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Publication : Missions Étrangères 1663-1700

Auteur: Henri Sy
Chapitre: 0 -
Article:

I


AU FAUBOURG SAINT-GERMAIN



L'Abbaye de Saint-Germain des Prés - La rue du Bac - La rue de Babylone - Rôle de la Compagnie du Saint-Sacrement - Bernard de Sainte-Thérèse - Bernard de Sainte-Thérèse en Perse - Son retour en France.


Au cours des années qui précédèrent la création du Séminaire des Missions-Étrangères, de 1650 à 1663, nous avons vu les efforts des futurs fondateurs se développer dans le quartier de l'Université et ses abords immédiats. La suite des événements va les amener à se fixer au Faubourg Saint-Germain.

Au XVIIème siècle, Paris conserve encore sa division en trois groupes bien distincts : au centre, dans l'île qui fut son berceau, la Cité; sur la rive droite de la Seine, la Ville; sur la rive gauche, l'Université. Au-delà du périmètre de ces trois groupes, renfermés à l'intérieur de l'enceinte de Philippe-Auguste, des faubourgs s'étaient étendus, désignés sous le nom des portes qui y donnaient accès : sur la rive droite du fleuve, les faubourgs Saint-Honoré, Montmartre, Saint-Denis, du Temple, Saint-Antoine; sur la rive gauche, les faubourgs Saint-Victor, Saint-Marcel, Saint-Jacques, Saint-Michel et Saint-Germain.


L'ABBAYE de SAINT-GERMAIN DES PRÉS

Elle constitue le noyau du bourg, puis du faubourg du même nom. Son origine remonte au milieu du VIème siècle. Le roi Childebert, fils et successeur de Clovis, avait rapporté d'Espagne où il était allé guerroyer contre les Wisigoths, la tunique du diacre-martyr Saint-Vincent et une grande croix d'or enrichie de pierres précieuses. Pour abriter ces reliques, il fit édifier une église sous le vocable de Sainte-Croix Saint-Vincent; près d'elle, il fonda un monastère qui suivit d'abord la règle de Saint-Antoine et de Saint-Basile. Saint-Germain, Évêque de Paris, avait consacré l'église et voulut y être enterré. Bientôt, au vocable de Sainte-Croix Saint-Vincent se substitue celui de l'Évêque; c'est pendant quelque temps Saint-Germain-le-Doré, ainsi dénommé parce que l'église était couverte de lames de cuivre doré, ensuite Saint-Germain des Prés, à cause de sa situation au milieu des prairies de la rive gauche du fleuve.
Dans la seconde moitié du VIIème siècle, les religieux adoptèrent la règle monastique de Saint-Benoît. Réformés à plusieurs reprises, notamment en 1337 et 1513; ils se rallièrent en 1634 à la nouvelle congrégation bénédictine dite de Saint Maur.
Pillé et détruit par les Normands au IXème siècle, le monastère fut reconstruit, agrandi et embelli d'année en année. Des vastes édifices qui le composaient, il ne reste aujourd'hui que l'église et le palais abbatial construit au XVIIème siècle.
L'abbaye était devenue, peu après sa fondation, le centre d'une agglomération suburbaine. Les premières maisons s'étaient groupées au pied des murs, ensuite le long de la "chaussée du Roy", qui prit plus tard le nom de la rue du Four.
Au XIIIème siècle, le bourg est peu étendu, habité seulement par des vassaux de l'abbaye adonnés surtout aux travaux agricoles. On n'y voit guère que des chaumières, des granges, des étables; sa pointe extrême, au sud, ne dépasse pas le carrefour de la Croix-Rouge.
Au XIVème siècle, les nobles et les bourgeois de Paris prennent goût à la villégiature, des maisons de plaisance s'élèvent au bourg Saint-Germain, mais le mouvement sera bientôt enrayé par la guerre et l'occupation anglaise. Il reprend au siècle suivant pour se développer surtout au XVIème siècle. En 1529 le bourg comprend l'ensemble des bâtiments de l'abbaye, l'église paroissiale de Saint-Sulpice, la chapelle Saint-Père, les halles de la Foire Saint-Germain, environ 260 maisons ou hôtels, trente quatre rues. Le bourg Saint-Germain perd alors sa physionomie de village champêtre pour devenir une ville élégante. Il est de bon ton d'y posséder un hôtel. Mais les guerres de Religion causent de nouveaux désastres. La confiance renaît au cours des dernières années de Henri IV, et dès lors le développement ne s'arrêtera plus.
À la fin du XVIème siècle, le bourg est limité : à l'est par le quartier de l'Université, au nord de la Seine, à l'ouest et au sud par une tranchée, franchie à son tour au début du XVIIème siècle . De même que l'abbaye a été le noyau autour duquel s'est formé le bourg Saint-Germain, ainsi la Croix-Rouge sera le point de départ des routes qui, s'allongeant vers l'ouest, favoriseront l'extension du faubourg. Déjà trois rues venant du bourg se sont réunies à ce carrefour : rue du Sépulcre (actuellement rue du Dragon), rue du Four, rue du Vieux-Colombier. Trois autres s'en sont détachées et ont progressé vers la vaste plaine de Grenelle : rues de Grenelle, de Sèvres, des Vieilles Thuilleries; cette dernière prolongée par la rue du Cherche-Midi ira rejoindre la rue de Vaugirard et se confondre avec elle. Entre la rue de Grenelle et la Seine, deux voies issues des abords de l'abbaye, la rue Saint-Dominique et la rue de l'Université, complètent le réseau qui enserre le faubourg, tels les cinq doigts d'une vaste main.
Toutes ces routes sont reliées entre elles par des voies transversales; la principale est la rue du Bac. Avant de nous y arrêter disons quelques mots du domaine rural de l'Abbaye de Saint-Germain et des modes successifs de son exploitation.
Tout ce qui se trouvait dans le vaste domaine concédé à l'Abbaye : champs, vignes, forêts, devenait par l'acte de fondation de Childebert, sa propriété, ainsi que le personnel, libre ou serf, employé à la culture.
Au XIIIè siècle, les religieux organisèrent, en vue d'obtenir un meilleur rendement, un système d'exploitation par bail à cens, avec redevances en argent ou en nature, sans préjudice d'autres redevances comme celles du four banal ou du pressoir à vin.
Dès le XVème siècle, sous le régime des abbés commendataires nommés par le roi, le domaine est géré par l'un de leurs officiers, puis par un mandataire laïque, enfin par un fermier général.
En 1529, le domaine rural de l'abbaye fut mesuré par un arpenteur juré pour faciliter le lotissement des "places à bâtir" dans le voisinage de Paris. Il n'était toutefois permis d'élever des constructions que sur certains îlots nettement déterminés. Les immeubles pourraient faire l'objet de transactions entre particuliers, mais toujours avec charge de cens et de rentes à payer à l'abbaye, qui restait propriétaire du sol.
Enfin au XVIIème siècle, pour faire face aux dépenses de plus en plus lourdes, on fut amené à aliéner des terrains, soit à des établissements religieux, soit à des particuliers, pour la plupart gens de robe. Les grands seigneurs et les riches financiers entrèrent dans le mouvement au milieu du XVIIème siècle.
Nombreux sont les couvents d'hommes et de femmes qui vinrent alors se fixer, tant au Bourg qu'au Faubourg, avec l'autorisation de l'Abbé de Saint-Germain, dont la juridiction temporelle et spirituelle s'étendait sur tout le domaine de l'Abbaye.
En 1602, Marie de Médicis installa les Frères de Saint-Jean-de-Dieu à l'hôpital de la Charité, rue des Saints-Pères. Il n'en subsiste que la chapelle, en bordure du Boulevard Saint-Germain.
En 1608, Marguerite de Valois, première femme de Henri IV, donna aux Augustins Déchaussés une chapelle dite "Autel de Jacob", non loin de la rue qui a gardé le nom. Elle les congédia en 1612 pour prendre des moines du même ordre "qui chantaient mieux"; c'étaient des Augustins réformés ou Petits-Augustins; elle leur fit construire une maison et une église sur l'emplacement actuel du palais des Beaux-Arts. Les déchaussés, appelés Petits-Pères, s'en allèrent sur la rive droite; leur église est devenue Notre-Dame des Victoires.
Les Carmes Déchaussés, autorisés en 1610, établirent leur couvent au Chemin de Vaugirard. Le peu qui reste de leur vaste enclos, est maintenant le Séminaire des Carmes, annexé à l'Institut Catholique.
Sur la même rue de Vaugirard, près du Luxembourg, les Bénédictines du Calvaire furent, à partir de 1622, bénéficiaires de la sollicitude du P. Joseph du Tremblay, conseiller de Richelieu.
En 1626, une maison d'éducation s'était fondée au lieu dit "Le Jardin d'Olivet", rue de Sèvres; elle fut cédée en 1644 aux Bénédictines de Notre-Dame de Liesse, chassées par la guerre de leur couvent de Rethel. L'hôpital Necker en occupe l'emplacement.
En 1632, les Frères Prêcheurs, communément appelés Jacobins, obtinrent l'autorisation de faire bâtir "un noviciat et un séminaire général pour tout ledit Ordre". Leur chapelle est actuellement l'église paroissiale de Saint-Thomas d'Aquin, les bâtiments conventuels ayant été convertis en dépôt d'artillerie.
En 1633, les Augustines de Laon, après bien des vicissitudes, purent s'installer rue du Cherche-Midi.
L'année suivante vit la création, rue de Sèvres d'un important établissement hospitalier appelé Hospice des Incurables, présentement Hôpital Laënnec.
En 1635, les Bernardines de Sainte-Cécile ou du Précieux-Sang s'établirent rue du Pot-de-Fer (actuellement rue Bonaparte).
En 1637, les religieuses de Saint-Nicolas de Tulle, de l'ordre de Sainte-Claire, plus connues sous le nom de Récollettes, trouvèrent asile rue du Bac, entre les rues de Varenne et de Grenelle. De leur couvent, il reste une chapelle désaffectée (rue du Bac, n° 85). La fontaine de Grenelle a été édifiée, en 1719, sur un terrain donné gracieusement par les Récollettes.
En 1639, fondation, au coin de la rue de Sèvres et de la rue de la Chaise, des Annonciades des Dix-Vertus; elles cédèrent, en 1654, leur maison aux Cisterciennes de l'Abbaye-aux-Bois, venues du Soissonnais. Le percement du Boulevard Raspail en a supprimé la plus grande partie. En 1639 également, les Filles de la Providence de Saint-Joseph, fondées à Bordeaux par Marie Delpech de Lestang, eurent permission d'établir une maison rue Saint-Dominique, sur l'emplacement actuel du Ministère de la Guerre.
En 1643, les Religieuses du Verbe Incarné, avaient obtenu des Lettres patentes pour se fixer rue de Grenelle. Supprimées en 1871, elles y furent remplacées par les Bernardines de Pentemont-lès-Beauvais. Leur église est maintenant affectée au culte protestant et le couvent occupé par la caserne de la rue de Bellechasse.
Pendant les troubles de la Fronde (1648-1653) on ne signale que l'établissement des Théatins, entre la rue des Saints-Pères et la rue de Beaune, puis l'Hôpital des Convalescents, fondé en 1652 par le chanoine Gervaise, mandataire de Madame de Bullion. Les immeubles des numéros 104 à 108 de la rue du Bac en marquent l'emplacement.
En 1653, les religieuses du monastère de la Conception de Notre-Dame de Rambervillers, réfugiées de Lorraine, furent accueillies par Anne d'Autriche. C'est à l'une d'elles, Catherine de Bar, dite du Saint-Sacrement, que la reine se confia pour l'exécution d'un voeu. Ainsi prit naissance, rue Cassette, le couvent des Bénédictines du Saint-Sacrement.
En 1622, les Prémontrés de la Congrégation de Saint-Norbert obtinrent de l'Abbé de Saint-Germain des lettres les autorisant à s'établir sur un terrain qu'ils avaient acheté au carrefour de la Croix-Rouge, à l'angle des rues de Sèvres et du Cherche-Midi.
En 1663, les Missions-Étrangères prirent possession des immeubles qu'elles avaient acquis de Bernard de Sainte-Thérèse, Évêque de Babylone.
Signalons encore dans le dernier quart du XVIIème siècle, en 1673, la fondation du deuxième Monastère de la Visitation. L'ouverture des rues Paul-Louis Courier et Saint-Simon l'a presque totalement supprimé. En 1687, le Carmel de la rue de Grenelle (sur l'emplacement duquel l'église Sainte-Clotilde a été édifiée). En 1698, une maison de Filles repenties ou du Bon-Pasteur (prison militaire du Cherche-Midi). En 1700, rue de Sèvres, les Religieuses Hospitalières de Saint-Thomas de Villeneuve, expropriées par le percement du Boulevard Raspail; les Maîtresses Charitables du Saint-Enfant Jésus, dites Dames de Saint-Maur, leur couvent ayant son entrée principale sur la rue du même nom (actuellement rue de l'Abbé Grégoire).
Enfin, une mention doit être donnée à l'hôpital des Petites-Maisons, élevé en 1557 sur les terrains d'une ancienne maladrerie. Il fut, en 1653, considérablement augmenté. En 1801, les Petites-Maisons prirent le nom de Petits-Ménages, transférés à Issy en 1864. La plus grande partie de l'ancien hospice a fourni le square Boucicaut.


La RUE du BAC
Dès 1550, le roi Henri II avait délivré des Lettres patentes pour l'installation d'un bac sur la rivière de Seine; l'année suivante, un entrepreneur s'offrait "à ediffier ung bacq commung pour passer et repasser hommes, femmes et enffants, bestes, charrettes et charriots". On ignore si le projet eut quelque suite à cette date; le pont des Arts en marquerait à peu près la place.
La nécessité de dégager l'encombrement du Pont Notre-Dame se fit sentir davantage lorsqu'il fut question, en 1564, de construire le palais des Tuileries. Pour amener à pied d'oeuvre les matériaux extraits des carrières de Notre-Dame des Champs et de Vaugirard, "il fut ordonné et mis au devant ledict lieu des Thuilleries, pour y passer et repasser toutes les pierres, matériaulx et aultres choses nécessaires pour ledict bastiment" un bac qui, le 14 mai 1564, fut "baillé à la communauté des maîtres-passeurs".
Ce bac n'aurait eu qu'une utilité assez restreinte, s'il n'eût été relié par une route aux territoires des carrières. On ouvrit donc à travers les terres en culture un chemin de charroi qui, appelé d'abord "chemin du Bac", s'est ensuite transformé en une rue importante, sans perdre son ancien vocable.
Au bac de Catherine de Médicis fut substitué, en 1632, un pont de bois, appelé successivement pont-neuf des Thuilleries, pont Barbier, du nom de son constructeur, pont Sainte-Anne, en l'honneur de la reine Anne d'Autriche, enfin Pont-Rouge, parce qu'il était peint en rouge. Il était situé dans l'axe de la rue de Beaune. Incendié en 1656, reconstruit et plusieurs fois emporté par les eaux. En 1684, sa reconstruction en pierre fut décidée et ce fut l'oeuvre de l'architecte Jules-Hardouin Mansart secondé par un ingénieur habile, frère Romain, dominicain. C'est notre Pont-Royal.
Les plans de Paris établis au milieu du XVIIème siècle portent peu d'indications de maisons particulières, cela ne veut pas dire qu'il n'y avait encore que des communautés religieuses. De petites maisons d'artisans, de jardiniers s'intercalent entre les habitations des seigneurs et des gens d'église.
Au XVIIIème siècle, le chemin qui partait du Pont-Royal pour aboutir à la rue de Sèvres, son terminus actuel, portait encore le nom de Grande Rue du Bac, pour la distinguer de son prolongement, vers la gauche appelé Petite Rue du Bac (actuellement Rue Dupin).


