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Publication : MISSIONS ÉTRANGÈRES 1663-1700

Auteur: Henri Sy
Chapitre: 3 - VINCENT de MEUR, SUPÉRIEUR (1664 - 1668)
Article: 4

Le Chanoine PAULMIER de COURTONNE

À la fin de sa lettre, Gazil mentionne l'abbé Paulmier comme l'un des familiers de la maison. On a déjà noté qu'il fut, en 1666, parmi les signataires de la convention passée entre le Séminaire et le curé de Saint-Sulpice.
Il ne sera pas hors de propos de relater ici brièvement les tentatives d'un homme qui s'efforça d'intéresser le monde catholique à de généreux et quelque peu utopiques projets d'évangélisation des Terres Australes. Quel motif le détermina à entreprendre cette campagne ? Lui-même s'en explique dans une lettre au cardinal Antoine Barberini, préfet de la Sacrée Congrégation de la Propagande :
"Dans le siècle passé, un vaisseau normand voulant aller dans les Indes orientales fut jeté par un coup de tempête aux bords des contrées australes, d'où il amena en France l'un des naturels qui y mourut baptisé et marié, des descendants duquel je me trouve l'aîné, et par ce moyen chef d'une famille qui, peut-être, est la seule chrétienne entre toutes celles qu'on peut réputer australes par naissance ou par origine.
"Ceci, Monseigneur, joint au sacerdoce, duquel il a plu à Dieu m'honorer, m'incite à proposer le projet de la découverte et de la conversion d'un pays, qu'un originaire serait bien aise d'être mieux connu, et dans lequel un ecclésiastique doit souhaiter de voir prêcher l'Evangile .
L'abbé Jean Paulmier de Courtonne, chanoine de la cathédrale de Lisieux, est en effet le descendant authentique d'un roitelet de la tribu des Carijos, au sud du Brésil .
Désireux de vérifier les dires du "Livre des Merveilles" de Marco Polo, la confrérie des marins de Honfleur équipa un navire, l'Espoir, qui appareilla le 26 juin 1503 sous le commandement de Binot Paulmier de Gonneville. Parvenu aux abords du Cap de Bonne-Espérance, le vaisseau déporté vers l'ouest par la tempête, aborda le 5 janvier au rivage d'une terre dont les indigènes se montrèrent hospitaliers. Leur chef à qui l'on donnera plus tard le nom d'Arosca I, Roy des Terres Australes, agréa l'offre que Paulmier lui fit d'emmener son plus jeune fils, appelé Essoméricq, alors âgé de 15 ans, à la condition de le ramener au bout de "vingt lunes". Sur le refus de l'équipage de poursuivre plus avant l'expédition, l'Espoir repris la route de France. Attaqué en vue des îles de Jersey et Guernesey, le vaisseau se jeta à la côte, fut pillé et coulé.
Au cours du voyage de retour, Essoméricq, tombé gravement malade avait été baptisé sous le prénom de Binot.
La malheureuse issue de l'expédition avait découragé Paulmier de Gonneville d'en entreprendre une nouvelle. Il mourut sans avoir rempli sa promesse de reconduire son jeune protégé dans sa patrie d'origine. En compensation il lui légua, avec une partie de ses biens, son propre nom et en 1521 lui donna en mariage demoiselle Suzanne de Gonneville, une de ses parentes, peut-être sa fille. Ainsi s'établit en Normandie une sorte de dynastie qui nous conduit jusqu'à Olivier Arosca V, sieur de Courtonne, lequel, en 1636, eut pour fils Jean Paulmier de Courtonne.
Celui-ci embrassa la carrière ecclésiastique et fut pourvu d'un canonicat à l'église cathédrale Saint-Pierre de Lisieux. À quelle époque vint-il à Paris ? Il dit lui-même qu'à l'âge de 17 ans il présentait au chanoine Gervaise, fondateur de l'Hôpital des Convalescents, des mémoires sur l'évangélisation de son pays d'origine. Ceci nous conduit à l'année 1653, date à laquelle le mouvement missionnaire, sous l'impulsion des Pères Bagot et de Rhodes, commençait à s'amplifier. Plus tard, Jean Paulmier prendra contact avec NN SS Pallu et Lambert de la Motte, Pierre Picques, Fermanel, Abelly, la duchesse d'Aiguillon. Vincent de Paul fut informé de ses aspirations.
