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Publication : Monita

Auteur: Pallu Lambert de la Motte
Chapitre: 12 - Doutes des infidèles
Article: 1

MONITA

Quelques doutes des infidèles
sur la doctrine exposée plus haut

Ici plus d’un peut-être, se montrera hésitant et présentera des doutes relativement importants à élucider, doutes de nature à tracasser des hommes que n’a pas encore éclairés la lumière de la foi; il nous a donc paru utile de nous y arrêter un peu. Les catéchumènes demandent ordinairement pourquoi Dieu qui a une si grande horreur du péché, permet qu’il soit commis, — pourquoi, alors que leur existence dépend de sa pure bonté envers eux, il a créé les anges et les hommes qu’il savait devoir prévariquer; — pourquoi ce Dieu, infiniment bon et infiniment miséricordieux, a voulu que le châtiment des pécheurs fût éternel, — pourquoi, pour la faute du seul premier homme, il a enveloppé dans une ruine commune tout le reste des hommes qui n’avaient pas même encore vu le jour, — enfin, comment il se fait que le péché d’Adam passe à ses descendants, alors que c’est avant tout l’âme qui en est affectée, laquelle ne vient pas des parents.
Le missionnaire ne s’exposera jamais à embarrasser l’esprit des catéchumènes par ces difficultés en se les proposant à lui-même pour en donner la solution. Au contraire, lorsqu’ils les lui auront proposées, il devra plutôt s’efforcer de modérer dans ces recherches leur trop grande curiosité et de leur faire reconnaître et confesser humblement qu’en toutes ces choses les desseins de Dieu sont aussi justes qu’impénétrables. Il ne reste donc qu’à s’écrier avec l’Apôtre: « Que ses jugements sont incompréhensibles… car qui a sondé les desseins de Dieu? » (Rom., XI, 33, 34.) Néanmoins, de crainte qu’ils ne soient mécontents d’être ainsi renvoyés sans réponse adéquate, nous allons en fournir quelques-unes.

Première objection. — Pourquoi Dieu permet-il le péché? On peut répondre à peu près de la façon suivante.
Dieu, dans son aimable Providence, gouverne ainsi toutes choses que, une fois les créatures pourvues de tout le nécessaire, il les laisse agir de leur propre mouvement. C’est ainsi que l’homme, libre de sa nature, peut choisir ce qu’il veut, bon ou mauvais, et s’y attacher. Le motif d’une telle disposition est que si la liberté lui était enlevée, du coup le mérite le serait aussi. Ajoutez que Dieu en est beaucoup mieux glorifié: sa bonté et sa beauté agissent d’elles-mêmes sur nos cœurs, sollicitent notre liberté et notre indifférence, ou plutôt nous entraînent à l’aimer. La possibilité de pécher est donc une conséquence de la liberté humaine.
Ce n’est pas non plus par imprévoyance ou manque de bonté que Dieu permet le péché. Il suffit de considérer de plus près sa très grande sollicitude pour le juste qu’il maintient en état de grâce et à qui il porte secours dans les tentations; l’amour qu’il met à chercher le pécheur, sa charité à l’accueillir lorsqu’il revient à lui, sa patience à l’attendre lorsqu’il tarde à revenir, etc… Il faut bien avouer que, au lieu de nos reproches, Dieu mérite plutôt nos louanges et notre admiration: c’est pour ainsi dire malgré lui, de leur propre gré, parce qu’ils le veulent, que les pécheurs courent à leur ruine. D’ailleurs il ne se contente pas, afin de détourner du mal, de le défendre sévèrement et de le punir quand il est commis; il trouve encore le moyen de faire tourner à bien le mal que nous commettons. Par exemple, il avait prévu les intentions mauvaises des frères de Joseph (Gen., XXXVII, 20) et le péché des Juifs; mais du crime des uns et des autres, il fit sortir le bien: les premiers contribuèrent à élever Joseph à une haute dignité pour le salut d’un grand nombre de ses compatriotes, les autres furent les instruments de la Rédemption du genre humain. « Dieu, dit S. Augustin, a jugé plus profitable aux hommes de tirer le bien du mal, que de ne jamais le permettre ». Et le même Père de l’Église ajoute: « Les méchants commettent bien des crimes contre la volonté de Dieu; mais sa sagesse et sa puissance sont telles que tout, même ce qui paraît opposé à sa volonté, concourt ou même tend directement à des résultats ou à des fins qu’il savait d’avance bonnes et justes. » (De Civ. Dei, lib. 22, c. I.)
Enfin, s’il est vrai que le péché est opposé à la gloire de Dieu, au point de la détruire pour autant qu’il est en son pouvoir, cette même gloire pourtant en rejaillit toujours et en est accrue par suite des dispositions de la divine Sagesse, soit que dans le juste châtiment du péché se manifeste sa justice, soit que dans le pardon apparaisse sa miséricorde. Sans doute, le pécheur lui-même ne contribue pas à la gloire de Dieu, mais d’autres le louent à son sujet; sans doute, loin d’absorber les rayons de ce Soleil incréé, il les renvoie; mais ils rejaillissent alors sur d’autres, les éclairent et allument en eux la flamme de l’amour de Dieu.

