expliquer les principales vérités de la religion, à différents groupes d’inscrits, et de leur apprendre quelques prières. Il devait en même temps prendre des informations sur les dispositions du peuple de Kantsé, qui, jusqu’ici, s’était montré très hostile envers tous les étrangers, mais ne semblait pourtant pas absolument rebelle à toute exhortation. Notre chrétien avait l’ordre de ne pas pénétrer à Kantsé, s’il prévoyait quelque danger. Il s’y glissa à tout hasard, en prenant le titre de marchand.
« Peu après, un lama python (kieu-chiong, gardien de la religion), possédé par l’esprit, déclara publiquement qu’un chrétien venait d’arriver à Kantsé.
« Gardez-vous bien de lui faire du mal, ajouta-t-il. Vous savez ce qui est arrivé aux lamas « de Bathang et à ceux de Chiang-tchen. » Malgré cette dénonciation générale, le chrétien restait inconnu au grand public. Le sixième jour de la onzième lune, il y avait grande fête à la lamaserie jaune, où étaient rassemblés quelques milliers de spectateurs. Notre chrétien s’y rend aussi en compagnie de quelques amis chinois. Bientôt le lama python sort avec une escorte portant son arc, ses flèches et son drapeau. Quatre forts Thibétains tiennent le possédé et maîtrisent sa fureur. Tout le monde veut le voir, et cependant tout le monde fuit à son approche, comme à l’approche du diable. Le groupe où se trouvait le chrétien veut également se sauver. « Restez, dit celui-ci à ses compagnons, vous allez voir que ce diable ne nous « touchera pas. » Le voyant arrivé à cinq ou six pas de lui, notre homme fait son signe de croix, et commence la récitation du Veni Sancte Spiritus. Subitement, le possédé, maintenu à grand’peine par quatre hommes, s’affaisse et reste sans parole. Sa figure gonflée, ses traits affreux reviennent à leur état naturel. Il apparaît comme un insensé, surpris de tout ce qu’il voit autour de lui. Grande stupéfaction dans la foule. « Qui est assez puissant pour arrêter le « kieu-chiong ? demande-t-on de toutes parts. — C’est le chrétien sans doute ? — Oui, c’est « moi, répond celui-ci. Pour cela, il me suffit d’invoquer le nom du vrai Dieu, Maître du ciel « et de la terre. Vous honorez le diable, et le diable vous trompe, pour vous conduire avec lui « en enfer. Adorez le vrai Dieu, le Dieu des chrétiens, le grand Maître de toutes choses, et il « vous donnera le bonheur éternel après votre mort. »
Un musulman chinois, qui se disait lui-même converti, traduisit en thibétain les paroles du chrétien, et, sur-le-champ, 130 chefs de familles, tous thibétains, demandent à être inscrits comme chrétiens.
Deux faits précédents avaient déjà fortement impressionné. les païens du Tchrangou et d’une partie du Kantsé. Quelques jours auparavant, notre prédicateur, rentrant le soir à son auberge, heurte du pied une femme qui paraissait morte. Les gens de la maison s’empressent d’allumer des torches et de venir voir la pauvre malheureuse. « C’est le diable qui la tue, s’écrient-ils, mais elle n’est pas encore morte. Ici de tels faits ne sont pas rares. Le diable nous persécute, et nous n’avons aucun moyen de nous soustraire à sa malice. — Moi, j’ai un moyen », reprend le chrétien. Ceci dit, il dépose son chapelet sur cette personne, et commande au démon de la laisser en paix. La femme mourante répond : « Tu me charges d’un lourd fardeau, et tu m’ordonnes de partir ; ce n’est pas raisonnable. » Le chrétien récite quelques Ave Maria, et répète l’ordre de quitter promptement la place. « Bien, bien, lui est-il répondu. Je consens à partir, mais, auparavant, débarrasse-moi de mon fardeau. » Le chrétien reprend son chapelet, et subitement la ferme se relève et s’enfuit en courant chez elle, à la grande stupéfaction des témoins de cette scène. Cette Thibétaine est la femme d’un commerçant chinois.
A la huitième lune, au Rongmé-Tchrangou, le même fidèle avait délivré d’une obsession semblable et par le même moyen, la femme d’un adorateur. Depuis lors, elle porte pieusement la médaille de la sainte Vierge.
« Ces manifestations de la puissance divine sont une marque, semble-t-il, que ce pays est appelé à la foi. Daigne Notre-Seigneur toucher efficacement les cœurs et les attirer à lui ! A la fin d’août, j’ai envoyé un prêtre indigène avec M. Charrier au Taou, où ils doivent s’installer et, de là, s’occuper du Heur-Tchrangou et du Kantsé. L’homme de foi, qui chasse le diable, les accompagne et travaillera sous leur direction. Il est parti plein d’espérances. « Cette année, « disait-il, nous aurons, dans ces pays-là, un millier de familles d’adorateurs. »
« Du Taou, si nous prenons la direction du nord-est, nous arriverons au bout de cinq ou six étapes, au Rongmé-Coukig. Là, 600 familles, fort maltraitées par un chef thibétain, dont les droits sont d’ailleurs douteux, demandent à être gouvernées directement par la Chine, et en même temps à se faire chrétiennes. Tout en nous les attachant le plus possible, nous devons attendre l’issue de ces démarches à Tchen-tou, avant de les inscrire au nombre de nos prosélytes. Par contre, près de là, au Rongmé-Tchrangou, un village chinois, composé d’une trentaine de familles déjà portées sur nos registres, est très menacé par un petit mandarin et quelques mauvais sujets de la localité.
