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Publication : Missions Etrangères 1653-1663

Auteur: Henri Sy
Chapitre: 2 - Alexandre de Rhodes
Article: 10

Les Missions Etrangères 1653-1663
Henri Sy

Ch. 2 Alexandre de Rhodes

10. Derniers efforts du Père de Rhodes

Le Père de Rhodes pouvait à bon droit considérer sa mission comme terminée; le 29 août 1653, il avait écrit au Père Général qu’il songeait à se mettre en route pour la Perse134; il se résigna à retarder son départ, sur les instances des futurs missionnaires, qui gardaient l’espoir de l’avoir pour guide, au moins pour une partie du voyage. Dans l’impatience de partir, quelques uns étaient décidés à s’enrôler dans la Compagnie de Jésus et proposaient de faire leur noviciat en cours de route, et le P. de Rhodes les assurait qu’il y avait à cela des précédents dans l’histoire des missions135.

Le Père Général ne fut pas de cet avis. Il exigea quatre ou cinq mois de noviciat à Paris, avant le départ. En prévision de ce refus, une autre requête avait été présentée à la même date du 5 décembre 1653 : «Les missionnaires, dit le P. Bagot, désirent être soumis à Votre Paternité, à la Compagnie et à ses supérieurs, en qualité de catéchistes ou même de serviteurs, ou, si vous l’agréez, à titre de coadjuteurs; ils espèrent que leur conduite leur méritera d’être un jour admis dans la Compagnie.

Quant aux évêques désignés, qui ne peuvent, à cause de leur situation, exprimer le même désir que les missionnaires, ils prient Votre Paternité de leur permettre de se lier à la Société par le voeu qui y rattache les prélats tirés de son sein; ils sont prêts, au cas où ils seraient chassés d’un royaume, d’aller où les supérieurs croiront devoir les envoyer pour exercer leurs fonctions.»

Le Père Général répondit (5 janvier 1654) que les missionnaires pouvaient être certains de la bienveillante protection de la Compagnie. «Pour ce qui regarde le voeu que les évêques désirent faire, ils peuvent l’émettre s’il leur semble expédient devant le Seigneur; mais il faut leur faire bien comprendre que ce n’est qu’un voeu simple et de dévotion, qui n’est accepté ni par la Compagnie, ni par nous.»136

Le 27 mars 1654, le P. de Rhodes écrit de nouveau au Cardinal Préfet de la Propagande : «L’aimable empressement avec lequel Votre Éminence s’est chargée, au nom de toute la Congrégation de la Propagande, de présenter à Sa Sainteté les ecclésiastiques qui sont proposés pour être évêques du Tonkin ou pour y être envoyés, du moins avec le titre in partibus, comme vicaires de Sa Sainteté, m’encourage à exposer à Votre Éminence la nécessité où nous sommes que leurs bulles soient expédiées le plus tôt possible... L’espoir que nous avons de l’appui de Votre Éminence pour une affaire aussi importante que l’est la nomination d’évêques pour ces régions, nous fait patienter plus volontiers afin de pouvoir emporter avec nous le remède efficace réclamé par ces Églises. De même que le Pape Saint Grégoire a le titre d’Apôtre de l’Angleterre, bien qu’il n’y soit jamais allé, mais parce qu’il y envoya les premiers évêques, de même aussi Votre Éminence aura devant Dieu un mérite égal, en procurant l’envoi des premiers évêques du Tonkin.137

Signalons encore, en ce début de l’année 1654, un témoignage de l’intérêt porté par Saint Vincent de Paul à la désignation des Vicaires Apostoliques. On n’a pas oublié qu’il fut l’un des signataires de l’adresse de septembre 1653 aux Cardinaux de la Propagande.

