| Année: |
1871 |
| Numéro: |
3 |
| Rédacteur: |
A. Péan |
Lettre commune : 1871
Siège de Paris par les Prussiens
Notre cher Procureur général à Hong-Kong ayant eu l’heureuse pensée de faire imprimer et d’adresser à chacun de vous un exemplaire de notre lettre, en date du 17 janvier, vous êtes déjà au courant de nos principales difficultés et épreuves pendant le siège de Paris par les Prussiens. Nous ne revenons sur cette première période pour vous donner quelques détails plus circonstanciés, qu’il vous sera peut-être agréable de connaître.
C’est le 14 septembre que quelques-uns des confrères, demeurés à Prais, visitèrent une dernière fois notre chère maison de Meudon. Les jours précédents, on avait eu soin de faire rentrer au séminaire tout ce qui, sans trop de difficultés, pouvait être transporté : la bibliothèque, le linge, le vin, les fruits, etc. Il était temps. Le 18 au soir, la ligne du chemin de fer de l’Ouest, la seule qui restât libre encore, fut coupée par les Prussiens; l’investissement complet avait commencé. On pensait généralement alors que Paris n’aurait pas l’énergie d’une longue résistance et demanderait bientôt à capituler. L’erreur était grande : il a fallu compter, vous le savez, 130 longues journées avant d’arriver au terme de ce siège mémorable.
Vous avez appris, Nosseigneurs et Messieurs, que nous avions installé une ambulance au séminaire. Dès le 21, on nous apporta nos premiers malades au nombre de 34. Depuis ce jour, jusqu’au 5 mars, où l’ambulance fut définitivement évacuée, nous donnâmes nos soins à 241 soldats malades ou blessés: 226 nous ont quittés, entièrement rétablis, et 15 sont morts, dans de bons sentiments de foi et de piété chrétiennes. Les dix aspirants que nous avions gardés avec nous nous furent d’une grande consolation par le zèle et le dévouement dont ils firent preuve jusqu’à la fin dans les soins à donner à ces infortunés.
La lutte autour de Paris une fois engagée, les progrès des Prussiens furent rapides. Dès le 19 septembre, ils s’étaient installés, sur le plateau de Châtillon, dans la redoute construite naguère par nos soldats, et de là, dominaient Paris.
Le 23, si nous n’étions pas battus à Villejuif, du moins notre victoire n’était point très-éclatante, et l’on prévit dès lors le bombardement pour un avenir plus ou moins prochain. Il était donc prudent de chercher à se prémunir, autant que possible, contre un commencement d’incendie que pourraient déterminer les projectiles ennemis. La fin du mois fut employée à ces soins; on débarrassa les combles de la maison des caisses, bois et débris divers, accumulés là depuis des années; on fit l’acquisition d’une petite pompe à incendie, et, contre les bombes à pétrole, on monta une grande quantité de sable dans les galetas.
A ces précautions de la prudence humaine, il était important de joindre les moyens bien plus puissants que suggère la foi chrétienne. Nous redoublâmes d’ardeur dans la prière; nous fîmes, beaucoup plus fréquemment, les saluts du Saint-Sacrement; nous implorâmes la protection toute puissante de la Mère de Dieu, par des prières et des neuvaines en son honneur; et le Saint-Sacrifice fut souvent offert, dans le but d’apaiser la justice divine et d’obtenir pardon et miséricorde. Enfin, quoique nous fissions déjà une oeuvre de charité très-grande, eu égard à notre pauvreté, en soignant à nos frais et dépens, pour la nourriture et les remèdes, les malades de notre ambulance, nous jugeâmes que ce serait un puissant moyen d’attirer sur nous les faveurs célestes que de venir au secours de plus indigents que nous, et nous donnâmes une bonne part de nos provisions du siège aux Petites-Soeurs des Pauvres.
