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Publication : Missions Etrangères 1653-1663

Auteur: Henri Sy
Chapitre: 4 - Formation des Missionnaires
Article: 5.1

Missions Etrangères 1653-1663
Henri Sy

CH. 4 - Formation des Missionnaires

5.1. Les Instructions de 1659

Elles avaient été promises, avons-nous dit, à Mgr Pallu. Il dut les attendre près d’un an. Pourquoi un si long délai, alors que Rome semblait vouloir presser le départ des Vicaires apostoliques ? - Un prêtre, qui travailla à leur rédaction va nous le dire.

Il s’appelait Guillaume Lesley250. Né en Écosse, les malheurs du catholicisme dans sa patrie l’avaient conduit à Rome où il arriva vers 1640. Il s’attacha au service de quelques prélats et cardinaux en qualité de secrétaire, vivant assez pauvrement des maigres subsides qui lui étaient alloués, s’efforçant d’intéresser le Saint-Siège au triste état de son pays natal, rêvant même de recueillir des aumônes pour établir en France une maison d’accueil en faveur des prêtres écossais exilés.

La venue à Rome en 1657 de Vincent de Meur, Pallu et leurs compagnons ouvrit une nouvelle voie à son activité. Il se dévoua à leur cause et pendant une dizaine d’années sera leur procureur bénévole. Il était à cette date aumônier du Cardinal Charles Barberini et avait ses entrées à la Propagande dirigée par le Cardinal Antoine Barberini. Le Secrétaire, M. Alberici, dont il avait conquis les bonnes grâces, utilisait volontiers ses services. Voici quelques passages de ses lettres:

26 mai 1659

«Comme les nécessités sont très grandes et très nombreuses et les difficultés sont très fâcheuses à surmonter ici à la Cour de Rome, je crois que ces Messieurs qui sont à Paris feront bien d’envoyer ici tout au moins quatre personnes pour solliciter et procurer le bien des Missions... Les personnes destinées à cela doivent avoir en un degré fort éminent un zèle des âmes, une prudence, une patience, et ce qu’on appelle ici una flemma (flegme) non pareille, comme vous-même aurez pu le reconnaître, car les Italiens sont si lents dans leurs opérations qu’il sera très ennuyeux de poursuivre les affaires sans ces vertus. Il faut qu’ils aient leur revenu établi et ferme, afin qu’ils n’aient pas à songer à gagner leur pain... Il faut que ce revenu soit établi autre part que dans l’Etat du Pape, car il faut, pour que les procureurs puissent parler hardiment qu’ils n’aient point peur qu’on leur ôte leur revenu... et il faut qu’ils fassent état de vivre et de mourir simples procureurs et solliciteurs, sans esperer jamais à un plus haut degré d’honneur...251

2 juin 1659

«Monsieur le Secrétaire m’a dit qu’il fallait aussi mener à Monsieur le Nonce tous ceux qui vous accompagneront, et qu’il en écrive au plus tôt ici pour informer la Sacrée Congrégation de ce qui se passe. Il est certain que ces Messieurs les Italiens sont fort mal assurés des actions et résolutions des Français, quand il y faut de la constance, de la patience et du flegme...252

4 août 1659



«Deuxièmement, on a résolu de dresser des instructions générales pour toutes les missions et tous les missionnaires, et on les veut finir avant de vous dépêcher. Or pour faire les instructions, il a fallu feuilleter tous les actes de la Congrégation depuis son commencement, et recueillir toutes les provisions, toutes les résolutions, toutes les ordonnances faites et prises touchant les missions et les missionnaires de toute la terre; à présent le plus difficile est fait et surmonté, et je vous promets qu’on ne dort pas. J’ai eu ma part dans tout ceci...253

18 août 1659



1er septembre 1659

«... J’ai défendu de telle façon votre cause que vos dépêches ne seront pas retardées, au contraire on se hâtera plutôt, quoiqu’on fasse la mine de vouloir vider toutes ces difficultés. On veut endormir le monde en leur faisant croire qu’on ne vous dépêchera pas sitôt, et cependant on travaillera très vivement et très secrètement à vos expéditions, afin que, les ayant vous partiez quand on y pense le moins. Voilà tout le secret, et je vous conjure de le tenir tel : Faites les préparatifs pour votre départ, que tout soit prêt, mais que le monde croie que vous êtes bien loin de vous en aller, et quasi hors d’espérance d’avoir vos dépêches. Ceci, Monsieur, est fort important pour vos affaires...

«J’approuve fort votre dessein de partir par mer et la façon dont vous voulez conduire le tout à bon port... Je loue le bon Dieu des accroissements que votre mission prend et je le prie de tout mon coeur de continuer ses grâces sur un si grand, saint et généreux ouvrage; mais ne laissez pas se glisser parmi vous des gens sans les bien éprouver, et défiez-vous fort de la jeunesse, car elle est trop volage et trop inconstante.»255

29 septembre 1659

«Vos expéditions... sont, comme je vous ai mandé, faites et entre nos mains, mais avec ordre de ne les envoyer qu’avec vos Instructions auxquelles je travaille jour et nuit, d’autant plus volontiers que Monsieur le Secrétaire même, au lieu d’être sollicité par moi, ne fait que me solliciter pour les dépêcher au plus tôt, mais à cause qu’elles seront bien plus amples, et même différentes de celles que j’avais projetées, elles sont plus difficiles à dresser...

