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Publication : Missions Etrangères 1653-1663

Auteur: Henri Sy
Chapitre: 5 - Compagnie de commmerce
Article: 6

Missions Etrangères 1653-1663
Henri Sy

CH.5 - Compagnie de commmerce

6. Le Saint-Louis

En 1660, la France ne compte guère comme puissance navale et commerciale. Le développement de sa marine, sous l’impulsion de Colbert, ne commencera que vers 1664.305 Par contre, en Hollande, le commerce avait pris depuis 1601 un essor prodigieux; la Compagnie des Indes Orientales avait presque conquis le monopole de l’importation en Europe des épices tropicales. Ses chantiers navals étaient en pleine prospérité et construisaient des navires à meilleur compte qu’en France, à la condition toutefois que l’armateur pour le compte duquel était conclu le marché, ne se découvrît qu’une fois le travail achevé; sans cette précaution, les fournisseurs hollandais n’auraient pas manqué de majorer leurs prix, au détriment du client étranger.

C’est ainsi que Lucas Fermanel s’adressa à Philippe Van Hulten, «marchand demeurant en la ville d’Amsterdam», qui à son tour en fit le marché avec Jean Groen «maître charpentier, bâtisseur de navires» demeurant dans la même ville.306

Les travaux furent poussés activement, et le 10 septembre le roi Louis XIV, à la requête de Mazarin, dont on s’était assuré le patronage, écrivait à Jacques-Auguste de Thou, comte de Meslay, son ambassadeur à La Haye : «Le sieur de Chameçon, capitaine du vaisseau nommé le Saint-Louis, s’en allant pour mon service à la Chine, au Tonquin et à la Cochinchine, je serais bien aise, avant que de le faire partir, qu’il eût des lettres des Sieurs des Etats Généraux des Provinces-Unies des Pays-Bas, afin qu’il ne puisse recevoir aucun empêchement dans sa course, dans les ports qu’ils possèdent dans les Indes et autres lieux par où ledit sieur de Chameçon a à passer pour aller où je l’envoie.

«Et parce que le temps de son départ approche, je vous fais cette lettre pour vous dire que vous ayiez à faire sans aucun retardement les instances nécessaires de ma part auprès des dits Sieurs Etats, pour obtenir d’eux des lettres et ordres adressans aux Gouverneurs, Capitaines et autres officiers qui commandent pour leur service dans les lieux qui se trouvent sur leur route et dans les Indes, par lesquelles il leur soit ordonné de lui accorder l’entrée dans leurs ports et havres, avec liberté de s’y pourvoir de rafraîchissements et autres choses nécessaires, même empêcher qu’il ne leur soit fait aucun tort, ni apporter aucun retardement, comme aussi de ne point arrêter ni inquiéter en quelque manière que ce soit les Hollandais qui se seront embarqués sur ledit «vaisseau, attendu que ce n’est que pour mon service, lequel sachant vous être particulièrement à coeur, je ne doute point que vous ne vous portiez avec soin à faire ce qui est en ceci de ma volonté. Et la présente n’étant à autre fin, je prie Dieu qu’il vous ait en sa sainte garde. Fait à Paris, le 10ème jour de septembre 1660.
LOUIS de Loménie307»

Le 14 du même mois, Pallu, en son nom et au nom des autres évêques et de tous les intéressés dans le voyage de la Chine, constitua son «procureur general et special Philippe de Chamesson, gentilhomme françois,» pour traiter avec «le sieur Edouard Thomas Arney, hollandois, capitaine et maistre de navire.»308

Quelques mots sur Philippe de Chamesson-Foissy : Né vers 1632 en Champagne, il appartenait à une famille de militaires; son bisaïeul était grand écuyer de France sous Henri III, son père trouva la mort à la bataille de Rocroi en 1643; lui-même, engagé volontaire à 14 ans dans le régiment de Navarre, devint sous-lieutenant de cavalerie. Épris d’admiration pour Mgr Pallu, il résolut de quitter la carrière des armes pour se dévouer à son service. L’évêque d’Héliopolis le tenait en haute estime : «Nous nous sommes attaché un gentilhomme, non moins illustre par son ascendance que par sa piété, qui a abandonné le monde et s’est offert à nous pour la propagation de la religion; connaissant ses vertus éprouvées depuis plusieurs années et son habileté dans le maniement des affaires temporelles, nous avons l’espoir fondé qu’il sera pour nous un administrateur prudent et avisé.»309

