Présentation Recherche Photothèque Liens Informations Formulaire de contacts Plan du site
 
Publication : Instructions de Laneau 1682

Auteur:
Chapitre: 0 -
Article:



INSTRUCTIONS

pour ceux qui iront fonder une mission
dans les royaumes du Laos et d'autres pays (1682)

I

Qu'ils sachent d'abord que si les missionnaires doivent être dotés de toutes sortes de perfections, ceux que le Seigneur envoie, par faveur insigne de sa divine bonté, dans les régions où la bonne nouvelle du Royaume de Dieu n'a pas encore été annoncée doivent surpasser les autres en vertu, dans la mesure même où la tâche qui leur incombe est plus noble et plus difficile.

La voie dans laquelle ils entreront, ils devront se la frayer eux-mêmes, à travers la brousse épineuse du paganisme. Ils ne sont pas embauchés comme moissonneurs pour tirer gloire du travail d'autrui, cueillant et goûtant les fruits d'une récolte déjà mûre.

Bien plutôt sont-ils les courageux vignerons à qui le Seigneur a promis de louer sa vigne pour qu'ils en livrent au temps venu la récolte, non sans avoir d'abord semé dans les larmes, au prix de veilles et de fatigues nombreuses, avant de venir en chantant apporter leurs gerbes.

Si le moment de la moisson tarde souvent à venir, ou qu'incertains de la récolte ils sentent le découragement les accabler, qu'ils se souviennent : ils n'ont pas été envoyés pour baptiser, mais pour annoncer la Parole. Ils auront fidèlement accompli leur tâche dès lors qu'en bons architectes, ils auront posé le fondement, laissant à d'autres le soin d'édifier dessus avec de l'or, de l'argent ou des pierres précieuses.

Qu'ils ne jalousent pas non plus ceux qui ont trouvé une terre fertile, cul-tivée depuis longtemps, où ils s'enivrent des joies spirituelles, tandis qu'eux-mêmes sont torturés par la faim et la soif sur une terre déserte, impé-nétrable et sans eau. Car «voici venir des jours, dit le Seigneur, où le laboureur rattrapera le moissonneur, où la vendange durera jusqu'aux semailles. Les montagnes distilleront le vin nouveau et les collines seront toutes en culture ».

Qu'ils soient donc toujours joyeux dans le Seigneur et qu'ils se réjouissent du salaire qu'ils recevront à la mesure de leur labeur.

Cette récompense les attend dans les cieux, d'autant plus grande et plus complète qu'ils auront reçu ici-bas plus de travail et moins de réconfort ; ils supportent en effet le fardeau de la journée et de la chaleur et, combattant pour Dieu à leurs propres frais, ils ne sont jamais payés de ces approbations ou de ces louanges qui soulagent très souvent les autres de leur peine.




II

Une tentation pèse lourdement sur l'esprit des missionnaires : vouloir que les néophytes, sitôt purifiés à la fontaine sacrée du baptême, se dépouillent du vieil homme avec ses agissements et se transforment en hommes parfaits. Que certains n'observent pas à la perfection tous les préceptes de la loi, tant divine que positive, voilà ces missionnaires découragés.

Persuadés de perdre leur temps, ils lâchent pied, demandent un autre poste. Ils craignent, disent-ils, en se montrant incapables de procurer le salut du peuple confié à leur soin, d'encourir eux-mêmes la colère divine et de risquer la perte de leur âme. Ou s'ils ne vont pas jusque-là, on a souvent vu des missionnaires placés devant la même situation ne pas se résoudre à agir : ils n'osent pas baptiser des gens dûment instruits des divins mystères, de crainte qu'ils n'aillent pas à la messe tous les dimanches, violent les jours de jeûne, etc.

Pour échapper à pareils scrupules, les missionnaires doivent savoir que si les lois positives s'imposent aux néophytes, comme le décret bien connu de la Sacrée Congrégation l'a rappelé pour la Chine, il ne semble pas que l'es-prit de l’Eglise, tendre Mère, soit d'exiger des missionnaires qu'ils traitent les nouveaux chrétiens avec rigueur et ne montrent aucune indulgence pour ces hommes qui, la veille encore ou l'avant-veille, ne reconnaissaient ni Dieu ni l'Eglise.

Se détourner du mal et faire le bien, c'est là sans doute le tout de la religion chrétienne. Mais que les missionnaires y prennent garde : il importe d'instruire d'abord catéchumènes et néophytes sur ce mal qu'il leur faut fuir: culte des idoles, sacrifices aux démons, superstitions sans nombre auxquelles ils se livrent dès l'enfance, puis les autres péchés contre la loi divine ou le décalogue.

Or la tâche sur ce point n'est pas tellement lourde, puisque dans nos régions - j'en puis témoigner - rares sont ceux qui, une fois convertis au Christ, retournent aux idoles, encore que pas mal d'entre eux conservent de vaines pratiques qui sentent la superstition. Quant au parjure, à l'homicide, au vol, etc., les païens eux-mêmes y sont moins portés que d'autres peuples très supérieurs à eux par le raffinement des mœurs et l'habileté technique.

Pour ce qui est d'instruire catéchumènes et néophytes du bien à faire, notre travail, et notre peine, ne consistent pas à le leur enseigner d'une façon théorique, mais à leur faire mettre en pratique ce qu'ils ont appris. N'étant astreints depuis leur jeune âge à aucune fête d'obligation, à aucun précepte de jeûne ou d'autres rites, il leur est très difficile de rompre d'emblée avec leur ancienne manière de vivre pour en adopter une nouvelle.

Ils ont appris des Missionnaires que divers motifs exemptent les fidèles d'observer les préceptes de cette sorte, sans qu'il y ait péché. Il arrive alors qu'ils se dispensent eux-mêmes de la messe, du jeûne, etc., même pour des raisons légères, souvent futiles, qu'ils présentent cependant comme excuses valables lorsqu'on les blâme.

Ainsi s'explique ce fait d'expérience que certains néophytes n'acquièrent l'habitude d'observer tous les préceptes de la loi positive que plusieurs années après leur baptême, surtout dans les endroits où les chrétiens sont rares. Car ils se conduisent tout autrement, avec plus de ferveur, là où ils sont nombreux : les tièdes suivent l'exemple des plus fervents, les nouveaux convertis, celui des plus anciens.

La remarque faite plus haut doit donc s'entendre surtout des néophytes qui habitent dans les villages où les habltants sont tous païens, à l'exception d'un ou deux fidèles. Envers ceux-là surtout, les missionnaires doivent se montrer très compréhensifs et ad-mettre leurs raisons, même légères, surtout lorsqu'ils viennent au sacrement de pénitence. Mais dès lors qu'ils se trouvent trente ou quarante dans le même village, il faut les obliger, dès le début, en toute douceur et mansuétude, à porter le joug du Christ avec plus de zèle et de diligence.