La RUE de BABYLONE

Dans le contrat de vente de ses immeubles pour l'établissement en 1663, du Séminaire des Missions Étrangères, Bernard de Sainte-Thérèse, évêque de Babylone, s'était réservé la jouissance de trois petits pavillons dont l'un était en bordure du chemin qui formait un angle droit avec la rue du Bac. Il y mourut en 1669 et peu d'années après, le nom de Babylone resta attaché à la rue. Elle est beaucoup plus ancienne que la rue du Bac, dont nous avons marqué l'origine; c'était en effet la voie qui conduisait le plus directement du bourg Saint-Germain à la ferme de Grenelle. En 1448, elle est appelée "le chemin allant de la Maladrerie à Garnelles"; puis au XVIIème siècle, chemin de la Maladrerie, ou de la Fresnaye, ou de Petite Grenelle.
C'est à l'angle sud-ouest de la rue du Bac et de la rue de Babylone que le Séminaire, objet des préoccupations constantes de Pallu, s'établira définitivement en 1663.
L'honneur de l'avoir fondé a été hautement revendiqué par la Compagnie du Saint-Sacrement, aux dires du moins de son annaliste, tandis que certains historiens en attribuent la paternité à Bernard de Sainte-Thérèse. On relève des assertions dans le genre de celle-ci : "Le Séminaire des Missions-Étrangères fut fondé par Jean Duval évêque de Babylone, dit Bernard de Sainte-Thérèse qui, le 6 mars 1663, donna le terrain au coin des rues du Bac et de la Fresnaie. Nous savons déjà ce qu'il en faut penser; les pages qui suivent préciseront davantage la part qui revient à chacun.


RÔLE de la COMPAGNIE DU SAINT-SACREMENT

Au risque de nous répéter , rappelons qu'un arrêt du Parlement de Paris, du 13 décembre 1660 avait porté défense à toutes personnes de faire aucunes assemblées ni confréries, congrégation, communautés, sans l'expresse permission du Roi. Un coup fatal était ainsi porté à l'activité de la Compagnie. Dès lors, les réunions seront aussi clandestines que possible. Mais que l'on parcoure les Annales se rapportant aux années de 1661 à 1664, on y relèvera les noms de ceux qui furent intimement mêlés à la fondation du Séminaire, comme ils l'avaient été à la nomination des Vicaires Apostoliques et à la création de la Compagnie de commerce de la Chine.
René de Voyer d'Argenson, Jean de Garibal, Antoine Barillon de Morangis, Duplessis-Montbard y furent successivement investis de la charge de Supérieur; les réunions se tiendront parfois chez M. Poitevin, chez M. Pajot de la Chapelle, chez la duchesse d'Aiguillon.
On constatera que les confrères ne cessent de s'intéresser au succès de l'oeuvre des Missions. Déjà nous avons relevé que Mgr. Cotolendi, admis le 12 novembre 1660, avait pris congé le 19 juillet 1661 .
Dans l'assemblée du 26 juillet 1661, M. Duplessis-Montbard rapportera au long tout ce qui s'était passé dans l'assemblée des Missions , et le voyage de M. l'Évêque de Béryte, de Rouen jusquà Bassora, dont on a fait depuis une belle relation qui est imprimée .
Dans l'assemblée du 26 octobre, M. de Morangis, Supérieur, fit rapport de ce qui s'était passé dans l'assemblée des Missions où M. l'Évêque d'Héliopolis prit congé de la Compagnie pour aller dans les lieux de sa Mission aux Indes Orientales .
Le 4 décembre 1662, on donna avis de l'heureux succès du voyage de M. l'Évêque d'Héliopolis, qui s'avançait près de la Chine, dont la Mission était toujours fort chère à la Compagnie .
En l'année 1663, la Compagnie s'occupa plus spécialement d'aider les procureurs dans les négociations pour l'achat et l'aménagement d'une nouvelle maison. Son annaliste note le 17 mai (l'acte d'acquisition est du 16 mars) : "M. du Plessis fit une ample relation de tout ce qui s'était passé jusqu'alors dans la Mission et dans le voyage des vicaires apostoliques en Orient. Il rapporta ce qui s'était fait pour l'établissement des Missions Étrangères, qui était l'ouvrage de l'Assemblée des Missions et qui a été le dernier enfant de la Compagnie. Ce lui doit être le plus cher, puisqu'elle l'a enfanté en mourant; aussi semble-t-il que par un coup de la divine Providence il a été l'héritier de sa conduite, de ses secrets et de son esprit."
Du 17 mai 1663 au 17 avril 1664, de Voyer d'Argenson n'a rien relevé, les procès verbaux, rédigés sur des feuilles volantes, ayant été égarés. Nous regretterons avec lui cette lacune, et nous terminerons par l'hommage rendu à l'activité de Duplessis-Montbard, dans un chapitre intitulé : "L'établissement du Séminaire des Missions Étrangères, dernier ouvrage de la Compagnie du Saint-Sacrement". Énumérant "les diverses assemblées que la Compagnie avait formées pour suppléer à ce qu'elle ne pourrait plus faire quand elle serait anéantie", assemblées des Paroisses, des Prisons, de l'Hôtel-Dieu, de l'Hôpital Général, il ajoute : "Il ne manquait plus qu'une assemblée à former qui prît soin des Missions-Étrangères et qui pût soutenir l'entreprise de M. l'Évêque d'Héliopolis et de ses amis. Ce fut l'ouvrage que les plus zélés de la Compagnie du Saint-Sacrement entreprirent d'établir avant que de se séparer.
"M. du Plessis, baron de Montbard, à qui Dieu avait sans doute donné le don des oeuvres par dessus tous ses confrères, en eut la première vue; il proposa sa pensée à ses amis que la Compagnie avait nommé ses commissaires pour travailler aux Missions-Étrangères, et tous tombèrent d'accord qu'il fallait établir un Séminaire pour soutenir ces sortes de missions et pour en former les sujets.
"Après que ce premier projet fut arrêté, il fallut chercher les moyens de l'exécuter, et M. du Plessis eut en vue les maisons de M. l'Évêque de Babylone, situées dans la rue du Bac, pour servir de retraite et de fondement au Séminaire. Il se chargea d'en faire la proposition à ce bon prélat qu'il connaissait, et la chose réussit comme on pouvait la désirer. M. l'Évêque de Babylone donna toutes ses maisons pour fonder le Séminaire des Missions-Étrangères moyennant une pension qu'on lui assura durant sa vie. Le roi donna des Lettres patentes pour cet établissement et Dieu y a versé depuis une si grande bénédiction qu'on ne peut dire tous les biens qu'il a produits pour la conversion des infidèles.
"Ce Séminaire a été le dernier ouvrage de la Compagnie du Saint-Sacrement, ç'a été le cher benjamin qu'elle a enfanté au lit de la mort, et en vérité il a hérité de tout le zèle qu'elle avait pour la publication de l'évangile dans tous les pays étrangers. Ainsi il supplée à tout ce que la Compagnie pourrait faire sur ce sujet, et les Directeurs qui se sont liés ensemble pour gouverner ce Séminaire ont eu des succès et des secours au-delà de ce qu'on devait espérer. Aussi est-ce entre leurs mains que je dépose l'histoire de cette Compagnie qui a servi de mère à leur saint ouvrage, et si Dieu veut qu'elle ressuscite quelque jour, on trouvera chez eux les mémoires et les moyens de la rétablir."
En transcrivant les lignes qui précèdent, nous n'entendons pas revendiquer, comme le fait leur auteur, pour la Compagnie toute entière, la création du Séminaire des Missions-Étrangères, mais il est de toute justice de reconnaître le concours persévérant et désintéressé d'un certain nombre de ses membres pour en assurer l'existence.


BERNARD de SAINTE-THÉRÈSE

Bernard de Sainte-Thérèse a été plus modeste et plus près de la vérité en demandant simplement d'être "reconnu comme principal bienfaiteur de l'oeuvre et ayant pris part à sa fondation."
Son rôle en effet se résume en ceci : il avait acheté, rue du Bac, quelques maisons et parcelles de terrain sur lesquelles il édifia des constructions nouvelles, en vue d'y établir une école de langues orientales; n'ayant pu mener à bien son entreprise, il céda le tout aux procureurs des Vicaires apostoliques qui sont les véritables fondateurs du Séminaire. Bien que l'acte de cession porte le titre de "donation", il suffit de le lire pour se convaincre qu'il ne s'agit nullement d'une donation à titre gratuit, mais bien à titre onéreux, en d'autres termes, d'un contrat de vente.

Le futur Évêque de Babylone, Jean Duval vit le jour à Clamecy le 22 avril 1597, fils de Jean, principal des écoles de cette ville et de dame Diane Bonnemain. À l'âge de quatre ans, il quitta Clamecy pour Saint-Florentin dans l'Yonne, où son père avait été transféré pour y exercer les mêmes fonctions.
Venu à Paris pour ses études, et se sentant attiré par la vie religieuse, il sollicita son admission au couvent des Carmes déchaussés fondé en 1611, rue de Vaugirard, et le 25 janvier 1615 fit profession sous le nom de la Bienheureuse Mère Thérèse, récemment béatifiée (24 avril 1614) nom qu'il changea en celui de Bernard de Sainte-Thérèse lorsque, en 1622, la réformatrice du Carmel eût été canonisée.
Ses remarquables talents engagèrent ses supérieurs à l'envoyer dans diverses villes de Province, notamment à Rouen, Toulouse, Bordeaux, Marseille, où il contribua à la fondation de maisons de son Ordre. À Paris, sa résidence habituelle, il s'adonna avec succès à la prédication et à la direction des âmes.
Une de ses dirigées, Mme Élisabeth Le Peultre veuve d'Antoine de Ricouart, conseiller au Parlement de Paris, avait pour lui une singulière vénération. Désireuse de consacrer aux bonnes oeuvres une partie de sa fortune, elle avait, sur les avis de son confesseur, résolu de l'employer de préférence à promouvoir le salut des Infidèles. Elle écrivit au Pape Urbain VIII pour lui offrir de subvenir à l'entretien d'un évêché en Orient, à la condition toutefois que le premier titulaire serait désigné par elle et que ses successeurs seraient toujours Français. Or le Pape avait tenté à plusieurs reprises d'établir un évêché à Ispahan où les Augustins, les Capucins et les Carmes avaient des établissements, et jouissaient de la bienveillance du souverain de la Perse. Le 16 août 1632, un religieux Carme, le P. Thaddée de Saint-Élisée, espagnol, fut nommé évêque d'Ispahan, tandis qu'un autre Carme, le P. Timothée Perz, sicilien, recevait la charge de coadjuteur, pour la Mésopotamie, alors soumise à la Perse. Ce dernier résiderait à Bagdad que l'on croyait être à cette époque édifiée sur l'emplacement même des ruines de Babylone . Ni l'un ni l'autre ne prirent possession de leurs fonctions, le premier étant mort presque aussitôt, le second ayant renoncé à sa charge.
En 1634, le P. Dismas de la Croix, Carme lui aussi, déjà établi en Perse, fut sollicité pour occuper le siège de Babylone; il en déclina l'honneur. L'offre de Mme de Ricouart venait à son heure, offrant la possibilité de reprendre les projets relatifs à la Perse. Le 27 décembre 1637, Urbain VIII manda à Rome le P. Bernard de Sainte-Thérèse, qui y arriva au début de 1638 . En peu de mois, l'affaire était résolue par la publication du Bref Super universas Orbis Ecclesias, du 4 juin 1638 .
"Nous avons été informés, écrit le Pape, qu'une dame de nationalité française, remplie de zèle pour la propagation de la Foi catholique à mis à notre disposition une somme de six mille doublons d'Espagne, dont le revenu serait attribué à l'entretien d'un évêché actuellement soumis au pouvoir des Infidèles et que nous désignerions. Sur l'avis de nos vénérables Frères les Cardinaux de la S.C. de la Propagande, le revenu de 6.000 doublons, investis en rentes perpétuelles sur les Monts-de-Piété, sera affecté à l'entretien de l'évêque de Bagdad ou Babylone en Perse, lequel devra toujours être né en France et résider personnellement dans son diocèse.
"De plus nous réservons le droit d'en désigner le titulaire à la dame donatrice, mais pour cette fois seulement; par la suite, la nomination sera faite par nos vénérables Frères les Cardinaux précités, dont le choix devra se porter sur un sujet né en France et non ailleurs".
L'enquête canonique pour la promotion à l'épiscopat de Bernard de Sainte-Thérèse ayant été faite (du 16 au 21 juillet), il fut nommé le 16 août et sacré le 26 en l'église Saint-Silvestre in Capite, par le Cardinal Pallotti, assisté de Mgr Antonio Severolo, archevêque de Epidaure et Mgr Thomas Garaffa, ancien évêque de Volterra. Sans perdre de temps, le nouvel évêque rentra à Paris où il arriva le 11 octobre, reçut les instructions du Cardinal de Richelieu , se mit en route en avril 1639 et s'embarqua à Marseille le 18 juillet. Parvenu à Constantinople, il apprit que le 15 décembre 1638, sa ville épiscopale avait été enlevée à la Perse par le sultan de Turquie, Amurad IV.


