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Publication : Missions Etrangères 1653-1663

Auteur: Henri Sy
Chapitre: 3 - Vicaires apostoliques
Article: 1

Missions Etrangères 1653-1663
Henri Sy

3. Vicaires apostoliques


La Compagnie du Saint-Sacrement. - François Pallu à Tours. - Un pèlerinage au Tombeau des Apôtres. - Projet de supplique. - Laurent de Brisacier et «L’Intrigue Romaine de la Compagnie du Saint-Sacrement.» - Vers la Ville Éternelle. - L’Assemblée générale du Clergé de France. - Visites et audiences. - Lambert de la Motte à Rome. - Sacre de Mgr Pallu.


L’échec apparent de la croisade entreprise par le P. Alexandre de Rhodes en faveur des Missions d’Extrême-Orient n’était pas de nature à ralentir le zèle des «Bons Amis». La maison de la rue Coupeau continua de les abriter, et ceux qui l’avaient quittée pour aller résider en province ne manquaient pas, lorsque leurs affaires les ramenaient à Paris, de mettre à profit une hospitalité toujours si fraternelle. Bientôt même le logis se trouva trop exigu, et vers 1655 il faudra s’installer rue Saint-Dominique147 dans un immeuble plus vaste, sans toutefois abandonner le premier.


1. La Compagnie du Saint-Sacrement

Parallèlement au groupement des Aa, auquel se rattachent les «Bons Amis», et sans se confondre avec lui, il en existait un autre, qu’on a déjà vu à l’oeuvre, la Compagnie du Saint-Sacrement. Certains de ses membres, et non des moindres, ont signé les suppliques adressées en 1653 au pape Innocent X et aux Cardinaux de la Propagande; ils ont été entendus comme témoins lors de l’enquête d’information au sujet de la présentation de Pallu à l’épiscopat en octobre de la même année. Leur activité va s’accentuer. Avant d’en relater les diverses manifestations, il ne sera pas hors de propos de tracer un résumé des origines de la Compagnie148.

Dans les premiers mois de l’année 1627, Henri de Lévis, duc de Ventadour, pair de France, prince de Maubuisson, comte de La Voulte, seigneur du Cheylard, Vauvert et autres lieux, et par surcroît lieutenant du Roi en Languedoc149, conçut l’idée d’une association ouverte aux laïques et aux ecclésiastiques, et dont la fin serait «d’embrasser avec zèle toutes sortes de biens et de procurer la gloire de Dieu par toutes sortes de voies.» Le programme était immense : secourir les malheureux, soutenir les droits des opprimés, combattre le vice, défendre l’Église contre l’erreur et l’impiété, favoriser les institutions charitables, s’occuper de propagande religieuse. En résumé, combattre le mal sous toutes ses formes, promouvoir le bien par tous les moyens.

Le premier personnage auquel M. de Ventadour s’ouvrit de ses projets fut le Père Philippe d’Angoumois, capucin, qui résidait au couvent du faubourg Saint-Honoré150. Touché de voir un laïque animé d’un tel zèle, le religieux l’encouragea vivement, et, sur la demande du duc, consigna par écrit les motifs de l’établissement de la future compagnie. L’abbé de Grignan, futur évêque de Saint-Paul-Trois-Châteaux, fut mis dans la confidence et approuva lui aussi la proposition. Tous trois eurent entre eux plusieurs conférences, bientôt interrompues par le départ du duc de Ventadour vers le Languedoc pour combattre contre les huguenots.

Le calme revenu, en novembre 1629, les réunions reprirent au couvent de Saint-Honoré. Le quatrième associé fut Henri de Pichery, maître d’hôtel ordinaire du roi. Ces membres d’une compagnie qui n’avait pas encore de nom cherchèrent alors à recruter des adhérents : il leur fallait des hommes sûrs, discrets, riches ou influents. On cite parmi eux le marquis d’Andelot, fils de l’amiral de Coligny, le P. Suffren, confesseur de Louis XIII et de la reine-mère, Hubert Charpentier, fondateur des Prêtres du Calvaire du Mont Valérien, de Barrault, évêque de Bazas. Ce dernier fut nommé supérieur en juillet 1630.

