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Publication : Monita

Auteur: Pallu Lambert de la Motte
Chapitre: 2 - Dispositions pour l'apostolat
Article: 1

Chapitre II

Des dispositions que requiert l’apostolat


ARTICLE 1

De la retraite à garder en arrivant
sur le terrain des missions

Si la préoccupation des missionnaires doit être de sauver les âmes de ceux qui leur sont confiés, sans s’accorder jamais un moment de répit, ils n’en doivent pas moins se garder de se laisser emporter par une ardeur trop grande, lorsqu’ils viennent d’arriver en mission. Ils ne doivent pas mettre la main à de si grands travaux avant de s’y être préparés soigneusement, à l’exemple de Jésus-Christ.Notre-Seigneur, rempli du Saint-Esprit dès sa naissance, aurait pu convertir le monde entier quand Dieu son Père l’eut proclamé Docteur des nations; et cependant, sous la conduite du Saint-Esprit, Il se retira dans le désert pour s’y préparer aux devoirs de sa mission (Matth. IV, I).
D’autre part, pour que cette conduite ne paraisse pas plus admirable qu’imitable, il ne sera pas inutile de la mettre en relief par des exemples des siècles passés et des temps actuels.Les Apôtres avaient vécu trois ans à l’école de Notre-Seigneur; pourtant Il leur ordonna de n’aborder la prédication de l’Évangile qu’après avoir passé un long temps dans le recueillement du Cénacle, jusqu’à ce qu’ils eussent été revêtus de la vertu d’en haut. S. Jean, le futur précurseur du Seigneur, bien que sanctifié dès le sein de sa mère, se retira dans la solitude du désert jusqu’au jour où il se produisit en public; il y mena une vie toute angélique, avant de se montrer pour préparer les voies du Messie (Luc. I, 80).A une époque plus rapprochée, S. François-Xavier se retirait sur les hauteurs solitaires d’une montagne pour y puiser un esprit nouveau, et s’y préparer à offrir à Dieu les prémices de ses sacrifices et à se livrer à sa carrière apostolique. Enfin d’autres vaillants missionnaires, en arrivant dans leur province, se sont tenus cachés dans l’obscurité de la retraite.Le peuple fut peu à peu imprégné de la bonne odeur de leurs vertus et fit spontanément appel à leur ministère; c’est alors seulement qu’ils se mirent en devoir de lui proposer la doctrine évangélique.Dès lors, il est très important pour un missionnaire qui n’a ni les mérites, ni les vertus de ces saints prédicateurs de l’Évangile, et qui est beaucoup moins apte à l’œuvre de l’apostolat, de se retirer dans la solitude avant de se livrer à l’action extérieure; ainsi il ne risquera pas de dispenser les grâces à son propre détriment et de tout gâter en agissant avant le temps et sans avoir consulté Dieu.
Ainsi donc, dès qu’un missionnaire aura mis le pied dans la mission qui lui aura été confiée, il se hâtera de tourner ses regards vers Notre-Seigneur, le divin Pasteur des âmes, pour recevoir sa bénédiction. Et, pour autant que les circonstances s’y prêteront, il se retirera dans la retraite pour y faire provision de toutes les vertus nécessaires; il consacrera au Christ les âmes qui lui sont confiées et s’offrira sans réserve pour leur instruction, s’estimant heureux de pouvoir donner pour elles ses sueurs, et peut-être même un jour son sang.


ARTICLE 2

Le missionnaire prendra pour base de son travail le jeûne,
l’oraison et le mépris des moyens purement humains