Seconde objection. — Pourquoi Dieu a-t-il créé les anges et des hommes malgré la prévision de leur prévarication, etc.?
Cette question provient habituellement soit d’un sentiment déréglé de vaine compassion pour les damnés, soit d’une fausse idée qu’on se fait de la bonté de Dieu. Il faudra montrer que ceux que Dieu a condamnés aux supplices éternels sont indignes de toute compassion, et que d’ailleurs celle-ci leur serait absolument inutile: ils sont tellement obstinés dans leur volonté perverse qu’ils n’ont nul repentir de leurs péchés, qu’ils ne voudraient pas demander sincèrement à Dieu ni de leur pardonner ni de leur épargner les tourments qu’ils savent devoir les torturer pendant l’éternité. Non seulement, ils sont indignes de la moindre compassion de notre part, mais ils méritent notre haine à tous, notre exécration, puisqu’ils sont les plus acharnés et les plus irréconciliables ennemis de Dieu.
Pour en venir à la solution de la difficulté proposée, voici ce qu’il faudra dire. En créant les mauvais anges et les hommes, Dieu n’a voulu ni leur perte ni leur malheur; son dessein était de les rendre participants de l’abondance de ses biens. Ni leur perversité, ni leur ingratitude qu’il prévoyait ne devaient en rien l’empêcher de répandre les dons de sa bonté; il leur avait départi tant et de si grands bienfaits dans l’ordre naturel et dans l’ordre de la grâce, qu’ainsi aidés, ils auraient pu, s’ils l’avaient voulu, acquérir l’éternelle félicité. Eh quoi, la malice des hommes devait-elle obliger Dieu à contenir sa bonté, à arrêter le cours de ses libéralités? Il faut au contraire reconnaître que la divine bonté brilla de tout son éclat en ne se refusant pas à faire du bien à ceux-là même qui faisaient le mal. Peut encore trouver sa place ici ce que nous avons dit plus haut, d’après S. Augustin, du motif pour lequel Dieu permet le péché.
Évidemment, en vertu de sa toute-puissance, Dieu aurait pu empêcher complètement le péché; mais il ne doit à personne des grâces de miséricorde aussi extraordinaires qu’insolites. Et ce qu’il omet de faire quand il peut le faire doit être mis sur le compte de sa souveraine liberté et indépendance, et attribué à ses jugements insondables.

