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Publication : Missions Etrangères 1653-1663

Auteur: Henri Sy
Chapitre: 2 - Alexandre de Rhodes
Article: 2

Missions Etrangères 1653-1663
Henri Sy

Ch.2 - Alexandre de Rhodes

2. Le Père de Rhodes et le clergé indigène

Les Jésuites du Tonkin et de la Cochinchine, souvent forcés de se cacher ou même de s’exiler, avaient fortement organisé un corps de catéchistes indigènes, dont le dévouement à toute épreuve assurait, en l’absence des missionnaires, la persévérance des néophytes. Les élever au sacerdoce eût été un progrès, déjà expérimenté au Japon, où les premières ordinations sacerdotales conférées à des jésuites japonais remontaient à 1601. En 1613, il y eut sept prêtres séculiers japonais, dont le premier avait été ordonné en 1605.72

Ce n’était là qu’une première étape, car la tradition constante du Saint Siège voulait, dans chaque pays et aussitôt que les circonstances le permettraient, un ordre hiérarchique composé d’évêques et de prêtres séculiers suffisamment formés pour pouvoir se passer du concours des étrangers. Tel était l’avis du P. Valignani, tour à tour, à la fin du XVIe siècle, Visiteur et Provincial des missions des Jésuites en Extrême-Asie. Un franciscain, le P. Sotelo, ne pensait pas différemment lorsque le 20 janvier 1624, il écrivait, de la prison d’Omura (Japon) au Souverain Pontife, et lui parlait de l’Église du Japon, du petit nombre de ses missionnaires, du défaut des évêques : 73

Sur ce point, le sentiment du P. de Rhodes nous est suffisamment connu. Encouragé par ses supérieurs, il va entreprendre une sorte de croisade que la S.C. de la Propagande est toute disposée à seconder. Fondée en 1622 par Grégoire XV, elle s’était montrée convaincue de la nécessité d’instituer un clergé indigène et des évêques en pays infidèles. En 1626, elle avait ordonné à l’évêque de Funaï, résidant à Macao, de promouvoir aux ordres sacrés et au sacerdoce les japonais qu’il jugerait suffisamment préparés74; en 1630, elle porta sur cette question un décret resté célèbre; «Il est urgent, disait-elle, de voir quels sont les plus intelligents parmi les chrétiens ou les païens nouvellement convertis, et après les avoir instruits avec soin, après avoir éprouvé leurs moeurs pendant plusieurs années et les avoir exercés dans la pratique de la religion chrétienne, il sera bon de les élever aux saints ordres jusqu’au sacerdoce inclusivement.»75


Le terrain était donc préparé quand, le 27 juin 1649, le P. de Rhodes arriva dans la Ville Éternelle. En quelques lignes, il résume ce qu’il y fit en l’espace de trois ans : «Je commençay aussi-tost apres mon arrivée à faire connoistre par tout cette grande Ville le dessein qui m’avoit amené du bout du monde, j’ay eu le bien d’en parler souvent à Nostre Saint Pere, qui a tesmoigné un grand désir de nous assister, j’estois tous les jours à la porte de Messieurs les Cardinaux, pour leur representer ces nouvelles Chrestientez qui leur tendoient les mains, pour leur demander le chemin de Paradis; il a fallu que j’aye demeuré trois ans pour assister à nos trois Congregations Generales, partie pour les affaires de nos Royaumes, demandant toujours des Evesques et des Missionnaires, pour empescher tant de personnes de se damner.»76