Le missionnaire trouve donc dans l’esprit de mortification et de prière un moyen de perfection propre; l’exercice de ces mêmes vertus ne l’aidera pas moins à travailler efficacement au salut et à la sanctification d’autrui. L’expérience de tous les jours nous apprend que tout profite à celui qui entreprend l’œuvre des missions par la mortification et la prière; elle apprend aussi qu’à défaut de ces vertus, tout s’écroule.On conviendra donc que la mortification et la prière constituent le fondement premier des missions.
Voulez-vous un argument plus clair et plus frappant? Suivons dans la solitude du désert Notre-Seigneur se préparant à sa mission. A peine s’est-Il soustrait aux regards des hommes, qu’Il afflige sa chair innocente de jeûnes et d’autres austérités, et qu’Il applique son esprit à veiller et à prier. Voilà l’exemple qu’Il a laissé aux prédicateurs de
l’Évangile, afin que les fondements qu’Il a posés à la prédication, ils les posent à leur tour. Il est hors de doute que ce n’est qu’au prix de labeurs et de macérations que le ministre apostolique se développe, et porte de bons fruits pour la gloire de Dieu, selon la parole de l’Apôtre: « La mort agit en nous, et la vie en vous » (2 Cor. IV, 12). C’est comme s’il disait: la mort envahit notre corps mortel, mais notre mort quotidienne nous fait naître à la vie spirituelle.Si le grain de froment ne tombe en terre et n’y meurt, il reste seul. Il en est de même du missionnaire: s’il ne meurt d’abord à lui-même par la mortification pour vivre à Dieu et au prochain, sans aucun doute il restera isolé et sans fruit. Si avant de semer la parole de l’Évangile, la voix de sa prière ne fait d’abord descendre du ciel la rosée divine, le champ de sa mission sera stérile.
Le missionnaire n’est réellement qu’un simple instrument de Dieu. Il ne peut donc rien produire qu’en recourant à l’oraison pour s’unir à Celui qui le met en mouvement et recevoir de Lui toutes ses impulsions.Et vraiment, comment pourra-t-il réaliser la signification de son nom d’« envoyé », s’il n’apprend à écouter la voix de Celui qui l’envoie? Comment pourra-t-il exécuter les desseins de Dieu, s’il est incapable d’aller les chercher dans l’oraison? Comment jouera-t-il le rôle de médiateur entre Dieu et les hommes, s’il ignore le moyen de réconcilier par la prière les créatures avec le Créateur? Comment pourra-t-il réformer ses ouailles, s’il ne puise à la source de la contemplation les eaux limpides de la divine sagesse? Comment enfin s’élèvera-t-il sur les ailes de l’oraison, au dessus de toutes les difficultés devant lesquelles la nature est impuissante, si cette nature il ne la fait pas agir entièrement en harmonie avec les mouvements du Saint-Esprit, en l’immolant sous le glaive de la mortification? Il est donc vrai que les deux vertus précitées sont les deux colonnes de l’édifice du missionnaire et de sa mission. C’est pourquoi le missionnaire, pour se purifier de toute souillure, imitera Moïse enlevant ses chaussures dans la solitude, se dépouillera du vieil homme et des affections humaines, domptera sa chair par le jeûne, et soumettra le corps à l’esprit par la mortification, et l’esprit à Dieu par la prière. Il méritera ainsi d’être admis à converser avec Dieu, et de recevoir de Lui la loi qu’il fera ensuite observer par les peuples.
En ce qui concerne le mépris des moyens purement humains, il y a tant à dire, et cela a une telle importance que pour en retirer tout le fruit désirable, il faudra en parler en détail. Il nous a paru bon d’y consacrer tout le chapitre suivant.