BERNARD de SAINTE-THÉRÈSE en PERSE

Retardé par l'obligation d'attendre le départ d'une caravane à laquelle il pût se joindre, il quitta Constantinople le 9 février 1640.
"Nous avons marché, écrit-il , sans autre couvert que du ciel, ny de jour ny de nuict, couchans pour l'ordinaire sur la neige et par faveur extresme quelques fois seulement dans des estables remplies de chameaux puants, de chevaux fougueux, et de muletz qui quelques fois faisoient un bruit et un tintamarre estrange, nous passant sur le corps pendant que nous tâchions de reposer, et continuellement avec chascun la petite clochette pendue au col à la mode du païs nous faisoient une musique merveilleuse toute la nuict. La mesure se battoit sur nos corps avec de grosses armées de fer et quelques fois avec des cimeterres par la main des Turcs qui n'on appris d'autre mesure qu'à frapper fort, ny d'autre gamme en la battant que de nous appeler chiens et infidelles. J'advouë que cette mélodie m'a tenu durant le voyage le coeur si guay que je ne me suis jamais mieux porté, bien qu'il ne s'y trouvast chose du monde de ce qui est nécessaire à la vie, car au lieu de pain nous n'y avons mangé que de la paste chaude qui eust esté plus propre à nous mettre sur l'estomach que dedans... Nous avions un peu de riz que nous portions avec nous, que nous faisions bouillir avec de l'eau sallée, ne s'en trouvant quasi point d'autre par les chemins, ce qui seul m'a incommodé m'ayant laissé des douleurs de pierre très violentes particulièrement lorsqu'il faut que j'en rende quelques unes, car il falloit boire de cette eau ne se trouvant de vin en aucune façon si ce n'est dans les villes qu'on ne rencontre que de mois en mois, encore n'en peut-on avoir là qu'en cachette parce que estant deffendu par la loi des Turcs d'en boire, ils ne velent pas souffrir qu'on en vende pour d'autres. Quand nous trouvions des oeufs, c'estoit recreation et encore fort extraordinaire. Quelques marchands de nostre caravane nous donnoient un peu de poisson qu'ils peschoient quand nous rencontrions des rivières..."
Aux soucis d'ordre alimentaire s'ajoutent ceux autrement graves de la sécurité personnelle. Cheminant sur les pistes des caravanes, les voyageurs rencontrent fréquemment les courriers du gouvernement Turc qui ont carte blanche pour les molester et rançonner. Ils sont à la merci des gouverneurs, risquent d'être faits prisonniers par les bandes de pillards turcomans ou arabes.
"C'estoist là nos passe-temps ordinaires durant ce bienheureux voyage et nous n'en eusmes gueres point d'autres jusqu'à nostre arrivée en Perse".
Par Brousse, Sivas, Erzeroum, Erivan, Tauris et Sultanieh, l'évêque de Babylone était parvenu le 7 juillet 1640 à Ispahan.
Ne pouvant songer pour le moment à se rendre à Bagdad, il prit le parti d'établir sa résidence épiscopale dans la capitale de la Perse, qui avait l'avantage d'être un noeud de routes reliant l'Occident avec l'Inde par le Golfe Persique, avec la Chine par le Turkestan. Le souverain Sefi Shah l'avait reçu avec honneur; il avait d'ailleurs confirmé la donation d'une maison faite par son prédécesseur Shah Abbas, aux religieux Carmes. L'Évêque, en prévision d'un revirement toujours possible dans les bonnes intentions du roi, ne jugea pas prudent de s'installer dans le couvent de son Ordre, préférant acheter un immeuble dont la propriété serait plus stable.
Pour le prix de 2.000 écus, il se rendit acquéreur d'une propriété "au plus beau lieu de la ville, proche de touttes les commoditez de la vie." C'était un grand corps de logis de 25 toises de face, composé d'une grande salle, précédée d'une sorte d'antichambre à ciel ouvert et entourée de plusieurs chambres. Sur le même plan étaient édifiés : une cuisine, un garde-manger, un four, une petite basse-cour, une écurie et un pressoir. À l'étage, un grand appartement comportant plusieurs chambres et deux terrasses d'où l'on découvrait toute la ville et les collines environnantes.
En contre-bas du grand logis, un premier jardin de 30 toises sur 40, planté de toutes sortes d'arbres fruitiers, abondamment irrigué par les eaux qui tombaient en cascade du grand bassin, principal ornement d'une terrasse large de trois toises qui courait le long du bâtiment principal. À la suite, un second jardin de mêmes dimensions que le premier, planté de vignes et agrémenté de rosiers et de fleurs rares. Le tout clôturé par des murs en briques de terre séchée au soleil.
"Après avoir fait accommoder dans une des chambres un autel proprement orné et touttes choses nécessaires, Monseigneur célébra la Sainte Messe le dimanche troisième octobre, ayant auparavant fait l'eau beniste et aspergé en procession, suivi de sa famille, touttes les stances et endroits des logements et jardins, et chanté le Te Deum laudamus et les litanies de la Très Sainte Vierge devant un pettit autel commencé à luy estre dédié. Et depuis, Monseigneur ayant fait abattre une muraille de séparation de deux belles chambres hautement voûtées comme elles le sont touttes icy, a trouvé moyen de faire une jolie église qui a sept toises de long sur trois de large et trois de haut, avec sa coupole à la mode de Rome, son petit choeur, sa chaise épiscopale, six places pour six chanoines, le jubé, la sacristie et sa petite nef, sur la porte de laquelle sont les armes de Monseigneur le Cardinal comme protecteur de cette première église cathédrale et première maison épiscopalle de Perse, fondée nonobstant mille difficultés trop longues à vous escrire, qui n'ont servi que les faire plus courageusement surmonter par Monseigneur; et qui par une ferveur extrême travaille luy-mesme avec les ouvriers en bon nombre, et nous fait travailler continuellement à cette nouvelle fabrique dans laquelle vous le prendriez plus tost pour un ayde-à-masson que pour un évesque, affin qu'en cette petitte Sainte Marie major il puisse comme j'espère célébrer le divin office pontificalement le jour de la Conception de la Sainte Vierge prochain, et ainsy, pourvu qu'il n'arrive aucun autre obstacle, voilà Dieu merci la petitte cathédrale d'Ispahan tantost bastie en attendant mieux".
Entre temps, l'Évêque se dépensait au soin de son troupeau, instruisant ses rares fidèles, baptisant les enfants. Il connaissait déjà la langue turque; il se mit à l'étude du persan et de l'arabe. Deux dictionnaires manuscrits, composés par lui, ont été conservés : un latin-turc , l'autre français-turc, mêlé de persan et d'arabe ; la date de leur achèvement n'est pas indiquée : la brièveté du séjour de leur auteur en Perse donne le droit de supposer qu'il n'y mit la dernière main qu'après son retour en Europe.
La variété des croyances n'était pas moindre que celle des langues : infidèles, sectateurs de Mahomet, hérétiques, schismatiques, arméniens ou georgiens, quel vaste champ d'apostolat, mais aussi quelle source de déceptions ! Les catholiques apporteraient-ils du moins à leur Évêque les consolations qu'il était en droit d'en attendre ? - Ils sont "plus meschans que des mahométans", "Quant aux Hollandais protestants, leur attitude est celle d'ennemis déclarés. Ils utilisent le crédit que leur a valu le développement de leurs compagnies de commerce pour tenter de faire chasser tous ceux qui pourraient s'opposer à leurs desseins : plaintes devant le roi, menaces, tentatives d'empoisonnement, tout leur est bon." "Ils ont usé de tous les moyens imaginables de finesse, d'artifice, et puis enfin sont venus aux menaces etranges de me tuer si je prenais la maison où je suis, le visiteur general de nos peres Carmes deschaussez m'ayant asseuré de leur part que je n'y vivrois pas huict jours. Je me suis mocqué de leurs menaces et n'ay respondu autre chose que si ils y venoient en herétiques, je mourrois volontiers de leur main qui scait si bien faire des martyrs, mais s'ils y venoient en voleurs qu'ils y seroient receus plus chaudement qu'ils ne pensoient. Ils s'en sont bien gardé."
Une fois cependant, au début de 1642, ils en vinrent aux voies de fait "J'avois, racontera le prélat, reçu sur ma teste deux coups de cimeterre ou trois, et sur le reste de mon corps deux à trois cents coups de bastons et de crocs desquels on abbat les murailles en Perse". Il s'en réjouit, puisque c'était "pour l'amour de mon Bon Dieu et du salut d'une âme."
Son état de santé s'aggravant et la maladie de la pierre le faisant cruellement souffrir, sans possibilité de trouver sur place des remèdes convenables, il se décida, au printemps de 1642, à retourner en France. Il n'aurait donc résidé à Ispahan que vingt mois environ. Du moins, par ses soins, un évêché y était installé. Pour en assurer la conservation, il eut recours, non à ses Confrères Carmes, trop exposés à la malveillance des Hollandais, mais aux Religieux Augustins portugais dont le pays venait de faire la paix avec la Hollande. Pour le même motif sans doute, il constitua le prieur des Augustins son Vicaire général.
Le 13 mars 1642, un inventaire en langue latine fut dressé et signé par le prieur Antoine de Jésus et par les PP. Joseph du Rosaire, Raphaël de l'Ascension, Philippe du Rosaire, au nom de tous les prêtres profès réunis en chapitre.
L'église, la maison, les jardins sont simplement mentionnés, parce que suffisamment décrits dans les contrats d'acquisition. Le mobilier liturgique est par contre minutieusement dénombré : objets d'orfèvrerie en argent doré et finement ciselé : calice, ciboire, ostensoir, burettes, bénitier, encensoir, aiguière, chandeliers.
Un assortiment de cinq ornements complets en soie moirée (blanche, verte, rouge, violette et noire), composés chacun d'une chasuble, deux dalmatiques, trois étoles et manipules, une chape. D'autres ornements moins riches pour les jours ordinaires.
Des courtines en étoffe pour le baldaquin qui surmonte l'autel et celui du trône épiscopal; des parements pour l'autel et les crédences. Quatre paires de sandales pour les offices pontificaux, des aubes, amicts, cordons, des mouchoirs pour éponger la sueur, etc. Trois armoires pour y loger le tout.
Quelques tableaux de Notre-Seigneur, de la Sainte Vierge, des saintes Marthe et Marie-Madeleine, de Sainte Thérèse, du bienheureux François de Sales; des tapis, des livres liturgiques : missels, rituel, processionnal, bréviaire, tous élégamment reliés, d'autres simplement brochés. Un fer à hosties avec deux découpoirs. Une soutane et un manteau de laine grise.
La bibliothèque renferme 158 ouvrages en 202 volumes, classés par ordre de matières : Écriture Sainte, textes et commentaires; sermonnaires, ouvrages de controverse, théologie dogmatique et morale, droit canonique, histoire ecclésiastique, histoire profane, spiritualité, philosophie, médecine, sciences, musique profane, linguistique.
Les religieux s'engagent, eux et leurs successeurs, à conserver ce dépôt en bon état et si possible à l'améliorer, jusqu'au jour où le Révérendissime Évêque viendra en personne le réclamer ou en demander la remise à des personnes dûment qualifiées.
Vingt ans plus tard, le 9 août 1662, Bernard de Sainte-Thérèse fera enregistrer l'inventaire de ses biens d'Ispahan, en l'étude des notaires Bourin et Huart. . Le 18 août, il les vendra pour la somme de 40.000 livres à Jean des Rousseaux, marchand bourgeois de Paris et sa femme Jeanne Baron . Par un second acte du même jour, ceux-ci donnent procuration au sieur Antoine Le Maire, marchand à Amsterdam pour prendre possession des dits biens , et par un troisième acte, déclarent qu'ils n'ont accepté la vente que pour faire plaisir au Seigneur Évêque et faciliter le recouvrement des meubles et immeubles. Le 2 octobre 1666, Michel Gazil, "l'un des directeurs du Séminaire des pays estrangers establi rue du Bac" requerra les notaires de garder en minute la déclaration ci-dessus.
La suite des négociations reste assez confuse. Selon un mémoire écrit vers 1680, Antoine Le Maire, procureur de Des Rousseaux, chargea l'agent hollandais de la Compagnie d'Orient à Ispahan, de prendre possession des biens. Mis en demeure d'en faire la remise aux directeurs du Séminaire, il refusa de s'en dessaisir sans l'agrément de Des Rousseaux. Or celui-ci ayant fait banqueroute, avait pris la fuite et ne pouvait être atteint. L'agent d'Ispahan vendit l'argenterie pour 4.000 livres, puis les immeubles et le reste du mobilier : livres, ornements, pour 6.000 livres. Les directeurs du Séminaire tentèrent vainement de se faire rembourser cette somme de 10.000 livres par la Compagnie d'Orient à Amsterdam; elle se déroba, prétextant qu'il fallait s'informer exactement de l'affaire.
Le chevalier Chardin, qui séjourna en Perse vers 1675, consacre à l'Évêché d'Ispahan quelques lignes dépourvues de bienveillance : En parcourant la ville, "on rencontre deux grandes galeries, vis à vis desquelles est une maison que les Européens appellent par dérision l'Evêché, parce qu'elle a appartenu ces années passées à un Evêque de Babylone, suffragant à l'Evêché d'Ispahan, qui y a demeuré quelque temps. C'était un Carme Français nommé Monseigneur Bernard, qui après avoir demeuré quelque temps en cette ville sans trouver de quoi occuper un Evêque, se retira et retourna en France, laissant la maison en bon état, l'église, la bibliothèque, les ornements et l'argenterie. Etant arrivé à Paris, il vendit tout cela à un orfèvre qui le fit revendre par les Hollandais en 1669. On vendit la maison cinq mille francs, l'argenterie deux mille, le reste fut partie renvoyée, partie dissipée".


BERNARD de SAINTE THÉRÈSE rentre en FRANCE

Toutes ses affaires réglées, Bernard de Sainte-Thérèse se mit en route accompagné de MM. Montheron et Sansorin et d'un P. Capucin, se dirigeant d'abord vers Bagdad, distant de quarante-deux jours de marche, dont l'accès lui est maintenant possible, la paix ayant été signée en 1641 entre la Turquie et la Perse.
Il se réjouit de prendre possession de son "pauvre evesché" qui depuis 900 ans n'avait pas vu d'évêque; il s'y arrête dix jours; puis marchant vers l'ouest, atteint en 9 jours l'Euphrate, et de là, après trente-deux journées de chemin à travers le désert d'Arabie, parvient à Edesse, puis à Alep, et à Tripoli; par mer, il gagne le port de Saïda, d'où il s'embarquera pour Marseille et arrivera à Paris à l'automne de 1642.
Il en était parti voici deux ans et demi, muni des encouragements de Richelieu; il espérait bien trouver en lui un appui efficace pour remédier aux difficultés rencontrées en Perse. Mais le Cardinal était mourant. Son décès survenu le 4 décembre 1642 sera bientôt suivi de celui de Louis XIII, le 14 mai suivant. Il y avait trop de graves problèmes à l'intérieur et au-delà des frontières pour qu'en haut lieu on s'intéressât au lointain Évêché de Babylone.
Sentant bien que de longtemps il n'y pourrait retourner, Bernard va s'occuper de mettre sur pieds une maison "de personnes ecclésiastiques et même laïques, lesquelles seront instruites aux études, sciences, langues et connaissances nécessaires pour les Missions."
Où trouvera-t-il des ressources ? Il ne pouvait compter sur les arrérages de la rente fondée par Mme de Ricouart. Aux termes de la fondation, la S.C. de la Propagande n'était tenue de les lui verser que pendant le temps de sa résidence effective dans son Évêché.
D'autre part Mme de Ricouart était décédée en mai 1640 . Il faut supposer qu'il bénéficia du concours d'autres personnes généreuses, car à partir de 1644 nous le voyons commencer la série de ses achats de terrains et maisons rue du Bac, à proximité de la rue de Petite Grenelle.
Le 12 juillet 1644, pardevant de Saint-Jean et Charles notaires au Châtelet, "noble homme Jean Amy avocat au Parlement, prieur de Lusignan, vend au Seigneur Evêque le fonds et propriété d'une maison sise à Saint-Germain des Prez - les - Paris, rue du Bac, et de deux allées servant d'entrée et sortie à ladite maison tant du côté de ladite rue que de la rue de la Fresnaie" à la charge du cens et moyennant la somme de six mille trois cents livres payées comptant . La contenance n'est pas indiquée.
Le 2 septembre 1644, pardevant Levesque et Boucot notaires, Antoine Petau, bourgeois de Paris, vend huit toises et demi de face de terre sur la dite rue du Bac, sur la profondeur de dix-neuf toises, close de murs, à la charge du cens et moyennant la somme de trois mil huit cents livres payées comptant.
Le 17 septembre 1644, pardevant Levesque et Boucot notaires, Charles Rigault, maître paveur à Paris et Claude Heron sa femme vendent une pièce de terre contenant quatre toises entre deux murs sur dix-neuf toises ou environ de profondeur, avec le bâtiment non parachevé . Le tout situé en icelle rue du Bac, à la charge du cens et moyennant la somme de trois mil huit cents livres, dont cinq cents furent payées comptant.
Pour l'année 1645, le Bref inventaire mentionne quelques travaux de charpenterie, couverture, plomberie, serrurerie, vitrerie, pavage, sans doute pour l'achèvement de la maison achetée à Rigault.
Le 5 avril 1646, toujours pardevant les notaires Levesque et Boucot, contrat d'achat à Georges Saint-Martin, maître charpentier et François Herbelot, maître couvreur de maisons, tant en leurs noms que s'étant faits forts de Jeanne Poitou et Françoise Gaultier leurs femmes, d'une place sise en la petite rue de Grenelle près de ladite rue du Bac, contenant sept toises de face et de profondeur, moyennant la somme de huit cent livres, dont la moitié est payée à de Saint-Martin, l'autre à un créancier d'Herbelot.
Sur cet emplacement Bernard de Ste Thérèse fera construire ultérieurement les trois petits pavillons où il établira son domicile et dont il se réservera la jouissance jusqu'à sa mort.
En cette même année, il est fait mention du paiement de travaux assez importants de maçonnerie (3.930 livres) exécutés pour l'Évêque de Babylone en "sa maison de la rue du Bac".
Mais voici que l'activité du prélat va s'exercer ailleurs. Depuis plusieurs années, les troupes royales se sont emparées du Roussillon et de la Cerdagne et ont occupé une partie de la Catalogne. Certains évêques ont quitté leur poste, d'autres sont décédés et le gouvernement royal s'est empressé de nommer de nouveaux titulaires. Tout naturellement le Saint-Siège retarde le plus possible l'envoi des Bulles d'institution canonique.
"Sur quoy, Sa Majesté ayant receu diverses remontrances et supplications de la part des députés du principal et conseillers de sa bonne et très fidelle ville de Barcelone et de diverses communautez particulières ecclesiastiques, nobles et autres, et mesme de ceux qui selon les saints canons ont la direction ordinaire desdits Eveschez en cas de vacance ou d'absence des Evesques, et se trouvant pressée par le besoin et par les instances d'y pourvoir et obligée de prendre soin qu'il ne manque rien de ce qui est nécessaire au culte et service de Dieu et au bien de son Eglise dans tous les lieux de son obéissance et mesme en ladite province de Catalogne qui s'est volontairement soubmize a cette Couronne, et s'y montre particulièrement affectionnée en toutes occasions, Sa Majesté par l'advis de la Reine régente sa mère a choisi le Sr. Evesque de Babilonne Conseiller de Sa Majesté en son Conseil d'Estat pour l'envoyer en ladite province comme une personne de singulière doctrine, capacité, vigilance et piété, et qui a toutes les autres vertueuses et bonnes qualitez requises pour faire dignement la charge et les fonctions d'Evesque, et voullant luy donner moyen de supporter les despenses qu'il aura besoin de faire dans ledit pays pour soutenir la dignité d'Evesque..."
Pour subvenir à ses dépenses, Sa Majesté lui accorde et fait don de 12.000 livres de pension à prendre "sur les plus clairs deniers provenans du revenu temporel de l'evesché de Vicq en Catalogne."
Voilà donc Bernard de Sainte-Thérèse investi d'une mission à la fois diplomatique et religieuse. Quel en fut le résultat ? En entreprendre le récit nous écarterait de notre sujet. Notons seulement que de 1647 à 1654, aucun achat de propriétés n'est signalé dans les documents, ce qui laisse supposer que la mission du prélat dut se prolonger durant six ou sept ans.
En 1654, toute une série de transactions, dans lesquelles interviennent Denise Geoffroy, femme séparée de biens d'avec Pierre Tiffaine, marchand de chevaux, Guy Fleury, compagnon charpentier et Catherine Mouton sa femme, Louis Dupont, prêtre, Louis Connin, chapelier et autres, aboutissent, le 17 décembre à l'achat, par Nicolas Catrix, maître charpentier, d'une maison sise rue de petite Grenelle, et de quatre demi-arpents de terre en quatre pièces sises aux terroirs de Saint-Germain des Prés et de Sainte-Geneviève , provenant de la succession de Louis Catrix, pour la somme de deux mille deux cent quatre-vingt trois livres, trois sols. L'acquisition ayant été faite "des deniers dudit Seigneur Evesque", c'est lui qui en devient propriétaire. Le total des sommes déboursées en achat de maisons et de terrains s'établit comme suit :