Le Saint-Siège était gouverné par le pape Innocent X, qui règna de 1644 à 1655. À la tête de la S.C. de la Propagande, le cardinal Antoine Barberini; le peu de faveur dont il jouissait auprès du Pape l’avait, depuis plusieurs années, éloigné de Rome où il ne revint qu’en 1653; pendant son absence, les affaires de la Propagande furent gérées par le cardinal Capponi. Le poste de Secrétaire est, on le sait, le plus important après celui du Cardinal-Préfet; depuis la fondation de la Congrégation, il était géré par Mgr Ingoli; le P. de Rhodes n’eut guère le temps d’entrer en relations avec ce prélat, qui mourut au mois d’août de cette même année. L’impulsion qu’il donna à l’organisation des Missions mérite d’être notée77 : Trois rapports furent écrits par lui en 1625, 1628 et 164478. L’idéal de la Propagande, et son idée était très juste, eût été de reprendre le travail missionnaire à pied d’oeuvre, et de n’admettre que des hommes éprouvés et examinés par elle. Pour cela, il eût fallu faire table rase des droits acquis, c’est-à-dire des privilèges concédés par le Saint-Siège aux rois du Portugal. Pendant longtemps, ils avaient été la seule puissance européenne qui eût étendu son empire sur les Indes Orientales. Après que Vasco de Gama eût, en 1497, doublé le Cap de Bonne Espérance, ses compatriotes ne cessèrent de progresser vers le nord-est, atteignant successivement l’Inde, Malacca, les Philippines, la Chine, jalonnant leur route de forteresses destinées à protéger les comptoirs des marchands.

La religion profitait de ces conquêtes; l’autorité du roi du Portugal, la force de ses armes, protégeaient les missionnaires, ses libéralités les entretenaient. De pareils avantages s’achetaient par de lourds inconvénients : au fur et à mesure que s’accentuait la décadence de la métropole, les privilèges apparaissaient exorbitants. Voici quels étaient les droits des souverains portugais : nul évêque ne pouvait être nommé aux sièges existants, nul siège nouveau ne pouvait être érigé sans la participation du roi à qui appartenait le droit exclusif de présenter les candidats. Aucun missionnaire ne pouvait se rendre aux Indes Orientales qu’avec la permission royale et sur des navires portugais. Aucune bulle, aucun bref n’avait force de loi qu’après l’approbation du monarque et de son conseil. Toutes les Missions des Indes Orientales étaient par conséquent des Missions portugaises. On y admettait sans doute des sujets venus d’autres nations, mais ils perdaient en quelque sorte leur nationalité. À ces difficultés s’ajoutaient les préjugés et les soupçons des païens : à leur yeux les prêtres catholiques étaient les espions des Portugais, tout au moins ses agents pour travailler à assujettir les nations asiatiques au joug d’un prince occidental. De ces méfiances naquirent des guerres, des persécutions, notamment au Japon, et la ruine de plusieurs chrétientés.

La Propagande, au risque d’achever ce qui était déjà compromis, ne pouvait agir qu’avec prudence et profiter de l’amoindrissement des puissances colonisatrices, telles que l’Espagne et le Portugal, pour se substituer à elles. Mgr Ingoli, dans son rapport de 1625, signale encore les conflits entre Ordres rivaux, et dans un même Ordre, entre nationaux différents. Les libéralités d’autrefois étant considérablement réduites, les missionnaires, pour se procurer des ressources, s’adonnent au commerce.Aux abus signalés, Ingoli propose des remèdes : éviter tout contact entre nationaux différents, les établir dans des résidences séparées; nommer des évêques du clergé séculier de préférence au clergé régulier; envoyer des délégués apostoliques qui auront pour tâche de trancher les querelles; interdire formellement toute espèce de commerce. Ce premier mémoire de 1625 n’étudiait que les abus des Indes Orientales; celui de 1628 étend ses investigations à la fois à l’Orient et à l’Occident. Il constate notamment que si les Ordres religieux admettent dans leur sein des indigènes, avec lesquels d’ailleurs ils ne s’entendent guère, ils répugnent à les promouvoir à la prêtrise.

Le dernier mémoire, celui de 1644, est consacré entièrement au patronat hispano-portugais. Il y donne encore quelques sages avis : tout en christianisant les pays exotiques, il convient de respecter leur civilisation et leurs usages, éviter de leur imposer des coutumes européennes et les déraciner; enfin, travailler le plus possible à créer un clergé indigène, à le soustraire au joug des souverains d’Europe et le placer sous l’autorité immédiate de la Propagande.


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