En 1659-1660, la Compagnie du Saint-Sacrement diffusait ses tracts de propagande en faveur des Missions de Chine, de Cochinchine et du Tonkin. On aimerait savoir si elle s'intéressa aux Terres Australes : De Voyer d'Argenson n'y fait, dans les annales de la Compagnie, aucune allusion. De son côté, l'abbé Paulmier mettait au point un travail assez développé, intitulé : "Mémoires touchant l'établissement d'une Mission chrestienne dans le Troisième Monde, autrement appelé la Terre Australe, Méridionale Antartique et Incogneuë, présentez à Nostre Saint-Père le Pape Alexandre VII par un ecclésiastique originaire de cette mesme Terre". - MDCLIX.
L'écrit fut communiqué en 1663 à M. Féret, curé de Saint-Nicolas du Chardonnet, qui depuis 1658 faisait partie de l'Assemblée particulière des Missions, établie au sein de la Compagnie du Saint-Sacrement. L'ayant lu, Monsieur Féret confia le manuscrit à un tiers pour le remettre à l'auteur. Le commissionnaire en prit copie, la porta au libraire Cramoisy, qui s'empressa de l'éditer. Informé quelques semaines plus tard par la duchesse d'Aiguillon, Paulmier voulut d'abord faire saisir l'édition clandestine. Réflexion faite, il vit là une disposition spéciale de la Providence pour la diffusion de son projet, et fit adjoindre à l'ouvrage un avertissement explicatif.
En 1666 et 1667 des démarches plus pressantes furent faites à Paris et à Rome. Au Roi et à Colbert, Paulmier soumet divers mémoires pour prôner la formation d'une Compagnie des Terres Australes, où l'on retrouve les caractéristiques de la Compagnie de Commerce pour la Chine, dont nous avons relaté la constitution et le malheureux insuccès. Du côté des autorités religieuses, ce sont, outre le Mémoire dédié au Pape, des lettres au cardinal Antoine Barberini, Préfet de la Propagande, à Mgr Piccolomini, Nonce apostolique en France.
Guillaume Lesley, sollicité sans doute par Gazil, promit l'aide de ses bons offices. Dès 1664, il avait écrit :
"Pour tout ce qui est de ce livre des Pays Australes, je le trouve fort bien fait, mais on ne peut rien faire jusques à ce que les navires y arrivent et rapportent quelques relations, mais si vous jugez à propos on pourra parler à Rome, mais ce sera sans effect puisque icy on voudra sçavoir plus de particularités et de détails, le nom des personnes et lieux, après cela tout sera facile. Je suis très aise de connaître ce brave ecclésiastique que vous me nommez, qui a tant de zèle pour le pays dont il tire son origine et vous prie de l'asseurer de mes services en tout ce que pourray."
Et le 22 décembre : "Pour tout ce qui est de l'affaire de Monsieur l'abbé Pomiers, je l'aurais fait passer en même temps (que celle de M. Desportes) n'estoit que l'abbé Baglioni, qui m'avait chargé de la proposer révoqua l'ordre et dit au Secrétaire qu'il ne la falloit pas proposer alors. Mais quoyque je sçusse dire de la beauté de la conjoncture et de l'opportunité, il ne voulut jamais y consentir, mais j'espère que nonobstant cecy, on pourra porter l'affaire une autre fois fort heureusement, mais elle fera plus de bruit et d'esclat, au lieu qu'à présent à petit bruit elle auroit passé tout sourdement."
Jusqu'en mars 1666, il n'en est plus question dans la correspondance de Lesley . Et voici qu'il annonce à Gazil : "L'affaire de la Terre Australe est tout à fait eschouée, faute de la bien conduire; l'abbé Baglioni, à qui M. de Pomiers l'avoit commis, la vouloit conduire, la faire esclatter et faire parade de son éloquence, nonobstant que je lui aye tousjours prédit que cela gatteroit tout, et s'il m'eust laissé faire, il y a longtemps que cela eut esté fait, car je l'aurois fait passer par un simple mémorial et sans la mettre en réputation, ny la débiter comme une affaire d'Estat et de haute conséquence. A présent, on s'imagine que le ciel et la terre se remuera si on ne l'entreprend de la façon qu'on le dépeint à la Congrégation, et Dieu sait si on la pourra reddresser.
Si toutte fois vous jugez à propos que je l'entreprenne je tascheray de faire quelque chose, mais il sera bien difficile. Ce pourquoy mandez moy vos sentiments et ceux de M. l'abbé Pomiers auquel je désire fort de servir, et il me fasche fort de penser que ces pauvres âmes resteront sans aide à cause d'un peu de vanité pour faire paroistre son bel esprit. Dieu les veuille pardonner.
