| Auteur: |
Henri Sy |
| Chapitre: |
3 - VINCENT de MEUR, SUPÉRIEUR (1664 - 1668) |
| Article: |
3 |
LETTRES de GAZIL
Par delà les mers, les Vicaires apostoliques, directement intéressés aux démarches de leurs procureurs, étaient par eux amplement informés de ce qui s'était passé à Paris. De la correspondance émanée du Séminaire il reste bien peu de traces, assez cependant pour nous donner une idée de l'activité des directeurs et du dévouement qu'ils apportaient à la cause des Missions. Le 15 juillet 1664, Gazil écrit à Lambert de la Motte :
"Le Roy a enfin tenu parolle de vous gratifier de quelques pensions, qu'il n'a différé d'accorder que pour voir si les Evêques iroient aux lieux de leurs Missions. Elles sont de mille écus par chaque Evêque. Celle qui est pour Votre Grandeur est sur l'abbaye de Saint-Etienne de Caen, vacante par la démission de M. le Comte de Saint-Paul; celle de M. d'Héliopolis sur Saint-Ouen de Rouen, vacante par la mort de M. l'abbé de Richelieu. Ces pensions sont limitées pour six ans, avec cette clause néanmoins que le Roi se réserve de les faire confirmer et continuer lorsqu'il sera informé des progrès que feront les Evêques dans leurs Missions...
"Tant de grâces obtenues ne sont pas, comme vous le jugez bien, des effets de notre crédit, mais bien le fruit des sollicitations de Madame la Duchesse d'Aiguillon qui veille et qui agit toujours pour vos intérêts.
"Voilà, grâce à Dieu, les Missions chinoises assez bien établies, et depuis votre départ, Dieu a fait pour leur affermissement tout ce qu'on pouvait espérer, à sçavoir l'accord des personnes pour votre subsistance et l'érection du Séminaire pour rendre votre correspondance stable."
Une autre lettre, adressée le 14 novembre 1664 à Monseigneur Pallu, touche plusieurs points importants; nous l'insérons ici à peu près intégralement :
"Je commencerai la présente, remerciant Dieu du cours heureux qu'Il donne à votre voyage et vous donnant avis que nous avons reçu presque toutes les lettres que Votre Grandeur nous a adressé. J'ai fait réponse à celle qu'Elle nous a écrite de Tauris, d'Ispahan et de Gameron. Reste que je fasse réponse à celle qu'Elle nous a écrite de Surate et de Masulipatam. Nous avions cru vous pouvoir écrire par la voie de Hollande : il y a seize mois que j'ai envoyé divers paquets pour vous être portés par leur flotte. Ils les reçurent et promirent de les faire tenir; ils les ont porté jusques en Batavie, mais par un ordre secret ils nous les ont renvoyés. C'est un de leurs artifices d'amuser cependant le monde.
"J'ai reçu la suite de votre Journal tout en désordre, en sorte que si nous ne recevons pas la copie parfaite qui doit venir par Alep, il nous sera difficile de nous en servir. Il y manque des cahiers, ceux qui nous restent n'ont point de renvois, en sorte que nous en ignorons la suite. Nous avons reçu les lettres que vous écriviez à Rome; Monsieur de Bourges en est le porteur.
"Je vous ai écrit par Monsieur Tavernier. J'espère que ces lettres qu'il porte vous seront rendues aussi bien que mille écus dont il est chargé, devant remettre l'un et l'autre entre les mains des Capucins de Surate ou de Madraspatan.
"Je viens maintenant à chaque point de vos dernières. Les lettres que vous avez adressées par Hollande ont été rendues à Monsieur l'Ambassadeur qui est Monsieur le Comte d'Estrade , avec toutes lettres incluses dont vous faites mention. Je doute que désormais les dits sieurs Hollandais nous fassent la même grâce, c'est pourquoi il faudra envoyer vos paquets jusques à Masulipatam. Cependant on peut hasarder encore par cette voie et ne pas omettre les autres. Mais les flottes françaises iront bientôt jusques aux portes de vos Missions. Il doit en partir une de dix vaisseaux au mois de mars. Ma pensée serait que vous envoyassiez quelqu'un exprès jusques à Surate pour prendre langue : c'est le lieu où ils doivent aborder.
"Vous nous demandez des sujets : nous tâcherons d'en faire passer quatre par les dits vaisseaux français. Vous préférez la voie de terre, toute malheureuse qu'elle vous a été. Deux choses nous empêchent de suivre votre sentiment : la première est le retour heureux de Monsieur de Bourges par la mer océane, qui préfère la voie de mer quoiqu'il ait éprouvé celle de terre. L'autre raison est le moins de dépense, car nos Missionnaires ne nous coûteront rien, pour le service qu'ils rendront aux vaisseaux.