Troisième difficulté. — Pourquoi Dieu, bon et miséricordieux à l’infini, a-t-il statué des peines éternelles en punition du péché?
La réponse doit être tirée de ce principe général: la peine du péché est mesurée à la dignité de l’offensé. Ainsi par exemple, celui qui porterait la main sur son roi ou son chef serait sensé encourir un châtiment plus grave que celui qui aurait fait ce tort à un simple particulier. En péchant grièvement contre la souveraine et infinie majesté de Dieu, l’homme ou l’ange fait à son honneur la plus grande injure qui soit en son pouvoir, puisque par son péché il fait de la créature sa fin dernière: un tel acte le rend digne d’un châtiment infini. Or la créature est en soi limitée, donc incapable de supporter une punition, une souffrance infinie dans son intensité; elle aura dès lors à en subir une qui soit infinie dans sa durée. S. Augustin dit en outre: « Celui qui détruit en soi un bien destiné à devenir éternel, se rend par là digne d’un mal éternel ». (De Civ. Dei, lib. 21, c. 12).
« En stricte justice, dit S. Grégoire, le juge doit faire en sorte que ceux qui ne voulurent jamais rester en cette vie sans péché, ne restent jamais non plus sans tourments ». (Dialog., lib. 4, c. 44.)
Les lois humaines condamnent bien les homicides à l’exil à perpétuité ou à la peine de mort et les enlèvent ainsi pour toujours de la société des hommes; quoi d’étonnant dès lors que les lois divines prononcent contre celui qui a péché mortellement l’éternelle exclusion de la cité du ciel et de la société des Saints, et le vouent aux peines éternelles?

Quatrième doute. — Pourquoi le péché du seul premier homme a-t-il contaminé tous les autres, etc…?
On peut trouver la réponse dans S. Thomas. « L’humanité entière, née d’Adam, peut être considérée comme un seul homme, puisqu’il y a identité de nature, celle-ci étant communiquée par notre père. De même que, au point de vue social, tous ceux qui appartiennent à une même communauté sont censés former un seul corps et que toute la communauté ne fait pour ainsi dire qu’un seul homme, ainsi les nombreuses individualités composant la descendance d’Adam ne sont que les membres multiples d’un seul corps. Or l’acte d’un de nos membres, de la main par exemple, tient son caractère d’acte volontaire non de la volonté de la main elle-même, mais de la volonté de l’âme qui provoque le mouvement de ce membre. Un homicide commis par la main ne constitue pas un péché imputable à cette main en tant que main seulement, sans tenir compte de son union avec le corps; il lui est bel et bien imputable en tant qu’elle est une partie de l’homme. »
Faisons l’application: le désordre qui existe dans l’homme, enfant d’Adam, est volontaire non du fait de sa volonté propre, mais du fait de la volonté de son premier père. Cette volonté est le premier moteur qui actionne tous ceux qui tirent de lui son origine, tout comme la volonté de l’âme provoque les actes de tous les membres. De là vient que le péché, ainsi transmis par notre premier père à ses descendants, s’appelle péché originel, tandis que le péché qui passe de l’âme aux membres du corps, est appelé actuel. De même que le péché actuel commis par l’un ou l’autre membre n’est le péché de ce membre que pour autant qu’il constitue une partie de l’homme (ce qui fait dire qu’il est péché personnel), de même le péché originel n’est attribuable à telle personne déterminée que pour autant qu’elle tient sa nature de son premier père; ce qui lui vaut le nom de péché de nature, selon le mot de S. Paul aux Ephésiens: « Par nature, nous étions enfants de colère. » (Eph. II, 3.).
Le missionnaire signalera en son temps l’exception qui doit être faite de la Bienheureuse Vierge Marie « de qui, dit S. Augustin, il ne peut être question en aucune manière, quand on traite du péché: ce serait faire injure à Notre-Seigneur ». (De Nat. et Gratia, c. 36.)
Il y aura avantage à faire ici quelques comparaisons: ainsi, une racine gâtée n’est plus en état de produire des fruits intacts et savoureux; d’une source contaminée, il ne peut provenir que des eaux impures; un noble, coupable de lèse-majesté, est privé de ce chef, non seulement de sa fortune, mais encore de son titre héréditaire et de toutes ses distinctions, et ses enfants naissent pauvres, miséreux et roturiers. De même, enfants d’un Adam déchu et dépouillé de tous les dons de la grâce, nous voyons le jour dans la misère et la privation complète de tout don de la grâce.
On insistera peut-être: « Mais pourquoi Dieu a-t-il imposé le commandement en question au seul Adam, sans vouloir l’imposer aux autres hommes? » Une courte réponse peut suffire. Un pur don de la miséricorde divine, comme l’est la justice originelle, dépasse les exigences de la nature humaine; les conditions que Dieu y met dépendent de son bon plaisir, et les raisons qu’il en a, pour n’être pas toujours connues, ne laissent pas pour cela d’être justes et saintes. D’ailleurs les réponses à cette question et à la précédente sont traitées plus en détail et mieux élucidées dans notre second appendice.

