| Année: |
1882 |
| Pays: |
Corée du Sud |
| Mission: |
Corée |
| Rédacteur: | Mgr Mgr Ridel |
Corée.
L’année 1882 a été marquée en Corée par des événements de la plus haute importance. Ce pays jusqu’à présent inaccessible est enfin ouvert ; pour la première fois il a conclu un traité d’alliance et de commerce avec les puissances occidentales. Depuis plusieurs années cet événement paraissait inévitable, et bien qu’il correspondît au vœu du souverain et du peuple coréen, le parti rétrograde n’a négligé aucun moyen, reculé devant aucun attentat pour l’empêcher, ou tout au moins pour le retarder. Malgré l’influence des membres de ce parti et l’autorité de l’ancien régent qui en était le chef, la cause de la civilisation et du progrès a triomphé, grâce à l’énergie du roi et surtout de la reine, aux conseils et à l’appui intéressé des gouvernements chinois et japonais.
C’est dans le courant du mois de mai que le représentant des États-Unis, le commodore Schufeldt, conclut un traité d’amitié avec la Corée. Quelques jours après, les ministres anglais et allemands accrédités à la cour de Péking, obtenaient du gouvernement coréen un traité identique. Exclusivement commerciaux, ces traités gardent le silence sur la question religieuse, et négligent ainsi, et à dessein, une cause qui intéresse tout à la fois l’humanité et l’honneur des puissances occidentales. Cette attitude aurait été, dit-on, conseillée et même imposée par le gouvernement de Péking , dont l’envoyé avait servi d’intermédiaire entre les diplomates européens et les ministres coréens. Rien de plus naturel de la part d’un gouvernement païen, mais on prétend que les États-Unis et l’Angleterre ne seraient pas disposés à approuver cette réserve, et refuseraient de ratifier le traité conclu par leurs représentants.
Hâtons-nous de dire que la France n’aura pas à infliger à notre ministre près la cour de Péking le même désaveu . Bien que M. Bourée se soit empressé de se mettre en rapport avec le gouvernement de Séoul et de négocier un traité entre la France et la Corée, les négociations sont demeurées suspendues dans l’attente des instructions demandées à Paris par le diplomate français ; et si nous en croyons l’opinion publique, la question chrétienne ne serait pas étrangère à ce retard . Quoi qu’il en soit, M. Blanc, alors à Séoul, a eu la joie de constater l’impression favorable que la venue et l’attitude de nos compatriotes ont produite à la capitale. « Je vous ai dit, écrivait ce Confrère à Mgr Ridel, le 24 mai, qu’on avait mis les Américains bien au-dessus des Japonais, je puis vous en dire autant pour les Français. Les Coréens disent que ce sont les Français qui ont les manières les plus nobles et les plus distinguées. Quel est donc le ministre ou l’amiral qui a pu faire si bonne impression ?... »
Ce premier événement a été suivi bientôt d’un autre dont les conséquences auraient pu être très graves pour la Corée et pour l’avenir de notre sainte Religion dans ce pays. Au mois de juillet, les troupes réunies à Séoul et qui depuis plusieurs mois n’avaient pas touché leur solde, se mutinèrent ; les chefs du parti hostile au gouvernement et aux étrangers exploitèrent habilement leur mécontentement . Une révolution éclata à la capitale, du rant laquelle les meneurs purent assouvir leurs haines et donner libre cours à leurs vengeances. Pendant plusieurs jours Séoul fut livré au pillage et à l’assassinat ; le palais fut attaqué, la personne du roi livrée à toutes les insultes ; la reine dont la tête fut mise à prix n’a échappé à la mort que par une prompte fuite et à la faveur d’un déguisement ; la résidence des Japonais a été réduite en cendres ; plusieurs de ceux-ci furent massacrés après avoir subi de cruelles tortures, tandis que les autres, leur ministre en tête, n’ont dû la vie qu’à leur courage et à leur énergie.