"Nous n'avons encore pu envoyer personne à Rome, ayant tous été occupés à l'établissement du Séminaire, de quoi je vous ai souvent ci devant écrit. On fait état d'y envoyer lorsque Monsieur de Bourges en sera de retour, où il commencera diverses affaires qu'on ira continuer, et lorsqu'il reviendra pour s'embarquer pour le mois de mars ou d'avril , nous vous envoyrons en même temps les ballots que vous avez si souvent demandés. Il y a un an qu'il y en a deux en Hollande qui ne sont point partis. Nous vous envoyrons aussi du vin, de l'huile et d'autres choses.
"Nous profiterons de l'avis que vous nous donnez de lire souvent la vie de Saint-François-Xavier, on en fera le modèle de la vie de nos Missionnaires. Si vous avez reçu les nôtres, vous avez remarqué que nous ne sommes pas oisifs : Monsieur de Bourges a été témoin des petits soins que nous prenons, et je puis assurer Votre Grandeur que c'est ici notre occupation de travailler pour vous.
"Nous avons acquitté la lettre de change de 200 livres que les Capucins de Madraspatan ont tiré sur nous. Il ne s'est encore trouvé personne qui ait voulu décharger votre Mission du paiement de cette partie, car les charités ne sont pas abondantes comme elles étaient autrefois. Il est difficile de faire un fond assuré sur ces récoltes incertaines : tel promet, qui ne tient pas sa parole; cependant, comme tout ce qui vient de votre part nous est dans une extrême vénération, on fera tout le possible pour payer ces deux cents livres à ces bons religieux.
"Nous pensons sérieusement à la côte de Gergeli, de Bengale, de Pegu et de Siam, et nous voudrions bien y jeter les fondements d'une bonne Mission tant pour la facilité d'y prêcher la Foi qu'on nous assure y être, que pour le voisinage des Indes les lieux les plus fréquentés par les vaisseaux d'Europe, comme aussi d'autant que ce vous peut être un lieu de retraite. Il faudrait un quatrième Evêque pour ce lieu avec trois bons Missionnaires. On a jeté la vue sur Monsieur Sain nôtre ami ; il s'est beaucoup façonné, ayant été durant deux ans Supérieur du Séminaire de Tours, où il a beaucoup contenté, et lui même donne les mains pour cet emploi. On craint seulement qu'une pente à la sévérité ne le portât à se brouiller avec les uns ou les autres, et certains religieux qu'il faut considérer, choyer et épargner. Cette affaire ne peut être sitôt exécutée; on pensera auparavant à fournir un troisième Evêque à la place de Monsieur de Metellopolis .
"Nous vous avons envoyé le plus de livres qu'il nous a été possible dans les deux ballots sus mentionnés. On a imprimé depuis peu, à Bordeaux, le Contra Gentiles sans commentaire, dans un volume portatif; j'en ai retenu une douzaine pour en fournir vos Missions, comme aussi des abrégés de Dupont . Le livre de Conversione orbis ne se trouve plus; Rome devrait le faire imprimer dans un volume commode. Voilà tout ce que je puis répondre aux points de vos lettres.
"Je ne vous écris point du commerce, Monsieur Fermanel père s'étant acquitté de ce soin; je vous laisse à faire les réflexions que demande une affaire de cette conséquence. Tant il y a que voilà vos désirs contents; il ne s'agit pas plus d'un petit vaisseau Saint-Louis, ni d'une compagnie de 50.000 écus de fonds, en voici une de 15 millions, où tout ce qu'il y a de qualifié en France entre. Sitôt que vous aurez nouvelle de l'arrivée d'un vaisseau aux Indes, il faudrait lier vos correspondances avec eux.
"Monsieur de Bourges est arrivé en cette ville chargé de diverses lettres qu'on a distribuées en partie. Plusieurs en ont eu l'alarme. Surtout quelques religieux ont cru qu'il n'était venu que pour déclarer contre eux, mais ils ont éprouvé le contraire, et tout le monde a été satisfait de la modération qu'il a témoignée. Il s'est rendu docile à nos sentiments; il a vu lui même de quelle importance il est de maintenir la paix, il vous en dira les raisons. Bref, nous sommes très édifiés de lui. Il a vu tous les amis de votre Mission, surtout Monseigneur le Prince de Conti et Monsieur le Premier Président . Je ne sais s'il ne retournera point Evêque.