Philippe de Chamesson suivit Mgr Pallu dans son premier voyage et revint avec lui en Europe en 1665. Reparti en 1669 avec plusieurs autres missionnaires, il gagna le Siam où il résidait à l’évêché d’Ajouthia, s’occupant du matériel. Envoyé de nouveau en 1674 pour y porter les pièces du procès canonique des martyrs de Cochinchine, il fut, à son passage aux Indes, arrêté et emprisonné par le rajah de Golconde; relâché au bout de trois mois, mais épuisé par les privations, il mourut le 25 août 1674 à Masulipatam. Il est inscrit, dans la liste des membres de la Société des Missions-Étrangères, au nombre des auxiliaires laïques. La procuration donnée à Philippe de Chamesson par Mgr Pallu le 14 septembre fut ratifiée et complétée le 4 octobre. La Compagnie de Chine établie, nous l’avons dit, dans ses grandes lignes le 15 avril et confiée aux soins de MM. Fermanel, Lhoste et Le Comte, porta à six le nombre de ses directeurs.310

Dans une réunion à laquelle prirent part douze associés : Pierre Chanut, Séraphin de Moro, le comte de Mauroy, René de Voyer d’Argenson, Pierre Pingré, Guillaume de Brisacier, Jean Le Comte, Thomas Bonneau, Bertrand de Sommainville, Nicolas Gaillard, Louis Bellavoine et Jean-Marie Lhoste, furent constitués pour «directeurs de la dite société, et en cette qualité avoir la conduite, direction et administration d’icelle» :

Messire Jean Garibal, conseiller du Roy en ses conseils, président en son grand conseil et maistre des requestes ordinaire, en son hostel. Messire René de Voyer, escuyer, seigneur d’Argenson, conseiller du Roy en ses conseils, demeurant à Paris rue des Poulies, paroisse Saint Germain de l’Auxerrois. Messire François Pingré, seigneur de Farivilliers, conseiller du Roy en son grand conseil, demeurant rue de la Verrerie, paroisse Saint Jean-en-Grève. Messire Antoine Arnauld, sieur de Pomponne, demeurant ditte rue de la Verrerie, paroisse Saint Médéric. Noble homme Maistre Jean-Marie Lhoste, advocat au Parlement, demeurant rue et hostel des Ursins, paroisse Saint Landry. Jean Le Comte, un des gouverneurs et administrateurs de l’hotel Dieu de Paris, demeurant dans l’enclos des Incurables.

Pardevant les notaires et gardenotes du Roi Rousseau et Thomas311 «les dicts sieurs directeurs... ont faict et constitué, font et constituent par ces presentes leurs procureurs generaux et speciaux le sieur Marcello Vandergois, marchand, demeurant à Mildebourg312 en Hollande et le sieur Chamesson, escuyer, capitaine du vaisseau nommé le Sainct Louis, auxquels de chacun d’eux conjointement et l’un en l’absence de l’autre, ils ont donné et donnent pouvoir et puissance de traitter avec le sieur Edouard Thomas Arney, hollandois, capitaine et maistre de navire, ou autres que les dicts sieurs procureurs adviseront bien estre pour la conduite dudict vaisseau du Sainct Louis en l’Empire de la Chine, royaume du Tonquin et de la Cochinchine, aux charges, clauses et conditions contenues au projet des articles qui en avoit esté cy devant dressé, signé du sieur Lhoste, qui sera transcript a la fin des presentes, et en suppléant audit projet d’articles changer, et augmenter ou diminuer d’iceux, ainsi que les dicts procureurs jugeront a propos pour le bien, proffit, advantage et acceleration dudit voiage et conduite.»

