| Auteur: |
Henri Sy |
| Chapitre: |
3 - Vicaires apostoliques |
| Article: |
8 |
Missions Etrangères 1653-1663
Henri Sy
Ch. 3. Vicaires apostoliques
8. Visites et audiences
Ils y étaient parvenus, on le sait, dans les premiers jours de juin 1657. Le 14, Pallu reçoit, transmis par Mère Marie de Saint-Bernard, une lettre de la duchesse d’Aiguillon, l’exhortant avec force à ne pas abandonner totalement la cause du Tonkin, le priant d’aller voir le Cardinal Bagni à qui elle n’avait cessé d’écrire. Mère Marie de Saint-Bernard a résumé d’un mot le contenu de ce billet : «l’on désire savoir si Mr. Pallu est encore dans le dessein qu’il a eu de l’accomplissement de l’affaire en question.»200
«Les encouragements de cette pieuse dame, avouera Pallu, me bouleversèrent à l’extrême, et ravivèrent le souvenir de mes anciennes ardeurs pour le salut des Tonkinois... Je ne pus qu’obéir aux ordres de l’illustre Duchesse, en songeant que la succession des événements m’offrait l’occasion de reconnaître la volonté de Dieu et de décider en toute certitude de ce que j’avais à faire pour établir l’oeuvre et la mener à bonne fin.»201
Une des premières visites fut donc pour le Cardinal Bagni, dont l’accueil fut cordial et encourageant; déjà, à plusieurs reprises, il s’était entretenu de leur projet avec le Souverain Pontife. Il leur conseilla d’aller voir le Cardinal Corrado, prélat d’une haute sagesse. Celui-ci, avec non moins de bienveillance, leur promit son concours et son intervention auprès de la S.C. de la Propagande. Il importait avant tout de se ménager les bonnes grâces du Secrétaire de cette Congrégation, et lui présenter un exposé succinct d’une question que sans doute il ne connaissait qu’imparfaitement, étant depuis peu promu à ces hautes fonctions.
Vincent de Meur en a consigné le récit202, d’autant plus précieux que Pallu n’en dit rien et que Vachet, nous le verrons, a présenté le Secrétaire de la Propagande sous un jour par trop fantaisiste.
«Peu de jours après notre arrivée, écrit de Meur, nous saluons Mr le Secrétaire de la Sacrée Congrégation de propaganda fide, qui est un des principaux ministres de Sa Sainteté pour tout ce qui regarde le secours des Infidèles; nous lui expliquons nos desseins. Il en reçoit la communication avec grande joie et consolation et nous donne toute assurance d’une prompte et fidèle coopération de sa part pour le bon succès de l’entreprise. L’effet nous a fait connaître la vérité de ses promesses et nous a fait voir que Dieu lui avait touché le coeur pour nous servir avec une grande ardeur dans toute la suite de cette affaire en laquelle il semble qu’il s’est oublié de la qualité de juge que lui donne sa charge pour prendre celle d’un zélé avocat et d’un solliciteur très affectionné. Ce serait faire tort à ce grand homme de taire son nom. Il s’appelle Monseigneur Alberici203, homme de grand mérite et de grande vertu. Il s’était retiré des affaires de la Cour de Rome pour vaquer à la vie intérieure, mais Sa Sainteté, qui s’applique particulièrement à appeler aux charges les plus dignes d’excellents personnages, l’avait fait sortir il y a quelques mois de sa retraite pour lui confier cet emploi si important, ce qui fut un effet de grande providence pour nous, son prédécesseur204, qui a longtemps gouverné la Congrégation de propaganda n’ayant pas témoigné favoriser les desseins du Père de Rhodes.»
«Après cette première ouverture, faite à Monsieur le Secrétaire, poursuit Vincent de Meur, nous fûmes incontinent205 admis à baiser les pieds de Sa Sainteté206, qui eut la bonté de nous donner une assez longue audience, dans laquelle on lui exposa amplement les grandes nécessités de ces vastes royaumes et l’extrême besoin qu’on y avait d’évêques, tant pour donner la Confirmation à ces nouveaux chrétiens qui, étant au milieu de l’infidélité et dans les périls des persécutions ont besoin de la constance et de la force que donne ce sacrement, et en second lieu pour faire des prêtres du pays selon que le pratiquaient les apôtres et leurs disciples lorsqu’ils établissaient l’Eglise en quelque royaume infidèle.