À la réunion du 23 juillet 1630, on décida que toutes les semaines trois personnes de la Compagnie seraient nommées : l’une pour faire oraison sur quelqu’un des mystères de la vie de Notre-Seigneur; une autre pour visiter le Saint-Sacrement de la part de la Compagnie; une troisième pour quelque nécessité publique, suivant l’ordre du Directeur. Ces trois sortes de prières marquent bien les vues générales que la Compagnie eut d’abord de convier tous ceux qui entraient dans l’Assemblée à pratiquer l’oraison, à être dévôts au Saint-Sacrement, et zélés pour le bien public151.

On décida un peu plus tard de donner un vocable à l’Association, et on la nomma la Compagnie du Saint-Sacrement. Une assemblée si secrète et si cachée voulait se revêtir des livrées d’un Dieu véritablement caché. Elle prit pour emblème une figure de la sainte Hostie dans un soleil (ostensoir) et pour mot de ralliement : «Loué soit le Très Saint Sacrement de l’autel.»152 Pour consigne, le secret, d’autant plus nécessaire que la Compagnie devait se heurter à deux pouvoirs aussi jaloux l’un que l’autre de leurs droits : le pouvoir civil et le pouvoir ecclésiastique. Ne voulant pas être connue au dehors, elle refusera d’imprimer ses règlements : ceux qu’on envoyait aux Compagnies de province ne l’étaient qu’en manuscrit; elle ne voudra point admettre de dames dans les assemblées d’hommes, mais créera deux sections distinctes, dotées des mêmes statuts; elle fermera ses portes aux membres de toute communauté soumise à un supérieur général, parce que la règle imposée aux inférieurs de mettre les supérieurs au courant de leurs actes les obligerait à des communications contraires à la loi du secret; elle refusera même d’admettre des religieux vivant en dehors de leur monastère, de même que des religieux sécularisés. - Il faut toutefois remarquer que parmi les premiers membres qui se joignirent à M. de Ventadour, l’un était capucin, l’autre jésuite.

La province suivit l’exemple de la capitale. Des compagnies se formèrent à Lyon, Orléans, Angers, La Flèche, Blois, Aix. En 1660, plus de cinquante villes avaient leur groupement, régis par les mêmes statuts. Louis XIII, la reine Anne d’Autriche, Richelieu, le nonce Mgr Bagni donnèrent à la Compagnie des marques de leur bienveillance, le Saint-Siège accorda des indulgences, mais comme, dans le Bref, la Compagnie était assimilée à une confrèrie, on préféra ne pas faire état des faveurs pontificales. L’Archevêque de Paris, Jean-François de Gondi, se montra toujours froid et défiant, il repoussa l’approbation qui lui était demandée, et l’intervention du roi lui-même ne put le faire changer d’attitude153.

De la part de Mazarin, ce ne fut pas seulement froideur, mais hostilité ouverte : une compagnie puissante et agissant dans l’ombre devait naturellement provoquer l’irritation de l’autoritaire ministre : il la fit surveiller, la menaça, entrava son recrutement, mit en jeu tous les moyens en son pouvoir pour la discréditer et la détruire. Le zèle exagéré de plusieurs confrères, des empiètements sur les droits des évêques, de fâcheux incidents, à Caen notamment154 furent exploités contre elle, et l’année 1666 marqua sa fin. Un arrêt du Parlement du 13 décembre 1660 l’avait supprimée. La mort de Mazarin (1661) rendit l’espoir d’une résurrection : l’espoir devait être déçu.