"Au nom de Dieu, nous vous demandons la paix. Quand il y aurait autant de désordre qu'on nous assure qu'il y a, il ne serait pas à propos de faire sitôt rien éclater; il faut auparavant employer plusieurs années à faire mieux que ceux qu'on veut corriger, à connaître toutes les causes et toutes les circonstances du mal et les remèdes, et surtout à chercher les moyens efficaces de les arrêter par la suite.
"Je vous ai écrit amplement du parfait établissement du Séminaire, des difficultés qui s'y sont opposées. C'est l'ouvrage du zèle de Madame la duchesse d'Aiguillon; Messieurs le Premier Président, de Garibal, du Plessis et autres y ont beaucoup de part. Bref, cet établissement est en toutes ses formes. Il a même été confirmé au nom du Pape par le Cardinal Chigi, Légat du Saint-Siège en France et neveu de Sa Sainteté. Il y a quatre mois qu'on fit l'élection des officiers : Monsieur de Meur est Supérieur, Monsieur Besard assistant, Monsieur Fermanel a soin du temporel, Monsieur Lambert et moi nous sommes consulteurs honoraires.
"Monsieur de Bourges vous dira plusieurs particularités pour la conduite de cet établissement, que je ne puis mettre en ce lieu. Notre Séminaire commence à acquérir quelque crédit. La Compagnie de commerce pour l'Occident nous donne la Mission de Cayenne et l'Amérique proche de la rivière des Amazones. Monsieur Desportes y doit aller, s'étant excusé de la Chine, à cause de sa délicatesse .
"Monsieur l'Evêque de Pétrée a uni à notre Séminaire celui qu'il a établi au Canada pour la même fin que la nôtre. Nous serons bien aises, afin de perpétuer nos fonctions, d'avoir en divers lieux des établissements fixes qui soient unis et dépendants de notre Séminaire et en fassent comme les maisons de l'Ordre. Sur quoi je vous dirai qu'il semble qu'il serait à propos d'en avoir un à l'île Saint-Laurent , qui sera désormais le lieu de passage des Français aux Indes. Je crois que vous pourriez écrire à Messieurs les directeurs de cette Compagnie d'Orient, tant pour leur offrir votre correspondance pour toutes leurs affaires, que pour mériter d'eux de faire passer sur leurs vaisseaux vos Missionnaires et obtenir dans la dite île de Saint-Laurent quelque lieu fixe pour le repos des dits Missionnaires et pour avoir soin de votre correspondance aux Indes, et Votre Grandeur en pourra écrire aussi au Roi, lequel a une passion extraordinaire d'accréditer la nation envers les princes de l'Asie où vous êtes, à quoi la dignité des Evêques français qu'on y fera passer de temps en temps, ne contribuera pas peu.
"Il faut écrire au Roi avec beaucoup de justesse, non point en pédagogue qui l'instruise et lui donne des documents de vertu, ainsi que quelqu'un a fait, mais en sujet zélé pour la gloire de son prince et l'honneur de la patrie, quoique comme Evêque on doive aussi le toucher du zèle de l'honneur de Dieu. Il faut se souvenir qu'on écrit à un grand prince qui règne et qui est le premier politique de son Etat. Nous négocions actuellement quelque chose auprès de lui dont vous saurez le succès par Monsieur de Bourges. On lui a présenté un placet pour lui demander de vous protéger contre les insultes des Portugais, dont on lui a représenté la violence dont ils ont usé envers Monsieur de Béryte, qu'ils ont tâché de perdre au royaume de Siam; il a promis de le faire. L'opinion est ici que la Compagnie des Indes traite avec les Portugais pour leur donner quelques unes des places qu'elle a dans les Indes. Ce que nous négocions présentement est de faire entendre au Roi qu'il est avantageux de vous maintenir et tous les Missionnaires français es lieux de votre Mission, non seulement pour l'honneur de Dieu, mais encore pour les utilités qu'en peut Sa Majesté pour les établissements qu'il veut y avoir pour le bien du commerce de la Compagnie.
"Nous vous envoyons ces lettres par Monsieur de La Boullaye le Gouz, qui se dit votre parent . Il est envoyé par le Roi vers le Mogol et vers le Roi de Perse pour l'établissement du commerce. Il doit faire toucher aux Capucins à Surate 500 écus pour vous être envoyés. Nous avions ci-devant tâché de vous faire toucher deux mille écus par lettre de crédit en Hollande, celà n'a point eu son effet.
"Nous avons perdu cette année le Père Bagot et Monsieur le Curé de Saint-Josse . On destine la cure à Monsieur Poitevin. Ainsi cette communauté subsistant nous demeure unie, on y est très zélé pour vous. Madame Traversé y veut établir une bourse cléricale pour l'entretien des Missionnaires des pays étrangers. Madame de Miramion ne fait plus que traîner depuis plus de deux ans qu'elle est travaillée par un vomissement continuel, elle vous est acquise à son ordinaire. La chambre de Justice ne l'a pas épargnée non plus que les autres.