Lesley ne se tient pas pour battu. Sur les instances de Gazil, il reprit les pourparlers et crut, un moment, avoir réussi. Il écrit le 28 septembre 1666 :
"A la fin l'affaire de Monsieur de Paulmiers est résolue à sa faveur, on luy donnera la mission qu'il demande, un Prefect de sa Mission, un Bref et un Vicaire Apostolique dans le Madagascar pour avoir soin de cette isle et de la Terre Australe inconnue. Mais il faut à présent passer outre et solliciter les expéditions en proposant les Personnes qui doivent composer cette Mission, et qui sont ceux qui pourront estre Prefect et particulièrement qui doit soustenir la charge de Vicaire Apostolique, voilà de bonnes nouvelles pour luy et je vous prie de luy en faire part et de l'asseurer que je laisseray pas de solliciter l'affaire et l'expédition des Brefs et des Décrets s'il ne commande pas autrement. Mais à présent on ne fera rien jusques au mois de novembre, car tout le monde veut sortir en campagne et se divertir. Je suis d'advis qu'il faut bien prendre garde dans le choix qu'on faira de la personne du Prefect et du Vicaire Apostolique, affin qu'ils soient gens sages, posés et qui avec un zèle ayent conjointe une grandissime prudence. En un mot, je ne fais qu'attendre vos ordres pour travailler et pousser l'affaire en avant, et si on la sollicite point avec importunité et opportunité, on n'y songera plus et ces beaux décrets demeureront là dans les registres et dans les archives avec tant d'autres dont j'ay un si grand déplaisir.
Enfin, au mois d'octobre : "Quant à l'affaire de M. l'abbé Paulmier, je vous assure que moy seul luy advance icy à Rome et ceux à qui il l'avoit confié ont reculé par leur imprudence tant qu'ils ont peu; mais les papiers qu'il a envoyé par la voye du Nonce m'ayant esté mis entre les mains par la S. Congrégation pour estre dressées, je le fis en sorte qu'il a obtenu des résultats très favorables, au delà même que j'espérois car on luy octroya toutes les demandes à la réserve d'un Bref en recommandation de sa Mission, lequel après avoir esté accordé par les Cardinaux, le Pape auquel on fit rapport ne le voulut pas du tout accorder.
Les autres résolutions de luy donner Mission, un Prefect d'icelle et même un Vicariat apostolique au moins pour Madagascar sont demeurés en leur vigueur. Et pour l'advenir je vous promets que j'avanceray son dessein tant qu'il me sera possible et quoy qu'il ait difficulté de confier ses affaires à moy, je ne laisse pas de les aider de toutes mes forces tout autant comme si elles estoient commises expréssément à moy. Et j'aurai de la peine à réparer les fautes d'autres qu'il employait.
De si belles espérances ne devaient pas se réaliser, car pour atteindre les Terres Australes, encore à découvrir, il était indispensable d'avoir une base à Madagascar. Or, les Prêtres de la Mission y travaillaient depuis une vingtaine d'années; a bon droit ils s'inquiétèrent.
"Nous n'avons, écrit M. Alméras successeur de saint Vincent de Paul, à M. Jolly son procureur à Rome, aucune pensée pour les Terres Australes, mais pour Madagascar ce ne serait pas du bon ordre que l'on y mit un Vicaire apostolique qui ne fût pas de notre Congrégation."
M. Jolly ne dut pas avoir trop de peine à faire dissocier la question de Madagascar de celle des Terres Australes; celles-ci furent assez vite oubliées.
Un dernier effort sera tenté l'année suivante, dont les échos se retrouvent dans une lettre de Mgr de Pallu, alors à Rome, en date du 28 juin 1667. "Mandez moy si Monsieur Pomier fréquente le Séminaire ou s'il a habitude avec quelques uns; il a proposé icy de très belles ouvertures pour faire un fond considérable pour la subsistance des Missions Estrangères, non seulement des Terres Australes, mais aussi des nostres. Il nomme nostre Séminaire ou celui de Saint-Sulpice ou quelque autre qu'on voudra pour avoir la direction de ce fond, quand cette donation sera faite; cela a esté en partie la cause de ce que j'ay pris le temps pour prier Monseigneur de Rhodez d'y aller. Secondez bien cette proposition si vous la trouvés à propos ou au moins aiés soin de vostre part que touttes les choses soient en tel estat qu'on y puisse y faire fond, et establir solidement ce que la Providence nous pourra présenter. Je tascheré de faire en sorte d'y amener M. Piquet.
Le chanoine Paulmier mourut, croit-on à Cologne, où il aurait été envoyé pour assister au Congrès des Plénipotentiaires pour la Paix; (1673-1674).





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