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Publication : Monita

Auteur: Pallu Lambert de la Motte
Chapitre: 6 - Formation des catéchumènes
Article: 4

ARTICLE 4

Quelques doutes des infidèles
sur la doctrine exposée plus haut

Ici plus d’un peut-être, se montrera hésitant et présentera des doutes relativement importants à élucider, doutes de nature à tracasser des hommes que n’a pas encore éclairés la lumière de la foi; il nous a donc paru utile de nous y arrêter un peu. Les catéchumènes demandent ordinairement pourquoi Dieu qui a une si grande horreur du péché, permet qu’il soit commis, — pourquoi, alors que leur existence dépend de sa pure bonté envers eux, il a créé les anges et les hommes qu’il savait devoir prévariquer; — pourquoi ce Dieu, infiniment bon et infiniment miséricordieux, a voulu que le châtiment des pécheurs fût éternel, — pourquoi, pour la faute du seul premier homme, il a enveloppé dans une ruine commune tout le reste des hommes qui n’avaient pas même encore vu le jour, — enfin, comment il se fait que le péché d’Adam passe à ses descendants, alors que c’est avant tout l’âme qui en est affectée, laquelle ne vient pas des parents.
Le missionnaire ne s’exposera jamais à embarrasser l’esprit des catéchumènes par ces difficultés en se les proposant à lui-même pour en donner la solution. Au contraire, lorsqu’ils les lui auront proposées, il devra plutôt s’efforcer de modérer dans ces recherches leur trop grande curiosité et de leur faire reconnaître et confesser humblement qu’en toutes ces choses les desseins de Dieu sont aussi justes qu’impénétrables. Il ne reste donc qu’à s’écrier avec l’Apôtre: « Que ses jugements sont incompréhensibles… car qui a sondé les desseins de Dieu? » (Rom., XI, 33, 34.) Néanmoins, de crainte qu’ils ne soient mécontents d’être ainsi renvoyés sans réponse adéquate, nous allons en fournir quelques-unes.

Première objection. — Pourquoi Dieu permet-il le péché? On peut répondre à peu près de la façon suivante.
Dieu, dans son aimable Providence, gouverne ainsi toutes choses que, une fois les créatures pourvues de tout le nécessaire, il les laisse agir de leur propre mouvement. C’est ainsi que l’homme, libre de sa nature, peut choisir ce qu’il veut, bon ou mauvais, et s’y attacher. Le motif d’une telle disposition est que si la liberté lui était enlevée, du coup le mérite le serait aussi. Ajoutez que Dieu en est beaucoup mieux glorifié: sa bonté et sa beauté agissent d’elles-mêmes sur nos cœurs, sollicitent notre liberté et notre indifférence, ou plutôt nous entraînent à l’aimer. La possibilité de pécher est donc une conséquence de la liberté humaine.
Ce n’est pas non plus par imprévoyance ou manque de bonté que Dieu permet le péché. Il suffit de considérer de plus près sa très grande sollicitude pour le juste qu’il maintient en état de grâce et à qui il porte secours dans les tentations; l’amour qu’il met à chercher le pécheur, sa charité à l’accueillir lorsqu’il revient à lui, sa patience à l’attendre lorsqu’il tarde à revenir, etc… Il faut bien avouer que, au lieu de nos reproches, Dieu mérite plutôt nos louanges et notre admiration: c’est pour ainsi dire malgré lui, de leur propre gré, parce qu’ils le veulent, que les pécheurs courent à leur ruine. D’ailleurs il ne se contente pas, afin de détourner du mal, de le défendre sévèrement et de le punir quand il est commis; il trouve encore le moyen de faire tourner à bien le mal que nous commettons. Par exemple, il avait prévu les intentions mauvaises des frères de Joseph (Gen., XXXVII, 20) et le péché des Juifs; mais du crime des uns et des autres, il fit sortir le bien: les premiers contribuèrent à élever Joseph à une haute dignité pour le salut d’un grand nombre de ses compatriotes, les autres furent les instruments de la Rédemption du genre humain. « Dieu, dit S. Augustin, a jugé plus profitable aux hommes de tirer le bien du mal, que de ne jamais le permettre ». Et le même Père de l’Église ajoute: « Les méchants commettent bien des crimes contre la volonté de Dieu; mais sa sagesse et sa puissance sont telles que tout, même ce qui paraît opposé à sa volonté, concourt ou même tend directement à des résultats ou à des fins qu’il savait d’avance bonnes et justes. » (De Civ. Dei, lib. 22, c. I.)
Enfin, s’il est vrai que le péché est opposé à la gloire de Dieu, au point de la détruire pour autant qu’il est en son pouvoir, cette même gloire pourtant en rejaillit toujours et en est accrue par suite des dispositions de la divine Sagesse, soit que dans le juste châtiment du péché se manifeste sa justice, soit que dans le pardon apparaisse sa miséricorde. Sans doute, le pécheur lui-même ne contribue pas à la gloire de Dieu, mais d’autres le louent à son sujet; sans doute, loin d’absorber les rayons de ce Soleil incréé, il les renvoie; mais ils rejaillissent alors sur d’autres, les éclairent et allument en eux la flamme de l’amour de Dieu.

