| Auteur: |
Henri Sy |
| Chapitre: |
1 - Quartier Latin |
| Article: |
5 |
Les Missions Etrangères 1653-1663
Henri Sy
Ch. 1 - Le Quartier Latin
5. Les Congrégations de la Sainte-Vierge
La Compagnie de Jésus avait fondé à Rome plusieurs collèges dont le principal était le Collège Romain; en 1563 on y trouve la première réalisation pratique de ces pieuses unions dont le but n’était pas limité à des exercices de piété en l’honneur de la Sainte-Vierge, mais s’étendait à l’entraide mutuelle des associés et à la pratique en commun des oeuvres de charité spirituelle et corporelle.
Les heureux résultats obtenus encouragèrent les Jésuites à fonder des Congrégations dans tous les collèges dirigés par eux; et il arriva que parmi elles, se formèrent des groupes particuliers, ayant pour objet de réunir les meilleurs congréganistes, leur assurer une direction spirituelle plus suivie, les guider dans l’exercice des oeuvres de charité.
Pour les distinguer des Congrégations, on leur donna, dans le vocabulaire souvent mystérieux de leurs membres, le nom d’Assemblées; lorsque les membres d’une Assemblée vivaient en commun, ils formaient une maison.
Cette organisation ressort clairement de certains passages de lettres de Mgr Pallu. En décembre 1663, il écrit de Ténassérim à Messieurs Gazil, Fermanel, Poitevin, etc. prestres demeurants dans la communauté de St Josse à Paris : «aiés soin des assemblées et par ce moien des Congregations - establissés un bon ordre dans la maison et aiés soin de le bien maintenir pr y accueillir les meilleurs suiets qu’il y ait une grande correspondance entre cette maison et celle des Missions.» (Arch. M.E. vol.857, p.192)16.
Pallu s’adresse ici à des prêtres auxquels il a donné mandat d’établir une maison des Missions, qui deviendra plus tard le Séminaire des Missions-Étrangères et devra entretenir de bonnes relations avec d’autres maisons sympathiques à l’oeuvre des Missions, telles que les maisons successivement fondées à Paris par les Bons Amis : rue Coupeau, rue Saint-Dominique, rue Saint Étienne-des-Grès et sur la paroisse Saint-Josse. Les lignes suivantes précisent la pensée de leur auteur : «Le Séminaire pr les Missions Estrangeres, la maison des Bons Amis, les Assemblées et par ce moien les Congregations voila les degrés par lesquels la divine providence nous a conduit au terme auquel nous sommes heureusement arrivés.» (loc. cit. p.193).
Dans une précédente lettre à MM. les séminaristes, envoyée de Surate, le 7 mars 1663, Pallu avait déjà dit : «J’estime que nostre principal objet et la fin où Dieu nous a conduit comme par la main durant beaucoup d’années sans que nous en connussions rien sont les Missions Etrangères et le salut des Infideles qui sont dans le plus haut abandon. Les fins subordonnées a celles la sont le soin de la maison des assemblées et des congregations». (Arch. M.E. vol.101, p.151)17.
Mgr Pallu voyait dans les assemblées et les congrégations une pépinière pour le recrutement des ouvriers apostoliques. Après la suppression de la Compagnie du Saint-Sacrement, son annaliste René de Voyer d’Argenson pensera y trouver de son côté les éléments de renaissance de la société dissoute; dans un des derniers chapitres de son ouvrage, de Voyer d’Argenson écrit : «Quand la divine Providence suscitera des ministres capables d’entrer dans ces sentiments (le rétablissement de la Compagnie) on trouvera sans doute dans Paris des sujets propres à former une nouvelle Compagnie du Saint-Sacrement. Il s’en trouvera dans les Congrégations des Jésuites tant de la maison professe que du noviciat, surtout parmi ceux qu’on appelle de l’Assemblée secrète, qui ont presque tous l’esprit qu’il faut avoir dans la Compagnie.»18
Les lettres de Pallu fidèles à la consigne du secret, ne parlent des Assemblées qu’en termes volontairement discrets. Une partie du voile sera soulevée au XXe siècle19
«Il m’a semblé intéressant, dit le Comte Bégouen, de donner quelques détails sur cette Assemblée secrète, dont la vie cachée et sans éclat paraît avoir été généralement ignorée. Lorsqu’ils voulaient parler d’elle, à l’exemple de ces Messieurs de la Compagnie du Saint-Sacrement qui disaient simplement la Compagnie, ses membres disaient l’Assemblée, ou mieux encore se servaient d’un terme au sens caché et mystérieux, ils l’appelaient l’Aa.»