D'ailleurs telle fut bien, semble-t-il, l'attitude du Seigneur envers ses dis-ciples, à qui il déclara :

« J'ai encore beaucoup de choses à vous dire, que vous ne pouvez pas porter maintenant. » Telle aussi, l'attitude de l'Apôtre : « Comme à des petits enfants dans le Christ, je vous ai donné du lait à boire, non de la nourriture solide. »

On peut voir aussi les instructions de saint Grégoire à saint Augustin pour les Anglais récemment convertis ; et ce qu'a écrit plus tard François-Xavier au sujet des populations mêmes des Indes, nonchalantes au suprême degré.

III

Que les missionnaires portent la plus grande sollicitude à ceux qui vivent isolés au milieu des païens. On a beau domestiquer les éléphants : dès qu'ils retournent en forêt, ils reviennent facilement à leur premier état sauvage. De même les néophytes courent-ils le risque de «retourner à leur vomissement» ou du moins celui de rester des chrétiens tièdes, si les soins vigilants du missionnaire ne les gardent dans le devoir.

IV

Pour faire plus aisément pénétrer dans les esprits les saints mystères de la foi, il sera opportun de représenter les principaux articles du symbole des Apôtres et d'exposer ces tableaux à l'église. Certes les peintres de ces pays sont passablement naïfs, mais leurs compatriotes goûtent beaucoup leur peinture : on n'en demande pas davantage. Faute d'autres talents, on peut donc recourir à eux.




V

Pour aider les gens à se détourner peu à peu du culte des idoles, on peut placer dans les églises de belles images ou des statues du Christ Seigneur, de la Sainte Vierge, etc. Que les missionnaires prennent soin alors d'en montrer l'usage religieux.

VI

Faut-il empêcher les néophytes de faire aux bonzes l'aumône de vêtements, de riz et d'autres aliments ? Ce n'est pas tellement nécessaire. C'est en effet la coutume pour presque tout le monde d'apporter ces présents aux mo-nastères ou à la demeure de ces religieux le premier et le quinze du mois. Et la manière d'offrir varie d'un endroit à l'autre : ici elle donne lieu à des pratiques superstitieuses ; là, pas du tout.

Que chaque missionnaire examine donc sérieusement ce qu'il en est dans son propre territoire et s'il est possible ou non de tolérer la chose. Les gens ne sont pas contraints de faire cette aumône, du moins dans la plupart des endroits, mais ceux qui s'en abstiennent sont mal vus des autres et c'est souvent la seule raison qui les détourne d'embrasser la foi. Il faut donc limiter les interdits à ce que rien ne saurait légitimer.

VII

Ces populations sont persuadées qu'on ne saurait atteindre le bonheur si l'on ne fait l'aumône aux bonzes. Il est dès lors toujours à craindre que les gens agissent par religion plutôt que par miséricorde. Pour les aider à se libérer peu à peu du sentiment excessif qui les anime à l'égard des bonzes, que les missionnaires acceptent donc leurs aumônes ; davantage, qu'ils les sollicitent. Ce simple geste touchera les indigènes et sans nul doute augmentera leur sympathie envers les missionnaires.




VIII

Que si quelqu'un voulait porter des vêtements moins diffférents de l'usage commun soit des gens du pays soit des bonzes, la chose ne semblerait pas tellement déraisonnable.

IX

Saint Grégoire enseigne que les usages profanes des gentils peuvent être consacrés, et l'antique autorité de l'Eglise naissante le confirme. Aussi, en dehors des innombrables rites de ces païens qu'on ne saurait tolérer, choisissons quelques-uns de ceux, assez nombreux, qui se prêtent à une telle transformation. En voici des exemples.

a) Si l'on doit absolument bannir les offrandes aux démons, on peut admettre les offrandes aux anges, à condition :
- que les enseignements de la sainte Eglise notre Mère sur les saints anges soient bien inculqués aux chrétiens, en sorte qu'ils honorent les vrais anges et non pas des êtres fabuleux ; qu'ils leur offrent des fleurs, des cierges, etc., non pas des aliments.

b) Les gens construisent des habitacles dédiés aux anges ou esprits gardiens du village et de la maison et y placent des effigies mythologiques d'élé-phants, de chevaux, etc. Qu'ils édifient de tels habitacles, mais en l'honneur des saints anges et avec, pour unique image, celle de saint Michel gardien.

c) Ils passent au cou des enfants ou attachent au poignet des malades des feuilles de palmier, des plaques d'argent ou de plomb sur lesquelles sont tracés certains caractères.

A la place de ceux-ci, qu'on y inscrive les noms de Jésus, de Marie et de Joseph, soit en écriture latine soit dans ces caractères pali si prisés de tous. Surtout, pour éviter avec soin toute superstition, qu'on explique aux néophytes la signification de ces saints noms et leur pouvoir pour obtenir de Dieu ses bienfaits.

X

Puisque les peuples simples s'attachent très vivement aux signes extérieurs de la religion, que les missionnaires satisfassent ce besoin de tout leur pouvoir. Ainsi, chaque dimanche et jour de fête, que les fidèles soient rassemblés, fussent-ils seulement deux ou trois dans un village, pour réciter ensemble le rosaire et d'autres prières. Quand quelqu'un, païen ou chrétien, tombe malade, que les fidèles aillent le visiter et récitent des prières dans sa maison. Que chacun conserve chez lui un petit récipient d'eau bénite.

Louis, évêque de Métellopolis, vicaire apostolique du Siam, etc.


Traduction A. Marillier - Epiphanie 24 - 1965
_____________

Le texte latin original des Instructions est reproduit ci-après sur la base d'une copie manuscrite authentiquée de la main de Mgr Pallu, envoyée de Siam à Paris à la fin de 1682 et conservée aux archives des Missions Etrangères de Paris, vol. 854 (Siam, t. 5), pages 463-470. Comparées à ce document A, les autres copies conservées aux mêmes archives s'avèrent sensiblement plus éloignées de la rédaction première.

La copie B (vol. 118, pages 570-577), signée par Mgr Palla, rectifie au passage quelques-unes des menues erreurs de A, améliore discrètement une ou deux de ses tournures, et fournit l'un ou l'autre mot qui s'y trouvait malencontreusement omis. Mais cette seconde copie introduit une demi-douzaine de nouvelles fautes, parfois dommageables pour le sens (sicut pour si ut, sublevati pour sublevant ... ) et rema nie l'instruction no 9, d'abord en la dédoublant, puis en y opérant deux longues coupures dont l'une rend la phrase incorrecte, l'autre prive le conseil donné de la référence aux coutumes siamoises qui l'expliquait.