« Avant de quitter ce pays thibétain, combien je suis heureux de constater que jamais pareil mouvement de conversions ne s’était encore produit au Thibet. Si nous comptions les mille et quelques centaines de familles qui se disent chrétiennes, nous aurions un gros chiffre d’adorateurs. Je préfère attendre des preuves sérieuses de persévérance, avant de l’inscrire. Mais la conclusion qui s’impose dès aujourd’hui, c’est qu’il faudrait pouvoir nous dédoubler pour seconder ce vaste mouvement.
Du Rongmé-Tchrangou, six étapes nous conduisent à Ta-tsien-lou. Dans la principauté de ce nom, nous avons comme ailleurs la confiance des Thibétains, mais il n’y a pas de conversions parmi eux. Notre roi thibétain, avec des dehors doucereux à notre égard, exerce sur son peuple une dure tyrannie et lui défend absolument de se faire chrétien, tout en le niant devant le public. Ses sujets soupirent après le moment où ils seront délivrés des exactions de ce chef hypocrite et cruel. Dès qu’ils seront libres, et cela ne tardera peut-être pas, on peut espérer les voir entrer nombreux dans le sein de l’Église.
Depuis l’envoi de deux missionnaires au Taou, c’est M. Ouvrard qui est chargé de la paroisse de Ta-tsien-lou. Arrivant de la campagne, il serait insuffisamment préparé à recevoir un tel fardeau, et, au début, je dois le partager avec lui. Ta-tsien-lou a plusieurs centaines d’adorateurs, tant anciens que nouveaux. La plupart récitent leurs prières, paraissent heureux de pouvoir se dire chrétiens. Je les trouve néanmoins très négligents à se préparer directement au baptême, malgré des exhortations plusieurs fois répétées. Les pauvres et les riches apportent tous la même excuse : le manque de temps. Les pauvres disent ne pouvoir cesser leur travail, et les commerçants sont surchargés par leurs affaires. Mais, tombent-ils malades, ils craignent beaucoup de mourir sans baptême, et prennent toutes les précautions pour éviter ce malheur. Dans le cours de l’année, le P. Hiong a baptisé 24 adultes.
« M. Léard conserve la direction des postes de Cha-pa, Mosymien, Lentsy et de leurs dépendances. M. Van Esland, récemment arrivé, étudie la langue chinoise et se prépare à le seconder le plus tôt possible dans le ministère. La résidence ordinaire de M. Léard est Cha-pa. Chaque mois, il visite Mosymien, où il y a, outre la chrétienté, un orphelinat et des écoles. C’est un voyage de 12 lieues à pied. De là il pourrait se rendre à Lentsy en un jour, mais, aux grandes eaux, les barquiers ne s’aventurent pas à traverser le fleuve. Le missionnaire doit retourner à Chapa, pour prendre le pont de Lou-tin-kiao et revenir sur ses pas, à la largeur du fleuve près, pour trouver Lentsy.
« Je ne parle pas de la chrétienté de Yutong, distante de 12 lieues de Cha-pa, ni du Siao-lou, où 50 familles désirent le missionnaire, ni de la montagne de Chaouan, où il y a un groupe de fidèles fervents, mais d’un abord fort difficile. La visite de toutes ces localités ne peut se faire qu’à pied. Ce travail est certes bien au-dessus des forces d’un missionnaire, qui approche déjà de la soixantaine.
« Au Thibet-sud, nos confrères ont été éprouvés par la maladie. Ils ont, grâce en soit rendue à Dieu, recouvré la santé. La famine de l’Inde s’est fait sentir durement jusque dans leurs montagnes, et le peuple, trop occupé à la recherche de la nourriture corporelle, a bien peu songé à sa conversion. Nos confrères ont régénéré 20 adultes dans les eaux du baptême.
« M. Desgodins, notre vénérable doyen, malgré ses quatre-vingts ans, s’est cru un moment capable de faire le voyage de Hong-kong, pour nous faire imprimer quelques livres classiques dont nous avons grand besoin. Mais il a dû reconnaître que ses forces n’étaient plus à la hauteur de son courage. Que Dieu nous le garde encore longtemps ! Il servira de modèle aux nouveaux ouvriers apostoliques que la divine Providence ne manquera pas de nous envoyer. Il nous les faut pour répondre aux immenses besoins de notre mission, et recueillir toutes ces âmes qui tendent aujourd’hui leurs mains vers nous. »
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