Dernière difficulté. — Mais enfin, quel est le mode de transmission du péché d’Adam à ses descendants?
A un chrétien qui poserait cette question, on pourrait répondre avec S. Augustin: « Il doit nous suffire de savoir comment nous pouvons être débarrassés du péché originel, même si nous ignorons comment nous en avons été infectés » (Epist. 29 ad S. Hier.) Vu qu’on a affaire à des infidèles, on leur dira que ce péché est contracté en raison de l’union de l’âme raisonnable, créée par Dieu, avec le corps, lequel corps vient d’Adam par la voie ordinaire de la génération. Par son union avec le corps, l’âme fait partie de l’homme, qui est issu d’Adam et qui aurait dû recevoir avec l’existence la sainteté et la justice. Cette absence de l’une et de l’autre, voilà précisément la souillure originelle, laquelle consiste dans cette privation. S. Anselme dit la même chose: « Quand je parle du péché originel, il ne faut y voir autre chose, même chez les petits enfants, que cette privation dont nous venons de parler, de la justice que l’homme devrait avoir, privation qui est consécutive à la désobéissance d’Adam et nous rend tous enfants de colère ». (De Concept. Virg., cap. 26.)


ARTICLE 5

Des sublimes mystères de la Très Sainte Trinité
et de l’Incarnation de Notre-Seigneur

