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Publication : TONKIN 1666 - 1765

Auteur: André MARILLIER
Chapitre: 1 - Un synode de catéchistes
Article: journal de François Deydier 1666

Un synode des catéchistes


François Deydier
1666 1
A
[f26] [Le 23 août] je fis écrire sous le nom de Raphaël à tous les catéchistes dispersés par les villages qu'il était important qu'ils vinssent ici s'assembler pour une affaire de fort grande conséquence, qu'il était ici arrivé une lettre pour eux tous de monseigneur l'évêque du Tonquin, sur laquelle ils avaient à faire des délibérations fort importantes à la gloire de Dieu, à leur bien particulier, à celui de tous les chrétiens de ce royaume. Cependant qu'ils n'abandonnassent point leur troupeau sans choisir quelques personnes qui leur paraîtraient de plus de grâce et d'esprit pour leur recommander d'en avoir soin. Je leur donnai assignation pour le jour de la nativité de Notre-Dame et leur fis envoyer les lettres ce même jour...
B
[f27] Le 26, je m'informai du nombre des catéchistes et appris que, depuis le départ des pères 2, [f28] il était mort deux des anciens 3, qu'il n'en restait plus que huit, que des quarante-cinq ou cinquante jeunes 3 catéchistes ou valets 4 qui étaient chez les pères avant leur départ, il n'en restait plus que quinze, entre lesquels il y en avait qui ne savent pas de lettres 5 et de fort jeunes qui s'étaient unis 6 , le sieur Raphaël leur ayant prêté sans intérêt deux ou trois cents écus, qu'ils avaient acheté un grand bateau avec quoi ils gagnaient leur vie, faisant voeu, du moins entre eux, de ne posséder rien de propre et de ne se point marier, dont Jean Væn Hoe qui avait soin des chrétiens de cette ville était comme le principal arc-boutant 7. Je lui donnai ordre de les faire venir. Quant aux autres, ou ils s'étaient mariés ou cherchaient ailleurs leur vie ...



(1) Journal juin-octobre 1666, 666 f26-47. Extraits.
(2) Le départ des deux derniers pères jésuites, expulsés du royaume près de trois ans plus tôt, en novembre 1663.
(3) anciens catéchistes, jeunes catéchistes : 1° dans le français de l'époque, "ancien" a le même sens avant ou après un substantif : "ancien catéchiste" signifie "catéchiste ancien"; 2° chez les catéchistes du Tonkin tels qu'ils ont été institués par les jésuites, la différence entre "anciens" et "jeunes" n'est pas une simple affaire d'âge : seuls les "anciens" ou "grands catéchistes", dits du "premier ordre", ont droit au titre de "maître" (thày).
(4) valets : jeunes gens qui se sont donnés à la maison de Dieu pour des services matériels.
(5) qui ne savent pas de lettres : qui n'ont pas appris les caractères de l'écriture chinoise ou tonkinoise. Chaque caractère signifiant un mot, on sait autant de "lettres" qu'on connaît de mots écrits.
(6) unis : joints à eux.
(7) arc-boutant : soutien.



C
[f34] Le 8 [septembre], après une exhortation sur la fête de ce jour-là , je fis lire par un catéchiste la lettre circulaire de Mgr de Bérythe pour tous les chrétiens et mes patentes 8, et ne voyant point encore arriver les quatre autres [catéchistes anciens], après avoir exhorté ceux-ci à accomplir leurs obligations et après qu'ils furent confessés et communiés, je les renvoyai dans leur bergerie 9, leur disant [qu'à l'arrivée des] autres qui sont dans les villages fort éloignés d'ici, je les rappellerais. Cependant ayant reconnu en eux beaucoup d'ignorance des choses nécessaires à leur état, je me résolus à leur faire des instructions par écrit de tout ce qui concerne leurs obligations et devoirs, à quoi je m'occupai cependant que j'attendais les autres. Je leur donnai à chacun un mémoire de certaines questions auxquelles il faudrait me répondre à leur retour avec vérité, désirant selon mon obligation en informer sa sainteté.