La copie C - vol. 105 (Mgr Pallu, t. 5), pages 501-510 - transcrite à la hâte, d'une écriture cursive, en termes souvent abrégés et parfois à peine lisibles, dépend de B. Elle en reproduit les erreurs (à deux exceptions près) et toutes les omissions, en y ajoutant quatre fautes, l'oubli de trois mots et d'un membre de phrase qui nous vaut cette énormité au sujet des rites païens: licet innurneri sint qui permitti nullatenus valent, ex quibus paucos seligernus.

La copie D, enfin - vol. 106 (Mgr Pallu, t. 6), pages 217-219 - calligraphiée dans une écriture quelque peu primaire et beaucoup plus tardive, est plus complète que B, dont elle est indépendante. Elle apporte aussi de petites modifications aux tournures de A, à son vocabulaire (vg ministerium au lieu d'officium), mais s'en distingue surtout par une dizaine de fautes (quorum pour equorum, etc.) et d'omissions graves ou vénielles. C'est cette copie D que Launay a malheureusement reproduite dans ses « Lettres de Mgr Pallu » (t. I, Pages 371-375), en l’enrichissant d'une vingtaine de nouvelles fautes.

Nos exigences modernes en la matière étant différentes de celles du XVIle siècle, je suis responsable de la ponctuation du texte -reproduit ici, comme de la division de ses paragraphes. Les références bibliques ajoutées en notes signalent les emprunts plus ou moins littéraux à la VuIgate. - A. M.


Instructiones pro iis qui ad regna Laos et alia in quibus
nullae adhuc inchoatae sunt missiones profecturi sunt

I

Sciant imprimis quod, licet omni perfectionis genere ornati esse debeant missionarii, ii tamen qui peculiari divinae pietatis munere ad loca in quibus nondum evangelizatum est Regnum Dei mittuntur a Domino, tantum necessum est ut reliquis virtute praeemineant quo altioris magisque ardui operis subeundum onus ipsis incumbit. Mediis enim in infidelitatis vepribus parare sibi ipsis viam debent qua incedant. Neque ut in immensum glorientur in laboribus alienis locantur in messores qui alba jam segete maturos excerpant (a) degustentque fructus ; quin potius per illos designantur fortes agricolas (b) quibus promisit Dominus locaturum se vineam suam ut fructum afferant temporibus suis (1), postquam tamen seminaverint in lacrymis vigiliisque atque aerumnis multis (2) : tune enim venient cum exultatione portantes manipulos suos (3).

Quod si multa in tempora futurae messis protrahatur tempus incertique de proventu taedio affici se sentiant, meminerint se non ad baptizandum missos, sed ad praedicandum (4), suumque rite adimplesse officium si, ut sapientes architecti, ponant fundamentum aliisque ultro permittant ut superaedificent, sive ex auro, sive ex argento aut lapidibus pretiosis (5).

Neque invidia moveantur erga reliquos qui pingue solum nacti, et per plures annos jam excultum, spiritualis musti inebriantur dulcedine, cum ipsi in terra deserta et invia et inaquosa (6) fame torqueantur et siti (c). “Ecce etenim dies veniunt, dicit Dominus, et comprehendet arator messorem, et calcator uvae mittentem semen. Et stillabunt montes dulcedinem, et omnes colles culti erunt” (7).

Gaudeant ergo in Domino semper (8), gratulenturque sibimetipsis de mercede quam secundum laborem. suum accepturi sunt (9), quae tanto amplior pleniorque illos manet in caelis quo plus laboris minusque solatii perceperunt in hoc saeculo, utpote qui portaverint pondus diei et aestus (10), propriisque sumptibus Deo militantes (11), nulla vel applausus vel laudis, quae aliorum molestias persaepe sublevant, stipendia acceperint unquam.

_______________

(a) excerpant (B, D) ; A : accipiant.
(b) agricolas (B) ; A, D: agricolae.
(c) et siti (B) ; A, D : omitt.
(1) Cf Mt 21, 41.
(2) cf Ps 125,5 ; 2 Cor 11, 27.
(3) Ps 125,7.
(4) cf 1 Cor 1, 17.
(5) cf 1 Cor 3, 10-12.
(6) Ps 62, 3.
(7) Anios 9,13.
(8) cf Ph 4, 4.
(9) 1 Cor 3, 8.
(10) Mt 20, 12.
(11) Cf 1 Cor 9, 7

II

Haec autem missionariorum animos graviter premere solet tentatio, quod scilicet velint ut neophyti, quamprimum sacro baptismatis fonte abluti fuerint, exuant protinus veterem hominem cum actibus suis, evadantque in viros perfectos (12). Unde cum vident aliquos non servare adamussim, omnia tum divinae tum positivae legis praecepta, statim anime, cadunt, dumque putant operam perdere, pedem retro referunt petuntque alio mitti, causati vereri se ne, dum plebis sibi commissae salutem promovere nequeunt, in divinam incurrant indignationem animaeque suae jacturain faciant. Vel saltem eadem de causa manent otiosi (quod saepe compertum est contigisse) : neque enim jam probe edoctos divina, mysteria audent baptizare, veriti ne ad sacrum singulis diebus dominicis non accedant, ne jejuniorum dies violent etc.

Verum ne hujusmodi scrupulis premi unquam se sinant, sciant oportet missionarii quod~ licet juris positivi leges servare debeant neophyti, uti a sacra congregatione pro Sinensibus decretum fuisse nemo ambigit, ea tamen non videtur mens esse piae,matris Ecclesiae ut summo jure agant cum illis missionarii, neque ulla utantur indulgentia erga illos qui heri et nudius tertius neque Deum neque Ecclesiam agnoscebant.
Advertant ergo quod, licet summa totius religionis christianae in eo sit posita ut quis declinet a malo et faciat bonum (13), operae tamen pretium est ut tum catechumeni tum neophyti primum edoceantur malum a quo fugere debeant, quale est imprimis idolorum cultus, daemoniorum sacrificia, superstitiones innumerae. quibus a puero dediti sunt, aliaque contra jus divinum seu decalogum peccata. Sed hac in parte tantus non occurrit labor : possim etenim dicere vix aliquos reperiri hisce in partibus qui, ubi semel Christo nomen dederint, ad idola redeant, quamvis non pauci vanas observationes quae superstitionem redolent etiamnum retineant. Quoad vero perjuria, homicidia, furta etc., ad ea vel ipsi gentiles non ita proclives sunt quam plures alii populi quibus urbanitate rerumque agendarum industria longe sunt inferiores.