«Vous pourrez aller par mer si vous voulez, comme je l’ai arrêté avec Monsieur le Secrétaire, sans pourtant lui rien dire de votre dessein de ce côté-là, mais je l’y ai fait consentir adroitement... Tout présentement, Monsieur le Secrétaire me mande ordre de hâter les Instructions, car il les veut faire bientôt avant que d’aller aux champs.»256

23 novembre 1659

«... Je vous ai écrit que toutes les expéditions étaient faites. Je les ai enfermées dans une boîte et les ai adressées à Lyon à M. Cenamy, lequel vous les fera tenir par Monsieur son frère qui est à Paris... Pour ce qui est de vos Instructions, je les avais dressées bien plus longues qu’elles ne sont, mais Monsieur le Secrétaire effaça beaucoup de choses, les remettant toutes à votre prudence. Après les avoir fait écrire en diverses copies, on les envoya en même temps aux Cardinaux pour les considérer; eux aussi les changèrent en diverses choses, et enfin les ayant arrêtées telles quelles, on nous les envoya. Monsieur le Secrétaire les signa de la part de la Sacrée Congrégation. Je m’étais mis tout ce temps à courir par les palais de ces Messieurs les Cardinaux pour demander audience afin de les persuader de beaucoup de choses et de les éclairer du vrai sens d’icelles.

«La plus grande peine, ç’a été pour leur faire agréer, la disjonctive qu’il y a dans le commencement de la seconde partie, à savoir : que vous alliez par terre ou bien par mer, ayant la commodité. Le bon Dieu m’aida visiblement dans cette affaire, car un jour, sortant de ma chambre pour aller solliciter vos affaires, je trouvai un prêtre écossais qui m’attendait à la porte, il venait alors d’Allemagne et avait été dans la Chine. D’abord qu’il me déclara ceci, je me mis à l’interroger sur son voyage, et il m’avoua n’avoir pas touché terre depuis Londres jusqu’à la Chine, sinon pour prendre de l’eau. J’embrasse d’abord fort avidement cette raison, et l’ayant fait valoir, je représentai aux Cardinaux la facilité qu’il y avait d’éviter les Espagnols, les Portugais, etc. même en allant par mer. Après beaucoup de contestations, on coucha ce point, comme vous le verrez dans l’Instruction même.

«Tous les autres points ont été aussi fort agités, mais pour obtenir celui-ci, qui est d’aller par mer avec le consentement de la Congrégation, j’ai retardé vos expéditions de quelques semaines, et je vous supplie de me pardonner en cela et de le trouver bon, car c’eut été un grandissime préjudice à votre réputation dans cette Cour, si vous eussiez commencé votre voyage par une désobéissance évidente aux ordonnances claires de la Sacrée Congrégation...

«Si je voulais toucher tous les points de votre Instruction, il me faudrait faire des commentaires bien gros, seulement donc, je vous dirai que là où on parle d’avoir un procureur de vos affaires à Rome, je vous prie de croire que mon sentiment est que vous en envoyiez un de votre Corps, lequel n’ait ici autre chose à faire du tout; autrement vos affaires traineront toujours, et pour ce qui est de moi, je m’offre à le servir fidèlement en tout et partout là où je puis.

«Mais si par hasard votre bonté vous fait arrêter les yeux sur moi pour cet office, je vous prie de considérer que je suis un pauvre étranger, et que je n’ai point le moyen de subsister, sinon par le service que je rends à mon patron, lequel me tient si fort attaché à lui que je ne suis pas libre comme je le voudrais être pour agir à ma fantaisie. Si vous, et ces Messieurs de votre Congrégation vouliez contribuer à ma ferme subsistance, ce sera une dépense de laquelle on se pourrait dispenser, puisqu’on pourra trouver, dans votre Corps même, des gens qui de leur bon gré et à leurs frais, vous pourront servir. Je me remets pourtant tout à vous, qui aurez en considération que pour cette entreprise il me faudra quitter mon patron, abandonner les services de 12 ans que je lui ai rendus; et mes espérances de quelque récompense, il les faudra perdre.257

En somme, c’est toujours la même pierre d’achoppement qui retarde les projets de la Propagande : les résistances du Portugal et la crainte que les représentants de cette puissance n’arrêtent en cours de route les Vicaires apostoliques qui oseraient s’aventurer par mer vers les Indes orientales sans l’exequatur de Sa Majesté très Fidèle.

Pallu est moins sensible à l’éventualité d’un pareil danger. Il restera persuadé que la voie maritime est plus sûre et plus rapide. On le verra, avec l’aide de la Compagnie du Saint-Sacrement, tenter l’établissement d’une compagnie de navigation dont les vaisseaux transporteraient les missionnaires.




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