Si Dieu tarda si longtemps à envoyer au monde son Fils, le Messie promis, ce fut pour faire constater aux hommes leur faiblesse et leur faire avouer leur radicale impuissance à bien agir, sans le secours de la grâce divine; plus ils devaient prolonger leurs gémissements sous le malheureux esclavage du péché, plus heureuse et plus impatiemment désirée devait être pour eux l’arrivée du Libérateur. De même, avant de parler du Sauveur aux catéchumènes, le missionnaire s’évertuera dans la mesure de ses moyens, à leur faire voir toute l’amertume des misères qui les accablent, l’aveuglement de leur esprit et la rigueur du démon, pour les amener ainsi à lui prêter une oreille plus attentive quand il leur parlera de leur Rédempteur.
Jadis Notre-Seigneur prévenait ses Apôtres qu’il avait à leur dire certaines choses trop lourdes à porter et qu’ils devaient d’abord recevoir les lumières du Saint-Esprit pour pouvoir les comprendre. (Joan., XVI, 12, 13.) Ainsi, le missionnaire pourra prolonger pendant quelques jours l’attente de ses catéchumènes, pour leur donner l’occasion de s’humilier en reconnaissant leur faiblesse et d’implorer par une prière plus fervente le secours divin. Il occupera utilement ces journées à les entretenir de la grandeur de Dieu, de l’impossibilité de le comprendre, du peu de portée de notre intelligence même dans les choses de la nature où elle rencontre beaucoup d’obscurités. Il leur montrera encore la nécessité de la foi, laquelle est si importante pour les hommes que sans elle aucune société n’est possible; c’est ici surtout qu’il apportera certains exemples connus et à la portée de tout le monde. Rien ne l’empêche après cela de montrer tout l’honneur rendu à Dieu par celui qui faisant un acte de foi, soumet son intelligence à sa véracité, et tout le profit qu’il y a pour l’homme à connaître Dieu et les choses de Dieu.
Dès qu’il s’apercevra du désir qu’ils ont de s’instruire et de l’attention qu’ils portent à ses discours, il leur fera remarquer les points suivants:
1° Tout péché mortel implique toujours une offense infinie dans son objet, puisqu’il constitue une atteinte à la bonté infinie de Dieu.
2° Il est juste et équitable que Dieu, avant la réconciliation, exige des hommes une satisfaction; ils doivent se préoccuper au plus haut point de s’en acquitter convenablement, attendu qu’il ne le requiert que pour pouvoir les prendre en pitié.
3° Aucun homme, aucun ange, quelque grands que fussent les dons de la grâce qu’il eût reçus, ne pouvait donner à Dieu une satisfaction de condigno: une créature a beau être élevée en grâce, elle restera finie, et la dignité ainsi conférée ne sera encore que finie.
4° Enfin, Dieu, vaincu par son amour pour nous, a découvert un admirable moyen de satisfaire à sa justice à notre place. Ce moyen fut l’Incarnation du Verbe divin: le sacrificateur est une personne d’une dignité absolument infinie; en outre, il s’offre lui-même en victime d’un prix également infini.
Mais les infidèles ne pourraient ni saisir le mystère de l’Incarnation de Notre-Seigneur ni concevoir ce qu’est le Fils de Dieu, s’ils n’avaient d’abord compris la multiplicité des personnes dans l’unité de l’essence divine; s’impose donc ici l’exposé du très auguste mystère de La Trinité. Pour le missionnaire, c’est le moment de se défier plus que jamais de lui-même, de prier Dieu en silence mais de tout cœur, de lui demander de répandre du haut du ciel la foi sur les catéchumènes qu’il instruit.
La connaissance et l’explication de ce mystère touchent à des profondeurs insondables: les paroles nous font défaut pour l’exprimer, l’intelligence pour nous en faire une idée; il est très dangereux de s’y aventurer avec trop de curiosité; aussi ne faudra-t-il pas s’adonner à des recherches trop subtiles, mais enseigner exactement ce que la foi tient pour certain et sûrement établi. D’autre part, puisque les comparaisons tirées de la nature font de l’effet, surtout sur les esprits un peu frustes, il lui sera loisible d’en citer ici quelques-unes: par exemple celle de l’âme raisonnable, du soleil, de la source. Ces comparaisons, pour être imparfaites, donnent du moins une certaine idée de La Trinité.
Le missionnaire veillera avant tout à ce qu’en entendant parler du Père, les catéchumènes ne conçoivent pas de Dieu une trop petite idée, à ce que le mot de Fils ne blesse pas leurs oreilles en leur faisant mettre sur le même pied la génération du Verbe divin et la génération des hommes. Il veillera aussi à ce qu’ils ne commettent pas l’erreur de conclure de la pluralité des personnes divines à l’existence de plusieurs dieux. S’il croit nécessaire d’insister quelque peu sur cet insondable mystère, il aura recours à quelques exemples familiers, de nature à aider dans une certaine mesure l’intelligence humaine à comprendre un dogme si profond; afin qu’ils n’y trouvent rien que de divin et d’admirable, il leur montrera que la génération du Fils par le Père éternel ne fut pas, comme celle des dieux du paganisme, le résultat d’un commerce charnel.
En outre, sa principale préoccupation sera de profiter de l’admiration des catéchumènes devant l’immense et profond mystère de la Très Sainte Trinité, pour les amener à la servir et à l’adorer de toute leur âme: ils mériteront ainsi de la mieux connaître un jour dans le ciel, où la meilleure part de leur félicité sera de la contempler durant toute l’éternité.
