| Auteur: |
Henri Sy |
| Chapitre: |
2 - Alexandre de Rhodes |
| Article: |
1 |
Missions Etrangères 1653-1663
Henri Sy
Ch. 2 - Alexandre de Rhodes
1. Les travaux du Père de Rhodes en Cochinchine et au Tonkin
Né à Avignon le 15 mars 1591, il serait issu d’une famille juive de Calatayud en Aragon, convertie au catholicisme et réfugiée en Avignon à la fin du XVè siècle. Le nom patronymique aurait été Rueda, (en provençal Rode)61. À l’âge de dix-huit ans il se rend à Rome, résolu d’entrer dans la Compagnie de Jésus où il trouverait plus de facilité pour aller évangéliser les Indes. Ordonné prêtre en 1618 et destiné par ses supérieurs à la Mission du Japon, il va s’embarquer à Lisbonne. Trois mois et demi de navigation l’amènent en vue du Cap de Bonne Espérance et le 9 octobre 1619 il débarque à Goa, reste dix-huit mois dans l’Inde qu’il quitte le 12 avril 1622.
À Malacca, il séjourne neuf mois; et le 29 mai 1623, quatre ans et demi après son départ d’Europe, débarque à Macao, possession portugaise et quartier général des missionnaires qui tentaient de pénétrer en Chine, en Indochine et au Japon. Ce dernier pays est fermé par suite d’une violente persécution. On envoie le P. Alexandre en Cochinchine62, il y séjourne environ dix-huit mois (janvier 1625 à juillet 1626). Son premier soin sera de bien apprendre la langue annamite : la connaissance approfondie qu’il en acquiert en peu de temps détermine ses supérieurs à l’envoyer au Tonkin. Au bout de deux ans, il en est expulsé, revient à Macao en mai 1630 et va y rester dix ans, donnant des leçons de théologie au collège, évangélisant les villes des environs jusqu’à Canton.
En 1640, on l’envoie de nouveau en Cochinchine. Cinq années durant il parcourt les diverses provinces, obligé la plupart du temps à vivre caché, réduit à n’exercer le saint ministère qu’à la faveur de la nuit. Par deux fois le gouverneur de la province de Cham l’oblige à s’embarquer sur les vaisseaux portugais en partance pour Manille ou Macao, il revient bientôt en débarquant sur d’autres points de la côte; une autre fois, en 1643, il s’éloigne volontairement durant quelques mois par mesure de prudence. Enfin en 1645, il est saisi avec neuf de ses catéchistes, emprisonné, condamné à avoir la tête tranchée, mais voit sa sentence commuée en bannissement perpétuel. Après son départ, deux de ses compagnons de captivité étaient décapités, à chacun des sept autres les bourreaux tranchaient un doigt de la main. «Ce fut au troisiesme juillet de l’an 1645, relate le vaillant apôtre, que je quittay de corps la Cochinchine, mais certes non pas de coeur, aussi peu que le Tunquin; à la vérité il est entier en tous les deux et je ne croy pas qu’il en puisse jamais sortir.»63
Vingt-deux années de courses apostoliques n’ont pas épuisé son énergie, il est prêt à continuer, fût-ce au péril de sa vie. Mais ses supérieurs jugèrent que ce serait témérité , ils résolurent d’envoyer le P. Alexandre en Europe : «ils crurent que j’estois assez instruit de toutes les grandes necessitez de ce païs où j’ay passé tant d’années et que je representerois au sainct Pere l’extreme besoin que ces chrétientez ont d’avoir des evesques; aux Princes chrétiens la grande pauvreté de tous nos Pères qui travaillent en ces belles missions; et à notre R.P. General les grandes esperances qu’il y a de connoitre tous ces Royaumes si nous avons des predicateurs qui leur annoncent l’Evangile»64.
Le P. de Rhodes quitta Macao le 20 décembre 1645, fit escale à Malacca, tombée depuis six mois au pouvoir des Hollandais et vit avec douleur les nombreuses églises ruinées ou profanées. S’étant de là rendu dans l’île de Java, avec l’espoir d’y trouver un vaisseau faisant voile pour la Hollande, il n’y rencontra que des déboires. Arrêté à Jacquetra pendant qu’il célébrait la messe pour les Portugais catholiques de ce port, il fut jeté en prison et après deux mois de détention condamné à une forte amende qu’il refusa de payer, n’ayant commis d’autre délit que celui de célébrer la messe. Son emprisonnement se fût prolongé sans la providentielle arrivée d’un nouveau gouverneur qui le fit mettre en liberté.