« Et dire que toute la population de la capitale, écrit encore M. Blanc, a applaudi à ces excès et se félicite d’avoir vu de si beaux jours! Seuls, nos chrétiens se sont montrés les fidèles sujets du royaume ; seuls, ils ont compati à toutes les douleurs et à toutes les ignominies que le roi et la reine ont endurées durant ces jours néfastes ; pas un seul n’a coopéré aux scènes de meurtre et de pillage qui viennent de déshonorer le peuple coréen tout entier... »
Au moment où ces événements se passaient à Séoul, deux de nos Confrères se trouvaient dans cette ville ; un d’eux même, M. Mutel, habitait près de la résidence royale : « La foule ameutée, écrivait-il, poussait devant le palais des clameurs épouvantables ; ajoutez à cela les coups de fusil, le tambour, la trompette, le tonnerre, la pluie battante c’était sinistre au delà de ce qu’on peut dire. Ma maison étant peu éloignée du théâtre de ces horreurs, il m’a été donné d’entendre ce vacarme, j’en avais le sang glacé dans les veines... »
Mais, par une protection toute spéciale de la divine Providence, nos Confrères en furent quittes pour la peur, et échappèrent heureusement au danger. Seul, un chrétien, au milieu de ces troubles, tomba martyr de sa foi. En traversant une rue il fut arrêté par des soldats ; on le fouilla et on trouva sur lui un chapelet ; c’en était assez pour le perdre, il fut accablé de coups et traîné devant le palais ; le régent donna l’ordre de le conduire en prison, mais ses bourreaux l’achevèrent sur place. Au milieu des tourments, le confesseur de la foi fut admirable de patience et de courage, il ne demanda qu’une faveur : celle de mourir sous le glaive ; cette faveur lui fut accordée, et l’Église de Corée compte un martyr de plus au ciel.
Quand le calme se fit, le danger ne disparut pas pour les Missionnaires et les chrétiens, il devint imminent, au contraire. A la faveur de la révolution dont il avait été l’inspirateur, leur plus cruel ennemi, le régent, avait repris les rênes du pouvoir, et nul doute qu’il n’eût pas tardé à signaler son retour aux affaires par une nouvelle persécution contre les chrétiens, mais Dieu ne lui en laissa pas le temps.
L’attentat commis sur la personne du ministre japonais et de ses attachés, avait soulevé au Japon l’indignation générale ; une guerre devenait inévitable ; avant que les hostilités commençassent, le représentant de l’empire du Soleil levant, rappelé par le gouvernement coréen, retourna à Séoul et imposa un traité dont les clauses durent paraître bien dures et humiliantes pour l’orgueil du régent. Mais celui-ci n’était pas au bout de ses épreuves, ou plutôt le châtiment ne faisait que commencer pour lui. Sur ces entrefaites, l’ambassadeur chinois s’empara de sa personne par surprise, et l’emmena en Chine pour y être jugé et s’y voir condamné à un exil perpétuel. Nous ne saurions applaudir à ses malheurs, mais nous ne pouvons nous empêcher d’y voir la main de Dieu et un châtiment pour le sang des chrétiens et des Missionnaires que ce tyran a versé.
Pendant et malgré tous ces événements, la Mission de Corée a joui d’une tranquillité relative, et l’administration des chrétiens s’est faite sans trop de difficultés. Cette année encore, plus même que les années précédentes, Dieu a béni les travaux et les fatigues des cinq Missionnaires qui, au péril de leur vie, prennent soin de cette Église désolée. Le nombre des baptêmes d’adultes s’élève même à 404 ; ce chiffre est bien consolant quand on songe aux fatigues et aux dangers du ministère en Corée, au petit nombre des Missionnaires, à l’étendue du pays qu’ils ont à parcourir et à la multitude des anciens chrétiens qu’ils ont à soigner ou à ramener au bercail.