Les succès rapides de l’ennemi n’étaient pas le seul sujet d’inquiétude dans les premiers temps de l’investissement. A l’intérieur, la situation devenait plus sombre de jour en jour. Loin de reconnaître dans tous nos malheurs la main de Dieu qui nous châtiait, certains partis semblaient prendre à tâche de provoquer encore ses vengeances par des menaces, des attaques et des mesures ouvertement hostiles à notre sainte religion. Le 8 octobre, le maire de Paris faisait afficher, par toute la ville, le résultat des délibérations élaborées par la Commission de l’Enseignement, et qui se résumaient au programme anti-religieux de l’enseignement libre, obligatoire, gratuit, essentiellement et exclusivement laïque. Dans le même temps, les administrateurs de plusieurs arrondissements, réduisant en pratique ces théories pernicieuses, chassaient de leurs écoles les maîtres et maîtresses congréganistes, et déclaraient directement la guerre à Dieu, en faisant enlever des maisons d’enseignement les croix et autres objets de religion. Les conséquences fatales de ces principes et de ces actes, aussi impolitiques qu’irréligieux, ne tardèrent pas à se faire sentir.
Le 31 octobre, à propos et sous le prétexte de la défaite du Bourget, éclatèrent, à l’Hôtel-de-Ville, ces manifestations violentes que suivit, pour quelques heures, la proclamation de la Commune. Nous étions à deux doigts de notre perte . Mais l’émeute fut vaincue ce jour-là; Dieu se contentait de laisser apercevoir l’abîme entr’ouvert et voulait bien accorder le temps du retour à de meilleurs conseils.
On pouvait croire d’abord que la population parisienne ne profiterait guère de la leçon. Elle fut assez sage à la vérité pour maintenir, à une majorité immense, les pouvoirs du Gouvernement de la défense nationale, mais, quelques jours après, elle élisait pour maires, dans la plupart des arrondissements, des hommes aux doctrines dangereuses et subversives de tout ordre social. Cependant le temps, la réflexion, et surtout le spectacle du dévouement avec lequel le clergé et les communautés religieuses prêtaient leur ministère et leur assistance, dans de nombreuses ambulances et même sur les champs de bataille, ramenèrent peu à peu le calme dans les esprits et dans les coeurs. On put même constater un certain retour vers les idées d’ordre et de religion. La presse qui ne pouvait pas se dire, hélas ! innocente de l’immense péril social violemment révélé le 31 octobre, s’efforçait de réparer ses torts, et réagissait (à part quelques feuilles ultra-radicales) contre le rapide courant des idées démagogiques et irréligieuses.
Ce retour frappant de l’opinion nous fit concevoir quelques espérances passagères, que vint encore fortifier la nouvelle des succès de l’armée de la Loire, à Orléans, et de l’armée de Paris, dans les sorties des 29 et 30 novembre.
Mais déjà les souffrances commençaient à être grandes une bonne partie de la population . La viande fraîche, très-rare, était rationnée avec parcimoinie, et ceux-là s’estimaient heureux qui pouvaient, à des prix assez élevés, se procurer quelque morceau d’âne, de cheval, de chat ou de chien. On mangea même les rats des égouts. Le pain seul se vendait encore à discrétion, mais le jour approchait où on devait le rationner impitoyablement, et quel pain !
Du côté de l’ennemi extérieur le péril continuait à devenir plus prochain . Les légers avantages remportés précédemment n’avaient point été maintenus; l’armée de la Loire, sur laquelle on avait fondé de grandes espérances, s’était retirée devant un ennemi supérieur, et fait battre, une dernière fois, sous le Mans; Faidherbe pliait aussi dans le Nord. Les Prussiens, partout vainqueurs, allaient concentrer leurs efforts sur la ville assiégée.
Dès le 27 décembre, leurs projectiles n’atteignaient plus seulement nos forts, mais venaient porter le ravage jsuque dans l’enceinte de Paris, du côté de l’Est . A partir du 5 janvier, nos quartiers du Luxembourg, Vaugirard, Grenelle, Saint-Germain, furent criblés d’obus, et servirent d’objectif aux batteries ennemies de Châtillon, Meudon, Montretout, qui ne cessèrent de tirer avec plus ou moins de violence, jusqu’à la fin de la terrible lutte.
C’est dans ces conjonctures périlleuses, le 9 janvier, 114me jour du siège, que le conseil des directeurs présents à Paris, après mûre délibération, fit à l’honneur de la Très-Sainte Vierge Marie, le voeu solennel dont vous savez déjà, Nosseigneurs et Messieurs, la teneur et les dispositions.