À Bantam, il lui aurait fallu attendre un an un vaisseau en partance pour l’Angleterre; il se rendit donc au port de Macassar, aux îles Célèbes où il eut la bonne fortune d’en trouver un prêt à appareiller pour les Indes. Le 30 septembre 1647, il arriva à Surate. Là, nouvelle déception : aucun navire n’est prêt à prendre la route du Cap de Bonne Espérance. Le P. de Rhodes résolut de gagner l’Europe par la Perse, la Médie, l’Arménie supérieure et l’Anatolie. Il parvint à Smyrne le 17 mars 1649 En cours de route, avant d’arriver à Chiras, il avait fait l’agréable rencontre d’un gentilhomme poitevin, l’explorateur La Boullaye Le Gouz, qu’il devait retrouver à Rome et à Paris.65
Avant de narrer les démarches du P. de Rhodes en Europe, disons qu’il ne fut pas seulement un homme d’action, mais aussi un homme d’étude et un remarquable écrivain. Il connaissait le provençal, sa langue maternelle, il maniait la langue française comme saint François de Sales. Pendant ses études, il apprit le latin, le grec, sans doute aussi l’hébreu. Pendant son noviciat à Rome il avait étudié l’italien. Avec ses confrères, soit au Portugal, soit pendant le voyage, soit à Macao ou en mission, il parlait le portugais. Peut-être même connaissait-il l’espagnol66. À Goa, son occupation quotidienne fut d’apprendre le canara (Voyages, p.25)
Quelques temps après, il arrive à Macao. On l’y retint un an, (ibid.p.57) Un peu plus tard, il y séjourna dix années consécutives -1630 à 1640 - «A dire la vérité, avoue-t-il humblement, je n’y trouvay pas la facilité que j’avois experimentée en ce Royaume de benedictions d’où je venois; la cause en provenoit à mon advis premierement de moy parce que, encore que j’entendisse fort bien la langue chinoise, je n’en sçavois pas pourtant assez pour la parler dans un discours continué, de sorte que j’estois contraint de prescher avec un interprete.» (ibid, p.114)
En ce qui concerne la langue annamite, sa maîtrise est absolue, on le verra un peu plus loin. Enfin lorsque, âgé de près de soixante cinq ans, il part pour la Perse, il attaque l’étude d’une nouvelle langue. Il avait étudié onze, peut-être treize langues différentes, qu’il pouvait presque toutes parler couramment. Ses travaux sur la langue annamite sont de première valeur. Dès son arrivée en Cochinchine, en 1625, il avait observé que les sermons du P. François Pina, qui parlait fort bien la langue, étaient plus utiles que ceux des autres, traduits par un interprète. «Cela m’obligea, écrit-il, à m’adonner sérieusement à cette estude encore que bien facheuse, mais il me sembla que la peine seroit moindre que le proffit, je commençay à prendre à coeur cet employ, on me donnoit tous les jours des leçons que j’apprenois avec autant d’application que j’avois autrefois appris la theologie à Rome, et Dieu voulut que dans quatre mois j’en sceus assez pour entendre les confessions et dans six mois je preschay en la langue de la Cochinchine, ce que j’ay continué depuis pendant beaucoup d’années.»67 Des lexiques manuscrits avaient été composés par deux de ses confrères. Il voulut les compléter et entreprit la rédaction d’un dictionnaire annamite-portugais-latin68 que la S.C. de la Propagande voulut éditer à ses frais.
La principale difficulté, pour mettre l’ouvrage à la portée des Européens, était la transcription des caractères idéographiques en lettres de nos pays d’occident. Le même mot pouvant avoir des sens très différents suivant l’intonation donnée à sa prononciation, il fallait différencier, par des signes appropriés, les divers tons si délicats, parfois si proches l’un de l’autre, de la langue annamite. Jusqu’alors, pas de règle commune, chacun s’ingéniant à transcrire ce qu’il entendait ou croyait entendre; le mérite du P. de Rhodes fut de classer méthodiquement les tons et d’organiser le système de transcription désigné sous le nom de quôc ngu, encore usité de nos jours après de légères améliorations.
Dans son dictionnaire, la traduction des mots est aussi remarquable que leur transcription. Pour l’époque où il a été publié, l’ouvrage est «une manière de chef-d’oeuvre. Il est resté la base de tous les travaux ultérieurs qui l’ont simplement complété et parfois gâté. Les connaisseurs y goûtent un sens très fin de la phonétique et l’ingéniosité d’une transcription qui a défié jusqu’ici tous les assauts».69 Son catéchisme annamite-latin70 est un cours de religion à l’usage des catéchumènes. Il est divisé en huit instructions.
Pendant son séjour en Europe, le P. de Rhodes fit paraître un certain nombre d’ouvrages : une Histoire du Tonkin, en italien (Rome, 1650) traduite en français (Lyon, 1651) et en latin (Lyon, 1652); une relation des progrès de la Foi au Tonkin, en italien (Rome, 1650); une relation des progrès de la foi en Cochinchine, en français (Paris, 1652); un récit de la glorieuse mort d’André, catéchiste de la Cochinchine, en italien (Rome, 1652), traduit en français (Paris, 1653 - Douai, 1654)71.
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