Après avoir sondé la profondeur de ce mystère, le missionnaire abordera l’histoire de l’Incarnation de Notre-Seigneur. Ici encore il sera nécessaire de dire d’abord quelques mots de la puissance quasi incroyable de l’amour. Nous avons dans l’histoire, comme en font foi des documents authentiques, d’admirables, de fréquents et de splendides exemples d’amour de parents pour leurs enfants, d’époux pour leurs épouses, d’amis pour leurs amis; dès lors, quelle ne doit pas être la force de ce même amour puisé à sa source même, en Dieu, la bonté essentielle, la source et le principe de toute charité! Ils n’auront donc pas à se récrier, quand on leur enseignera que Dieu a aimé les hommes au point de leur donner son Fils unique, que, poussé par ce même amour infini pour nous, Dieu le Fils a pris notre nature humaine, afin de satisfaire pour nous à la divine justice.
En affirmant que le Verbe incréé s’est fait homme, il faut faire écarter la pensée que la corruption de la nature humaine aurait pu rejaillir sur la nature divine. S. Athanase le dit très bien dans son Symbole: Dieu s’est fait homme, « non en transformant sa divinité en notre chair, mais en prenant l’humanité pour la diviniser », en sorte que l’Homme-Dieu est un, non par confusion de substance, mais par unité de personne. De même qu’en tombant dans la boue, un rayon de soleil garde sa splendeur première, l’éternel Soleil de justice n’a rien perdu de son éclat pour avoir été renfermé dans la chair, et la contagion du corps humain ne l’a pas infecté.
En ce temps-là, dira le missionnaire, l’univers presque tout entier avait été envahi par l’idolâtrie, et chez les Juifs eux-mêmes, la religion était à ce point déchue, que c’est à peine s’il y subsistait de-ci de-là quelque vestige du culte du vrai Dieu. Vint alors le Messie, promis par les oracles de tant de Prophètes, appelé par les soupirs de tant de Patriarches, vrai Dieu, parce que fils du Père éternel, vrai homme aussi, parce que fils de la Vierge Marie. De la Vierge, car pour éviter que la moindre trace de corruption ne vînt obscurcir l’éclat de cette naissance incomparable, le Sauveur ne dut pas la vie à l’opération d’un homme, mais fut conçu par le Saint-Esprit du sang de la Vierge. Celle-ci fut donc à la fois vierge et mère, nouveau miracle destiné à illustrer la naissance d’un Dieu.
Il y aura lieu de faire ici le récit quelque peu détaillé de l’Annonciation faite par l’Ange à Marie, et l’énumération des sublimes vertus de la Mère de Dieu, en mettant en avant la plus belle de toutes celles qui firent une couronne à sa virginité, je veux dire son humilité, laquelle lui valut l’honneur d’être choisie comme Mère par celui dont elle se proclamait la très humble servante.
Il ne faudra pas non plus passer sous silence l’excellence des qualités dont l’âme du Christ fut ornée dès le moment où elle fut créée; jouissant continuellement de la claire vision de Dieu, son âme, remplie des dons du Saint-Esprit, l’emportait de loin en excellence et en dignité sur celles des hommes et même des Anges.
Seulement, continuera-t-il, étant venu au monde pour souffrir, le Sauveur a dû par un miracle empêcher les qualités de son âme, déjà en possession de la vision béatifique, de rejaillir sur son corps. Bien plus, brûlant du désir de notre Rédemption, il s’offrit pour nous dès ce premier instant, en victime à son Père éternel et voulut dès sa naissance goûter toute l’amertume du calice de sa Passion.
Le voilà donc né dans la pauvreté et l’abjection, soumis à la souffrance et aux afflictions; d’ailleurs, il est né pour tous, pour apporter à tous le salut et la lumière; il a été par un insigne bienfait de la très sage Providence divine, également bien accueilli des Juifs et des Gentils. Les Juifs le connaissaient déjà par les figures et les ombres de l’Ancien Testament, par les prédictions des Prophètes; les Gentils, par quelques-uns de leurs oracles et par les fréquentes dispersions des Juifs dans tous les pays du monde. C’est ainsi qu’à sa naissance « la voix de la vérité retentit jusqu’aux confins de la terre: on vit les cohortes angéliques annoncer aux bergers la naissance du Sauveur, pendant que les Mages, guidés par une étoile, étaient amenés auprès de lui pour l’adorer. De l’Orient à l’Occident, la naissance du vrai Roi devait frapper tous les regards et s’imposer à la foi puisque les peuples de l’Orient apprirent ces événements de la bouche des Mages et que l’Empire romain en fut informé ». A ces paroles de S. Léon (Sermo 2 de Epiph.), S. Ambroise ajoute: « La génération de Notre-Seigneur recueillit le témoignage non seulement des Anges, des Prophètes et des bergers, mais encore des Anciens et des Justes. Chaque âge et chaque sexe contribue à rendre inébranlable notre foi à ces faits miraculeux: une vierge enfante, une femme stérile accouche, un muet parle, Élisabeth prophétise, les Mages adorent, Jean tressaille dans le sein de sa mère, une veuve reconnaît son Sauveur, un juste l’attend au Temple » (in Luc., lib. 2).
Reste à parler des Mystères qui suivirent la naissance du Christ, Mystères tout aussi pleins d’amour et dignes de notre vénération. Les exemples de vertu aussi remarquables qu’absolument extraordinaires qu’il prodigue tout le cours de son existence, feront en temps et lieu l’objet d’entretiens du même genre. Leur but sera de provoquer pour ces Mystères la vénération de ses auditeurs, et de les exciter à imiter ces exemples; il lui sera facile d’y parvenir en se conformant prudemment aux avis que nous allons donner au chapitre suivant.