Seconde objection. — Pourquoi Dieu a-t-il créé les anges et des hommes malgré la prévision de leur prévarication, etc.?
Cette question provient habituellement soit d’un sentiment déréglé de vaine compassion pour les damnés, soit d’une fausse idée qu’on se fait de la bonté de Dieu. Il faudra montrer que ceux que Dieu a condamnés aux supplices éternels sont indignes de toute compassion, et que d’ailleurs celle-ci leur serait absolument inutile: ils sont tellement obstinés dans leur volonté perverse qu’ils n’ont nul repentir de leurs péchés, qu’ils ne voudraient pas demander sincèrement à Dieu ni de leur pardonner ni de leur épargner les tourments qu’ils savent devoir les torturer pendant l’éternité. Non seulement, ils sont indignes de la moindre compassion de notre part, mais ils méritent notre haine à tous, notre exécration, puisqu’ils sont les plus acharnés et les plus irréconciliables ennemis de Dieu.
Pour en venir à la solution de la difficulté proposée, voici ce qu’il faudra dire. En créant les mauvais anges et les hommes, Dieu n’a voulu ni leur perte ni leur malheur; son dessein était de les rendre participants de l’abondance de ses biens. Ni leur perversité, ni leur ingratitude qu’il prévoyait ne devaient en rien l’empêcher de répandre les dons de sa bonté; il leur avait départi tant et de si grands bienfaits dans l’ordre naturel et dans l’ordre de la grâce, qu’ainsi aidés, ils auraient pu, s’ils l’avaient voulu, acquérir l’éternelle félicité. Eh quoi, la malice des hommes devait-elle obliger Dieu à contenir sa bonté, à arrêter le cours de ses libéralités? Il faut au contraire reconnaître que la divine bonté brilla de tout son éclat en ne se refusant pas à faire du bien à ceux-là même qui faisaient le mal. Peut encore trouver sa place ici ce que nous avons dit plus haut, d’après S. Augustin, du motif pour lequel Dieu permet le péché.
Évidemment, en vertu de sa toute-puissance, Dieu aurait pu empêcher complètement le péché; mais il ne doit à personne des grâces de miséricorde aussi extraordinaires qu’insolites. Et ce qu’il omet de faire quand il peut le faire doit être mis sur le compte de sa souveraine liberté et indépendance, et attribué à ses jugements insondables.

Troisième difficulté. — Pourquoi Dieu, bon et miséricordieux à l’infini, a-t-il statué des peines éternelles en punition du péché?
La réponse doit être tirée de ce principe général: la peine du péché est mesurée à la dignité de l’offensé. Ainsi par exemple, celui qui porterait la main sur son roi ou son chef serait sensé encourir un châtiment plus grave que celui qui aurait fait ce tort à un simple particulier. En péchant grièvement contre la souveraine et infinie majesté de Dieu, l’homme ou l’ange fait à son honneur la plus grande injure qui soit en son pouvoir, puisque par son péché il fait de la créature sa fin dernière: un tel acte le rend digne d’un châtiment infini. Or la créature est en soi limitée, donc incapable de supporter une punition, une souffrance infinie dans son intensité; elle aura dès lors à en subir une qui soit infinie dans sa durée. S. Augustin dit en outre: « Celui qui détruit en soi un bien destiné à devenir éternel, se rend par là digne d’un mal éternel ». (De Civ. Dei, lib. 21, c. 12).
« En stricte justice, dit S. Grégoire, le juge doit faire en sorte que ceux qui ne voulurent jamais rester en cette vie sans péché, ne restent jamais non plus sans tourments ». (Dialog., lib. 4, c. 44.)
Les lois humaines condamnent bien les homicides à l’exil à perpétuité ou à la peine de mort et les enlèvent ainsi pour toujours de la société des hommes; quoi d’étonnant dès lors que les lois divines prononcent contre celui qui a péché mortellement l’éternelle exclusion de la cité du ciel et de la société des Saints, et le vouent aux peines éternelles?