En février138 il écrit au Cardinal-Préfet : «On est icy attendant la détermination des Evesques demandés pour le Tonkin et la Cochinchine, et l’on est après pour fonder leur entretien dans Avignon. Ce qui seroit déjà fait, si l’importance de la chose et la diversité des personnes de qui elle dépend ne l’avoient retardée. L’un des ecclésiastiques proposés pour les accompagner m’est particulièrement amy et fort affidé...»139

Afin de suivre de près le développement des négociations, trois membres de la Compagnie du Saint-Sacrement avaient été désignés140 : de la Marguerie, Barillon de Morangis et Drouart; le premier fut bientôt remplacé par Duplessis-Montbar; leurs noms se trouvent au bas d’une lettre adressée le 23 avril 1654 aux Cardinaux de la Propagande. Cette fois, il n’est plus question de placer en Avignon les fonds destinés aux pensions des évêques. Dans les correspondances venues de Rome, on ne parle plus que de deux évêchés et l’on désirerait que les capitaux fussent engagés sur les Monts-de-Piété de la Ville; les donateurs proposent alors un moyen terme : ils croient plus sûr de gager les fonds sur l’un des plus florissant collèges entretenus en France par les Jésuites141 qui aura lui-même pour garant un des collèges de la Compagnie de Jésus à Rome. Toutes difficultés étant ainsi aplanies, ils supplient la Sacrée Congrégation d’expédier au plus tôt les bulles requises pour la consécration des évêques élus142.

Or, les lenteurs de Rome n’avaient pas pour cause unique le règlement de la question financière; la principale raison était l’opposition du Portugal. On avait eu vent à Lisbonne de la campagne du P. de Rhodes et des projets de la Propagande; ils ne tendaient à rien de moins qu’à la suppression des privilèges accordés jadis au Portugal par les Papes Nicolas V, Calixte III et Alexandre VI; et si d’une part Rome cherchait à se libérer d’une contrainte qui ne trouvait plus sa contrepartie dans les services rendus, depuis que les Hollandais et les Anglais avaient dépossédé le Portugal de ses conquêtes, d’autre part la Cour de Lisbonne s’y attachait comme à un des derniers vestiges de sa grandeur passée, et menaçait d’arrestation et d’emprisonnement les évêques français que le Saint-Siège enverrait.

Il fallut donc négocier : toute l’année 1654 s’écoula sans qu’on eût obtenu une solution. L’attente se prolongeant, Pallu alla se fixer à Tours -il y était déjà le 24 juillet 1654- l’abbé de Laval partagea son temps entre l’Ermitage de M. de Bernières à Caen et divers séjours chez ses amis de Paris; Pierre Picques se retira peut-être à la maison de Saint-Josse, proche de l’église de ce nom. C’était une minuscule paroisse comprenant à peine trente maisons143 -l’église était située à l’angle des rues Quincampoix et Aubry-le-Boucher- Abelly, futur évêque de Rodez et ami de Vincent de Paul, en avait été curé de 1643 à 1653 et y avait établi une communauté de prêtres analogue à celle fondée par Bourdoise à Saint Nicolas-du-Chardonnet. En 1656, le successeur d’Abelly, Pierre Méliand, devait résigner sa cure en faveur de Picques, qui sera lui-même remplacé, après sa mort survenue le 7 janvier 1664, par Armand Poitevin, déjà directeur du Séminaire de la rue du Bac.144

À son tour le P. de Rhodes quitta Paris à la fin d’août 1654, pour s’embarquer à Marseille le 16 novembre; Pallu raconte qu’avant de s’éloigner il dit à ses familiers : 145

«En fait, dit G. Goyau, la forme de société missionnaire que plus tard ils (les Bons Amis) adoptèrent n’était ni réalisée ni même encore nettement conçue, au moment où il prit congé d’eux et du P. Bagot. Mais c’est parce que le P. de Rhodes voulut des évêques pour l’Extrême-Orient, c’est parce que rue Coupeau, sous les auspices du P. Bagot, il recruta des évêques éventuels dont l’un s’appelait Pallu, que la maison de la rue Coupeau fut le lointain berceau d’un grand institut missionnaire : les deux Jésuites eurent la gloire de jeter, parmi ces bonnes volontés, la semence qui les féconderait.»146


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