Ut vero edoceantur bonum quod facere jubentur, hoc opus, hie labor est, non quidem ut speculative ediscant, sed ut ad praxim quod audierunt deducant. Cum enirn a tenerioribus annis nulli praecepto diei festi, nulli jejuniorum aliorumque rituum obligationi assueverint, difficillimum est ut inveteratam protinus vivendi consuetudinem abjiciant novamque assumant. Accedit quod cum varias audierint a missionariis proponi rationes, quibus ab observatione hujusmodi praeceptorum eximuntur fideles, idque absque peccato, hinc fit ut vel levibus de causis, frivolisque saepe numero de rationibus (quae tamen uti validas in sui excusationem cum arguuntur adducunt), seu a missa seu a jejunio etc. eximunt sese.

Unde et experientia compertum est quosdam neophytos nonnisi per aliquot annos a suscepto baptismate posse ut plurimum assuefieri ad observanda (d) juris positivi omnia praecepta, maxime in locis in quibus multi non inveniuntur christiani. Nam ubi plures sunt, longe aliter ferventiusque se gerunt : tepidi enim ferventiorum, recenterque conversi antiquiorum (e) exemplo facile sese accommodant. Unde et ea quae superius annotata sunt iis praesertim de neophytis dicta intelligantur qui in vicis habitant ubi omnes infideles, unus aut duo fideles reperiuntur. Erga illos praesertim summa debent uti benignitate missionarii, illorumque rationes etiamsi leves parvique ponderis uti validas tamen suscipere, maxime cum ad sacrae confessionis veniunt sacramentum. Si quando autern in eodern pago triginta aut quadràginta reperiantur, tune primum cogendi sunt, omni tamen cum lenitate ac mansuetudine, ut jugum Christi majori cum diligentia zeloque portent.
_________________

(d) observanda (B, D) ; A: observandi.
(e) antiquiorum (B,D) : A : antiquorum
(12) Col 3,9; cf Eph 4,13.
(13) Ps 36,27.
Porro hoc videtur praestitisse erga discipulos suos ipse Christus Dominus, cum dixit : « Multa habeo vobis dicere quae non potestis portare modo » (14). Hoc et apostolus : « Sicut parvulis in Christo lac vobis potum dedi, non escam » (15). Possuntque inspici quae sanctus Gregorius scripsit ad sanctum Augustinum pro Anglis nuper tunc conversis, ac denique D. Franciscus Xaverius pro his ipsis Indiis, quarum populi sunt maxime tardi ac segnes.

III

Maximam gerant sollicitudinem illorum praesertim qui soli inter paganos degunt. Ut enim elephantes, quantumvis cicures, si ad silvas remeant (f), pristinam facile assumunt feritatem, ita et periculum est ne neophyti, nisi missionariorum vigili cura in officio contineantur, ad vomitum redeant (16), aut saltem in vita christiana tepescant.

IV

Ut facilius possint edoceri sacra fidei mysteria, non abs re erit ut depingantur in tabulis praecipui qui in symbolo apostolorum continentur articuli, patentique in loco apponantur in ecclesia. Licet autern harum gentium pictores admodum rudes sint, possunt tamen aliis deficientibus adhiberi, cum illorum pictura non parum delectentur indigenae, quod unum exquiritur.

V

Ut sensim ab idolorum cultu abduci valeant, possunt in ecclesiis aureae Christi Domini, Sanctae Virginis etc. imagines seu statuae collocari tuncque missionarii earum religiosum. usum diligenter (g) edoceant.

VI

Non adeo necessum est ut impediantur neophyti quominus orizam aliosque eleemosynae titulo cibos ac vestes suis dent religiosis, quia vero prima et decima quinta die mensis solemne est ut plerique deferant ad religiosorum coenobia seu domos sua munera, nec eadern est omnibus in locis offerendi ratio. In quibusdam enim superstitiosa peraguntur, in allis. minime. Ideo missionarii sua quisque in provincia serio perpendat quid tum fiat et an tolerari possit vel non. Quamvis etenim nullus, saltem plerisque in locis, ad hujusmodi persolvenda cogatur, quia tamen ab aliis irridentur si non praestent, multique a suscipienda fide ob hoc unum deterrentur, ideo ea solummodo prohiberi debent quae nulla possunt ratione permitti.

VII

Quoniam hi populi felices se putant nunquam nisi eleemosynam suis erogent religiésis, in quo semper timendum quid occurrit, ne scilicet religione potiusquam misericordia ducantur, ideo, ut a nimio illo quo erga illos moventur affectu paulatim valeant averti, ab illis eleemosynam ultro accipiant missionarii, immo et petant, quod et indigenis pergratum fore illorumque benevolentiam erga eosdem missionarioÉ ex hoc uno auctam iri certissimum est.

_____________

(f) remeant (B, D) ; A redeant.
(g) diligenter (B, D); A: omitt.
(14) Jn 16,12.
(15) 1 Cor 3,2.
(16) Prov 26, Il.

VIII

Quod si quis vestibus a communi seu gentis seu religiosorum usu non ita discrepantibus indui vellet, non admodum a ratione alienum videretur.

IX

Quia docet sanctus Gregorius profanos gentilium usus posse in sacros converti, confirmatque prisca nascentis Ecclesia auctoritas, idcirco, licet innumeri sint qui permitti nullatenus valent horumce paganorum ritus, non pauci tamen occurrunt qui permutari possint, ex quibus paucos seligernus. Exemplo sint in reliquis.

1) Oblationes quae daemonibus fiunt omnino tollendae sunt. At quae fiunt angelis, iis permittantur conditionibus : ut rite edoceantur ea quae de sanctis angelis docet sancta mater Ecclesia, ut veris angelis, non autem fictitiis cultum adhibeant ; offerantque flores, cereos etc., non vero cibos aut edulia.

2) Domunculas construunt quas angelis seu spiritibus qui custodiam pagi ac domus gerunt dedicant, in illisque absonas quasdam figuras elephantum, equorum statuas collocant etc. Domunculas quidem aedificent, sed in honorem sanctorum angelorum custodum, in illisque imaginem sancti Michaelis custodis nihilque aliud apponant.

3) Caracteres quosdam pingunt (h) in palmarum foliis, in argenteis plumbeisve laminis, quos ad parvulorum colla seu ad manus aegrotantium gestandos alligant etc. Pro vocibus illis inscribantur nomina lesu, Mariae, Joseph, seu litteris latinis, seu aliis quas Baly vocant ~magnoque apud omnes in pretio sunt. Imprimis autem neophyti moneantur quià sacris hisce nominibus significetur, quaeque sit horum vis ad beneficia a Deo impetranda, ita ut studiose ab omni superstitione caveatur.