6.300 livres
3.800 livres
3.800 livres
800 livres
2.283 livres
___________
16.983 livres



3 sols
______
3 sols
plus les frais de procédure, alignements, murs et pignons mitoyens..........................

416 livres


2 sols

6 deniers
___________
17.399 livres ______
5 sols _______
6 deniers

Ajoutons à cette somme le montant des débours effectués de 1645 à 1660 pour constructions et aménagements. Le Bref Inventaire les énumère en détail. En voici le résumé :

Ouvrages de maçonnerie 7.950 livres 15 sols 6 deniers
" " Charpenterie 6.068 livres
" " couverture 2.880 livres 14 sols 4 deniers
" " plomberie 714 livres 7 sols
" " menuiserie 2.599 livres 15 sols
" " serrurerie 4.069 livres 7 sols
" " peinture 1.058 livres
" " vitrerie 835 livres 19 sols
Pavage 562 livres
Carrelage 56 livres
Poteries 1.154 livres
___________
27.948 livres ______
17 sols ________
10 deniers

La plupart des quittances sont établies par actes notariés, assez compliqués parfois, certaines sommes étant payées, non aux entrepreneurs, mais à leurs créanciers. Notons que Bernard de Sainte-Thérèse ne dédaigne pas de mêler parfois l'agréable à l'utile. Le 22 janvier 1657, il passe un marché avec Alexandre de Chaufour, maître-peintre, "pour la fourniture de tableaux de paysages, avec quelque petite histoire sainte, pour servir au dessus des portes de ses maisons, à raison de sept livres dix sols piece."

L'évêque de Babylone aura ainsi dépensé :

- en achats de terrains : 17.399 livres 5 sols 6 deniers
- en constructions.....: 27.948 livres 17 sols 10 deniers
soit......................: 45.348 livres 3 sols 4 deniers
Tout cela, pensait-il, dans l'intérêt de sa mission de Perse. En fait, il préparait, sans s'en douter, l'établissement du Séminaire des Missions Étrangères.

***

II

CONTRATS DU 16 MARS 1663


Premières démarches - Acte additionnel - Contre-lettre du 18 mars - Nom du Séminaire - Les Lettres Patentes - Ratification par l'Abbé de Saint-Germain - Accords avec la paroisse Saint-Sulpice - Installation des premiers directeurs - Association de quatre autres directeurs - Acquisitions de terrains.


PREMIÈRES DÉMARCHES
En quittant la France en 1660 et 1661, les trois Vicaires apostoliques Lambert de la Motte, Cotolendi et Pallu avaient, nous l'avons dit , désigné pour s'occuper du soin de leurs affaires, six procureurs, trois ecclésiastiques : de Meur, Fermanel et Gazil; trois laïques : de Garibal, de Voyer d'Argenson et Pajot de la Chapelle. Il leur était recommandé d'obtenir de Sa Majesté les lettres qu'ils jugeraient nécessaires pour l'établissement d'une maison. Cette maison, il fallait la trouver afin de grouper dans un même local les petites communautés de la rue Saint Dominique, de la rue Saint-Étienne des Grès et de Saint-Josse.
Pajot de la Chapelle et Duplessis-Montbard, son confrère de la Compagnie du Saint-Sacrement, étaient au courant des difficultés rencontrées par Bernard de Sainte-Thérèse. L'aménagement et l'entretien de ses immeubles devaient singulièrement grever son maigre budget. En attendant l'organisation, qui ne se fera jamais, de son école de langues orientales, l'Évêque de Babylone avait loué ses maisons de la rue du Bac, pour une somme globale de 1.700 livres : c'était peu. Si l'on ajoute les pertes d'argent dans des entreprises de pêche et dans des sociétés immobilières, on comprend que le prélat ne serait pas insensible à des offres sérieuses d'achat. Quand, au cours de l'année 1662, Pajot de la Chapelle et Duplessis-Montbard lui firent les premières avances, il entrevit la possibilité de se libérer de graves soucis. Missionnaire lui-même, il avait pu suivre le développement de tout ce qui s'était accompli depuis 1650 en faveur des Missions d'Extrême-Orient, et c'est en leur faveur qu'on venait solliciter son concours. Mais ne se devait-il pas tout d'abord à sa Mission de Perse ? - Âgé et accablé d'infirmités, tout espoir d'y retourner lui était enlevé; le coadjuteur que Rome lui avait donné l'année précédente, Mgr. Duchemin , ne mettait aucun empressement à s'y rendre.
Un moyen s'offrait de tout concilier : il céderait sa maison aux procureurs des Vicaires Apostoliques, à la condition qu'ils s'occuperaient de poursuivre en Perse l'oeuvre commencée par lui.
L'expérience du passé l'avait rendu prudent. Il voulut que l'acte d'achat fût établi au nom de deux personnes de marque : messire Antoine Barillon, seigneur de Morangis, conseiller du Roy ordinaire en tous ses conseils, et directeur de ses finances; et messire Jean de Garibal, baron de Saint-Sulpice et de Vias, conseiller du Roy en ses conseils d'État et privés, maître des requêtes de son hôtel, et président en son grand conseil. Le premier avait, en 1653, apposé sa signature au bas des suppliques envoyées à Rome, et témoigné à l'enquête canonique relative à l'élévation à l'épiscopat de François Pallu. Le second avait été l'un des directeurs de la compagnie de commerce pour la Chine, et les Vicaires apostoliques l'avaient choisi comme l'un de leurs procureurs laïques.
C'est sous forme de donation entre vifs, et à titre onéreux que le contrat fut passé le 16 mars 1663, pardevant les notaires Claude de Troyes et Pierre Muret, en la demeure de l'Évêque.
Les biens cédés comprenaient :
1/ - Les terrains situés rue du Bac et rue de Petite Grenelle, d'une superficie d'environ 1.600 mètres carrés.
2/ - Les maisons édifiées sur ce terrain : sur la rue du Bac, trois corps de logis, dont deux en bordure de la rue, le troisième en retrait. Le bail de location du plus grand étant expiré, il pouvait être occupé immédiatement; les baux des deux autres seraient transportés au nom des acquéreurs. Sur la rue de Petite Grenelle, trois modestes corps de logis se faisant suite en profondeur, servant d'habitation à l'Évêque.
3/ - Deux arpents de terre en quatre pièces différentes, sises dans la plaine de Grenelle.
4/ - Tous les meubles qui se trouveront, au moment de sa mort, dans les maisons habitées par l'Évêque, ainsi que ses ornements, vases sacrés et bibliothèque.
5/ - La propriété d'Ispahan sur laquelle sont édifiés une église et deux corps de logis, avec le mobilier, ornements et bibliothèque.
Valeur spécifiée dans le Bref Inventaire annexé au contrat, soit : 45.348 livres, plus les biens d'Ispahan : 36.000 livres. Total : 81.348 livres.

Conditions
1/ - Les acheteurs doivent laisser à la disposition de Bernard de Sainte-Thérèse le logement qu'il occupe.
2/ - Ils lui assureront, sa vie durant, une pension annuelle de 3.000 livres.
3/ - Après son décès, une rente viagère de 500 livres à messire Sylvestre Cazedeval, prêtre, son aumônier .
4/ - Une rente viagère de même somme à demoiselle Luce Chérot, sa gouvernante.
5/ - Après sa mort également, 2.000 livres seront versées à l'Hôtel Dieu de Paris, et 500 à l'Hôpital Général.


EMPLOIS des BIENS CÉDÉS

"En faveur des Missions Étrangères, et particulièrement et par préférence de la Perse, et pour la conversion des infidèles, hérétiques et schismatiques desdits Etats et Pays étrangers". Voilà pour l'affectation générale. Il est en outre spécifié que dans les maisons de la rue du Bac et de Petite Grenelle on établira "un séminaire de personnes ecclésiastiques ou aspirantes à l'état ecclésiastique, et même de laïques, qui seront jugés capables et utiles au bien de l'oeuvre, lesquelles seront instruites aux études, sciences, langues et connaissances nécessaires pour lesdites Missions..."
... "Et sera ledit Séminaire, sous le bon plaisir du Roi et des supérieurs spirituels, appelé le Séminaire des Missions Étrangères, et en portera le titre et inscription".
Enfin, et c'est justice, "ledit Seigneur Évêque sera toujours reconnu comme principal bienfaiteur de l'oeuvre et ayant-part à sa fondation".


ACTES ADDITIONNELS

Telles sont les dispositions essentielles de l'acte du 16 mars 1663 . Mais qu'adviendrait-t-il si, par suite des circonstances, les clauses du contrat ne puissent être exécutées ? Il y est pourvu par un acte additionnel dressé dans l'après-midi du même jour .
... "en cas que par des difficultés qui n'ont pû être prévues, il survienne des empêchements audit établissement et à l'exécution dudit contrat, soit de la part des supérieurs ecclésiastiques et temporels, soit manquements de sujets, ou autres obstacles qui ne soient pas du fait desdites parties, elles ont déclaré que leur intention a été et est que ledit contrat sorte son plein et entier effet pour la translation et propriété auxdits sieurs de Morangis et de Garibal... pour les appliquer par eux à toute oeuvre pie et de plus grande gloire à Dieu qu'ils jugeront convenable, et où ils trouveront plus de facilités et de dispositions, après avoir fait tout leur possible pour l'établissement dudit Séminaire, dont ledit seigneur Evêque se remet entièrement à leur zèle, prudence et bonne conduite..."
En tout état de cause, les acheteurs s'obligent solidairement au paiement de la pension de l'évêque sa vie durant, et après sa mort, au paiement des rentes viagères à son aumônier et à sa gouvernante, et à l'acquit des sommes léguées à l'Hôtel-Dieu et à l'Hôpital Général. Ce n'est pas tout. Le même jour une convention particulière fut établie, pardevant Muret et Desrogiers, notaires, par laquelle de Garibal s'engageait seul, et non plus solidairement avec de Morangis, à supporter toutes les charges de la donation faite par l'évêque de Babylone.
"L'intention dudit sieur de Garibal n'a point été que ledit sieur de Morangis payast ni deboursast aucune chose en conséquence de ladite donation, en quelque sorte et quelque manière que ce soit".
En conséquence, de Garibal s'engage à indemniser de Morangis de "toutes pertes, despens, dommages et intérêts" pouvant résulter du contrat de donation et de la contre-lettre.
À son tour, de Morangis, déclare "qu'il ne prétend rien en toutes les dites choses données, consentant, en tant que besoin serait, que le dit sieur de Garibal en dispose ainsi que bon lui semblera aux frais de l'établissement des dites Missions et Séminaire .
Trois actes établis le même jour, se contredisent sur certains points, cela nous déroute quelque peu. Pourquoi ces déclarations successives de solidarité et de non-solidarité entre de Garibal et de Morangis, alors que l'un et l'autre ne sont en réalité que des prête-noms ?
Un siècle plus tard, en 1764, un jurisconsulte s'est appliqué à en dégager le sens :
"L'acte d'indemnité que M. de Morangis a fait souscrire à M. de Garibal prouve, premièrement, qu'il ne se regardait pas comme donataire, car dans ce cas il ne se serait pas fait indemniser; deuxièmement, que MM. de Morangis et de Garibal n'étaient pas égaux aux yeux de l'évêque de Babylone, puisque M. de Garibal devait indemniser M. de Morangis de toutes les obligations contractées envers le Prélat. Troisièmement, que c'était les Missions qui étaient les véritables parties obligées dans l'acte, puisqu'elles avaient donné des pouvoirs et des deniers à M. de Garibal, pour supporter toutes les charges imposées par l'évêque de Babylone, pour prix de sa cession.
"Si l'on fait abstraction des procurations, quel motif peut-on supposer à M. de Garibal, non seulement pour se soumettre à des obligations dont M. de Morangis voulait être indemnisé, mais encore pour se charger de la part de ces obligations que M. de Morangis devait supporter dans un Acte où ils paraissaient s'obliger également ? Il n'y a qu'une seule cause de cette différence : c'est que M. de Garibal était procureur, et que M. de Morangis ne l'était pas".
Laissons ces arguments de procédure pour revenir au contrat de cession du 16 mars. Il fut enregistré au greffe des insinuations du Châtelet de Paris, le 11 mai 1663, et au Parlement le 7 septembre suivant, en même temps que l'acte de déclaration au profit de Gazil et Poitevin, dont nous avons à parler, et qui est du 18 mars.