Après qu'ils furent partis, le bateau de nos jeunes catéchistes arriva. Nous [f35] n'eûmes pas longue conversation ensemble qu'ils se vinrent tous jeter à mes pieds et me protester qu'ils me prenaient tous pour leur père, que je fisse d'eux tout ce que je voudrais, qu'ils me remettaient tous leurs intérêts entre mes mains. Je leur dis de se tenir dans leur ballon 10 , de vendre doucement 11 leurs denrées, qu'après que tous les vieux catéchistes seraient assemblés, nous parlerions de leurs affaires. Une chose dont je fus surpris est que personne ne savait parler portugais ni connaître nos lettres 12, ils me disaient que les pères jésuites le leur défendaient...
D
[f39] Tous les catéchistes anciens étant arrivés [François Deydier s'informe de la vie chrétienne de leurs ouailles et constate bien des désordres]. [f41] Cela m'obligea à presser les choses pour faire une espèce de synode ou récollection pour y traiter des affaires qui regardent le salut des catéchistes et celui de leurs ouailles. Je leur donnai l'assignation le 11 octobre dans le grand bateau de nos jeunes catéchistes afin que nous n'eussions pas de peine à nous assembler et que nous fussions plus recueillis. Comme nous fûmes tous rendus dans le bateau le soir du dit jour, je les exhortai tous à profiter de la présente occasion et nous fîmes tous ensemble des prières à Dieu pour cette espèce de synode. Nous demeurâmes d'accord que le lendemain je le commencerais par le sacrifice de la messe du Saint Esprit et qu'ils s'uniraient tous à l'intention que j'aurais de faire l'aveu de notre propre néant et d'invoquer l'assistance du divin Esprit, ce que je fis le 12 octobre [f42]


(8) patentes : attestation, signée par le vicaire apostolique du Tonkin, de la qualité et des pouvoirs de son mandataire.
(9) bergerie : Deydier considère les "anciens catéchistes" comme des pasteurs d'âmes. Ils ont "un troupeau", des "ouailles".
(10) ballon : embarcation longue et étroite, à couverture arrondie.
(11) doucement : peu à peu.
(12) nos lettres : les lettres de l'alphabet latin..

devant le jour. Après quoi nous fîmes environ une heure d'oraison sur le bénéfice de la vocation. Ensuite je leur fis un discours touchant la nécessité de la même oraison, les exhortant à ne jamais abandonner cet exercice.
E
Ensuite, les ayant un peu laissés en repos, je leur fis une seconde exhortation touchant ces paroles que j'avais lues dans l'évangile : pacem relinquo vobis, où, les ayant fortement et suavement exhortés à la paix et à l'union, quoique je ne dis pas des choses si recherchées ni en bons termes, néanmoins Dieu les mut d'une telle façon qu'ils se mirent tous à demander pardon les uns aux autres, et à s'accuser les uns envers les autres de leurs fautes. Ce combat fut à mon avis bien agréable aux anges, car outre les révérences extérieures qu'ils se rendaient, ils se mouillaient les uns les autres de larmes de regret qui coulaient de leurs yeux, cependant que, ne pouvant voir un si agréable [spectacle] sans de grands sentiments de joie, je me baignais pour ainsi dire aussi de larmes, mais c'était de consolation. Je voulus leur témoigner la part que je prenais dans leur union et les embrasser les uns après les autres, mais ce fut en cette occasion où ils redoublèrent leurs pleurs en telle sorte que je craignais que cela ne fût entendu du dehors. Enfin il fut conclu que tout ce qui s'était passé depuis le départ des pères jésuites qui les avaient laissés dans ces désordres serait entièrement oublié, que nul n'oserait dorénavant en faire aucune mention et qu'on se préviendrait 12b les uns les autres en amour et en respect. Après quoi nous dînâmes tous ensemble, un d'eux faisant lecture d'un livre spirituel.
F
Après le dîner nous traitâmes de notre grand bateau et des gens qui étaient dedans. Ils trouvèrent à propos ce que je leur proposai de choisir tous ceux de parmi eux qui étaient capables de catéchiser pour les joindre aux anciens afin de les aider en leurs emplois. Les plus jeunes qui sont encore capables d'apprendre les lettres latines 13 sont préférables à tous les autres parce qu'ils se sont déjà depuis plusieurs années voués au service de la mission et il fut décidé que pour cet effet nous commencerions notre séminaire par ces jeunes plantes 14 déjà accoutumées au joug du Seigneur. Et les vieux catéchistes promirent aussi de faire leur possible de m'en envoyer ici autant qu'il en faudra encore pour accomplir le nombre de douze, en l'honneur des douze apôtres de notre Seigneur Jésus Christ. Les autres déjà avancés en âge et ne sachant pas les lettres 15, qu'ils s'occuperaient à avoir soin du grand bateau, des champs qu'ils ont achetés et principalement à aller quérir et apporter sur [f43] leurs épaules les malades aux maisons desquels je ne puis aller dans notre dit bateau pour y recevoir les sacrements nécessaires. Et pour cet effet le dit bateau étant tout à fait propre à cela, pouvant bien servir