X

Cum ad exteriora religionis signa maxime propensi sunt rudes populi, illis pro posse faciant satis missionarii. Diebus ergo dominicis festivisque fideles congregentur, etiamsi duo solummodo vel tres in eodem adsint pago, simul rosarium aliasque preces recitent. Quando aliquis seu gentilis seu christianus aegrotaverit, illum invisant fideles ejusque in aedibus preces recitent. Ac unusquisque habeat domi vasculum aquae lustralis.
Sie Ludovicus, episcopus Metellopolitanus, vicarius apostolicus Siami etc.
___________

(h) pingunt (B) ; A, D: omitt.


Les " Instructions " dans l'histoire

par J. Guennou

Le document

Les « Instructions aux missionnaires du Laos » ont été attribuées à Mgr Pallu par A. Launay, qui en a publié de larges extraits, en traduction française, dans son « Histoire générale de la société des Missions Etrangères », t. I., Paris 1894, p. 289-293. Quand il édita un choix de «Lettres de Mgr Pallu », en 1904, il y inséra les « Instructions » dans le texte latin, t. 1, p. 371-375.

En lisant pour la première fois ce texte latin, vers 1954, je reconnus, à n'en pas douter, le style du « De deificatione justorum » de Mgr Laneau, très différent de celui de Pallu.

Aussi ne fus-je pas surpris de constater que Pallu attribuait explicitement les « Instructions aux missionnaires du Laos » à Mgr de Métellopolis (Laneau). dans une série de demandes adressées à la Propagande (Arch. MEP, vol. 248, p. 42 ; vol. 856, p. 516), et ce témoignage est confirmé par celui de M. Lefebvre, alors procureur des Missions Etrangères à Rome.

Du reste, dans la meilleure copie (vol. 854, p. 470), le texte est suivi du nom de Mgr Laneau : Ludovieus, Episcopus Metellopoiltanus, Vicarius apostolicus Siam!, etc. Ensuite, on lit : Ita est. Franciscus Episcopus Hellopolitanus. Cette signature de Mgr Pallu est autographe, mais les deux mots qui la précèdent montrent qu'il s'agit d'une authentification, ou tout au plus d'une approbation.

L'erreur de Launay s'explique cependant, car deux autres copies portent seulement la signature de Pallu. L'une de ces signatures n'est certainement pas autographe (vol. 106, p. 219) ; à supposer que l'autre le soit, elle de-meure approbative, mais ne saurait prévaloir, sur la question d'origine, contre un ensemble de données certaines.


Origine des Instructions

Louis Laneau, arrivé à Ayuthia en janvier 1664, devint le premier vicaire apostolique du Siam en 1673. Il vécut longtemps en compagnie de Mgr Lambert de la Motte, vicaire apostolique de Cochinchine et administrateur d'une partie de la Chine. Celui-ci s'était toujours soucié de ce vaste empire, mais il mourut en 1679 sans avoir pu y entrer lui-même ni y faire entrer aucun de ses missionnaires.

Après sa mort, Laneau manifesta les mêmes préoccupations et s'efforça de trouver un accès à la Chine par voie de terre, puisque ce n'était pas possible par mer. A son avis, la route normale passait par Phitsanulok (ou Porcelouc).

Lui-même avait évangélisé Phitsanulok en août 1671, puis y avait envoyé un missionnaire à demeure, vers 1674. Maintenant, il envisageait d'établir deux résidences encore plus au nord : l'une à la frontière du Pégu (Birmanie), en vue de pouvoir accéder à la capitale Ava (Mandalay), l'autre à la frontière du Laos, destinée à préparer une mission à Lanchang ou royaume de Vientiane et Louang-Prabang. Les missions du Pégu et du Laos, en plus de leur fonction apostolique normale, constitueraient des relais vers la Chine.

Le 18 juin 1681, arriva un renfort de huit missionnaires, dont deux, mal-heureusement, moururent presque aussitôt. Parmi les six qui restaient. Laneau désigna Pierre Grosse pour la mission du Laos, en lui demandant d'apprendre d'abord le siamois.

Les gouverneurs des deux provinces frontières avaient manifesté leur grande satisfaction de recevoir des missionnaires, car ceux-ci pratiquaient alors la médecine avec beaucoup de succès.

Laneau eut même l'occasion de préparer le terrain pour la future mission du Laos. En effet, le roi de Siam détenait à Ayuthia des prisonniers de guerre laotiens d'un certain rang. Au bout de quelque temps, il les fit libérer et ceux-ci vinrent visiter les missionnaires. Finalement le roi du Laos étant mort et remplacé par son fils, le roi de Siam Phra-Naraï, décida de faire la paix avec le jeune souverain. Il commença par renvoyer les prisonniers dans leur pays. Avant leur départ, Laneau demanda aux principaux d'entre eux d'intervenir auprès du roi du Laos en faveur des missionnaires. Non seulement les Laotiens promirent d'intercéder, mais ils voulurent emmener immédiatement quelques missionnaires avec eux.

Comme la paix n'était pas encore rétablie, les autorités siamoises mani-festèrent leur réserve et l'on en resta là pour le moment.

Un an plus tard, ayant reçu les bulles de Mgr Mahot, nommé vicaire apostolique de Cochinchine, Laneau affréta une jonque et partit pour Faifo, afin de sacrer le nouveau prélat. Comme il avait franchi la barre du Ménam, le 1er juillet 1682, il vit un navire à l'ancre, battant pavillon français. Il aborda le vaisseau.

Mgr Pallu était à bord avec un groupe de nouveaux missionnaires. Les deux prélats s'entretinrent assez longuement, mais rien ne prouve qu'il fut question des « Instructions aux missionnaires du Laos ».

Celles-ci furent donc composées entre la désignation de Pierre Grosse pour le Laos, au cours de l'été 1681, et le départ de Laneau pour la Cochinchine, en été 1682.



Présentation à Rome

A Ayuthia, Pallu trouva Mgr de Bourges, venu du Tonkin pour recevoir la consécration épiscopale des mains de Mgr Laneau. Quand le nouveau vicaire apostolique repartit pour le Tonkin, le 22 juillet, avec deux jeunes mis-sionnaires, Pallu lui adjoignit François Lefebvre, chargé de porter une lettre au souverain de Hanoï. Lefebvre fut de retour à Ayuthia le 13 décembre 1682. Aussitôt, Pallu lui demanda de se préparer à aller à Rome. Le conflit avec les religieux du Padroado rendait nécessaires, hélas ! de nouvelles mesures.