ARTICLE 3

Le missionnaire doit se préparer à lutter contre le démon

« Au reste, frères, fortifiez-vous dans le Seigneur et dans sa vertu toute-puissante.Revêtez-vous de l’armure de Dieu, afin de pouvoir résister aux embûches du démon.Car nous n’avons pas à lutter contre la chair et le sang, mais contre les princes, contre les
puissances, contre les dominateurs de ce monde de ténèbres, contre les esprits mauvais (répandus) dans l’air. » (Eph. VI, 10, 11, 12).
Ces paroles de l’Apôtre s’adressent évidemment avant tout aux missionnaires, pour les prévenir que les démons sont leurs plus irréconciliables ennemis. C’est qu’ils comprennent que les efforts des missionnaires vont leur enlever leur royauté sur le monde et rétablir le règne du Christ dans leurs domaines.L’Apôtre, dans le passage cité, se préoccupe au plus haut chef d’apprendre aux hommes apostoliques à manier les armes les plus appropriées, pour se défendre comme pour attaquer leurs ennemis, afin de rendre ainsi la victoire absolument certaine.
Les forces du démon ayant été brisées par la passion du Christ, il ne lui reste plus comme armes, que l’astuce et la ruse.Bien que ses artifices soient nombreux, on peut néanmoins les résumer en deux mots: illusions et menaces. C’est par des illusions qu’il séduit d’ordinaire les ignorants, les simples, les curieux, les superbes, tous ceux enfin qui ne se gardent pas eux-mêmes par une attention soutenue. Et c’est par des menaces qu’il intimide et retient les timides, les pusillanimes, les lâches, tous ceux enfin que ni la gloire de Dieu, ni le salut des autres, ni leur salut propre ne peuvent émouvoir comme il conviendrait.
Voilà pourquoi saint Paul engage les Apôtres à prendre dans toutes les tentations, le bouclier de la foi (Ephes. VI, 17) à la lumière de laquelle ils reconnaîtront et dévoileront la vanité des illusions diaboliques. Il les engage encore à prendre le casque du salut (Ephes. VI, 16) c’est-à-dire de l’espérance; ainsi, se défiant d’eux-mêmes et se confiant entièrement en Dieu, ils se moqueront des épouvantails de Satan, leur sang-froid brisera les efforts du monstre; ils mépriseront ses menaces, s’appuyeront sur le secours divin et résisteront à la crainte avec la dernière énergie.
Ainsi armé, le missionnaire est en état de résister aux démons. Mais pour mieux les vaincre, il s’agit de prendre l’offensive; l’Apôtre a donc raison d’indiquer le glaive de l’esprit, c’est-à-dire la parole de Dieu (Ephes. VI, 17). Rien de tel en effet, que la parole de Dieu pour briser les efforts du démon: dès qu’il l’entend, le découragement et la honte s’emparent de lui, et il prend la fuite. Les paroles sacrées de la sainte Écriture qui racontent la puissance de Notre-Seigneur Jésus-Christ, sont comme autant de traits qui abattent la puissance du démon et lui infligent de nouveaux tourments et de nouvelles tortures, dans une pitoyable défaite. Il ne manque pas cependant d’autres armes spirituelles.Saint Antoine nous les suggère, quand il exhorte ainsi ses compagnons: « Croyez-moi, mes frères, Satan redoute les veilles des dévots, leurs prières, leurs jeûnes, leur pauvreté volontaire, leur miséricorde et leur humilité, mais surtout leur ardent amour pour Notre-Seigneur: un simple signe de la très sainte croix l’abat et le met en fuite. » (Lect. du 2e Noct. de l’off.)
Cependant, avant que le missionnaire, armé du glaive spirituel, ne s’élance dans la lice, il est nécessaire qu’il revête la cuirasse de la justice (Eph. VI, 14), qui lui permettra de porter des coups sans être atteint par ceux de l’ennemi.Car si l’ennemi remarquait dans son adversaire le moindre vice ou la moindre absence de vertu, il ne manquerait pas d’attaquer son agresseur, de lui rendre coup pour coup et de retourner contre lui ses propres armes.
Une fois revêtu de la cuirasse de la justice, nanti du bouclier de la foi et du casque du salut, armé du glaive spirituel, et d’autant plus confiant que les ruses du démon lui sont mieux connues, que le brave soldat du Christ inaugure son apostolat par une courageuse déclaration de guerre aux démons; qu’il leur porte les coups vigoureux de ses vertus et de ses prières; qu’il les harcèle des traits de la sainte-Écriture; qu’il chasse enfin dans leur royaume des ténèbres les usurpateurs de l’héritage de Jésus-Christ: il faut que les puissances infernales cessent d’infester les missions, de vexer de leurs obsessions ceux qui sont convertis ou à convertir, ou de les tenir à l’écart par des frayeurs et des menaces.
Quand le missionnaire se disposera à prêcher, il récitera à part lui la formule de l’exorcisme pour chasser les démons et réduire à néant leurs attaques; il les empêchera d’étouffer sa voix durant sa prédication, de fermer les oreilles et les cœurs des auditeurs, ou de mêler la zizanie au bon grain de l’Évangile annoncé.
Enfin, s’il lui arrive d’avoir un jour affaire à des énergumènes, il se conformera soigneusement à toutes les prescriptions du Rituel de l’Église. Voici de plus quelques conseils dont il pourra encore user avec avantage: il ne s’engagera jamais dans cette sorte de lutte sans se méfier de lui-même et sans être plein de confiance en Dieu; il ne repoussera pas les injures du démon par des termes de mépris, mais par des actes de grande humilité, de patience, de mansuétude et de longanimité; quelque vive que soit la résistance du démon, il ne désespérera cependant jamais de la victoire; enfin, il ne posera aucune question trop curieuse et inutile.
Pour ce qui concerne le démon, il ne lui permettra pas de parler à son gré. S’il parle sans y être invité, il n’ajoutera pas foi à ses paroles, surtout si elles sont flatteuses. S’il se plaint de ses tourments, sa qualité d’ennemi juré de Dieu défend de lui accorder aucune commisération; et s’il lui arrivait de pousser l’énergumène à des actes honteux, il faudrait l’en punir très sévèrement.
Quant aux énergumènes, il les excitera à la patience, à la componction du cœur et à la résignation de l’esprit. Il évitera de les troubler ou de les irriter par ses actes ou par ses paroles. Quand il traitera avec eux, même dans la confession, il s’appliquera à discerner ce qui vient d’eux et ce qui vient du démon; et quand il y aura doute, il leur enjoindra aussitôt de se taire. Enfin, lorsqu’ils se présenteront à confesse, il les invitera à commencer leur confession par un acte de contrition; de cette façon, à supposer que leur confession vienne à être troublée par une manœuvre diabolique, il pourra néanmoins les absoudre.