CONTRE-LETTRE du 18 MARS

Antoine Barillon de Morangis et Jean Garibal n'étaient, nous l'avons dit, que des prête-noms. Ils déclarèrent ne rien prétendre en tous les emplacements, maisons et héritages énumérés dans le contrat du 16 mars, disant que "le tout est au profit de vénérables et discrettes personnes, M. Michel Gazil prêtre, docteur en théologie de la Faculté de Paris, sieur de la Bernardière, et M. Armand Poitevin prêtre aussi, et docteur en théologie de ladite Faculté de Paris, demeurant au presbytère de Saint-Josse, à ce presens et acceptans, afin d'établir par eux et autres joints avec eux, un Seminaire desdits emplacements et maisons de ladite rue du Bac, à l'effet desdites Missions étrangères... et en cas que ledit Séminaire ne pût être établi... et que lesdites choses données par ledit seigneur Evêque dussent être employées en autres oeuvres pies, en ce cas, lesdits sieurs Gazil et Poitevin y apporteront leurs soins... et s'obligent, en leurs propres et privés noms, solidairement, sans division, ni discussion... d'exécuter et accomplir entièrement à la décharge desdits sieurs de Morangis et de Garibal tout ce à quoy ils sont tenus par lesdits contrats de donation et contre-lettre, sans aucune exception, ni réserve..."
Ce fut fait et passé en la maison de M. de Garibal, demeurant rue du Colombier, paroisse Saint-Sulpice, pardevant les mêmes notaires Claude de Troyes et Muret.
Dans l'acte du 18 mars, le domicile de Gazil n'est pas indiqué. Le procès verbal de son installation, le 27 octobre suivant, marque qu'il habite rue Saint-Étienne des Grès. C'est qu'en effet, au début de 1662, ceux qui "s'étaient unis pour le bien des Missions" avaient quitté le local de la rue Saint-Dominique, pour aller demeurer rue Saint-Étienne des Grès, dans une maison louée au nom de l'abbé Tiersault et de Pajot de la Chapelle. Ils y demeurèrent jusqu'en 1666, et louèrent une plus grande maison, proche les Pères de la Doctrine Chrétienne, rue des Fossés Saint-Victor (act. rue du Cardinal-Lemoine) où ils restèrent jusqu'en 1674, date à laquelle, Tiersault étant décédé, Pajot de la Chapelle vint au Séminaire de la rue du Bac rejoindre Gazil, qui s'était fixé là, en 1663 avec de Meur, Fermanel et quelques autres


En marge du contrat de donation

L'aboutissement des pourparlers engagés l'année précédente par Duplessis-Montbard et Pajot de la Chapelle constituait pour les procureurs des Vicaires apostoliques une affaire avantageuse. Cependant, ils ne tardèrent pas à essayer de se persuader que l'Évêque de Babylone avait habilement exploité, à son profit, leur désir d'aboutir très vite; "qu'il avait vendu ses propriétés à un prix très haut, pour ne pas dire excessif, comme on l'a fort bien reconnu dans la suite, et on le voyait bien, même alors, mais comme on était pressé d'achever cette affaire... on passa par dessus, quoiqu'à contre-coeur".
Ainsi s'exprime Mgr de Bourges, dans une lettre du 1er juin 1701 . Son témoignage reflète l'opinion de ses confrères, recueillie pendant son séjour en Europe de juillet 1664 à mars 1666. Launay semble avoir adopté les mêmes vues . Mais les arguments qu'il apporte ne sont guère probants. L'Évêque de Babylone avait déboursé, nous l'avons dit, pour ses propriétés du Faubourg Saint-Germain, une somme globale de 45.348 livres (les quittances remises aux acheteurs font foi de la véracité de ces dires et on ne saurait y opposer le chiffre de 30.000 livres, indiqué dans le procès-verbal d'une expertise faite en 1668 , au sujet de laquelle on fera quelques réserves à l'affirmation du "peu de valeur des bâtiments, et qu'ils sont en péril à cause de leur vieillesse et caducité". En 1735, d'autres experts viendront déclarer que ces mêmes constructions sont "en fort mauvais état et presque de nulle valeur" ce qui ne les empêche pas de rester debout en 1945. En face du chiffre de 30.000 livres qu'il tient pour exact, Launay suppute le montant des versements effectués par les directeurs du Séminaire en exécution des clauses du contrat, et il aboutit à un total de 29.000 livres, parce qu'il suppose qu'ils ont eux-mêmes acquitté toutes les charges. Cela est vrai pour les legs à l'Hôtel-Dieu et à l'Hôpital Général, pour les rentes de l'aumônier et de la gouvernante; il n'en est pas de même pour la pension de 3.000 livres. Afin d'en assurer le paiement, ils firent appel à la générosité des bienfaiteurs. C'est ainsi que Barillon de Morangis et de Garibal le 21 avril 1663, la duchesse d'Aiguillon, le 5 juin, s'inscrivirent chacun pour 300 livres; Madame de Miramion, le 24 juin, le marquis de Laval, le 12 octobre, chacun pour 100 livres; au total 1.100 livres. Ils signèrent des "contrats de donation en forme de pension viagère, durant la vie seulement de M. l'Evêque de Babilone" . D'autres sommes furent certainement versées pour alléger la charge des Directeurs du Séminaire, puisque ces derniers, du 1er avril 1663 au 10 avril 1669, n'auront déboursé que 3.535 livres pour compléter une pension de 3.000 livres par an, soit 18.000 livres que le prélat reçut pendant les six dernières années de sa vie. Des recettes viennent compenser les dépenses, par exemple : en août 1668, 4.363 livres pour vente de meubles à Ispahan en décembre 1669, 2.245 livres pour vente d'une partie du mobilier de l'Évêque défunt; en 1672, 8.343 livres pour vente des terrains de la plaine de Grenelle
Somme toute, les dépenses résultant de l'acquit des clauses du contrat du 16 mars furent à peu près couvertes par l'aliénation d'une très faible partie des bien cédés.


LE NOM du SÉMINAIRE

Bernard de Sainte-Thérèse avait stipulé : "et sera ledit Séminaire sous le bon plaisir du Roy et des supérieurs spirituels, appelé le Séminaire des Missions estrangères, et en portera le titre et inscription". Son voeu a été réalisé, bien que d'autres noms aient été proposés plus tard. Ainsi les Lettres Patentes de 1663 disent : "nous voulons qu'ils soient appelez , Le Séminaire pour la conversion des Infidelles dans les pays estrangers, et que l'inscription en soit mise sur la porte principalle d'iceluy".
En 1669, des démarches furent faites à Rome par Gazil pour l'imposition d'un autre nom. Il avait demandé l'autorisation de l'appeler Seminarium de Propaganda Fide, et la réponse avait été : Proponatur alius titulus. Il songea alors, de concert avec Mgr Pallu, alors à Rome avec lui, à prendre le titre de Seminarium de sancta fide pro conversion infidem.
Dans une autre lettre non datée, adressée par le même Gazil à la Propagande, il fait remarquer qu'il y a à Paris quatre autres séminaires ecclésiastiques. Afin d'éviter toute confusion, il serait nécessaire de lui donner un nom qui rappelât son but, c'est à dire la propagation de la foi. Le nom de Séminaire de la Propagation de la Foi ayant été écarté par la Sacrée Congrégation, il faudrait une appellation dans laquelle figure le mot de Mission, mais elle a déjà été adoptée par la congrégation fondée par M. Vincent. En conséquence, conclut-il, nous prions Vos Eminences d'accorder que notre Séminaire porte un nom inspiré par son but, qui est la propagation de la Foi.
L'appelation qui prévalut fut : Séminaire des Missions Étrangères. Celle indiquée par les Lettres Patentes n'est cependant pas tombée dans l'oubli.
Aujourd'hui encore, comme au XVIIème siècle, elle figure, transposée en latin et mise en exergue autour du sceau du Séminaire : Sig SEMINARII PRO CONVERSIONE GENTIUM.


LES LETTRES PATENTES

Toute fondation de communauté religieuse était soumise à l'approbation du roi; l'obtention, Poitevin et Vincent de Meur le savaient par expérience, n'en était pas très aisée. Voici ce qu'en effet on relève dans les Mémoriaux du Conseil de 1661 :
"Sur ce que les sieurs Poictevin et de Meurs, prêtres, de Garibal, de Villers et de Bussy ont fait instance au Roi de leur permettre de demeurer ensemble dans une maison, comme ils le font depuis un an, pour vivre ensemble sans aucun statut ni aucun nom commun, sans qu'on les puisse troubler sous pretexte des dernières déclarations, leur dessein étant de s'employer aux affaires qui concernent les Missions du Canada, de la Chine, de la Cochinchine et du Tonquin, Sa Majesté a ordonné à Le Tellier de leur expédier cette permission par brevet, pour un an seulement".
Le délai d'un an étant expiré, nous ne savons si l'autorisation fut renouvelée. On voulait toutefois mieux qu'une simple tolérance, et pour aboutir il était nécessaire de recourir à de hautes influences. Le prince de Conti n'avait pas réussi en 1660 à protéger la Compagnie du Saint Sacrement contre l'animosité de Mazarin. Celui-ci étant mort, il restait au prince assez de crédit à la Cour pour intervenir avec succès. Sur les instances de Vincent de Meur, de Fermanel et "autres de leur union", il s'offrit d'"en parler à Mgr l'Archevêque d'Auch , grand aumônier de la Reine-mère; elle eut la bonté de faire signer et expédier des lettres qui furent rédigées par Duplessis-Montbard et par Lhoste, tous deux avocats au Parlement , avec assez d'habileté pour attribuer une bonne part du mérite de l'oeuvre au zèle religieux du monarque.
Le préambule solennel est bien dans la manière du grand siècle :
"Louis, par la Grâce de Dieu, Roi de France et de Navarre, à tous présens et à venir, salut. Depuis qu'il a plu à la bonté divine de Nous donner la paix si necessaire au culte de la Religion et à la tranquillité publique, nos principales vues ont été, par la reconnaissance que nous devons aux soins de la providence sur notre personne et sur notre Maison Royale, de réprimer, autant qu'il nous a été possible le progrès de l'hérésie que les misères du temps ont, à notre très grand regret fait tolérer dans ce Royaume, empêcher les cours des erreurs naissantes et nouvelles sectes du Jansénisme, et d'étendre la Religion chrétienne au-delà de ses bornes ordinaires, pour en étendre les lumières jusques dans les extrémités du monde. Pour cela, Nous avons procuré auprès de notre Saint Père le Pape d'envoyer des Evêques dans la Nouvelle France, en Perse, au Tonquin, la Chine et la Cochinchine et contribué de nos libéralités royales au fonds des voyages si hasardeux et entreprises si chrétiennes et généreuses pour la conversion des âmes. Mais comme l'on était en peine de chercher des personnes qui aient toutes les qualités nécessaires pour les aller secourir, et travailler sous leur ordre en des emplois si apostoliques et avoir pour cet effet quelque lieu de retraite et hospice charitable pour les accueillir, la Providence qui ne manque jamais en ces occasions a donné le mouvement à notre cher et féal Bernard de Sainte-Thérèse Evêque de Babylone, conseiller en nos conseils, qu'elle avait appelé des premiers en cet emploi, d'en consommer heureusement le dessein; et d'autant que par les instances du défunt Roy notre très honoré seigneur et père, il aurait été ci-devant envoyé en Babylone et en Perse, pour travailler à la conversion des âmes, il a depuis son retour appliqué tous ses soins à bâtir un Séminaire pour loger, accueillir et entretenir les ouvriers et missionnaires qui seraient destinés à cet emploi au service de l'Eglise dans les missions étrangères, en sorte que les lieux étant en état de servir à un si pieux dessein, il aurait par contrat du 16 mars dernier ci attaché sous le contre-scel de notre chancellerie, fait avec les sieurs de Morangis conseiller en tous nos conseils et directeur de nos finances et de Garibal Président en notre grand conseil et Maître des requêtes ordinaires de notre hôtel, dont le zèle et la piété sont très connues et nous sont très agréables, donné par donation irrévocable et entre vifs en faveur des Missions étrangères, et par préférence de la Perse et pour la conversion des Infidèles, hérétiques et schismatiques desdits Etats et pays, lesdits sieurs de Morangis et de Garibal et les Notaires acceptant ladite donation à l'effet de l'accomplissement d'icelle, tous les emplacements, logements et bâtiments à lui appartenant situés au faubourg Saint-Germain de notre bonne ville de Paris sur les rues du Bac et de la Fresnaye ou petite Grenelle derrière les Incurables, tant ceux par lui occupés que donnés à loyer et par lui acquis et bâtis de temps en temps des deniers de son épargne, ensemble sa bibliothèque chapelle et meubles qui se trouveront lors de son décès, et encore les maisons et emplacements situés en la ville d'Ispahan capitale de Perse à lui appartenants et aussi acquis de ses deniers, bibliothèque et chapelle, à la charge de procurer par les soins desdits sieurs de Morangis et de Garibal dans lesdits logements et emplacements du faubourg Saint-Germain l'établissement d'un séminaire de personnes ecclésiastiques ou aspirantes à l'ordre ecclésiastique et même de laïques qui seront jugés capables et utiles au bien de l'oeuvre, lesquels seront instruits aux études, sciences, langues et connaissances nécessaires pour lesdites Missions, le tout à charge de payer trois mil livres de pension viagère audit Sieur Evêque sa vie durant et mil livres après sa mort aux personnes y dénommées, et autres clauses et conditions portées par le contrat, lesquels sieurs de Morangis et de Garibal auraient par autre contrat du dix-huitième du même mois, aussi attaché sous notre contre-scel, fait remise de tout le contenu audit contrat de donation aux sieurs Poictevin et Gazil prêtres et docteurs en théologie, dont la vertu et les emplois pour les missions étrangères nous sont très connues, lesquels tant pour eux que leurs associés en un si bon oeuvre se seraient obligés de satisfaire au contrat à leur décharge, ayant toutes correspondances nécessaires avec les sieurs Evêques de Pétrée, d'Héliopolis, de Bérithe et de Métellopolis et étant leurs procureurs pour les affaires de leurs Eglises. Et parce qu'un établissement de cette qualité si important au bien de la Religion et à la subsistance et perpétuation des Missions étrangères que Nous avons procurées ne se peut faire sans notre agrément et permission, ledit sieur Evêque de Babylone, ensemble lesdits sieurs de Morangis et de Garibal pour la décharge de leur obligation, et lesdits sieurs Poictevin et Gazil pour les en acquitter, Nous ont très humblement supplié de leur accorder nos lettres nécessaires. A ces causes, après avoir fait examiner en notre conseil ledit contrat de donation et remise d'iceluy auxdits sieurs Poictevin et Gazil à l'effet dudit Séminaire, et trouvé qu'il était très avantageux pour le bien de la Religion et le soutien des Missions étrangères et convenable au dessein que Nous avons toujours eu de leur procurer, de l'avis d'iceluy, et de notre pleine puissance et autorité Royale, Nous avons confirmé et confirmons par ces présentes ledit contrat de donation fait par ledit sieur Evêque de Babylone auxdits sieurs de Morangis et de Garibal en faveur dudit Séminaire, ensemble le contrat de remise par eux fait auxdits sieur Poictevin et Gazil à l'effet de l'exécution dudit Séminaire, l'un et l'autre attachés à ces présentes sous notre contre-scel et tout le contenu en iceux, ensemble l'établissement dudit Séminaire en faveur desdits sieurs Poictevin et Gazil et leurs associés pour les Missions étrangères et par préférence de la Perse; et pour les distinguer des autres communautés et compagnies qui s'appliquent très utilement aux mêmes emplois pour lesquels on ne saurait avoir trop d'ouvriers, la moisson étant ouverte à tous et suffisante pour tous, Nous voulons qu'ils soient appelés le Séminaire pour la conversion des Infidèles dans les pays étrangers, et que l'inscription en soit mise sur la porte principale d'iceluy. Avons amorti et amortissons lesdits emplacements, logements et acquisitions ci-dessus exprimées à la charge de l'indemnité envers les seigneurs particuliers si aucuns sont, les déchargeant en leur faisant don de ce qui se trouverait relevant de Nous. Nous leur avons permis d'accepter par ci-après le cas y échéant toutes sortes de donations et legs de choses mobilières et fonds roturiers seulement, sans payer aucun amortissement, en nous baillant toutefois homme vivant et mourant, et payant au seigneur de qui lesdits biens relèveront les droits d'indemnité tels que de raison, et d'agir en tout ce qui regardera le bien de l'oeuvre et dudit Séminaire ainsi que les autres communautés et qu'ils aviseront pour le mieux, à la charge de se pourvoir par devers le sieur Abbé dudit Saint-Germain, supérieur spirituel, pour l'établissement dudit Séminaire en ce qui concerne le spirituel et règlement de ladite maison ; si donnons en mandement à nos amés et féaux conseillers les gens tenant notre cour de Parlement et Chambre de nos Comptes à Paris, que ces présentes ils fassent registrer pour être exécutées, gardées et observées de point en point selon leur forme et teneur, et du contenu en icelles jouir et user les exposants pleinement, paisiblement et perpétuellement, sans souffrir qu'il leur soit donné aucun trouble ni empêchement au contraire; car tel est notre plaisir, nonobstant tous règlements et lettres à ce contraire auxquels Nous avons dérogé et dérogeons par ces présentes, et afin que ce soit chose ferme et stable à toujours, nous avons fait mettre notre scel à ces dites présentes, sauf en autre chose notre droit, et l'autruy en toutes. Donné à Paris au mois de juillet l'an de grâce mil six cent soixante trois et de notre règne le vingt unième.
LOUIS
Par le Roy : Phelypeaux."