L'administrateur général des Missions de Chine (car tel était désormais le titre de Pallu) prépara une série de douze demandes à présenter à la Propagande, La septième concernait l'examen d'un écrit de Mgr Laneau autorisant le port du costume des bonzes ou talapoins par les missionnaires ; la dixième, les Instructions données par l'évêque de Métellopolis (Laneau) aux missionnaires du Laos.

M. Lefebvre s'embarqua, le 28 décembre 1682. Comme Mgr Laneau ne revint de Cochinchine qu'au début d'avril 1683, c'est pendant son absence que Pallu prit l'initiative d'envoyer un agent auprès du Saint-Siège et de soumettre les textes de Laneau à la Propagande.

Mais, en arrivant à Rome, Lefebvre se présenta à un ami des Missions Etrangères, le secrétaire des brefs, Mgr Slusius, qui examina les douze suppliques de Pallu et en élimina quelques-unes, soit parce que la réponse était déjà contenue en des documents pontificaux antérieurs, soit parce qu'il s'agissait de questions ressortissant de la compétence des vicaires apostoliques. « La dixième (demande), note Lefebvre dans son journal, contenant la confirmation des Instructions de Mgr de Métellopolis aux missionnaires du Laos, n'a pas paru nécessaire » (Bibl. Mazarine, Ms. 1951).

Sans doute, était-ce déjà l'avis de Mgr Laneau, car la permission pour les missionnaires de porter le costume des bonzes avait été décidée, dès 1677 par Mgr Lambert de la Motte, à la demande de Mgr Laneau. Ni l'un ni l'autre de ces deux prélats n'avait cru devoir porter la question en Cour de Rome.

Mgr Laneau et l'adaptation

Dans un mémoire accompagnant les Instructions, Laneau se réfère à l'autorité des Docteurs en général, puis à celle des missionnaires du Ma-duré; enfin, aux difficultés spéciales que rencontre la diffusion de l'Evangile parmi les peuples dont il a la charge, à cause de l'estime excessive (nimia) qu'ils ont pour leurs bonzes.

Il avait rédigé une note compréhensive et libérale indiquant dans quelles conditions il était permis de donner du riz aux bonzes quand ils passent dans les villages pour mendier leur nourriture (Arch. M.E.P., Vol. 853, p. 221-228)... Le décret de la Propagande auquel il est fait allusion (11, § 2, p. 2) est celui du 12 septembre 1645.
En ce qui concerne spécialement le Laos, Mgr Laneau n'était pas dépourvu d'expérience. Deux ans après son arrivée à Ayuthia, il découvrit un village entièrement « laotien », situé à une heure de la capitale. Il y érigea une modeste chapelle, où il célébra la messe, pour la première fois, le 29 août 1666. Deux ou trois fois par semaine, il s'y rendait pour instruire quelques néophytes et, le 4 octobre de cette même année, il écrivait : « Les Laos, surtout, sont bonnes gens, bien simples et qui n'ont pas beaucoup de ruses » (vol. 858, p. 119).

Dans la suite, il continua à s'intéresser aux Laotiens, qui paraissaient avoir vécu, à cette époque, en groupes ou villages distincts. On lit, par exemple, dans le Journal de Mgr Lambert de la Motte, à la date du 17 novembre 1677 : «Mgr de Métellopolis est allé prêcher l'Evangile à un camp de Laos ».

Ainsi, Laneau avait au moins quinze ans d'expérience des Laotiens quand il rédigea les «Instructions aux missionaires du Laos », en 1681-1682.

La mission du Laos

Durant le voyage apostolique de Mgr Laneau en Cochinchine, Mgr Pallu se permit de réorganiser complètement la répartition du personnel. En cela, il outrepassa ses pouvoirs comme le lui reprochera plus tard Mgr Della Chiesa, franciscain, qui se trouvait alors au Siam. M. Fermanel, en guise d'excuse, expliquera que Mgr Pallu se croyait l’administrateur général aussi pour l'Indochine, ce qui est difficile à admettre. Sans doute pensa-t-il que Mgr Laneau entérinerait volontiers toutes ces mutations.

Du moins pour le Laos respecta-t-il son choix. C'est bien M. Grosse qu'il y envoya, en lui adjoignant un franciscain, le P. Angelo. Ils partirent, l'un et l'autre, en décembre 1682 et après un court séjour à Phitsanulok, s'installèrent à Sokkothay. Mais M. Grosse mourut dès le mois d'août 1683 et le P. Angelo le suivit de près dans la tombe, en février 1684.

Entre temps, Mgr Pallu, MM. Maigrot et Leblanc avaient pu pénétrer en Chine par Amoï. Désormais, la Chine allait absorber beaucoup de personnel. La mission du Laos fut provisoirement abandonnée. Différentes tentatives aux XVIIIIe et XIXe siècles demeurèrent sans lendemain. La mission du Laos ne devait être reprise définitivement qu'en 1876, avec le P. Constant Pro-dhomme, envoyé par Mgr Vey, l'un des successeurs de Mgr Laneau.



Commentaire sur les “Instructions”

par André Marillier


DES ENSEIGNEMENTS POUR AUJOURD'HUI

Ce n'est pas pour se faire entendre de la postérité que l'évêque de Métello-polis rédigea ses instructions dans la langue des monuments romains. Néanmoins ses quelques pages d'exhortations, de conseils et de suggestions ne sont-elles pas encore fort instructives pour le missionnaire du XXe siècle ?

In infidelitatis vepribus

Certes, ni le langage de Laneau ni sa vision des choses ne sont tout à fait les nôtres. Au sujet par exemple des non-chrétiens. Cette expression récente lui aurait paru bien faible pour désigner les « païens » ou « gentils » qui « ne connaissent pas Dieu », qui s'adonnent dès l'enfance au culte des idoles et à des superstitions sans nombre.

Leurs représentations du monde invisible s'égarent dans le monstrueux ; leurs gestes rituels n'ont d'efficace que de les asservir aux démons. Comment, dès lors, parler des « valeurs » du paganisme ?

Mais voyez comme, dans le même temps, Laneau admire la charité des païens pour leurs religieux, la relative pureté de leurs moeurs, supérieure, pense-t-il, à celle de peuples plus raffinés ou plus ingénieux. Nul doute que ce missionnaire n'aime profondément les gens à qui il s'adresse, et d'un amour d'estime autant que de pitié.

Laneau ne tient donc pas le même langage selon qu'il parle du paganisme ou des païens, du paganisme comme système objectif de croyances et de pratiques, des païens comme personnes. Et la distinction s'impose en effet. Toutefois, la théologie prend mieux garde aujourd'hui de ne pas la durcir en opposition.