Au cours de ses 36 années d’existence, la Compagnie déploya dans tous les domaines qu’elle s’était assignés une activité remarquable et toujours en éveil. Il n’est pas une oeuvre de ré(no ?)vation religieuse, d’assistance aux misères physiques et morales, de répression des abus et des scandales, où ne se retrouve son intervention. Son annaliste, de Voyer d’Argenson, se complait à noter les succès, parfois aussi les insuccès, des démarches entreprises. De là à revendiquer pour la Compagnie l’honneur de tout ce qui s’est accompli dans le domaine religieux, il n’y a qu’un pas. Toutefois, une remarque capitale s’impose : les Annales laissent au second plan le point de vue historique, tandis que le but apologétique est manifeste. Il s’agit de démontrer que les hommes d’oeuvres ne sont que les mandataires de la Compagnie. Pour ne citer qu’un exemple, on arriverait à se persuader comme l’ont fait certains auteurs155, que Saint Vincent de Paul n’a été que le délégué et l’exécuteur des ordres de la Compagnie156.

En ce qui concerne la part de la Compagnie dans la fondation du Séminaire des Missions-Étrangères, l’attribution exclusive de sa paternité ne fait pas, pour l’annaliste, l’ombre d’un doute : Après le total anéantissement de la Compagnie, note-t-il avec complaisance, «il n’en est demeuré que les ouvrages solides et permanents qui se sont établis par ses soins pendant qu’elle avoit toute sa force... le dernier c’est le Séminaire des Missions Etrangères, qu’elle a considéré comme le dernier enfant de sa vieillesse et l’ouvrage le plus spirituel et le plus rempli de foi qu’elle ait jamais entrepris. La plupart de ceux qui le composent et qui le soutiennent aujourd’hui157 n’ent savent point l’origine, mais il suffit qu’elle soit connue de Dieu et qu’elle soit cachée en lui avec Jésus-Christ au Saint-Sacrement de l’autel.»158

Un peu plus loin : «Ce séminaire a été le dernier ouvrage de la Compagnie du Saint-Sacrement, ç’à été le cher Benjamin qu’elle a enfanté au lit de la mort, et en vérité il a hérité de tout le zèle qu’elle avoit pour la publication de l’évangile dans tous les pays étrangers. Aussi il supplée à tout ce que la Compagnie pourroit faire sur ce sujet, et les Directeurs qui se sont liés ensemble pour gouverner ce séminaire ont eu des succès et des secours au-delà de ce qu’on devoit espérer; aussi est-ce entre leurs mains que je dépose l’histoire de cette Compagnie qui a servi de mère à leur saint ouvrage, et si Dieu veut qu’elle ressuscite quelque jour, on trouvera chez eux les mémoires et les moyens de la rétablir.»159


Loin de nous la pensée de ne pas reconnaître comme il le mérite le dévouement de ces hommes qui se sont livrés avec ténacité à l’exercice de la charité sous toutes ses formes. Leur concours pour la fondation de l’oeuvre naissante des Missions Étrangères fut important, on l’a déjà vu et la suite de ce récit le montrera davantage encore. D’autres facteurs sont intervenus dans la fondation de la Société, et nous avons reconnu la place éminente que tinrent les Pères Bagot et de Rhodes dans l’élaboration des premiers projets. Quand il s’agira de fonder à Paris un séminaire destiné à consolider les résultats acquis, on verra un religieux carme en favoriser l’établissement.

Rien de plus juste que de rendre à leurs efforts un hommage empreint de gratitude. Si Mgr Pallu a pu écrire à certains de ses confrères, et non des moindres, de la Compagnie du Saint-Sacrement : «Vous avez tous été les promoteurs de notre Mission160, il convient toutefois de réserver le titre de fondateurs à ceux qui, payant de leur personne, se consacrèrent à l’organisation de l’oeuvre : d’une part les trois premiers Vicaires apostoliques : Pierre Lambert de la Motte, Ignace Cotolendi et, les surpassant de beaucoup, François Pallu; d’autre part, les premiers directeurs du Séminaire : Vincent de Meur, Michel Gazil, Armand Poitevin, Luc Fermanel.


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