«On lui fit voir les périls où ces nouvelles Eglises étaient exposées si on leur déniait ce secours, tant à cause de la disette d’ouvriers à quoi on ne peut remédier que par ce moyen, étant comme impossible de trouver quatre ou cinq cents personnes en Europe disposées d’aller dans ces missions, (qui est néanmoins le moindre nombre qu’on puisse souhaiter pour des empires si peuplés et si étendus), que parce que la persécution y pouvant être excitée, les missionnaires d’Europe sont d’abord reconnus, vu la différente couleur du visage et la différence du nez qui est tout aplati parmi ces peuples, et eux étant chassés, ces pauvres Eglises demeureraient sans pasteurs et sans assistance, au lieu que si on y fait quelques naturels du pays prêtres, ils pourraient demeurer dans leurs maisons parmi les parents et amis sans être connus pour maîtres de la religion, dont néanmoins ils pourraient célébrer les saints mystères dans les grottes de leurs lieux cachés. On expliqua l’état funeste où se trouve réduite l’Eglise du Japon pour n’avoir pas eu de ses propres enfants promus au sacerdoce207, car tous les missionnaires étrangers ayant été ou renvoyés ou mis à mort, elle n’a plus ni sacrifice ni confession ni communion, quoi qu’on croie qu’elle ait encore plus de 300.000 chrétiens.
«Enfin on parla ou plutôt on gémit en parlant du nombre infini de personnes qui périssent pour une éternité, faute d’instruction, la seule Chine fournissant par chacun an cinq millions d’âmes pour servir de pâture aux flammes de l’enfer, pendant que tant de docteurs et de bacheliers ne s’occupent dans nos universités qu’à des ergo et à des questions qui ne servent pas de beaucoup pour le salut des âmes.»
Pallu, dont les souvenirs sont plus lointains, a noté que la harangue de Vincent de Meur fut brève; elle le serait en effet si elle se bornait au résumé ci-dessus. Il est vraisemblable de conjecturer que, au cours de l’audience, lecture fut faire par l’ardent breton de la supplique dont le texte a été conservé208. La démarche des cinq pèlerins français réveilla chez le Souverain Pontife le souvenir des aspirations de son adolescence. Lui aussi avait songé à se dévouer aux missions. «Ce qui m’en a empêché, assura-t-il, ce sont les paroles que j’ai lues dans le livre du bienheureux François de Sales, ne rien demander et ne rien refuser209.»
Peut-être alors n’avait-il pas correspondu à l’appel divin, et voici que la Providence lui offrait l’occasion de réparer son manque de générosité. «Ne vous laissez pas arrêter par les difficultés. Votre confiance en moi ne sera pas déçue; allez sans crainte là où Dieu vous appelle. Les voies ordinaires feraient traîner l’affaire en longueur. Je vais désigner une commission de quatre cardinaux pour en activer la conclusion.»210
Il nomma à cet effet les cardinaux Rospigliosi, Spada, Albizzi et Azzlini.211 «Dieu éclaira tellement les esprits, note Vincent de Meur, et versa tant de bénédictions sur ce dessein qu’en un mois ou six semaines il fut conclu et terminé heureusement, ce qui peut paraître un petit miracle à ceux qui savent les longueurs de la Cour de Rome dans les affaires de cette importance.»212
La nomination des Vicaires apostoliques était dès lors décidée en principe, et l’un des candidats était François Pallu. En vue de son élévation à l’épiscopat, il ne fut pas fait à Paris de nouvelle enquête canonique; on se borna à établir une copie authentique, en date du 15 novembre 1657, du procès-verbal de la première enquête de 1653.
Tout n’était pas fini cependant, et bien des questions de détail restaient à régler, en particulier le statut des évêchés, qui ne seraient plus, comme on l’avait proposé en 1653, des sièges épiscopaux proprement dits, mais des vicariats in partibuls infidelium; le versement et le placement des fonds à fournir pour leur entretien; le libre passage par le Portugal qui, croyait-on, semblait devoir être autorisé aux missionnaires français (au cas contraire, on aurait la ressource d’emprunter la route de Perse et des Indes.) De longs mois s’écouleraient encore avant que les négociations fussent menées à bonne fin. Tandis que les Bons Amis s’y employaient, l’arrivée inopinée de Lambert de la Motte les vint combler de joie.
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