(12b) se prévenir : rivaliser
(13) les lettres latines : en un sens restreint, les lettres de l'alphabet latin, - au sens plénier, la langue latine.
(14) jeunes plantes : Deydier garde au mot "séminaire" la fraîcheur de son étymologie latine: "pépinière".
(15) ne sachant pas les lettres : note 5.

pour me cacher et pour aller faire la visite des villages et y loger avec moi tous les petits séminaristes, qu'il le faudrait aussi garder et ne le point vendre...
G
Les ayant aussi entretenus de leur obligation, pour s'acquitter de leurs voeux et surtout de celui de pauvreté, qu'il faudrait au moins me dire ce qu'un chacun a en son particulier, ils ont promis de me le venir dire demain. Nous avons aussi choisi d'un commun accord après-demain pour la confession et la communion générales et pour le renouvellement de nos voeux.

Du 13 octobre. Après avoir célébré la sainte messe en l'honneur du glorieux saint Joseph, patron de cette mission 16, et fait une méditation sur le bienfait de la conservation 17, je leur fis ensuite encore un discours sur l'oraison, leur inculquant continuellement l'importance et la nécessité de cet exercice et la façon avec laquelle il fallait recevoir les consolations et les sécheresses et faire profit de tout, leur déclarant aussi, pour ceux qui sont moins capables de raisonnement, comment il fallait se tenir en silence et respect devant Dieu. Mais le roi devant faire une sortie à deux jours de là, ses galères furent amenées au bord de la rivière du côté où nous étions. On nous obligea de déloger et de passer de l'autre.
H
Sur le soir, étant réunis, je leur fis une exhortation sur ces paroles : sancti estote quoniam ego sanctus sum. Je leur déclarai la perfection à laquelle nous sommes tous appelés, mais particulièrement celle de leur état qui, par une dispensation inouïe jusqu'ici entre en partage des plus saintes fonctions du sacerdoce avec les prêtres de la nouvelle loi. Où je repris doucement quelques désordres qui s'étaient glissés parmi quelques-uns d'entre eux, les exhortant à s'en amender. Voyant que les trois voeux de religion qu'ils ont déjà faits étaient de très efficaces moyens pour parvenir à cette sainteté si propre 18 de leur état, je les exhortai à y être fidèles et à se disposer au renouvellement pour le lendemain en me déclarant [f44] [chacun] son petit fonds 19 et se confessant pour recevoir la communion. Le lendemain chacun d'eux me déclara son petit fonds. Je confessai ce jour les jeunes de notre bateau. J'en confessai en tout cette nuit vingt-cinq, mais c'était tous des gens qui s'étaient déjà confessés à moi une fois. Nous composâmes ensuite en langue du Tonkin une oraison pour le renouvellement de leurs voeux, à peu près selon la forme du nôtre 19b.


(16) La mission du Tonkin a été placée sous le patronage de saint Joseph par les premiers missionnaires jésuites.
(17) la conservation : la persévérance dans sa vocation. La règle de faire passer les ecclésiastiques et les catéchistes d'un district à un autre tous les trois ans a été adoptée "pour des raisons que nous avons trouvé par expérience les plus convenables pour leur conservation", 1691, 681 f590-69.
(18) propre : qui est un caractère spécifique.
(19) fonds : bien, possession, avoir.
(19b) Le renouvellement des voeux émis en 1664 par les évêques et les ecclésiastiques français réunis en synode à Siam, dans le but d'ériger la "congrégation apostolique" des "amateurs de la croix". Celle-ci n'a pas été


J
Du 14 octobre. Pendant ma messe que je dis de fort grand matin, je fis le premier le renouvellement de mes voeux 19b et communiai ensuite. Puis après, les huit anciens renouvelèrent les leurs, moi tenant le saint Sacrement en main. Les jeunes firent encore le même. Après quoi je leur fis une brève exhortation à la fidélité à cet engagement à Dieu, puis nous fîmes notre méditation sur le bienfait de l'incarnation et rédemption...