L’adjonction d’un second mandataire, de nationalité hollandaise, s’explique par le fait qu’il sera plus facile d’engager un pilote si le paiement de la somme à solder au retour du voyage est placé sous la garantie personnelle d’un compatriote. C’est pourquoi le sieur Vandergois est prié de se porter garant pour une somme de 8.000 livres; en contrepartie, les mandants promettent de l’indemniser et faire en sorte qu’il n’ait à subir aucun dommage. Les articles du projet concernent : 1° la rétribution du pilote; 2° ses attributions; 3° ses obligations.

sur le premier chef : «Sera accordé au sieur Edouard Thomas Arney ou tel autre qu’il appartiendra pour son loier pendant tout le voiage dix mil florins monnoie d’Holande. «Il luy sera avancé deux mil avant l’embarquement, et le reste luy sera paié après le retour du navire, s’il plaist a Dieu le ramener a bon port, les deux mil livres susdites luy seront acquises du jour de son départ du Havre.

«S’il vient a mourir pendant le cours du voiage, il sera paié de son loier a proportion et au sol la livre du temps qu’il aura servy, les deux mil florins cy dessus prealablement precomptez et rabatus.«Si le navire vient a perir et qu’on sauve les marchandises, il y participera au prorata de ce qui luy aura esté promis pour son salaire et du fonds de la Compagnie. S’il reçoit quelque tort des Holandais, soit en arrestant le vaisseau ou autrement, on agira contre eux pour estre indemnisez pour son salaire, comme on fera pour les Interessez de la Compagnie, mais on n’en sera pas garant.»

Les attributions du pilote sont soigneusement limitées : chargé de la conduite du navire, il n’en est cependant le maître absolu. «Il sera reconnu pour chef et conducteur du navire et de la navigation, soubz Nosseigneurs les Evesques. Mais s’il est question d’entrer en quelque port, si on rencontre des navires amis ou ennemis, le Maistre qui sera dans le navire, françois de nation, parlera et sera reconnu pour Capitaine et Maistre dudit navire, eu egard que le navire et la pluspart de l’equipage sera françois.»

Enfin, ses obligations : «Le dit sieur Thomas Arney ou autres s’obligeront a conduire et faire emmener le vaisseau d’Amsterdam au Havre de Grâce en Normandie, et dudit Havre le conduire luy mesme dans la Chine, la Cochinchine et le Tonquin, et a mettre a bord Nosseigneurs les Evesques et autres de leur compagnie par leurs ordres, dans un ou plusieurs ports de la province de Canton et des royaumes du Tonquin et de la Cochinchine. Il suivra en toutes choses les ordres de Nosseigneurs les Evesques pendant tout le cours du voiage, pour aller, venir et sejourner aux ports où ils jugeront plus a propos, tant pour l’execution de leur mission que pour la manutention du commerce, comme estant les maistres absolus et seigneurs du vaisseau.
«Il tiendra registre en Holande, tant des ustensiles et appartenances du navire que des victuailles et marchandises qui y seront chargées, pour en donner un fidel estat aux commis qui seront mis dans le navire. Il tiendra pareillement registre de tout ce qui sera chargé au Havre, afin d’en tenir compte a la descharge aux lieux ou elle se fera. Il assistera les commis en la vente et achapt des marchandises. Il prendra compte de touttes celles qui seront chargées dans le vaisseau pour estre apportées en France, il en tiendra un fidel registre pour estre confronté avec celuy que les commis tiendront de leur costé, afin qu’il ne se divertisse aucune chose et qu’on en rende compte a celuy qui sera préposé par la Compagnie.

«Avant que de repartir pour retourner en France, il prendra un certificat de Nosseigneurs les Evesques pour rendre temoignage de sa conduitte, afin que si de son costé il a satisfait aux conditions susdites qu’il a promises et stipulées, il reçoive les salaires et reconnaissance qu’on ne manquera pas de luy rendre. Si le voiage est retardé par quelque accident jusqu’a l’année prochaine, ledit capitaine ne pourra pretendre aucun desdommagement, laissant cela a la discretion de Nosseigneurs et de la Compagnie. Les presens articles ont esté signés par Messire Jean-Marie Lhoste, advocat en Parlement, suivant la procuration passée aujourd’huy quatriesme octobre mil six cent soixante».

Ainsy signé : Lhoste Rousseau Thomas

Edouard-Thomas Arney jugea-t-il les clauses du contrat trop peu en rapport avec ses mérites professionnels ? - D’autres raisons empêchèrent-elles la conclusion d’un accord avec lui ? - Toujours est-il que son nom ne figure plus dans les documents qui vont suivre; le jour de prise de possession du bâtiment, Henri Jans se trouvera à bord et sera désigné sous la qualité de maître du navire.


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