Les religions ne sont pas, comme la Révélation judéo-chrétienne, un donné transcendant, mais une création de l'homme égaré loin de Dieu et qui pourtant s'en souvient. Le paganisme vaut donc ce que valent les païens. S'il ne fait que balbutier sur la réalité de Dieu, il traduit, autant que les cauchemars de la nuit où ces païens tâtonnent, les pressentiments de leur esprit fait pour la Lumière.

Mais, au fond, Laneau n'en conviendrait-il pas tout le premier ? Quand il note l'idée bouddhiste que bonheur et bienfaisance ont finalement partie liée (VII), quand il juge acceptable en son inspiration la coutume animiste de mettre sa demeure sous la protection des esprits, plus généralement quand il affirme après saint Grégoire que les usages des Gentils sont susceptibles d'être baptisés, ne parle-t-il pas du paganisme et fait-il autre chose que d'en reconnaître lui aussi les valeurs ?

Ad praedicandum missos

D'instructions destinées à des pionniers de la mission, on attendrait de larges développements sur l'annonce de l'Evangile aux païens, sur ses conditions et ses méthodes.

Notre attente sur ce point est déçue. Laneau, qui en a longuement traité en d'autres écrits (1), en parle seulement ici dans son introduction de spiritualité missionnaire. Les problèmes de formation des catéchumènes et des néophytes lui paraissent réclamer davantage ses directives.

Reste tout de même ce rappel vigoureux et toujours salubre : entreprendre la mission, c'est annoncer la Bonne Nouvelle du Royaume de Dieu ; le mis-sionnaire, comme jadis l'Apôtre, a été envoyé avant tout pour prêcher.

Il espère bien sûr susciter des conversions, enregistrer des baptêmes ; c'est le fruit qu'il escompte de son apostolat. Mais cet effet visible, subordonné à l'action divine comme aux libertés humaines, ne saurait fournir la mesure de sa propre fidélité.

Par mandat, il est laboureur et semeur, avant d'être - parfois sans être jamais - moissonneur. De l'architecte, il doit surtout connaître l'art de poser correctement de solides fondations, par sa prédication du pur Evangile de Jésus-Christ.

Indirectement, par allusions ou implications, ces quelques pages fournissent néanmoins d'autres lumières sur le ministère d'évangélisation. Le messager du Christ doit parvenir jusqu'à son auditoire, cesser de lui apparaître totalement étranger, c'est-à-dire étrange.

N'est-ce pas la raison de cet avis donné en passant (VIII), que le missionnaire ferait sans doute bien de s'habiller comme tout le monde, ou du moins comme les religieux du pays ?

Il doit aller plus loin et gagner la sympathie des gens. Or - remarque combien profonde ! - il la gagnerait à coup sûr en faisant appel à leur charité pour son riz quotidien (VII).

Laneau veut mettre les moyens audio-visuels au service de la Parole. Puisque les catéchumènes, selon lui, sont déjà délivrés pour de bon de l'idolâtrie (II), nous devons comprendre qu'il pense à tous les habitants du pays quand il conseille de recourir aux images du Christ ou de la Vierge «pour les aider à se détourner peu à peu du culte des idoles» (V). Ceci ne témoigne-t-il pas d'une belle confiance dans la puissance d'attraction.de nos icônes chrétiennes ?

Edocere sacra fidei mysteria

Sans s'arrêter aux circonstances ni aux motifs de la conversion, Laneau recommande surtout au missionnaire la bonne formation des convertis, en commençant par leur instruction religieuse (2). Chose remarquable - et qui sera parfois perdue de vue par les catéchistes - l'objet de cette instruction n'est pas présenté ici comme un système d'énoncés, mais en termes de réalités.

Croire, c'est « reconnaître Dieu et l'Eglise » (II), c'est donner son assen-timent aux « divins mystères », c'est-à-dire à des êtres vivants et à des faits concrets, ceux-là mêmes qu'évoque le symbole des apôtres et que Laneau suggère de présenter en images (IV).

C'est d'ailleurs au caractère historique et incarné de la Vérité évangélique que tient le crédit accordé ici à l'image dans la pédagogie du missionnaire. Le païen qui accède à la foi ne passe pas des images au Dieu invisible ; il brise avec des représentations vaines pour découvrir Jésus-Christ, image vivante du Père, et accéder par Lui au culte en esprit et en vérité.

Si l'usage des images saintes réclame une éducation (V), ce n'est pas qu'elles fassent par elles-mêmes obstacle à ce culte spirituel : le danger est dans l'homme, dans le « vieil homme » toujours à l'affût d'utilitarisme magique (3). Laneau n'est pas un prélat du Grand Siècle égaré sous les tropiques. Il est humain. Il a retenu de l'Evangile que la perle sans prix se cache en d'humbles réalités quotidiennes.

C'est pourquoi la méthode qu'il préconise pour les nouveaux chrétiens du Laos est toute entière une pédagogie du signe.

Peintures naïves, usage d'eau bénite, l'image de l'ange gardien au seuil de la maison, les noms de Jésus, de Marie et de Joseph sur le collier des en-fants... : c'est dans un réseau d'objets et de gestes familiers que le croyant vit la présence de Dieu. Tout de même que ce sont des actes - prières en commun, visites des malades... - qui le font entrer dans le mouvement de la charité du Christ.
________________

(1) Laneau a traité de la prédication missionnaire dans son ouvrage De deificatione 1ustorum per Jesum Christum (Hong-Kong, 1887, p. 356-365). Une grande partie du livre est consacrée aux dispositions que doit montrer le missionnaire vis-à-vis de ses confrères et de ses ouailles pour faire vraiment œuvre d'Eglise, selon l'Esprit du Christ (p. 258-370). - Sur la missiologie de Laneau, voir J. Guennou: Les Missions Etrangères (Paris, 1963), p. 211-219.

(2) Le verbe edocere revient cinq ou six fois sous sa plume en ces quelques pages.

(3) Au sujev encore de l'art sacré, on aura observé avec quelle confiance Laneau fait fond sur le talent des peintres du pays (IV). Confiance mitigée tout de même : aliis deficientibus.



Jugum Christi portare

L'initiation des néophytes à la loi chrétienne dont les instructions de Laneau traitent en priorité (II) préoccupe aussi le missionnaire d'au-jourd'hui. Mais celui-ci trouvera peut-être que ces pages insistent par trop sur les règles de la discipline ecclésiastique, au détriment d'une morale de la foi, de l'espérance et de la charité.