ARTICLE 6

Règles à observer en prêchant
la vie et la mort de Notre-Seigneur

Provoquer l’admiration et l’affection des catéchumènes pour Notre-Seigneur, tel doit être le but principal du missionnaire dans tout ce qu’il dira de lui. Sa souveraine puissance, sa sublime sagesse, son incomparable sainteté excitent l’admiration; sa douleur étonnante, sa bonté sans limites, l’excès incroyable des peines et des tourments qu’il a endurés pour nous: voilà certes de quoi mettre au cœur la blessure de l’amour. Le missionnaire ne saurait en parler trop abondamment.
Sa puissance toute divine, il la fit éclater en chassant une foule de démons du corps des possédés, en touchant et fléchissant les cœurs à son gré, en gouvernant les éléments et les créatures inertes qui prêtaient à ses ordres une obéissance immédiate, en guérissant d’un simple mot, d’un seul acte de sa volonté, toutes sortes de maladies, et après avoir rappelé tant de morts à la vie, en triomphant finalement de la mort par une magnifique victoire.
Sa sagesse faisait l’admiration des Docteurs de la loi: à douze ans, il répondait en Dieu aux questions qu’ils lui posaient sur les passages les plus difficiles de l’Ecriture-Sainte. Les Pharisiens, les Saducéens et les Hérodiens furent étonnés des réponses aussi adroites que dignes qu’il faisait aux questions insidieuses qu’ils lui posaient pour mettre sa parole en défaut et le confondre. Découvrant le fond de leurs pensées les plus secrètes, il les faisait rougir de honte en dévoilant leurs desseins pervers et leurs sinistres projets, et en les leur reprochant publiquement. Leur étonnement fut et sera partagé par tous ceux qui lurent l’Évangile ou qui le liront dans la suite; tant sont frappantes les preuves qu’on y trouve de sa sagesse!
Que dire de sa sainteté? Il était la sainteté même: tous les actes de sainteté imaginables, il les posa, si bien qu’il nous a laissé l’enseignement non seulement de ses paroles, mais encore de ses exemples: la fuite des honneurs, le renoncement à tout plaisir sensible, le culte de la pauvreté, le choix volontaire d’une vie obscure et laborieuse, le support des travaux et des souffrances dans une patience inaltérable, l’accomplissement parfait de la volonté du Père éternel, le sacrifice complet de sa vie qu’il consacra jusqu’à son dernier souffle à proclamer la gloire de son Père.
Autant ces vertus de Notre-Seigneur lui attirent d’estime, autant son incroyable mansuétude et sa bonté envers les hommes lui ont concilié l’amour de tous, même des plus insensibles. Doux envers tous, il était à l’égard de ses Apôtres d’une patience imperturbable et constante, supportant leur grossièreté, leur ignorance, leurs manières vulgaires; toujours accessible aux enfants, il allait jusqu’à les embrasser; plein de charité, il prenait la défense des pêcheurs contre leurs accusateurs; il les accueillait avec bienveillance quand ils s’adressaient à lui; sa sollicitude le poussait à se mettre lui-même à leur recherche, à les prendre sur ses épaules comme un bon pasteur pour les reporter au bercail; sa patience eut raison de l’envie des Pharisiens, l’empêcha de faire la moindre réponse à ses accusateurs: muet comme un agneau devant celui qui le tond, il se laissa conduire à la mort.
Où trouver des mots pour exprimer sa charité? Elle fut sans mesure. Pour nous il naquit, pour nous il vécut, pour nous il passa bien des nuits en prière et bien des jours dans le jeûne, pour nous il s’exposa volontairement à une foule de dangers; pour nous sauver, il versa sur la croix son sang jusqu’à la dernière goutte et donna sa vie en rançon de notre salut éternel.
N’oublions pas que les païens ne connaissent d’autres biens que les honneurs, les richesses et les plaisirs des sens. Aussi, chaque fois que le missionnaire traitera de la pauvreté de Notre-Seigneur, de l’obscurité de sa vie, de ses souffrances, il s’efforcera de le montrer naissant transi de froid dans une crèche, au cœur de l’hiver, poursuivi par Hérode qui en voulait à sa vie, et cherchant son salut dans la fuite, passant inconnu trente années dans l’obscure et modeste demeure d’un charpentier et s’y appliquant à des besognes sans éclat. Tout aussitôt, il fera remarquer pourquoi, dans quel but, un Dieu a adopté un genre de vie si extraordinaire: en se privant volontairement de ces biens, Notre-Seigneur a voulu satisfaire à la justice divine pour tous ceux que leurs abus avait rendus coupables et dignes de châtiment; bien plus, en les méprisant lui-même, il a voulu nous convaincre de leur vanité et de leur caducité, et les opposer à ces biens impérissables qui seuls méritent nos aspirations.
Quand il devra parler de la passion du Sauveur, de sa croix et de ses cruelles souffrances, il s’appliquera à montrer que Notre-Seigneur souffrit tout cela spontanément et de bon cœur, afin d’augmenter la gloire qui devait en revenir à Dieu, de couvrir de confusion les démons, ses ennemis jurés, d’augmenter leurs supplices et d’être pour le genre humain comme une source intarissable de grâces d’où découleraient des bienfaits presque infinis.
Que le Sauveur n’a pas souffert contre son gré, voilà qui est plus clair que le jour. Que d’inutiles tentatives faites par les Juifs pour le mettre à mort, avant le moment fixé par Dieu! lui-même prédit sa mort longtemps d’avance, en parle fréquemment à ses Apôtres et fait connaître celui qui devait le trahir. Son heure venue, il va au devant de ses ennemis, d’un mot il les renverse et ne peut être arrêté que quand il leur en a donné la permission; allant volontairement à la mort, il ne veut pas être défendu; enfin, mourant sur la croix il rend son âme à Dieu son Père, car c’est en toute liberté qu’il est mort.
Le missionnaire pourra compléter cet exposé par les nombreux et éclatants prodiges qui mirent en relief la mort du Sauveur: le soleil s’obscurcit, la terre trembla, les rochers se fendirent, les morts ressuscitèrent, et les soldats qui l’avaient crucifié se frappèrent la poitrine, et pris de remords finirent par s’écrier: « Celui-ci était vraiment Fils de Dieu. » (Matth, XXVII, 54.)
Jamais Notre-Seigneur ne parla aux Apôtres de sa mort et de sa passion sans ajouter immédiatement qu’il ressusciterait le troisième jour. Le missionnaire, lui aussi, ne terminera jamais son exposé de l’ignominieuse passion du Sauveur du monde sans montrer l’éblouissant éclat de sa Résurrection.
ARTICLE 7