L'enregistrement au greffe des expéditions de la Chancellerie de France porte la date du 26 juillet 1663.
En exécution de la clause ci-dessus mentionnée, les Lettres furent enregistrées au Parlement de Paris le 7 septembre suivant , mais l'enregistrement à la Chambre des Comptes ne fut effectué que plus tard, le 26 juillet 1689.


RATIFICATION par l'ABBÉ DE SAINT-GERMAIN

Dans les Lettres Patentes intervient une précision que le contrat du 18 mars n'avait pas fournie. En effet, il y est fait mention expresse des Vicaires apostoliques, Gazil et Poitevin sont désignés comme étant leurs procureurs . Ces derniers avaient maintenant à se pourvoir devant l'Abbé de Saint-Germain des Prés, leur supérieur spirituel . Dans la supplique qui porte leur signature, après un résumé de ce qui a été accompli ils ajoutaient : "Ce considéré, Monseigneur, et qu'il vous appert de ce que dit est par lesdits actes et Lettres patentes ci-attachés, plaise à Votre Altesse permettre aux suppliants de faire l'établissement dudit Séminaire avec ceux qu'ils trouveront de la qualité requise pour associer à cet emploi conformément audit contrat, le tout sous votre dépendance et juridiction et de Messieurs vos Grands Vicaires, et pour cet effet leur permettre d'avoir une chapelle domestique dans ledit Séminaire pour y célébrer la sainte Messe et administrer les sacrements de Pénitence et d'Eucharistie à ceux du Séminaire et domestiques et autres demeurant dans la maison et d'accorder d'y avoir le Saint-Sacrement lorsqu'ils seront nombre suffisant, comme aussi d'y faire les règlements convenables à ce dessein suivant l'expédition pour vous être présentés et approuvés par vous" .
L'autorisation donnée le 10 octobre 1663, au château abbatial de Saint-Germain, fut rédigée en forme de lettres patentes, signées de la main de l'Abbé, contresignées par le secrétaire ordinaire de ses commandements, Pellault, et munie du grand sceau de cire rouge aux armes de Henry de Bourbon .
Un assez long préambule résume tout ce qui a été accompli. Viennent ensuite les dispositions :
"A ces causes et autres bonnes considérations à ce Nous mouvant, après avoir vu en notre conseil lesdits contrats de donation et remise desdits logements et emplacements à l'effet dudit Séminaire, le jugeant très avantageux pour la gloire de Dieu et le salut des âmes, bien informés d'ailleurs que nous avons été des bonnes qualités des sieurs Poictevin et Gazil et de leur capacité et expérience au fait des Missions pour l'établissement et progrès dudit Séminaire. Nous avons agréé, confirmé et approuvé, agréons, confirmons et approuvons, en ce qui nous regarde et notre dite Abbaye, lesdits contrats de donation et remise desdites maisons, terres et emplacements, et tout le contenu en iceux, et permettons auxdits sieurs Poictevin et Gazil et leurs associés de faire l'établissement dudit Séminaire pour la conversion des Infidèles dans le royaume de Perse et autres pays étrangers, suivant les pieuses et saintes intentions de Sa Majesté et dudit seigneur Evêque de Babylone, pour y vivre en communauté ecclésiastique et séculière, ainsi que les autres séminaires institués dans notre dite ville et faubourg Saint-Germain, sous la conduite d'un supérieur qu'ils pourront élire, lequel sera tenu de requérir et recevoir de Nous ou de nos Grands Vicaires Prieurs de notre dite Abbaye de Saint-Germain, sa confirmation et institution, et de faire par eux les règlements nécessaires pour la police et bonne discipline de ladite maison pour nous être présentés et par Nous ou nos dits Grands Vicaires, comme dépendant de Nous et de notre juridiction, pour y faire la visite, entendre et recevoir les comptes du temporel et pourvoir aux besoins et nécessités d'iceluy en la manière accoutumée, et même que ceux dudit Séminaire qui seront envoyés aux dites Missions prendront de Nous ou de nos dits Grands Vicaires Lettres d'obédience et attestation de vie, moeurs, telles qu'il conviendra, et ne pourront prêcher, catéchiser, confesser ni administrer les Sacrements sans notre approbation expresse ou de nos dits Grands Vicaires, et seront tenus de mettre à exécution tous mandements que Nous ou eux pourront leur envoyer comme aux autres communautés; leur permettons en outre de faire bâtir et construire une chapelle en leur dit Séminaire et d'y exposer le Saint-Sacrement, laquelle, suivant le désir dudit seigneur Evêque de Babylone que Nous agréons bien volontiers, sera dédiée sous le nom et titre de la famille de Notre-Seigneur, avec pouvoir d'y célébrer la sainte Messe et d'y administrer les Sacrements de Pénitence et même le très Saint Viatique et l'Extrême-Onction, et d'enterrer en ladite chapelle et donner sépulture aux prêtres officiers et autres domestiques demeurant ou qui mourront audit Séminaire; sans au surplus qu'ils puissent faire aucun baptême, bénédiction de pain bénit, mariages ni autres fonctions curiale; à la charge aussi de payer les droits d'indemnité féodale dûs à notre mense abbatiale pour raison de l'amortissement desdites maisons, terres et héritages à eux ainsi donnés ou qu'ils pourront ci-après acquérir en notre censive, d'acquitter les cens et redevances dûs envers Nous ou autres seigneurs dont ils relèvent, et de payer en outre un écu d'or sol par chacun an au sieur Curé de notre Eglise paroissiale de Saint-Sulpice, par forme de reconnaissance et devoir envers lui et ses successeurs à ladite cure. Si mandons au Révérend Père Prieur de notre Abbaye, notre Grand Vicaire, mettre en possession et jouissance dudit Séminaire lesdits sieurs Poitevin et Gazil prêtres, à l'effet et contenu en ces présentes, les laisser jouir pleinement et paisiblement; enjoignant au sieur bailli de notre Justice et à tous nos autres justiciers et officiers qu'il appartiendra de n'y apporter aucun trouble ni empêchement au contraire. En témoin de quoi Nous avons à ces dites présentes signées de notre main et contresignées par le secrétaire ordinaire de nos commandements, fait apposer notre scel. Donné au château abbatial de notre dite Abbaye de Saint-Germain des Prés le dixième jour d'octobre mil six cent soixante trois.

Henry, duc de Verneuil, abbé de Saint-Germain
Par Monseigneur, Pellault


Accords avec la paroisse Saint-Sulpice

Une convention spéciale préciserait bientôt les relations entre la paroisse Saint-Sulpice et le Séminaire. Anticipant quelque peu sur les événements, nous la transcrivons ici parce qu'elle complète l'acte du 10 octobre 1663.
Le 26 mai 1666 se réunirent au domicile du marquis de Fénelon , M. Raguier de Poussé curé de Saint-Sulpice, Vincent de Meur, Gazil, l'abbé de Paulmier , Bossuet et François Picquet . Ils convinrent des articles suivants :
1/ - Messieurs du Séminaire demeurent d'accord qu'ils n'auront qu'une chapelle, qui ne sera point publique ni ouverte au peuple, sinon deux jours de l'année, fêtes de la chapelle; ils pourront néanmoins, en d'autres jours, admettre pour entendre la messe, quelques particuliers sans concours de peuple, et même les confesser et communier.
2/ - Tous les passagers qui seront dans la maison seulement pour quelque temps, comme aussi tous les domestiques, hors les communs, comme le portier, boulanger, cuisinier et semblable, demeureront dans l'obligation de tous les devoirs paroissiaux, même les valets particuliers de ceux qui composeront le Séminaire.
3/ - A l'égard des ecclésiastiques qui composent le corps de la communauté, les séminaristes, officiers et valets commun, demeurant actuellement dans l'enclos de leur maison, a été convenu qu'ils seront inhumés par ceux du Séminaire, Monsieur le Curé préalablement appelé, qui pourra y assister avec deux de ses ecclésiastiques et officiers, si bon lui semble, le tout gratuitement; et où ledit sieur Curé ne s'y trouverait en personne, le supérieur du Séminaire fera l'inhumation. Au cas que quelqu'un des susnommés demandât d'être enterré ailleurs, Monsieur le Curé ou ses prêtres iront lever le corps comme il se pratique.
4/ - Monsieur le Curé accorde que les valets qui, par l'article ci-dessus sont dans le droit commun, soient néanmoins enterrés au cimetière dudit Séminaire, par ledit sieur Curé ou ses ecclésiastiques, si lesdits domestiques n'élisent pas leur sépulture ailleurs.
5/ - A l'égard de ceux du dehors qui éliront leur sépulture dans ladite chapelle, ils conviennent de recourir à la paroisse, et que Monsieur le Curé ou ses prêtres viendront faire l'inhumation avec les cérémonies ordinaire. Parmi ceux du dehors sont compris ceux qui se trouveraient en retraite et comme passagers dans le Séminaire.
6/ - Quant au sacrement de Pénitence, communion pascale, viatique, extrême-onction, il est accordé qu'ils seront administrés à ceux du Corps, séminaristes, officiers et domestiques communs susmentionnés, par Messieurs du dudit Séminaire; à la charge d'une redevance d'un écu d'or et un cierge qui sera présenté à l'offrande le jour de Pâques, annuellement, par un envoyé dudit Séminaire".
On se représenterait volontiers un des ecclésiastiques du Séminaire s'avançant, le jour de Pâques, dans l'église paroissiale, un cierge à la main, pour déposer un écu d'or dans le plateau des offrandes. Le registre des dépenses laisse supposer qu'il n'en fut pas ainsi; il se borne à mentionner le versement de la redevance, soit 5 livres 14 sols, au mois d'avril des années 1667, 1668 et 1669. En 1672, c'est une somme de 11 livres 8 sols pour deux années, remise au sacristain de l'église; en 1680, versement de la redevance de huit années échues . Et c'est tout. Le paiement tomba-t-il en désuétude ? En tout cas, il n'en sera plus question dans l'accord renouvelé en 1686, et qui sera signalé en son temps.
Nous nous abstiendront de commenter ici les actes dressés en 1663 et d'en tirer les conséquences qui en pouvaient rejaillir sur les relations futures entre les Vicaires apostoliques et les Directeurs du Séminaire. Il est à présumer que ces derniers, n'ayant d'autre but que l'établissement d'une maison en exécution des instructions des Vicaires apostoliques, agirent en toute bonne foi, et considérèrent que l'administration des biens acquis de l'Évêque de Babylone ne relevait que d'eux seuls. Les divergences de vue surgiront assez vite et s'amplifieront d'année en année jusqu'à l'octroi, en 1776, de nouvelles Lettres Patentes, plus explicites que les premières.


INSTALLATION des PREMIERS DIRECTEURS

L'Abbé de Saint-Germain avait donné mandat à Dom Ignace Philibert, prieur de l'abbaye et son grand Vicaire, de mettre en possession et jouissance du Séminaire les sieurs Poitevin et Gazil. D'un commun accord, la cérémonie fut fixée au 27 octobre, veille de la fête des saints Apôtres Simon et Jude.
Y furent conviées une trentaine de personnes, parmi lesquelles, le procès-verbal signale :
Messire Bernard de Sainte-Thérèse, Évêque de Babylone.
Messire Jacques Benigne Bossuet , aumônier et prédicateur ordinaire du Roi.
Messire Jean de la Rivière de Souby et Pierre Despont, prêtres.
Haut et puissant seigneur messire Hilaire de Laval.
Messire Christophe du Plessis, baron de Montbard.
Maître Nicolas Blondeau.
Antoine Pajot de la Chapelle.
Jacques de Brussy (neveu de Mgr Pallu).
Dans le "Mémoire de l'origine" sont cités :
MM. de Morangis et de Garibal - la duchesse d'Aiguillon - Madame de Miramion - le comte d'Argenson - Poitevin. Il semble toutefois, aux termes du procès-verbal, que ce dernier n'y fut point présent, pas plus d'ailleurs que Vincent de Meur, Fermanel et autres "Bons Amis" retenus par les exercices d'une mission qu'ils prêchaient en Berry. À l'heure dite, entre 9 et 10 heures du matin, Gazil se transporta, avec les deux notaires Claude Le Vasseur et Pierre Muret, dans la plus grande des trois maisons de la rue du Bac, naguère occupée par dame Marguerite Le Vieux, veuve de messire Henry de Renoir, dont le bail était expiré depuis le 20 mai précédent.
Survint Dom Ignace Philibert, assisté de Dom Arsène Mauriceau, son secrétaire. Gazil lui remit en mains les lettres de confirmation de l'Abbé; lecture en fut donnée par Dom Arsène. Après quoi, le sieur Gazil, à genoux et revêtu du surplis, fut mis en possession du Séminaire, tant pour lui que pour ses associés.
Ensuite, sur la demande du Père Prieur, l'Évêque de Babylone procéda à la bénédiction de la chapelle et des salles adjacentes, les aspergeant d'eau bénite; sortant dans la cour, il fit de même l'aspersion des murs suivi de tous les assistants. Au retour du cortège, l'abbé Bossuet prononça une exhortation, prenant pour texte les paroles du psalmiste : Paratum cor meum, Deus, paratum cor meum.
Mon coeur est prêt, Ô Dieu, mon coeur est prêt...
Je me lèverai au point du jour,
Je vous rendrai hommage parmi les peuples,
Je chanterai vos louanges parmi les nations...