Nous n’avions garde cependant de négliger les précautions et les mesures de prudence humaine contre un commencement d’incendie si fort à craindre. Chacun de nous remplissait, à tour de rôle, l’office de veilleur de nuit au clocher et dans les étages supérieurs de la maison, prêt à donner l’alarme en cas d’accident. Nous passâmes ainsi des nuits bien agitées, entendant à chaque instant le sifflement sinistre des bombes et des obus.
Il est curieux de noter en passant qu’au milieu de toutes ces préoccupations, les travaux de notre nouvelle chapelle n’avaient pas discontinué. C’était une entreprise à forfait, il était donc loisible au maître entrepreneur de ne pas congédier les ouvriers. On n’avançait pas vit, il est vrai, à cause de la grande pénurie des matériaux indispensables, mais enfin on avançait, et l’édifice s’élevait, on peut bien le dire, in angustiâ temporum. C’était vraiment un temps d’angoisses. Le bombardement redoublait de fureur; les sorties du 19 et 20 janvier, un moment heureuses, se terminaient par un échec, et le peuple parisien retombant dans ses folies insurrectionnelles, s’emparait une seconde fois de l’Hôtel-de-Ville, ouvrait les prisons, et délivrait le révolutionnaire Flourens et quelques-uns de ses principaux complices. Grâces à Dieu ce nouveau péril fut encore écarté, et l’insurrection arrêtée pour quelques semaines.
C’est dans ces jours de triste mémoire que notre vénéré confrère M. Charrier rendit son âme à Dieu. Il mourut paisiblement, vers les cinq heures de l’après-midi, le 23 janvier . Ses dernières paroles furent pour sa chère Mission du Tong-King, et quand, ne pouvant plus parler, il pouvait encore nous entendre, son regard éteint se ranimait au nom de cette terre où il avait touché de si près la palme du martyre. La mémoire de ce généreux confesseur de la foi, longtemps prisonnier pour Jésus-Christ, restera vivante parmi nous. Sous des dehors assez âpres au premier abord, ceux qui connaissaient le mieux M. Charrier pouvaient facilement découvrir un coeur aimant, énergique et dévoué. Aussi lui pardonnait-on sans peine sa brusquerie, plus apparente et affectée que réelle. Sa vie au séminaire se passait dans l’accomplissement rigoureux de ses charges de procureur et de professeur de théologie dogmatique. Il était d’une exactitude exemplaire, d’une ponctualité qui pouvait être proposée à l’imitation de tous . Depuis plusieurs années, de dures souffrances l’empêchaient complétement de vaquer aux différents emplois du séminaire, et même, dans les derniers mois, il était tellement affaibli qu’il pouvait à peine faire quelques pas hors de sa chambre. Dans cet état, il nous édifiait tous par sa patience et sa résignation, non moins que par l’esprit de foi et de piété chrétienne qui le distingua jusqu’à son dernier moment. Ses modestes funérailles eurent lieu le 25, au cimetière Montparnasse . Quelques heures plus tard nous n’aurions pas eu la consolation de le déposer aupès des restes de nos anciens confrères, car la violence du bombardement devint telle que défense lui faire d’enterrer dans ce cimetière.
On était enfin à bout de ressources, de forces et de résistance; depuis le 20 on ne distribuait plus à chacun que 300 grammes d’un aliment qui n’avait guère du pain que le nom et la forme. L’heure du triste dénouement allait sonner . Tout à coup en effet, dans la nuit du 26 au 27 janvier, le canon cessa de tonner sur toute la ligne. Le 29 tout était consommé, et le Journal officiel donnait, sous le nom d’armistice, le texte des clauses de la dure capitulation qui fut le digne couronnement des désastres de Sedan et de Metz.
Nous passâmes, nous pouvons l’avouer, cette journée et les suivantes dans la tristesse et l’abattement. Nous ne pouvions pas ne point sentir le poids de profonde humiliation qui pesait sur notre malheureuse patrie . Mais le calme et la réflexion chrétienne nous ramenèrent bientôt à ces pensées consolantes dont le monde ne se rend pas compte: que Dieu, dans son infinie sagesse, dispose toutes choses pour le mieux et pour le plus grand bien de ses élus; qu’il a fait les nations guérissables; qu’après tout le remède doit être à la hauteur du mal et que, sans ces coups terribles, la France n’eut peut-être pas compris toute la violence du poison d’impiété et de corruption qui la dévorait.