Et le même auteur se demande d’où vient ce nom : est-il une abréviation du mot Assemblée, un extrait du mot Association, la réunion des deux initiales de l’expression Associatio Amicorum (ou Société des Bons Amis), et à l’appui de l’une de ces hypothèses, il invoque l’opinion du rédacteur d’une curieuse brochure anonyme parcimonieusement distribuée en 1893 et intitulée : Une société secrète d’ecclésiastiques aux dix-septième et dix-huitième siècles - L’AA cléricale - son histoire, ses statuts, ses mystères, avec l’épigraphe «Secretum prodere noli» - A Mysteriopolis, chez Jean de l’Arcane, libraire de la Société, rue des Trois Cavernes, au Sigalion dans l’arrière-boutique. MDCCCXCIII - avec permission. Au début de la plaquette, à la question : Qu’entend-on d’abord ici par AA ? - il est répondu : Ce terme est une abréviation, un extrait du mot Association. La filiation étymologique d’un nom même bizarre, importe assez peu, on aimera mieux connaître l’organisation des Assemblées; le Père Cavallera nous l’indique dans l’étude consacrée à l’Aa de Paris :20
«En réalité, les Assemblées, ou Aa représentent au sein des grandes congrégations qui contenaient souvent plusieurs centaines de membres ecclésiastiques ou laïques, un petit groupe fermé, désigné parfois comme congrégation intérieure par opposition à la congrégation extérieure, ayant pour objet de réunir les congréganistes les plus fervents, en général sous la conduite du même directeur que la congrégation elle-même, pour développer en eux une vie chrétienne plus intense. Le secret, auquel on attache toujours une importance capitale, a simplement pour objet d’assurer plus facilement la réalisation de ce programme, en permettant un recrutement sûr et en mettant à l’abri des interventions d’esprits brouillons ou indiscrets. Il s’agit, avant tout, de perfectionnement individuel, favorisé par l’édification réciproque et la participation aux mêmes oeuvres de piété et de charité
Aussi, avec les exercices de piété proprement dits, notamment l’usage quotidien de la méditation, l’on constate la pratique, chez les membres de l’Aa, de mortifications individuelles ou collectives, - discipline, cilice, exercices communs de pénitence, dans les tribunes de Saint-Sernin à Toulouse, par exemple, le vendredi - et l’accomplissement, lui aussi individuel et collectif, de toutes les oeuvres de miséricorde spirituelle et corporelle : catéchisme aux ignorants, visites des malades à domicile et dans les hôpitaux, visite des prisonniers, aumônes, souci des missions des campagnes souvent données par les confrères seuls ou en union avec les missionnaires professionnels (lazaristes ou autres), préoccupation enfin des Missions Étrangères pour lesquelles on prie et auxquelles plus d’un membre des Assemblées finit par se consacrer.
«C’est une belle page de vie chrétienne que ces Assemblées ont ainsi écrite dans l’histoire religieuse de leur temps et qui, en particulier au XVIIIe siècle, révèle une profondeur de vie intérieure et apostolique qu’on est heureusement surpris de constater. Rien de plus monotone mais de plus édifiant que ces billets de bien où les confrères, sous le voile de l’anonyme, racontent chaque semaine ce qu’ils ont fait ou que ces lettres que se communiquent les diverses Aa et où elles s’excitent mutuellement à la ferveur par le récit des actions de perfectionnement individuel ou de zèle apostolique dont les confrères leur ont offert le modèle.
«Pour les Aa composées d’ecclésiastiques en particulier, on a l’impression que ces Assemblées pour lesquelles, même en plein XIXe siècle, ils témoignent un enthousiasme et un attachement tout filial, remplissaient dans leur vie le rôle que tiennent actuellement les associations comme l’Union apostolique ou semblables, ayant pour but de leur faciliter, par le groupement et les diverses pratiques que comporte le règlement, une vie intérieure plus profonde et un plus facile accomplissement de leurs devoirs sacerdotaux.