"Il est arrivé de Rome en cette ville le Procureur de la Province du Japon, nommé Philippe Marini. Il rencontra Monsieur de Béryte au Bandar. Il a vu Madame la duchesse d'Aiguillon. Ce Père est un peu dans les intérêts des Portugais qui soutiennent toujours que c'est un privilège de leur nation de publier la Foi par toute l'Asie. Ce Père nous dit des merveilles du Tonquin dont il a imprimé une belle relation . Je crois bien que ce Père qui ne vous connaît pas, ni les bonnes intentions que vous avez de bien vivre avec eux, appréhende que vous ne les troubliez, et dit que la raison pourquoi ils ont réussi dans le Tonquin est qu'ils ont été seuls, et qu'au contraire, dès lors qu'il y a diversité d'ouvriers qui tendent à une même fin par diversité de moyens, il se forme aussitôt du trouble qui détruit tout le bien des Missions. Il assure qu'il y a 400.000 chrétiens dans le Tonquin, qu'il reste encore quatorze millions d'âmes à y convertir. Il ajoute que vous aurez peine d'y entrer et de vous y maintenir indépendamment des Portugais, que de Siam au Tonquin il n'y a aucune communication ; bref, que s'il arrive d'autres Missionnaires dans le Tonquin, ils les prieront de partager entre eux les provinces, afin d'agir séparément et d'éviter l'inconvénient ci dessus marqué.
"Ce religieux nous paraît un grand personnage, nous tâcherons de vous l'affectionner. Plaise à Dieu que vous tâchiez moins à corriger et censurer, tantôt la morale relâchée, tantôt des manières d'agir contraires aux vôtres, tantôt le commerce ou la politique, comme d'appliquer tous vos soins à bien faire. Nous croyons fermement qu'il en faut user de la sorte, c'est le sentiment généralement de tous vos amis; toutes les clameurs ne font aucun fruit, mais l'exemple constant d'une bonne vie et d'une conduite apostolique gagne les coeurs, attire la bénédiction de Dieu, fléchit nos ennemis et fait naître la réputation. Comme nous avons un extrême respect pour vos sentiments, nous vous prions de considérer un peu les nôtres. Il faut que notre correspondance soit réciproque et très sincère, et que les expériences que vous avez de votre côté s'ajustent avec celles que nous avons du nôtre pour la conduite de nos affaires. Autrement, nous tomberons dans de fâcheux contre-temps, et il serait rude à vos amis qui se consument ici pour vous que des conduites violentes et précipitées formassent des tempêtes dont le contre-coup tomberait sur nous. Au nom de Dieu, nous vous conjurons de penser principalement à bien faire.
"Je vous envoie le Bref Apostolique de Sa Sainteté, je vous envoie l'original. Aussitôt que vous l'aurez reçu, il faudra en envoyer une copie à Monsieur de Béryte, qu'il faudra faire vidimer, c'est-à-dire que Votre Grandeur dressera un acte par lequel elle reconnaît que cette pièce est bonne et authentique. Voici comment il faut dresser cet acte. Vous en donnerez avis à Monsieur de Béryte, comme des choses contenues en cette lettre s'il est éloigné de vous.
"Je vous ai procuré les nouvelles d'Europe; vous aurez cette obligation à Monsieur l'Abbé Paulmier, qui vous honore fort. Son bon esprit l'a porté fort avant dans les affaires d'Etat : il est agent du Roi de Danemark auprès du Roi. Il a fort avancé la mission des Terres Australes. C'est un très honnête homme qui vous aime fort; vous pourrez lui écrire un mot.
"Ne vous étonnez pas que nos amis ne vous écrivent point, ils sont présentement en mission en Poitou, ils y font merveille."
"Après m'être jeté à vos pieds pour vous demander votre bénédiction comme étant de Votre Grandeur, et suis, Monseigneur,
Votre très obéissant et très humble serviteur,
M. Gazil.
Les divergences de vues entre Vicaires Apostoliques et Procureurs de Paris dont la lettre de Gazil laisse percer la première manifestation, s'accentueront davantage quand il s'agira de donner un statut à la Société naissante et de définir les droits et les devoirs réciproques des mandants et de leurs mandataires. Il est intéressant de noter que chacune des parties, nous le verrons, exprimera sa manière de voir avec la plus entière franchise, sans porter préjudice aux sentiments d'estime mutuelle et d'amitié fraternelle qui animent les uns et les autres.
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