Quatrième doute. — Pourquoi le péché du seul premier homme a-t-il contaminé tous les autres, etc…?
On peut trouver la réponse dans S. Thomas. « L’humanité entière, née d’Adam, peut être considérée comme un seul homme, puisqu’il y a identité de nature, celle-ci étant communiquée par notre père. De même que, au point de vue social, tous ceux qui appartiennent à une même communauté sont censés former un seul corps et que toute la communauté ne fait pour ainsi dire qu’un seul homme, ainsi les nombreuses individualités composant la descendance d’Adam ne sont que les membres multiples d’un seul corps. Or l’acte d’un de nos membres, de la main par exemple, tient son caractère d’acte volontaire non de la volonté de la main elle-même, mais de la volonté de l’âme qui provoque le mouvement de ce membre. Un homicide commis par la main ne constitue pas un péché imputable à cette main en tant que main seulement, sans tenir compte de son union avec le corps; il lui est bel et bien imputable en tant qu’elle est une partie de l’homme. »
Faisons l’application: le désordre qui existe dans l’homme, enfant d’Adam, est volontaire non du fait de sa volonté propre, mais du fait de la volonté de son premier père. Cette volonté est le premier moteur qui actionne tous ceux qui tirent de lui son origine, tout comme la volonté de l’âme provoque les actes de tous les membres. De là vient que le péché, ainsi transmis par notre premier père à ses descendants, s’appelle péché originel, tandis que le péché qui passe de l’âme aux membres du corps, est appelé actuel. De même que le péché actuel commis par l’un ou l’autre membre n’est le péché de ce membre que pour autant qu’il constitue une partie de l’homme (ce qui fait dire qu’il est péché personnel), de même le péché originel n’est attribuable à telle personne déterminée que pour autant qu’elle tient sa nature de son premier père; ce qui lui vaut le nom de péché de nature, selon le mot de S. Paul aux Ephésiens: « Par nature, nous étions enfants de colère. » (Eph. II, 3.).
Le missionnaire signalera en son temps l’exception qui doit être faite de la Bienheureuse Vierge Marie « de qui, dit S. Augustin, il ne peut être question en aucune manière, quand on traite du péché: ce serait faire injure à Notre-Seigneur ». (De Nat. et Gratia, c. 36.)
Il y aura avantage à faire ici quelques comparaisons: ainsi, une racine gâtée n’est plus en état de produire des fruits intacts et savoureux; d’une source contaminée, il ne peut provenir que des eaux impures; un noble, coupable de lèse-majesté, est privé de ce chef, non seulement de sa fortune, mais encore de son titre héréditaire et de toutes ses distinctions, et ses enfants naissent pauvres, miséreux et roturiers. De même, enfants d’un Adam déchu et dépouillé de tous les dons de la grâce, nous voyons le jour dans la misère et la privation complète de tout don de la grâce.
On insistera peut-être: « Mais pourquoi Dieu a-t-il imposé le commandement en question au seul Adam, sans vouloir l’imposer aux autres hommes? » Une courte réponse peut suffire. Un pur don de la miséricorde divine, comme l’est la justice originelle, dépasse les exigences de la nature humaine; les conditions que Dieu y met dépendent de son bon plaisir, et les raisons qu’il en a, pour n’être pas toujours connues, ne laissent pas pour cela d’être justes et saintes. D’ailleurs les réponses à cette question et à la précédente sont traitées plus en détail et mieux élucidées dans notre second appendice.

Dernière difficulté. — Mais enfin, quel est le mode de transmission du péché d’Adam à ses descendants?
A un chrétien qui poserait cette question, on pourrait répondre avec S. Augustin: « Il doit nous suffire de savoir comment nous pouvons être débarrassés du péché originel, même si nous ignorons comment nous en avons été infectés » (Epist. 29 ad S. Hier.) Vu qu’on a affaire à des infidèles, on leur dira que ce péché est contracté en raison de l’union de l’âme raisonnable, créée par Dieu, avec le corps, lequel corps vient d’Adam par la voie ordinaire de la génération. Par son union avec le corps, l’âme fait partie de l’homme, qui est issu d’Adam et qui aurait dû recevoir avec l’existence la sainteté et la justice. Cette absence de l’une et de l’autre, voilà précisément la souillure originelle, laquelle consiste dans cette privation. S. Anselme dit la même chose: « Quand je parle du péché originel, il ne faut y voir autre chose, même chez les petits enfants, que cette privation dont nous venons de parler, de la justice que l’homme devrait avoir, privation qui est consécutive à la désobéissance d’Adam et nous rend tous enfants de colère ». (De Concept. Virg., cap. 26.)


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