ARTICLE 4

Il faut mettre tous ses soins
à connaître l’état de sa mission

Le gond sur lequel semble tourner une mission, c’est l’expérience des lieux chez le missionnaire qui se dispose à exercer son ministère.Il faut donc qu’en sortant de sa retraite, il s’applique avec le plus grand soin à reconnaître l’état de toute la mission. Comme il importe au cultivateur de connaître la nature de son terrain, pour être à même de le labourer à l’époque convenable et lui donner une culture appropriée, ainsi le missionnaire a pour devoir, afin de faire chaque chose en temps opportun, d’étudier le caractère des peuples chez lesquels il doit jeter et faire germer la semence de l’Évangile.
Il étudiera donc de près les mœurs locales et les goûts des populations. Il examinera si le peuple est disposé à embrasser la foi et s’il a assez de fermeté pour y rester fidèle, s’il est capable de vertu ou s’il s’adonne à la luxure; il recherchera la vertu qui est surtout en honneur chez lui ou le vice qui y domine; il s’inquiétera de ce qui peut le plus contribuer à lui attacher les cœurs. Il s’informera particulièrement des dispositions des princes régnants, soit en faveur de la religion chrétienne, soit contre elle; il jugera par là s’il est expédient de rester dans l’ombre ou de se produire au grand jour.
Il s’efforcera de découvrir tout ce qui regarde la religion des indigènes, leurs cérémonies et les erreurs qui ont cours chez eux. Il s’instruira de la science des prêtres, de leur manière d’agir, de l’autorité dont ils jouissent, de leurs fraudes et de leurs ruses; il recherchera prudemment si parmi eux quelques-uns ne seraient peut-être pas assez près de la façon de vivre requise par la religion chrétienne.
Il faut remarquer que le flambeau de la foi a déjà été apporté dans les principaux centres de nos missions. Dès lors il y a lieu pour nous de rechercher l’époque de son introduction, l’histoire de son origine, les moyens employés par les missionnaires pour l’affermir et principalement ceux qui ont le mieux réussi, enfin, s’il y a eu une interruption dans le développement des missions, quelle en fut la cause et quelle fut alors la conduite des missionnaires.
Quant à l’état actuel de la religion, il s’enquerra du nombre de chrétiens, de chapelles, de missionnaires et de catéchistes, de leur manière de vivre et d’enseigner, des statuts ecclésiastiques qui y sont en vigueur, de ceux qui ne sont pas encore promulgués; ceux qui sont violés ou ont été abrogés par une coutume spéciale.
En outre, il s’informera de l’administration civile, mais avec modération, pour autant que la chose sera requise pour la direction de sa communauté, l’avantage de l’Église et l’exercice régulier de ses fonctions apostoliques.
Mais, comme en tout cela la matière est assez abondante, il lui suffira au commencement d’en connaître les grandes lignes.


ARTICLE 5

L’étude des langues
est nécessaire aux missionnaires

Notre-Seigneur n’a pas envoyé les Apôtres évangéliser le monde entier sans leur avoir d’abord accordé le don des langues. (Act. II, 4). Cela montre évidemment que la mission de prêcher entraîne avec elle la nécessité d’étudier les langues, car Dieu, dans sa sagesse, a voulu que la foi se propageât par le moyen de la prédication.En effet, « la foi vient de la prédication entendue, et la prédication se fait par la parole de Dieu. » (Rom. X, 17). Aussi quelque laborieuse que soit l’étude des langues, le missionnaire l’entreprendra néanmoins de bon cœur; il ne s’engourdira pas dans l’inertie comme ceux qui, effrayés par la crainte des difficultés, restent oisifs et inutiles au milieu de la moisson, à cause de leur ignorance des langues. L’exemple de S. François-Xavier le montre assez clairement: même assisté de l’interprète le plus habile, le missionnaire n’aura guère de succès s’il ne possède lui-même la langue du pays (Tursel., Vita S. Fr. Xav., lib. 7, c. 2).
Le missionnaire ne se lassera donc pas de s’appliquer à ce travail, aussi longtemps que de nécessité. Et il n’oubliera pas qu’il ne peut viser l’étude de la langue cultivée et littéraire au point de négliger le langage vulgaire en usage parmi le peuple; il doit se faire comprendre, non seulement des savants mais aussi des illettrés. En tout ceci d’ailleurs il devra plus attendre de la prière que de son travail.


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