Bien que le problème soit posé d'abord au sujet de la loi « tant divine que positive », les exemples cités ensuite, les avis exprimés se cantonnent tous au domaine de la loi positive : messe dominicale, fêtes d'obligation, jeûne, etc. Tout en usant d'expressions évangéliques et pauliniennes : « porter le joug du Christ », « assumer une nouvelle façon de vivre »..., Laneau y re-mettrait-il un contenu de légalisme avec lequel ces expressions sont venues rompre ?

Ce qui nous vaut cette première impression d'une morale trop extérieure, c'est précisément le sens du concret de Laneau. Il ne conçoit pas une vie théologale à l'état pur, désincarnée. Il évoque des gestes de foi, des témoi-gnages d'esprit fraternel : la confiance que doit susciter le nom de Jésus ; la charité qui assemble les fidèles pour intercéder au chevet des malades ; la compassion qui doit leur faire tendre une main secourable sans songer à accroître ainsi leurs droits au bonheur (VI)...

Quant aux préceptes que l'Eglise impose même au nouveau chrétien, pourrait ajouter Laneau, ils ne viennent pas s'additionner à la loi du Maître, mais la monnayer, aider à entrer en elle.

Loin de se confondre avec la loi divine, ces obligations ecclésiastiques sont à comprendre en effet dans une perspective pédagogique.

Les circonstances peuvent en excuser plus ou moins, mais aussi une for-mation incomplète, l'absence des bons exemples qui y entraînent. Der-rière le froid décret d'un bureau romain,

Laneau montre l'Eglise mère et éducatrice, sensible à la moindre étincelle de bonne volonté, inlassable dans son invite à monter plus haut (II). Nous sommes aux antipodes du légalisme.

A l'école de l'Apôtre (4), le missionnaire ne doit pas regarder la vie spirituelle de ses néophytes comme une série d'actes séparés, mais comme une histoire et une « vivendi consuetudo ».

_____

(4) Nul doute que Laneau, comme tout grand missionnaire, n'ait médité assidûment saint Paul. C'est lui qu'il cite de préférence dans ces pages, souvent de mémoire et sans souci d'exactitude littérale, une fois même en prenant le contrepied d'un mot de l'Apôtre pour décrire les conditions nouvelles de l'apostolat (l Cor 9, 7 à la fin de 1).


Le baptême n'a nullement achevé par miracle leur conversion ; en eux l'homme nouveau reste en lutte avec le vieil homme qui les empêchera, par exemple, de rompre tout-à-fait avec de vaines pratiques à relent de su-perstition. La mission est une entreprise de longue haleine et de patience.


Virtute praeemineant

Sans grand souci d'ordonnance logique, en ne touchant qu'à un petit nombre de questions, l'évêque de Métellopolis a ainsi condensé en quelques paragraphes un petit directoire de pastorale missionnaire (5).

Mais, ce faisant, il nous livre aussi sa spiritualité de l'apostolat. Ses avis les plus pratiques concernant la conduite à tenir à l'égard des catéchumènes et des néophytes complètent indirectement le portrait du missionnaire esquissé dans le préambule : connaître et comprendre les hommes ; ne pas confondre l'absolu et le relatif ; avoir l'intelligence des moyens ; se faire une idée évangélique de l'autorité... Deux traits me paraissent particulièrement remarquables.

Si la tentation d'une «pastorale de chrétienté » comme on dit aujourd'hui de façon d'ailleurs peu heureuse (6) c'est-à-dire basée sur l'unanimité exté-rieure plus que sur l'attention aux personnes, reste encore vivace en notre temps, que ne devait-elle être à cette époque où la tradition mis-sionnaire communément connue se réduisait somme toute (on le voit bien en lisant Laneau) à quelques textes de saint Paul, du pape saint Grégoire, de François-Xavier et de ses premiers émules ? (7)
___________

(5) Laneau aurait-il admis une distinction trop tranchée entre apostolat missionnaire et ministère pastoral ? je ne le crois pas. A ses yeux, le messager de l'Evangile en pays neuf reçoit la charge (plebis sibi commissae) et doit exercer les vertus (vigili cura) d'un bon pasteur d'âmes. La tentation d'exiger d'emblée la perfection était très naturelle et très forte pour les missionnaires du XVIle siècle.

Venus tout droit des bonnes paroisses françaises de l'époque, ces pionniers pouvaient-il échapper au mirage de les reconstituer de toutes pièces sur les bords de la Ménam ou du Mékong, avec de bons fidèles assidus à la grand-messe et aux vêpres, dociles à la parole d'un curé gardien du bon esprit et des saines moeurs chrétiennes ?...

(6) Les mots sont à notre usage et se prêtent docilement à l'expression des idées ; ils ont cependant leur consistance. Il me paraît regrettable que celui de « chrétienté » soit plié de force dans un sens péjoratif. Puisqu'on se réfère aux idées du Moyen-Age, pourquoi ne pas maintenir la distinction pénétrante de Maritain entre chrétienté sacrale et chrétienté profane ?

(7) Dans son mémoire en faveur de l'adoption par les missionnaires du costume des religieux bouddhistes, Laneau en appelle à l'expérience alors toute récente des jésuites du Maduré. Cf. la note de J. Guennou, p. 13.



Nous devons dès lors admirer la hauteur de vues d'un Lancau, son sens des voies imprévisibles de la grâce et du mystère de la croissance de l'Eglise, quand il incite ses missionnaires à briser avec l'idée du prêtre instaurateur et gardien d'un « ordre chrétien » tout extérieur pour faire oeuvre, avec le Christ, de pédagogues des personnes, en toute patience, humilité et charité.

Laneau préciserait avec l'humilité de la vraie charité. Rappelons-nous son instruction VII : « Que les missionnaires acceptent les aumônes des gens du pays ; davantage, qu'ils les sollicitent. Ce simple geste touchera les indigènes et sans nul doute augmentera leur sympathie envers les missionnaires. »

A notre époque où l'action de bienfaisance de l'Eglise dans les missions est parfois violemment remise en cause, la voix du premier évêque du Siam glisse en toute sérénité dans le débat cette intuition extraordinaire, puisée à la source même de l'Evangile.

Le Dieu ami des pauvres n'a pas trouvé, Lui, meilleure façon de leur « faire du bien » que de mendier auprès d'eux le verre d'eau et le vêtement. Il touche leur cœur, non pas en les gâtant de cadeaux, mais en s'en remettant à leur générosité et à leur merci.

Loin d'humilier, ses dons libèrent et ennoblissent. Comme pour Laneau jadis, et sur ses traces, la charité de Dieu reste la méthode même de ses envoyés d'aujourd'hui en terre païenne, et l'âme de leur mission.













<< Retour page précédente



© Mepasie (missions étrangères de Paris en Asie) - Toutes les archives disponibles dans 1 pays : France