«Elles étaient particulièrement utiles pour les étudiants en théologie, à une époque où les Séminaires ne recevaient qu’un nombre relativement restreint de candidats au sacerdoce et souvent pour un temps assez court avant l’ordination. Les autres, qui logeaient chez l’habitant et restaient exposés à tous les dangers de la vie libre, trouvaient dans les réunions hebdomadaires et les autres exercices de l’Aa, avec le spectacle d’édification mutuelle que se donnaient les confrères, un puissant réconfort pour mener une vie fervente et s’initier aux labeurs de la vie apostolique.»
On a dit plus haut que Voyer d’Argenson souhaitait trouver dans les Assemblées secrètes des Congrégations des Jésuites des sujets propres à former une nouvelle Compagnie du Saint-Sacrement. Il ne semble pas que son voeu ait été exaucé. Certains auteurs ont cru voir dans les Aa de province une survivance de la Compagnie défunte21. Il n’en est rien; on peut également affirmer que pendant la période d’activité de la Compagnie du Saint-Sacrement (1630-1660) les deux groupements ont vécu côte à côte sans jamais se confondre. Il arrivera même que Compagnie et Assemblée, composées en partie des mêmes personnes, tiennent leurs assises dans le même local, tout en gardant chacune leur vie propre et distincte. C’est ce qui ressort des constatations de Pierre Du Four, abbé d’Aulnay, ancien curé de Saint-Maclou à Rouen, auteur du factum anonyme qui déchaîna l’orage sur la Compagnie22.
«Quelques-uns se sont persuadés que cette Compagnie du Saint-Sacrement tirait son origine d’une certaine Société composée des personnes les plus zélées et les plus ardentes de chaque Congrégation des Jésuites, qui forment un petit corps distingué de cette même Congrégation.
«Car il faut savoir qu’outre la division et multiplication qui s’est faite depuis peu d’années de la Congrégation des Jésuites en trois sortes de congrégations qui sont la Congrégation des Messieurs (c’est comme ils parlent), la Congrégation des Artisans et celle des Écoliers, lesquelles sont toutes trois distinctes l’une de l’autre, chacune ayant ses directeurs et ses officiers particuliers, il y a encore en chacune de ces congrégations ou au moins en celles des Messieurs, une autre assemblée particulière, distinguée de la générale laquelle est composée d’un certain nombre de personnes qui sont jugées les plus affectionnées au bien de la Congrégation et des bons Pères qui la gouvernent, lesquels composent un corps séparé du commun des autres confrères. Ce corps de personnes choisies et distinguées du reste s’appelle association.
«Cette association a ses règles, ses observances, ses usages et ses exercices particuliers, qui ne se pratiquent point en la Congrégation. Ceux qui la composent n’y sont admis qu’après avoir été criblés par trois fois, et avoir passé par les étamines de trois délibérations et examens qu’il serait trop long de rapporter ici, mais qui sont bien représentées dans le chapitre XIV des règles de cette mystérieuse Association en laquelle ils font des conférences une fois la semaine, et ces conférences sont réglées par des officiers qu’ils élisent de trois en trois mois à la pluralité des suffrages. Ces officiers ne sont qu’au nombre de deux, à savoir le commis et le substitut ou secrétaire23. Il est dit dans les règles que c’est au secrétaire à recueillir les mémoires que chacun donne pour les Annales, lesquelles il dresse. C’est aussi à lui à garder la boîte et à recueillir les deniers qui se lèvent en chaque assemblée dont il en distribue une partie aux pauvres et il réserve l’autre pour être employée aux affaires de l’association.
«On peut voir les règlements dressés pour la conduite de cette troupe élue dans le livre qui a été imprimé à Paris, chez Denys Bechet, rue Saint-Jacques en 1654 pour la seconde édition qui est plus ample que la première.24 Ces statuts sont divisés en dix-huit chapitres qui contiennent plus de cent règles toutes différentes de celles de la Congrégation. Quelques uns donc ont cru que la Compagnie du Saint-Sacrement était la même chose que cette association et l’ont jugée ainsi à cause de la grande conformité de leurs règles, de leurs usages, de leurs exercices, et surtout du génie et de l’esprit qui anime les uns et les autres. Mais ce qui fait connaître que ce sont deux compagnies différentes, c’est que pour être de l’Association il faut être nécessairement de la Congrégation, au lieu que pour être de la Compagnie du Saint-Sacrement il n’est pas nécessaire d’être de la Congrégation.»
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