"le génie de l'orateur, remarque Launay, s'envolant sur les ailes de la foi, entrevit-il la gloire de cette demeure alors si modeste; déroula-t-il devant ses auditeurs les beautés de la prédication apostolique; indiqua-t-il par l'étude du passé les événements de l'avenir, les peines, les combats, les martyres dont il plairait à Dieu d'orner la vie des futurs apôtres ? Très probablement, comme son texte l'indique, il les exhorta à être prêts à tout supporter avec vaillance plus encore qu'avec résignation; mais les archives et les papiers du grand Évêque de Meaux ne nous livrent pas ce discours qui eût si bien décoré le frontispice de l'histoire du Séminaire des Missions-Étrangères". Dom Ignace célébra la messe, à l'issue de laquelle une croix fut placée au-dessus de la porte d'entrée de la salle. Enfin les notaires rédigèrent la minute du procès-verbal.
Par le fait de sa mise en possession, Gazil était désigné comme supérieur provisoire en attendant le retour à Paris de ses confrères. Il était nécessaire en effet de s'entendre avec eux pour la constitution définitive du personnel de la nouvelle fondation.
En novembre une assemblée se tint à la maison de la rue Saint-Étienne des Grès, domicile de Gazi. On y convoqua les procureurs des Missions et tous ceux qui étaient de leur union et maison. "Ayant considéré les talents et les bonnes qualités de ceux qui voudraient et pourraient prendre la conduite du Séminaire, on en nomma huit qui acceptèrent, savoir : MM. de Meur, Fermanel, Poitevin; Gazil, Besard, Lambert, Hérisson-Desportes et Bernard Piques".
Entre temps, Pajot de la Chapelle se chargea de faire faire les réparations et aménagements des locaux. Il prit soin de garnir les chambres de meubles qui furent amenés de la rue Coupeau, de la rue Saint-Étienne des Grès, ou achetés soit à l'hôpital des Incurables, soit ailleurs. Les premiers occupants s'installèrent le 7 décembre, veille de la "Conception Immaculée de la Sainte-Vierge, laquelle a toujours comblé de ses bénédictions tous ceux de cette maison". Leur dévotion à Marie les avait porté peu auparavant à aller "offrir leurs voeux, leurs prières et cette oeuvre à Notre-Dame de Chartres".
Le registre des recettes, commencé le 7 décembre 1663, note le versement de leur quartier de pension effectué par MM. Lambert , de Meur, Fermanel; Besard entrera en janvier 1664, Gazil en mars.
Une des préoccupations les plus importantes était l'élection aux différentes charges. Vers Noël 1663, il fut convenu qu'on se réunirait à cet effet à la prochaine fête des Rois et que Abelly, Évêque nommé de Rodez, serait invité à présider la séance. C'était aller trop vite en besogne. On dut s'apercevoir que Gazil et Poitevin étant seuls désignés dans les actes officiels, il convenait de dresser d'abord, en bonne et due forme, l'acte d'association des autres.



ASSOCIATION de QUATRE DIRECTEURS

L'acte est du 10 mars 1664 . Après rappel des négociations antérieures, il y est dit :
"A ces causes, lesdits sieurs Poitevin et Gazil, pour la plus grande gloire de Dieu et salut des âmes, ont associé par ces Présentes avec eux également messire Vincent de Meur, prieur de Saint-André, aussi docteur en théologie de la faculté de Paris; François Besard, prêtre, docteur es-droits; Luc Femanel de Favery, aussi prêtre et Nicolas Lambert, seigneur de la Boissière, aussi prêtre en tous les droits, cession et remise desdites maisons, emplacements et choses délaissées à iceux sieurs Poitevin et Gazil par lesdits sieurs de Morangis et de Garibal, et à eux données par ledit seigneur de Babylone pour ledit établissement dudit Séminaire; pour y avoir par lesdits sieurs de Meur, Besard, Fermanel, et Lambert le même droit concurrement avec lesdits sieurs Poitevin et Gazil, et contribuer tous également aux dépenses faites et à faire pour iceluy Séminaire et en porter également les charges".
Au lieu des huit proposés au mois de novembre précédent, six seulement formeront le corps des directeurs. Quant aux deux autres, Hérisson-Desportes et Piques, le premier est cité parmi les associés du Séminaire où il résida. De 1666 à 1669 il sera Missionnaire à Cayenne, sera reçu directeur du Séminaire le 11 février 1670 et mourra le 5 mai 1671 à Boynes (Loiret). Bernard Piques fut lui aussi du nombre des ecclésiastiques associés au Séminaire. Il y habita jusqu'en 1670, devint en 1677 archidiacre d'Arras. Il est encore fait mention de lui en 1682 ; dès lors on perd sa trace.


ACQUISITION de TERRAINS (1664 - 1689)

Les terrains cédés par Bernard de Sainte-Thérèse, d'une superficie d'environ 1.600 mètres carrés, comprenaient trois parcelles distinctes. De bonne heure, les directeurs cherchèrent l'occasion de les réunir en un seul tenant, et d'en acquérir d'autres. Leur situation financière n'est cependant pas brillante. Les dépenses de première installation ont été assez importantes : transport de meubles des maisons de la rue Coupeau et de la rue Saint-Étienne des Grès, achat de vaisselle, batterie de cuisine, etc. ; travaux de maçonnerie, menuiserie, serrurerie; aménagement de la modeste chapelle; complément de la pension à servir à l'Évêque de Babylone, tout cela à vite épuisé le maigre budget de la communauté. Les recettes sont loin d'équilibrer les dépenses. Sans doute, chacun des directeurs et des prêtres associés, hôtes de la maison, paie sa pension. Quelques dons et quelques aumônes permettent de solder les mémoires du maçon, du menuisier et autres fournisseurs. La caisse est souvent vide. Heureusement une fondation de Bernard Piques, en mars 1664, assure un capital disponible de 5.000 livres, grevé toutefois d'une rente viagère de 250 livres.
En septembre de la même année, les Filles de la Croix prêteront 4.000 livres, à intérêt de 5%.
En cas de besoin, des prélèvements remboursables seront faits sur la bourse de la Chine, soigneusement distincte de la bourse du Séminaire.
1/ - Le 22 novembre 1663, les directeurs rachetèrent à François Le Moine, avocat, une rente foncière de 228 livres moyennant 4.716 livres. Sur cette dernière somme, 1.700 livres étaient dues par Adrien Dragée, serrurier qui devenait dès lors débiteur du Séminaire. Or Dragée était propriétaire d'un terrain d'une superficie d'environ 89 toises carrées (338 m2,2) contigu à la façade sud du bâtiment principal. Pour se libérer de sa dette, il consentit à vendre sa propriété estimée 2.030 livres. Le contrat fut passé pardevant Le Vasseur, notaire, le 20 février 1664.
Par là même, les directeurs bénéficiaient d'une sorte d'hypothèque sur le reste du terrain, qu'ils achèteront en 1669 aux héritiers d'Adrien Dragée. Et en 1680, ils se rendront acquéreurs de la maison de Catherine Mouton, veuve Fleury, débitrice des époux Dragée.

2/ - Le 7 juin 1664, pardevant Bourin et Guillot, notaires, un contrat de vente est fait au Séminaire par Claude Marchand et Marie Desain, sa femme, d'une place de terre d'environ 39 toises de superficie (148 m2, 2) sise rue de la Maladrerie ou Petite Grenelle, ayant 6 toises (11m70) de face sur la rue, moyennant 675 livres, payables dans les 18 mois avec les intérêts et 20 livres pour les épingles de la dite Desain. Le Séminaire paya de plus 92 livres de taxe au denier huit (121/2%) pour acquisition d'un bien d'église, ce terrain ayant appartenu précedemment à l'Hôtel-Dieu.

3/ - Par contrat passé pardevant Bourin, notaire, le 10 juin 1664, François et Jacques de Saint-Martin, Gilles Hébert et Henry Poque et leurs femmes ont solidairement vendu au Séminaire une place de terre de 3 toises et demi de face sur 7 de profondeur (6m80 sur 13m60), faisant 25 toises (95m2,2) en superficie, sise rue de la Maladrerie, moyennant 427 livres 6 sols payées comptant.

4/ - Par contrat passé devant Pierre Muret le 5 juillet 1664, Martin Gallet et Jeanne Bourgoing sa femme ont solidairement vendu au Séminaire une place de terre contenant une superficie de 44 toises et plus (167m2,2), faisant l'encoignure des deux rues du Bac et de Petite Grenelle, moyennant 1.650 livres, dont 1.200 de principal, le reste pour remboursement aux vendeurs des frais de pavage et d'arpentage, et pour les épingles de Jeanne Bourgoing. Pour solder leur achat, les directeurs empruntèrent 1.200 livres au maçon Pierre Tapart.

Aucune acquisition n'est signalée jusqu'en 1669. Entre temps, le Receveur de l'Abbaye de Saint-Germain, Esturgeon, réclamait aux directeurs du Séminaire le paiement du droit d'indemnité dû à l'Abbé de Saint-Germain, seigneur temporel, tant pour les immeubles acquis de Bernard de Sainte-Thérèse, que pour les terrains achetés en 1664. Les directeurs, soutenant n'y être pas tenus, furent condamnés à les payer après sentence d'un avocat choisi comme arbitre.
Afin d'en déterminer la valeur, à la requête de l'Abbé, deux experts, Gittard, architecte du roi et Pierre Dubois, maître-maçon entrepreneur, en vertu d'une ordonnance de M. Foucault, conseiller aux Requêtes du Palais, estimaient, le 31 juillet 1668, à 30.000 livres seulement les biens cédés par l'Évêque de Babylone "eu égard à la qualité des bâtiments le peu de valeur d'iceux, et qu'ils sont en péril à cause de leur vieillesse, caducité, superficie de terre, situation, valeur des dites maisons, et au cours du temps présent".
En y ajoutant les quatre parcelles ci-dessus indiquées, le tout fut estimé à 33.936 livres 10 sols, passibles du droit d'indemnité fixé au denier cinq, c'est-à-dire à 20%, soit 6.787 livres 6 sols.
Par contrat du 28 août 1668, avec le Receveur de l'Abbaye, les directeurs s'engagèrent, en attendant de pouvoir rembourser la somme réclamée, à payer une rente annuelle de 300 livres.
À cette époque, le contrat d'achat du terrain de Gallet le mentionne, la rue du Bac était pavée, du moins en partie; la rue de la Fresnaie ne le sera qu'en 1669, et seulement jusqu'à la limite de la propriété du Séminaire, c'est-à-dire sur une longueur de 70 mètres. Les propriétaires riverains en supportent les frais, et les directeurs auront à verser, pour leur part, 750 livres.
Progrès notable qui assurait la propreté des rues en facilitant l'écoulement des eaux de pluie et les résidus de certaines industries. C'est ainsi qu'en cette année 1669, les directeurs sont sollicités de joindre leur protestation à celle de "plusieurs personnes de qualité, communautés séculières et régulières" établies sur les deux rues de Sèvres et du Bac, contre les brasseurs, "à cause des puanteurs insupportables causées dans les deux dites rues par l'égout de la lie de leurs bières". Le projet de pétition ne fut cependant pas exécuté, "soit parce que le pavé ayant été rétabli, ces lies se sont écoulées plus facilement, soit pour d'autres raisons".
L'Évêque de Babylone ne vit pas l'amélioration d'une voie à laquelle son nom devait rester attaché, car il mourut le 10 avril 1669.
5/ - Le 3 juin suivant, acquisition fut faite d'une propriété contiguë aux trois pavillons habités par le prélat. Elle appartenait aux héritiers d'Adrien Dragée et ces derniers, en cédant leur terrain, éteindraient la dette contractée envers les directeurs du Séminaire.
Terrain de peu d'étendue, sur lequel était construit une maison "à deux petits corps de logis, cour derrière, écurie, et puits mitoyen", pour le prix de 2.000 livres et 50 livres de pot de vin et d'épingles, lesquelles 50 livres ont été payées sur le champ. Quant aux 2.000 livres, elles feraient l'équivalent des créances de François Le Moine, rachetées par le Séminaire en 1663.
6/ - Le 10 octobre 1670, Péronne Bastard, veuve de Balthazar Duval, vend au Séminaire "une petite maison qui est joignante ledit Séminaire au nord; ensemble une allée de passage pour entrer dans ladite maison, sous laquelle allée il y a une cave, et au-dessus de la partie dudit passage il y a un petit bâtiment faisant face sur la dite rue du Bac lequel appartient à la veuve Courault".
Outre les droits seigneuriaux dûs à l'Abbaye de Saint-Germain, le Séminaire verse à la venderesse 3 louis d'or, valant ensemble 33 livres, pour le pot de vin, et 70 livres payées comptant. Le surplus, soit 3.930 livres, complétant les 4.000 livres du prix principal, sera versé par les acquéreurs à divers créanciers et légataires.
7/ - Rue de la Fresnaie, une petite maison formant enclave au milieu de terrains déjà acquis, était la propriété de Catherine Mouton, veuve de Guy Fleury. On peut supposer qu'elle s'était refusée à tout arrangement : c'est seulement après sa mort et à la requête des créanciers que la maison fut vendue aux enchères et adjugée, le 20 février 1680, aux directeurs du Séminaire pour la somme de 1.275 livres.
8/ - Dès 1663, Pajot de la Chapelle qui, avec Duplessis-Montbard, avait négocié l'achat des propriétés de l'Évêque de Babylone, avait jeté les yeux sur un terrain de cultures maraîchères, appelé le marais Pinette du nom de son propriétaire, d'une superficie d'environ 5.700 mètres carrés. À raison de 6.000 livres par arpent, prix escompté, c'était une dépense de 9.909 livres, qui devait être largement dépassée lorsque dix-sept ans plus tard, le 14 août 1680, le contrat d'achat sera dressé par le notaire Carnot.
Nicolas Pinette obtint 12.000 livres, payées comptant, 400 livres de rentes viagères les cinq premières années, et 200 livres les années suivantes jusqu'à sa mort. La date de son décès n'est pas connue, mais il vivait encore en 1692. C'est donc un suplément d'au moins 3.400 livres qu'il fallut payer, sans compter les cens et droits seigneuriaux, revendiqués par l'Abbaye de Saint-Germain.
Pour payer les 12.000 livres de principal, 4.000 furent empruntées à Louis Paris, procureur au Châtelet, et 8.000 versées par M. Fermanel provenant d'un legs de 11.000 livres fait en 1674, par Jacques Ruffé, auditeur des Comptes à Paris.
Peu après l'acquisition, on planta sur ce terrain "un petit bosquet en forme d'étoile" et le terrain lui-même fut loué à Gabriel Mousset.
9/ - En bordure de la rue de la Fresnaie, il ne restait plus à acheter qu'un terrain de 11m70 de face sur 15m60 de profondeur, intercalé entre les acquisitions faites en 1664 aux frères Saint-Martin et en 1669 aux héritiers Dragée.
Il appartenait à Denis Froc, tailleur de pierres et Catherine Sauvage, sa femme. Le prix d'achat fut de 1.100 livres. L'acte notarié porte la date du 6 août 1683, mais l'affaire était certainement conclue depuis plusieurs mois. On n'aurait pu en effet, procéder le 24 avril précédent, à la pose de la première pierre de la chapelle qui devait englober une partie du terrain de Denis Froc, sans avoir la certitude de l'acquérir
10/ - Une autre solution de continuité se présentait en bordure de la rue du Bac. On a vu plus haut que, pour accéder à la maison Bastard, achetée en 1670, il fallait passer par la maison de la veuve Courault. Autant qu'on peut s'en rendre compte par l'examen de diverses notes, la maison Courault, estimée 4.000 livres, avait été louée par le Séminaire et elle appartenait indivisément à plusieurs héritiers : pour un tiers à Nicolas Lasson et sa femme Geneviève Magnan; pour un quinzième à Jean-Jacques Le Page et sa femme Jacqueline Henry (les autres co-propriétaires ne sont pas désignés). La part de Lasson fut achetée le 3 juin 1688 pour 1.333 livres, celle de Le Page le 17 janvier 1689 pour 266 livres. Enfin, le 24 septembre 1689, une sentence du Châtelet de Paris adjugea par forme de licitation, au Supérieur et Directeur du Séminaire, la totalité de la maison des héritiers de la veuve Courault , pour 4.000 livres qui furent versées aux ayants-droit au prorata de leur quote-part.
11/ - À l'ouest du marais Pinette s'étendait le marais Durand, d'une contenance double de celle du premier : 46m80 de face sur la rue de Petite Grenelle et 251m55 de profondeur vers la rue de Varenne qu'il atteignait presque. En superficie, près de 12.000 mètres carrés. L'ensemble était constitué par deux parcelles, dont l'une avait été acquise en 1635 de Nicolas Roger, jardinier, par Michel Durand, l'autre lui avait été, en 1635 également, "baillée à cens et à rente foncière et perpétuelle de 8 livres parisis par arpent, soit au total 27,10 livres tournois, par l'Abbé et les religieux de Saint-Germain des Prés.
Par contrat reçu en l'étude de Carnot le 1er mai 1689, les sieurs Le Grand, Valence et Chrestien, héritiers de Michel Durand, vendirent cette "place de terre en marais, fermée de murs sur la rue, avec porte charretière", aux conditions suivantes :
1°- la charge du droit de cens et droits seigneuriaux,
2°- le versement à l'abbaye de Saint-Germain de 27 livres 10 sols de rente foncière et non remboursable,
3°- le maintien du bail consenti à Gabriel Mousset en 1684, déjà locataire du marais Pinette,
4°- le versement aux héritiers Durand de 14.000 livres de principal et 600 livres de pot de vin,
5° - le remboursement à Jacques Durand, sieur de Valence, l'un des héritiers sus-nommés, d'un douaire de 3.000 livres constitué par lui, en faveur de défunte demoiselle Claude Guéret, sa femme.
La cession de la partie du terrain donnée à cens par l'abbaye de Saint-Germain fut l'objet d'une opposition de la part du cardinal de Furstenberg, Abbé commendataire, lequel fut débouté de ses prétentions, par arrêt du Grand Conseil, en date du 1er juillet 1692 .
En moins de trente ans, la petite propriété acquise en 1663, s'est considérablement agrandie : de 1.600 mètres carrés, elle est passée à un peu plus de deux hectares. Dès lors, le domaine du Séminaire est constitué à peu près tel qu'il existe encore aujourd'hui, car, si les accroissements réalisés au cours du XVIIIème siècle en bordure de la rue du Bac n'ont pas survécu aux confiscations de la période révolutionnaire, par contre les terrains acquis de 1663 à 1689 purent être rachetés dans leur presque totalité.
III