La leçon était dure. Paris en profitera-t-il ? Nous l’espérions à peine . Nous du moins, pensions-nous, retirons de nos épreuves un esprit de plus parfaite conformité à la volonté divine, de foi plus constante, et de plus invincible énergie dans le bien et les devoirs de notre vocation.
Avec l’armistice nous fut rendue la liberté, bien restreinte d’abord et soumise à de nombreuses formalités, de sortir de Paris et d’y rentrer. L’un de nos premiers soins fut d’obtenir un laissez-passer et d’envoyer quelqu’un visiter notre maison de campagne. Nous pûmes bientôt y aller nous-mêmes, et constater, de nos propres yeux, que la protection dont la divine Providence nous avait entourés à Paris, s’était étendue sur notre maison de Meudon. Le désordre était grand à la vérité, et la malpropreté digne en tout des envahisseurs. La chapelle seule avait été pleinement respectée par eux. Elle fut laissée dans un si grand ordre qu’il est à croire qu’elle a dû servir à quelque cérémonie religieuse. Du reste, aucun dégât notable .
Aussitôt que l’on put expédier et recevoir des lettres, nous eûmes des nouvelles de nos confrères de province, et par eux, des nouvelles de nos Missions. Les privations du siège avaient été grandes assurément; mais la souffrance morale d’être privés, pendant si longtemps, de tous rapports avec ce qui est le but et l’intérêt de notre vie, nous était incomparablement plus dure à supporter. Nous avions bien pu tenir nos confrères au courant de notre situation, et leur envoyer de nombreuses lettres par les ballons montés qui maintinrent assez régulièrement Paris en relation avec le reste de la France. Mais nos confrères, malgré leur grand désir et leurs essais réitérés ne purent que nous adresser, à deux ou trois reprises, de courtes dépêches par les pigeons voyageurs, et encore ces dépêches étaient-elles de date très-ancienne, quand elles nous arrivèrent. Mais c’était fini. Nous pouvions désormais communiquer librement .
Nos confrères, comme nous l’apprîmes par leurs lettres, avaient pu, dès leur sortie de Paris, se mettre en relation avec la délégation du gouvernement à Tours, retirer du ministère des affaires étrangères les lettres des Missions, et en expédier régulièrement par les malles de chaque mois. Ils nous apprenaient encore que les craintes assez vives qui nous avions conçues précédemment, sur le péril d’une persécution générale en Chine, s’étaient heureusement dissipées, et que l’état des autres Missions n’indiquait rien d’inquiétant. Ils ajoutaient qu’un de leurs premiers soins avait été d’avoir des relations suivies avec les aspirants dispersés, et de tâcher, par leurs lettres soit communes soit privées, de les encourager et de les soutenir dans l’esprit de leur sainte vocation. Les aspirants avaient admirablement répondu à ces encouragements et montraient, pour la plupart, le plus grand attachement au séminaire. Enfin, pour ce qui les regardait personnellement, ces chers confrères nous disaient leurs grandes inquiétudes à notre sujet. Ils nous apprenaient qu’amenés à se réunir momentanément pour l’arrangement de quelques affaires, ils s’étaient rencontrés trois, en compagnie de Mgr Faurie, à la célèbre grotte de Notre-Dame de Lourdes, et que là, de tout leur coeur, ils avaient ratifié le voeu solennel du 9 janvier. Ces nouvelles, toutes consolantes, nous faisaient oublier les tristesses passées . Notre joie fut bien plus grande quand, peu de jours après ces lettres, nous vîmes arriver à l’improviste M. Péan, que suivirent bientôt MM. Rousseille et Cazenave. Nous étions donc réunis, sauf M. Maury que nous attendions d’un moment à l’autre. Ce cher confrère était en route pour regagner le séminaire, lorsque les nouvelles de l’insurrection parisienne le forcèrent de rétrograder.
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