Les résultats obtenus auprès de ces derniers ne sont pas moins satisfaisants: « A Séoul surtout, écrit M. Blanc, le succès est magnifique ; le nombre des chrétiens qui ont reçu les sacrements s’élève à 600. En 1876-77, lorsque j’arrivai dans cette ville, le chiffre des fidèles connus et pratiquants n’allait pas à la centaine, et voilà qu’aujourd’hui, cinq ou six ans après, il dépasse 600 ! et cela malgré deux persécutions qui dans l’intervalle ont failli de nouveau tout anéantir !
« Voilà pour la capitale: dans les provinces, les résultats obtenus sont, sinon plus consolants, du moins plus considérables ; partout les ruines se relèvent, et la trace des calamités qui ont si longtemps affligé cette pauvre chrétienté de Corée, disparaît peu à peu chaque jour. Jusqu’ici, d’ailleurs, notre travail a été plutôt un travail de réparation que de construction à neuf.
« Après une longue interruption de dix années, lorsque le divin Maître nous permit de parvenir jusqu’à nos chrétiens, le nombre des âmes restées fidèles était, hélas! bien petit; la plupart avaient insensiblement presque tout abandonné ; et par suite du contact continuel avec les païens, sans avoir rien pour les soutenir et les relever, la grande majorité était devenue plus ou moins païenne. Pauvres néophytes! sans relations les uns avec les autres, sans chefs pour les guider, sans livres pour les instruire, oh ! que leur état était à plaindre! Mille actions de grâces en soient rendues à Dieu et à la bonne Vierge! La Mission de Corée aujourd’hui a pris un aspect tout nouveau, on dirait un autre monde. Les sacrements ayant été administrés régulièrement tous les ans, nos chrétiens sont venus y puiser une vie nouvelle, des forces surnaturelles pour combattre les bons combats. Il reste encore, hélas! en arrière bien des lâches, bien des prudents qui attendent l’heure de la liberté pour reprendre leurs pratiques religieuses et se déclarer de nouveau chrétiens. Pauvres aveugles! ils sont nombreux, mais le chiffre des vrais fidèles du Christ Jésus augmente chaque jour. Nous avons déjà pu leur donner quelques livres, au moins les plus nécessaires; ils ont des catéchistes qui nous remplacent auprès d’eux en temps ordinaire ; ils se connaissent les uns les autres, ce qui les met à même de se consoler et de s’encourager mutuellement. Ils ont appris de nouveau les prières et le catéchisme oubliés, ne font plus de superstitions et observent bien le repos du dimanche. Ils sont en bonne voie. Donc, encore une fois, gloire à Dieu et à Marie Immaculée !... »
La conversion des païens et l’administration des néophytes n’ont pas fait perdre de vue aux Missionnaires un projet que, depuis leur retour en Corée, ils avaient à cœur de réaliser, mais dont les circonstances les avaient toujours contraints de renvoyer l’exécution à un moment plus favorable. Il s’agit des martyrs, leurs glorieux devanciers sur la terre de Corée, dont les corps reposent non loin des lieux qui furent le théâtre de leurs combats. En se rendant à la capitale, M. Blanc a passé par Kang-Kyeng-i, et a fait exhumer les restes précieux de Mgr Daveluy et de MM. Aumaître et Huin ; après avoir reçu les dépositions des témoins, constaté l’authenticité des corps, notre Confrère a pris les mesures nécessaires pour les faire transporter en lieu sûr et les mettre à l’abri de toutes profanations. A son arrivée à Séoul, M. Blanc put réunir pendant quelques jours deux de ses Confrères et commencer l’enquête préparatoire à l’introduction de la cause de nos vénérés Confesseurs de la Foi. Les événements qui n’ont pas tardé à se produire en Corée, le danger pour les Missionnaires de demeurer plusieurs réunis dans une même localité, les ont obligés de se séparer avant d’avoir pu achever leur travail. Mais nous avons tout lieu d’espérer que, les circonstances devenant plus favorables, ils pourront bientôt reprendre et mener à bonne fin cette importante affaire.
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