VINCENT de MEUR, SUPÉRIEUR (1664 - 1668)

Les premières élections - Confirmation et approbation du Cardinal Chigi - Lettres de Gazil - Paulmier de Courtonne et les Terres Australes - Confrérie des Saints Apôtres - Mort de Vincent de meur.


VINCENT de MEUR élu SUPÉRIEUR

Au jour fixé, 11 juin 1664, il fut procédé aux élections : "Le dit jour Saint Barnabé, dans la chapelle du Séminaire, où est le Très Saint Sacrement, en présence de Mgr Louis Abbelly, évêque de Rhodès, prié par les Directeurs comme ami de ceux qui devaient composer le Corps du dit Séminaire, et qu'il avait assisté de son conseil lorsqu'ils se déterminèrent de se charger de la conduite de cette oeuvre, à la pluralité des suffrages en la manière qui est exposée au chapitre où est traité des moyens de faire cette élection, Monsieur Vincent de Meur, de Lannion en Bretagne, et docteur de Sorbonne, a été élu premier Supérieur du Séminaire des Missions Étrangères, et son élection confirmée par le Révérend Père Prieur Ignace Philibert, de l'Abbaye de Saint-Germain des Prez, comme Vicaire du sérénissime Prince Monseigneur Henri de Bourbon, duc de Verneuil, Abbé de la dite Abbaye, pour lors ordinaire seigneur spirituel du dit Saint-Germain. Monsieur François Besard, de Pezenas en Languedoc, directeur, a été élu premier assistant du Supérieur du dit Séminaire. Et Monsieur Luc Fermanel, de Rouen en Normandie, aussi directeur, a été élu procureur du dit Séminaire, à la pluralité des voix, et en la manière prescrite au chapitre de faire les élections."
Le même jour les directeurs firent part du résultat de l'élection au prieur de l'abbaye de Saint-Germain :
"Nous soussignés, directeurs et associés du Séminaire des Missions-Etrangères, certifions avoir élu aujourd'hui onzième juin fête de saint Barnabé mil six cent soixante quatre en la charge de Supérieur du dit Séminaire Monsieur Vincent de Meur prêtre, docteur de la faculté de théologie de Paris, suivant le pouvoir qui nous en est donné par nos lettres d'établissement.
Fait en notre Séminaire les dits jour et an.
Poitevin, Gazil, Fermanel, Lambert et Besard "

À la supplique, réponse fut donnée dès le lendemain, par le prieur Ignace Philibert :
... A notre cher maître Vincent de Meur, prêtre, docteur de Sorbonne, salut en Notre-Seigneur.
Comme, en vertu des Lettres d'institution et d'érection d'un séminaire de prêtres pour la conversion des infidèles, sous le nom et titre de la Sainte Famille de Notre-Seigneur, au faubourg de Saint-Germain des Prés placé sous l'entière juridiction de la dite abbaye et érigé par l'autorité du dit Seigneur Abbé, il appert que l'élection, par les prêtres de la dite communauté, d'un Supérieur est soumise à la confirmation, approbation et institution du dit Seigneur Abbé, en raison de sa dignité abbatiale ou à celle de son Vicaire général, Prieur de la dite abbaye; et que, le onze juin de la présente année 1664, ces prêtres, selon la teneur des dites Lettres, vous ont légitimement et canoniquement élu Supérieur du dit Séminaire de la Sainte Famille, appelé Séminaire des Missions Etrangères, et vous ont présenté à nous pour être approuvé, confirmé et institué par le dit Seigneur Abbé ou par nous-mêmes, Nous, qui connaissons votre foi, piété, science, prudence, expérience et zèle de la discipline ecclésiastique, mettant notre confiance dans le Seigneur, avons décidé de reconnaître, confirmer et approuver la dite élection faite canoniquement de votre personne, et en vertu des présentes, la reconnaissons, confirmons et approuvons.
En conséquence, nous vous instituons et députons comme Supérieur du dit Séminaire, vous accordons les pouvoirs et l'autorité qui peuvent et doivent vous appartenir en raison de ce supériorat, en même temps que le mandat général et spécial de régir, administrer au spirituel et au temporel, conformément à la discipline canonique et aux décrets du saint Concile de Trente, et généralement d'accomplir tous les actes que les Supérieurs du dit Séminaire peuvent et doivent accomplir en vertu du droit et de la coutume.
Les présentes étant valables pour une période de trois ans seulement.
Donné à la dite abbaye, sous notre sceau, l'an du Seigneur mil six cent soixante quatre, le douzième du mois de juin.

Ignace Philibert
humble prieur et vicaire général.
Arsène Moriceau,
secrétaire.


CONFIRMATION de L'ÉTABLISSEMENT du SÉMINAIRE par le CARDINAL CHIGI, légat du Pape (11 août 1664)

En 1658, on se le rappelle, François de Montmorency-Laval, Pierre Lambert de la Motte, François Pallu et autres prêtres Français avaient sollicité de la S.C. de la Propagande, la faveur d'établir à Paris un Séminaire "qui ait pour unique fin la propagation de la Foi chez les infidèles". La réponse avait été dilatoire. Si la Propagande acceptait de prendre l'affaire en considération, elle réclamait des précisions : exposé du statut et des exercices de ce séminaire, détails sur les revenus et sur la situation de la maison.
Il était maintenant facile de répondre à toutes ces questions. Sans doute Lesley fut-il prié d'entreprendre des démarches, car le 15 mai 1663, deux mois après la conclusion du contrat d'achat, il répond que "si l'on établit un séminaire à Paris, il n'est point nécessaire d'en donner avis à Rome". Manifestement il est influencé par la brouille survenue entre le Saint-Siège et le gouvernement de Louis XIV. À la suite d'une rixe entre la garde pontificale corse et les gens de l'ambassade de France, Créquy s'était éloigné de Rome ; le roi de France avait congédié le Nonce Piccolomini, fait occuper Avignon, puis exigé des excuses.
Le Pape Alexandre VII dut se résigner à une humiliante démarche, et députer à Paris le Cardinal Flavius Chigi , son neveu, qui quitta Rome le 3 mai 1664 et débarqua à Marseille le 14.
L'occasion n'est-elle pas favorable de profiter de son séjour en France pour obtenir la reconnaissance du Saint-Siège ? Lesley n'est pas de cet avis. Dans une lettre non datée, reçue au Séminaire le 12 mai, il déclare qu'il vaut mieux remettre à plus tard et attendre que le Séminaire ait fait ses preuves :
"Vous demandez quelles demandes et quels articles vous pouvez présenter au Cardinal Légat quand il viendra en France. Franchement, pas une. Je veux bien que vous l'alliez voir, présenter vos services, faire vos compliments et l'aider en ce que vous pourrez, mais vous abstenir du détail et des affaires particulières, car tout celà irait en longueur et il vous remettrait jusqu'à ce qu'il retourne à Rome."... "Faites en sorte que dans votre séminaire et communauté la discipline soit bonne et bien observée, que vous n'ayiez point des esprits brouillons parmi vous, que vous soyiez éloignés de l'intérêt... "Dressez des règles pour une discipline et pour bien instruire vos nourrissons et vos nouvelles plantes, et il vous sera facile, mais avec du temps, de faire goûter tout cela à Rome, après que l'expérience aura fait voir que vous ne visez point à leur ôter leur juridiction, ni répugner à leurs ordonnances, et qu'au contraire vous ne cherchez que la gloire de Dieu.
"Quand il retournera à Rome, qu'il puisse dire avec toute sa suite qu'il y a une belle communauté à Paris, de bons prêtres, qui n'attendent autre chose qu'à se rendre habiles pour servir l'Eglise, offrir à icelle leurs travaux, recevoir les ordres de Rome, aller par toute la terre et prêcher l'Evangile sous sa direction et protection...
Je me persuade aisément que Rome ne fera point de difficulté de vous embrasser à bras ouverts, et de vous chérir très tendrement, mais laissez les choses rouler d'elles-mêmes."
Le Saint-Siège d'ailleurs a ses raisons pour n'aller pas trop vite en besogne :
"Ils commencèrent ici à Rome de dresser un séminaire de prêtres séculiers pour les envoyer en après aux Missions, mais tout celà s'évanouit en moins d'une seule année, et la raison a été parce qu'ils ne purent jamais trouver des prêtres désintéressés, et dans l'Italie ils auront toujours de la peine, car on ne s'engage ici dans l'état ecclésiastique que pour des fins mondaines. Ils mesurent tout le reste du monde à leur aune, si ce n'est qu'une longue expérience leur fera conster autrement le contraite, de sorte que vous serez contraints de leur faire changer leur opinion par quelque suite d'années, dans lesquelles vous suivrez les traces de ces braves héros des Evêques chinois, étendant vos travaux et devers l'Orient et devers l'Occident, et du côté du Midi et du Septentrion."...
Lesley reprend ensuite une idée qu'il avait déjà développée lors des tractations qui précédèrent l'envoi des Instructions de 1659 :
"Pour arriver à tout ceci, je vous supplie de prendre bien garde à une chose qu'on a toujours dans la bouche à Rome, savoir que si dans la France il y avait la prudence italienne ou dans l'Italie le zèle de la France tout le monde se pourrait convertir. Ceux qui s'engagent dans ces hautes entreprises sont fort zélés, et par conséquent fort sanguinei et chauds, et par conséquent n'ont pas ce flegme italien et espagnol, et de celà vient que leur ardeur dans les opérations ne semble pas jointe avec la sagesse et la prudence."
Devant le peu d'empressement de leur correspondant romain, les directeurs du Séminaire prirent le parti de se mettre en relations avec le Cardinal-Légat dès son arrivée à Paris, où il parvint à la mi-juillet. Le Château de Vincennes lui fut désigné pour résidence, en attendant l'entrée solennelle qui suivrait l'audience royale au palais de Fontainebleau. Le Père Rapin, dans ses Mémoires, lui assigne la date du 9 août . C'est donc vraisemblablement le lendemain ou le surlendemain que le Cardinal-Légat fut reçu dans la capitale.
"Le clergé et tous les corps de la ville, relate Dom Bouillart, eurent l'ordre du Roy d'aller saluer le Légat avec les cérémonies observées à l'entrée du Cardinal Barberin en 1625. Le Prieur, grand Vicaire de l'abbaye, ordonna par un mandement au clergé régulier et séculier du faux-bourg de se trouver à l'église de Saint-Germain au jour et heure marqués, pour aller tous ensemble saluer processionnellement le Cardinal-Légat dans la cour des religieuses de l'abbaye de Saint-Antoine, où tout était préparé pour cette cérémonie.
"Le mandement, note avec satisfaction le chroniqueur, fut exécuté, mais M. L'Archevêque de Paris n'en fut pas content, parce qu'il voulait obliger les églises du faux-bourg de venir à la cathédrale pour se joindre au clergé de Paris, ce qui ne s'était jamais pratiqué."
Le 11 août, le Cardinal apposa sa signature à l'acte préparé d'avance et dont voici la traduction :
"Flavius Chigi, par la miséricorde divine, Cardinal prêtre de la sainte Eglise Romaine du titre de Sancta Maria de Populo, Légat a latere de Notre Très Saint Père et Seigneur dans le Christ, Alexandre par la divine Providence Pape septième du nom, et du Siège Apostolique auprès du sérénissime Prince Louis, Roi très chrétien de France et de Navarre et son royaume tout entier avec ses provinces, domaines, villes, places fortes, terres et lieux soumis au même Roi et rattachés audit Royaume.
"A nos bien-aimés dans le Christ, Vincent de Meur, François Besard, Luc Fermanel, Michel Gazil et Armand de Poitevin, prêtres de Paris ou d'autres villes ou diocèses, docteurs en théologie, salut éternel dans le Seigneur.
"La charge de Légat Apostolique dont nous sommes investi nous met dans l'obligation de témoigner une sollicitude attentive à toutes les mesures prises par décret royal et par autorité des Ordinaires pour le progrès du Culte divin et la propagation de la Religion, l'heureux développement des Communautés ou Séminaires de personnes ecclésiastiques fondés dans ce but, et d'apporter notre concours effectif, autant que nous le pouvons avec l'aide du Seigneur, à les maintenir dans leur stabilité et intégrité. "Or, en ce qui vous concerne, il nous a été récemment exposé que vous avez reçu de la Sacrée-Congrégation de la Propagande, à la demande des Révérendissimes Evêques envoyés aux populations du Canada, du Tonquin et de la Chine pour travailler à leur conversion, le mandat d'instruire et de former les clercs qui, devant partir dans ces régions infidèles, deviendront plus tard de bons et fervents ouvriers dans les Missions, pour prêcher l'Evangile et aider ces mêmes Evêques; qu'à cet effet, inspirés par l'Esprit de Dieu et afin de faire produire à la vigne du Seigneur des fruits de plus en plus abondants vous avez, munis de Lettres du sérénissime Roi très chrétien et par l'autorité de l'Ordinaire, érigé, fondé et institué au faubourg Saint-Germain près Paris, un Séminaire pour la formation de ces ouvriers, auquel a été donné le nom de Séminaire pour la conversion des Infidèles.
"Bien que, aux termes de cet exposé, ce Séminaire ait été établi par l'autorité royale et celle de l'Ordinaire, cependant pour assurer l'intégrité des clauses contenues dans les Lettres précitées, vous désirez placer sous notre patronage tous ces actes et tout ce qui concerne l'érection du Séminaire; pour celà une humble supplique émanée de vous