| Auteur: |
André MARILLIER |
| Chapitre: |
0 - Un synode de catéchistes |
| Article: |
Le journal de la mission du Tonquin |
"Le journal de la mission du Tonquin"
Quand il envoie des évêques en Asie dans la seconde moitié du dix-septième siècle, le pape Alexandre VII nomme François Pallu vicaire apostolique du "royaume de Tunquin".
Ce royaume fait partie d'un pays plus ancien, l'Annam, sur lequel règne nominalement un souverain de la dynastie des Lê. Toutefois les prêtres français qui partent en Asie avec François Pallu et ceux qui prennent là-bas le relais de sa tâche au cours du siècle suivant ne citent jamais l'Annam dans leurs lettres 1 *. Ils se conforment à l'usage répandu en France par les relations des missionnaires jésuites 2 et parlent toujours du "Tonquin" **, plus précisément du "royaume du Tonquin", car le mot signifie pour eux une réalité politique en même temps qu'une région géographique : le pays soumis au pouvoir de fait d'un membre de la famille TrÎnh, qu'ils appellent en français "le roi". L'avenir reste scellé et personne ne prévoit qu'à la fin du dix-huitième siècle l'Annam retrouvera son unité, sous une monarque unique.
François Pallu a reçu mission d'affermir la foi des chrétiens du royaume du nord en leur donnant des prêtres choisis parmi eux. Cette idée d'une Eglise maintenue et développée par son propre clergé est celle que le pionnier de l'Evangile au Tonkin, Alexandre de Rhodes, est venu défendre à Rome quelques années plus tôt. Jusqu'alors les chrétiens tonkinois n'ont connu que des prêtres étrangers, les jésuites venus de Macao, qui se sont succédés dans leur pays par petites équipes depuis la venue du père de Rhodes, en 1626, jusqu'à l'expulsion par le roi des deux religieux encore présents en 1663.Trois ans plus tard, François Deydier, représentant de l'évêque vicaire apostolique, débarque clandestinement à la ville royale, entre en contact avec les catéchistes qui animent les groupes de chrétiens et, sans délai, prépare plusieurs d'entre eux à devenir les premiers prêtres tonkinois. Quelques mois après son arrivée, il expédie à Siam un récit qui inaugure le journal de la mission du Tonkin.
La mission, sous la plume des missionnaires français de l'époque, désigne quelquefois une charge (la mission des apôtres), mais plus souvent l'espace où se déploie leur apostolat. Le journal, relation au jour le jour de leurs
* Les chiffres en exposant renvoient aux notes présentées page x.
** L'orthographe Tonkin, rare auparavant, s'est peu à peu introduite dans l'usage français au dix-huitième siècle, sous l'influence du système de notation de la langue du pays en écriture alphabétique. Nous conservons la forme Tonquin chaque fois qu'elle apparaît dans les textes cités.
travaux d'"ouvriers apostoliques", ainsi qu'ils se désignent, et des évènements survenus dans leur champ d'action, met désormais en mémoire les étapes de leur entreprise. Rédigé chaque année, en latin ou en français, il est expédié en Europe en trois ou quatre copies empruntant, en même temps que de nombreuses lettres, diverses voies terrestres et maritimes.
Ses rédacteurs auraient pu faire du "journal de la mission du Tonquin" un bulletin d'information à la manière moderne. Il arrive à François Deydier de suggérer en deux lignes un vaste paysage 3. Jacques de Bourges décrit longuement, admiratif et navré, les produits de l'artisanat local : toiles peintes, maisons sculptées et dorées..., qu'une tradition religieuse s'apprête à faire partir en fumée 4. Jamais cependant on ne les voit prendre la plume avec le dessein de décrire le pays où ils vivent, d'en expliquer les coutumes ou les institutions. Des renseignements de ce genre, ils en donnent, mais en passant, à seule fin d'éclairer les circonstances d'un fait.
La réserve de ces missionnaires nés dans la France de l'ancien régime tient aussi à leurs origines sociales, éloignées du monde des paysans ou des artisans, - à leurs habitudes d'ascètes, peu soucieux des contingences matérielles : la nourriture, le vêtement, la chaleur ou le froid... Esprits fins, humanistes, férus de morale, de droit, ils savent décrire les procédures d'un tribunal, noter un trait de moeurs 5, mais même leurs charges pastorales ne leur font pas entreprendre pour elle-même l'étude des coutumes familiales ou celle des croyances et des rites traditionnels, qu'ils persistent à confondre sous le vocable commode et vague de "superstitions". Les récits qu'ils envoient en Europe visent à faire le point d'année en année sur la venue du règne de Dieu au Tonkin. Ce sont des comptes rendus de leur mission.
Au demeurant, à qui est adressé le journal ? Aux directeurs du séminaire des missions étrangères à Paris, qui y puisent la substance d'une série d'ouvrages : "Relation des missions..." publiés à l'intention des catholiques de France. Les vicaires apostoliques du Tonkin suivent de loin cette publicité faite à leurs travaux, qu'ils veulent voir inspirée, demandent-ils, par "l'amour pour la vérité et la sincérité" 6. Leurs relations sont un moyen d'abolir la distance et de maintenir la nouvelle Eglise du Tonkin présente à l'esprit et au coeur d'autres Eglises 7. Le reste de leurs paquets de correspondance: lettres aux directeurs du séminaire de Paris, rapports aux cardinaux de la Propagation de la foi à Rome, messages au pape..., traitent sous ses multiples aspects (matériels, financiers, canoniques, etc.) du même unique sujet : la vie de la communauté chrétienne tonkinoise.
<< Retour page précédente
|