| Auteur: |
Henri Sy |
| Chapitre: |
6 - Fin d'un rêve |
| Article: |
3 |
Missions Etrangères 1653-1663
Henri Sy
CH.6 - Fin d'un rêve
3. Bilan de l’oeuvre accomplie
Mgr Pallu s’attendait d’un jour à l’autre à partir pour le Hâvre. Le 3 décembre344, il jugea le moment venu de rendre compte à la Sacrée Congrégation de la Propagande des résultats obtenus. D’abord, le personnel : l’effectif se monte à trente ouvriers, savoir : trois évêques, treize prêtres et cinq clercs dont trois déjà nantis d’un excellent bagage littéraire, savent bien leur théologie et s’adonnent depuis plusieurs mois aux mathématiques; deux autres moins avancés dans leurs études, sont par contre doués de talents divers dont la mission retirera grand profit... (suit l’éloge relaté plus haut de Philippe de Chamesson). Les autres sont des serviteurs de vertu éprouvée, totalement et pour toujours dévoués à notre oeuvre sans ambitionner aucun avantage temporel : deux chirurgiens, deux pharmaciens, un peintre, un sculpteur très habile en son art, un tailleur.
Pallu explique ensuite comment il a été amené au choix de l’itinéraire à suivre; il le fait très habilement, sachant les préférences de Rome pour la route terrestre : «Pour atteindre les pays auxquels nous sommes destinés, la divine Providence nous a indiqué, assez obscurément sans doute, diverses voies; nous avons jugé qu’il convenait de n’en négliger aucune, si hérissée d’obstacles soit-elle; au cas où la route choisie par les uns présenterait des difficultés insurmontables, ceux qui suivront un itinéraire différent seront peut-être plus heureux. De fait, à les examiner l’une après l’autre, aucune de ces voies n’apparaît praticable. Mais Dieu, pour qui rien n’est insurmontable ni malaisé, nous a, dans sa bonté, tellement armés de force et de constance, que nous sommes persuadés de voir aboutir nos projets.»
Quelques détails sur le départ de Mgr Lambert de la Motte : «il a dû s’embarquer à Marseille la semaine précédente, avec seulement deux missionnaires et un serviteur. Ils ont l’intention de se faire passer pour négociants, emportant avec eux une petite provision de marchandises et la somme de quinze à seize mille livres345, tant pour solder les frais de voyage qui durera au moins deux ans, que pour subvenir à leur entretien dans leur mission, si, Dieu aidant, ils y parviennent. On ne sait encore si, à partir de la Perse, ils pénétreront en Chine par les provinces du nord ou celles du sud, le point de ralliement étant, selon les cas, Pequin ou Canton.» Mgr Lambert de la Motte s’est déterminé à réduire au minimum le nombre de ses compagnons de voyage, en raison des multiples dangers sur un parcours d’une telle étendue à travers des régions inconnues; cette précaution a été expressément recommandée par M. Picquet, consul de France à Alep.
D’autres missionnaires lui sont destinés.
«Nous nous proposons de nous embarquer sur un vaisseau bien équipé, armé de vingt-sept canons, avec un équipage de quatre-vingt à cent hommes, matelots et soldats, commandé par le gentilhomme qui s’est dévoué à notre mission, auquel sont adjoints des pilotes très expérimentés connaissant bien le littoral de la Chine et l’embouchure des fleuves du Tonkin. Les pilotes ont pour instruction de nous débarquer dans un des ports de Chine, du Tonquin ou de la Cochinchine, à notre choix, et de nous obéir en toutes choses. Nous nous gardons bien de préciser le point terminus du voyage pour ne pas nous exposer aux embûches qui nous menacent, mais notre ferme intention est d’aller directement au Tonquin où la religion est en progrès, où nous trouverons un corps de nombreux catéchistes uniquement occupés à instruire les infidèles et à les baptiser.
«S’il est vrai, comme on le rapporte, que tout va pour le mieux en ce royaume et que les fonctions ecclésiastiques peuvent librement s’y exercer, nous y établirons un arsenal de la religion et de la foi, et ce pays deviendra une pépinière d’où nous tirerons les ouvriers apostoliques pour les envoyer dans toutes les provinces de la Chine et des royaumes circonvoisins.