Je déclarai que j'avais fait élection du catéchiste Bentô, de Jean et de Bentô Tai pour demeurer ici avec moi et soigner 20 les chrétiens de cette ville. De plus j'en ai choisi cinq de notre bateau qui pouvaient aider les anciens à la prédication et autres fonctions, que j'ai donnés à cinq des anciens, ayant tous accepté la décision que j'en avais faite avec toute la soumission possible. J'ai aussi pris les noms de ceux qui sont dans leurs maisons et qui les aident dans leurs emplois, que j'ai trouvés au nombre de huit ou neuf, lesquels je leur ai ordonné de m'envoyer au plus tôt afin qu'après les avoir examinés et instruits, je pus les diviser selon que je le jugerais à propos. J'ai aussi pris les noms des huit jeunes garçons qui leur servent dans leurs maisons et qui paraissent les plus propres à mon dessein, qu'ils ont consentis de me renvoyer au plus tôt pour, avec six ou sept de notre bateau, former un joli 21 séminaire...
K
[f45]... Je leur défendis d'appeler jamais leur petit fonds mon bien, comme ils disaient ordinairement, ni le leur, mais le bien de la Providence ou le bien commun des pauvres. Que je ne voulais point le garder comme quelques-uns avaient voulu me le persuader, mais qu'il fallait qu'il fût et retenu et employé dans la même province où chacun le recevait... Ce même jour, en présence des vieux catéchistes, je fis venir monsieur Raphaël et un autre nommé Caïo qui est aussi receveur de certains deniers du roi, je leur remis la promesse 22 du capitaine de vaisseau qui m'avait amené ici pour exiger cette somme de vingt barres d'argent (chacune vaut seize ou dix-sept piastres), avec toutes mes hardes 23 que je mettais en commun. Nos jeunes gens du bateau et de tout leur vaillant 24 firent la même chose, de sorte que nous appelâmes ces deux messieurs les trésoriers des pauvres et que par la grâce de Dieu nous en sommes à cette heure tous ici aux termes des premiers chrétiens, ayant tous nos biens en commun et personne n'ayant rien en propre. J'ai confessé cette nuit encore dix personnes de la suite et des bateaux de nos vieux catéchistes.



reconnue par le Saint-Siège qui, en 1669, déclara nuls les voeux prononcés. Voir : Jean Guennou, Missions étrangères de Paris, Paris, 1986, p.122-124.
(20) soigner les chrétiens : prendre soin d'eux, être à leur service dans l'ordre spirituel.
(21) joli : digne d'être apprécié, remarquable.
(22) la promesse : engagement écrit du capitaine du vaisseau de restituer la somme d'argent qui lui a été confiée en dépôt.
(23) hardes : vêtements. bagages.
(24) le vaillant :le fonds de bien, le capital.


L
Du 15 octobre. Après avoir célébré la messe comme à l'ordinaire, nous fîmes notre méditation sur le bienfait de la vocation à la religion catholique et, après cela, j'employai le restant de la journée à leur donner les instructions nécessaires à leur état, dont j'ai composé un petit livre en quinze chapitres qui n'est encore qu'en portugais et que j'espère leur traduire au plus tôt en leur langue pour qu'il leur serve de [f46] directoire. La nécessité où je les sais de cela m'a obligé à user d'une extraordinaire diligence pour mettre bientôt cette oeuvre en état. L'épître 25 est une représentation de la hauteur de leur état et une exhortation à en accomplir parfaitement tous les devoirs. Dans le premier chapitre je traite de ce qui regarde les catéchistes en leur particulier règlement : des exercices de la journée, des enseignements pratiques pour l'observation de leurs voeux. Dans le deuxième, je traite du soin qu'ils doivent avoir de leurs maisons. Dans le troisième, des petites écoles. Dans le quatrième, de ce qu'ils doivent faire à l'égard de tous les chrétiens en général. Dans le cinquième, de l'assemblée particulière et des personnes qui la doivent composer. Dans le sixième, des choses qu'on doit traiter dans ces assemblées. Cela nous occupa toute la journée et une partie de la nuit...
M
Je ne pus leur achever la lecture des chapitres suivants : du septième, qui traite du baptême en général ; du huitième, de l'administration du même sacrement aux adultes ; du neuvième, comment il faut se comporter avec les adultes gentils 26 qui, étant fort malades, demandent d'être chrétiens ; du dixième, comment ils doivent se comporter avec les moribonds ; du onzième, qui est des motifs de la parfaite contrition ; du douzième, de ce qui se doit faire à l'égard de ceux qui sont à l'agonie et après qu'ils sont morts ; du treizième, de ce qui regarde le sacrement du mariage selon qu'il est prescrit dans le rituel romain tiré du concile de Trente ; du quatorzième, qui contient les formules d'écrire les baptêmes et les mariages ; du quinzième, qui est un prône qui doit être lu dans les assemblées des chrétiens tous les jours de dimanche et qui contient les prières qu'il faut faire, une déclaration du credo, une instruction sur tous les sacrements, sur les commandements de Dieu et de l'Eglise sur lesquels j'ai connu de fort grands abus...



(25) l'épître au début de l'ouvrage : préface, adresse au lecteur.
(26) gentils : non chrétiens.





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