De la Loi Évangélique

Jésus-Christ n’est pas seulement le Sauveur du genre humain: il en est encore le Roi et le Législateur. Il est donc nécessaire que les catéchumènes soient bien instruits des divins préceptes de la loi qu’il a promulguée: c’est elle qu’ils doivent suivre pour mériter l’éternelle béatitude que le Sauveur a payée de son sang. Aussi le missionnaire mettra-t-il autant de soin à la bien connaître qu’il en aura mis à étudier la loi de religion dont elle n’est après tout que l’achèvement et le complément.
S. Thomas (1, 2, q. 106, a. 1.) prouve que la loi de l’Évangile n’est autre, pour ainsi dire, que la grâce du Saint-Esprit répandue dans les cœurs des fidèles. Elle contient pourtant plusieurs autres choses: les fidèles ont eu besoin d’instructions verbales et écrites, à cause de l’étroite connexion de ces vérités avec la grâce. De là vient qu’elle peut porter secondairement le nom de loi écrite. Vu que la foi et l’espérance ouvrent l’âme à la grâce et que les œuvres de charité en marquent le bon usage; vu que les Sacrifices et les Sacrements sont des moyens de grâce et de sainteté, les enseignements de la loi évangélique peuvent se ramener à cinq chefs.
Vient d’abord la foi: les principales vérités à croire sont renfermées dans le Symbole des Apôtres, tandis que les autres nous ont été transmises par la tradition

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