«Après mûre délibération, nous avons adopté la voie maritime pour les raisons suivantes :1°. Brièveté du voyage : en sept mois, nous pouvons atteindre le Tonquin. 2°. Facilité pour le transport des missionnaires, de leurs serviteurs, de leurs bagages. 3°. Réduction au minimum des dépenses. A la vérité, elles eussent été considérables s’il avait fallu pourvoir à l’entretien de tous les passagers et de l’équipage. Mais tous ces frais seront supportés par la Société de commerce qui s’est constituée : elle assurera notre nourriture et nous fournira le passage gratuit.
4°. Assurance de relations annuelles avec l’Europe, par l’entremise de cette société de commerce. 5°. Stabilité et affermissement de notre mission : en effet, par cette même voie nous seront envoyés de nouveaux missionnaires et les subsides annuels destinés à notre entretien, de sorte que nous ne serons nullement à charge à nos nouveaux chrétiens.»
«La Sacrée Congrégation nous a enjoint de veiller avec soin à l’instruction des jeunes gens, en commençant par les catéchistes, jusqu’à ce qu’ils sachent lire et comprendre le latin et qu’ainsi nous soyons le plus tôt possible en mesure d’élever au sacerdoce ceux en qui nous aurons reconnu les aptitudes requises. En même temps elle nous a accordé, pour une période de six ans, la faculté de promouvoir aux ordres sacrés les sujets qui ne sauraient pas encore le latin, pourvu qu’ils soient capables de le lire et de comprendre à peu près les paroles du Canon de la messe. A cet effet, un certain nombre d’ouvrages ont été imprimés par nos soins.346
Rien d’important, a affirmé Pallu au début de sa lettre, n’a été décidé qu’en plein accord avec le Nonce. Il termine son rapport en disant :
«J’ai cru qu’il était de mon devoir de communiquer tous ces détails à Vos Eminences; elles verront par là avec quel soin nous nous sommes acquitté de nos obligations et quelle diligence nous apportons à exécuter fidèlement les ordres de la Sacrée Congrégation.»
En établissant, au moment où le départ en mission semblait tout proche, le bilan de l’oeuvre accomplie, Pallu se proposait sans doute un autre but, secondaire il est vrai : celui de calmer les appréhensions de la Cour Romaine dont récemment encore s’était fait l’écho le Cardinal Antoine Barberini, Préfet de la Propagande. Répondant à une consultation relative à la traduction en langue chinoise du bréviaire et du missel romains, il avait ajouté : 347
«À cette occasion, je ne dois pas le passer sous silence, la conduite que vous avez suivie jusqu’ici dans l’organisation de votre départ diffère grandement de celle qui fut, strictement et à plusieurs reprises, prescrite à Mgr d’Héliopolis pendant son séjour à Rome. Bien plus, elle diffère grandement de celle qui convient à votre entreprise et qu’exige la tâche, - la cause de Dieu aussi- que vous avez entre les mains. En effet, en raison des difficultés que nous craignons tant de la part des fidèles que des infidèles, il ne convenait pas de la divulguer à ce point ; il ne convenait pas non plus à une mission apostolique, c’est-à-dire à une mission parmi les ennemis de la foi soumis à un Prince infidèle, de faire des préparatifs tels qu’on n’en ferait pas de plus grands, à ce qui nous est rapporté, si vous vous rendiez là-bas sur l’invitation d’un Roi et réclamés par les acclamations du peuple. La chose a été poussée à ce point, que si la divine Providence, pour qui nous travaillons, ne soutenait nos coeurs, nous espérerions peu de succès de toute cette affaire.
«Les Eminentissimes Pères en sont d’autant plus peinés que si souvent ils ont voulu, de vive voix et par écrit, appeler votre attention sur ces dangers, puisqu’il n’est plus possible de remédier à ce qui a été fait, tâchez du moins d’être à l’avenir plus prudents, et que Dieu vous garde sains et saufs.»
Pallu accueillit ces remontrances avec sérénité. Son meilleur plaidoyer serait le simple exposé des faits. Sa lettre du 3 décembre montre comment il s’en acquitta.
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