| Auteur: |
Henri Sy |
| Chapitre: |
4 - CONGREGATION APOSTOLIQUE ET VOEUX |
| Article: |
4 |
POINT de VUE des DIRECTEURS
En regard des extraits rapportés ci-dessus, on aimerait présenter les arguments invoqués par les Directeurs du Séminaire pour combattre le projet de Congrégation. Leurs lettres n'ont pas été conservées, mais nous possédons la copie de celle qu'ils adressèrent, le 28 juillet 1667 à Monseigneur Lambert de la Motte, et qui exprime bien toute leur pensée :
"Monseigneur d'Héliopolis ayant trouvé à Alexandrette un vaisseau qui iroit à Livourne s'y embarqua pour estre plus proche de Rome où il a esté d'abord, ses affaires l'y attirant plutost qu'en France où tous ses amis croioient qu'il estoit plus a propos qu'il vint directement affin de concerter toutes les choses qu'il avoit à proposer a Rome, qui sont d'une tres difficile execution, pour ne pas dire impossibles à moins qu'on ne change bien des points, mais je n'entre point dans cette matiere parce que je ne doute point que Monseigneur d'Héliopolis ne vous informe luy-mesme de tout ce qu'il aura fait et du progrès de sa negotiation. Il vous mandera sans doute les instances que nous luy fismes a Livourne pour venir a Paris avant d'aller a Rome, les peines que nous avons euës touchant le projet qu'il est venu proposer et qui a fait le sujet de son voyage, que personne ne peut approuver, mais je ne sçai s'il vous fera conoistre les fondemens de nos peines dont il y a un tres grand nombre. Voicy les deux principales : la premiere est qu'il ne peut proposer ce projet qu'il ne perde beaucoup de son credit, car comme il est très constant après les déliberations et les consultations qu'on a faittes a Paris par de très habiles gens que ce projet contient des choses tendantes a l'heresie, opposées a la bonne théologie, tres singulieres, n'ayant point son exemple, dont les suivantes vont directement à la ruine de vos Missions. On sera surpris qu'un Evesque aye quitté sa Mission, abandonné tant d'âmes qui ont besoin de sa presence, entrepris un voiage tres penible et plein de dangers, se mettre en estat d'estre absent de ses fonctions apostoliques pendant plus de six ans, et pourquoi ? Pour apporter l'idee d'une Congregation si mal digeree, si mal fondee, qui peche contre les principes de la théologie et du bon sens; en verite quelle estime pourra-t-on avoir de luy, quelle douleur ce luy sera d'avoir tant perdu de temps, sorti de l'emploi de sa vocation et n'en rapporter que des reproches que nous craignons qu'on ne luy fasse, a moins qu'il n'ait de plus solides sujets de son retour a proposer, en verite cela nous inquiete fort.
"Le deuxieme, c'est que quant mesme il reformera quelque chose a son projet pour se mettre en estat d'estre approuve, que faira-t-il pour l'executer, qui seront les sujets et les membres de cette Congregation ? Nous lui avons tous declare qu'il n'en trouvera point parmi nous autres, et c'estoit une des raisons par lesquelles nous voulions l'obliger a n'en point parler qu'il n'en eust confere avec nous; s'il prend des sujets ailleurs que parmi nous pour composer sa Congregation sera-t-il agir prudemment que de se confier a des gens qu'il ne conoistra pas dans la conduite de touttes ses affaires temporelles et spirituelles dont ils n'auront jamais eu de conoissance, car en ce cas il faudra bien que nous quittions tout et que nous cedions la conduite du Seminaire a ces personnes qui fairont les voeux de cette Congregation, qui fairont un corps dans l'Eglise destiné nominatim a cet emploi; en verité quel renversement cela ne produira-t-il pas dans toutes vos affaires; et peut-être qu'apres que Monseigneur d'Héliopolis aura travaille dix ans durant a l'erection de cette Congregation si parfaite, (encore sera-ce beaucoup si en si peu de temps il en vient à bout) il trouvera quatre ou cinq personnes qui s'en mettront, lesquelles ne subsisteront pas longtemps dans cet esprit, et je doute si vous en aurez mieux establi vos Missions. Mais je raisonne un peu en homme, et vous n'estes pas surpris de toutes nos craintes, car nous n'envisageons pas les choses par des veuës assez sublimes, mais que voulez-vous, Monseigneur, nous n'avons pas de ces hautes lumieres qui nous decouvrent la possibilité de ces projets si relevés, ainsi aiés compassion de nous pendant que nous prierons Dieu qu'Il nous fasse tousjours accomplir ce qui est de meilleur pour vos Missions, mais non pas ce qui vous paroistra le plus eleve, car il y a quelquefois du péril a aller si haut et il est dangereux de se persuader qu'on a découvert une nature de perfection qui jusqu'a present a esté inconnue et que tous les patriarches de ces grands Ordres qui ont procuré tant de bien a l'Eglise n'ont jamais mis en pratique".
Un vigoureux trait de plume a barré, dans le brouillon rédigé par Gazil, tout le passage reproduit ci-dessus, relatif à la Congrégation apostolique. L'a-t-on inséré dans la lettre envoyée ? A-t-on jugé, au contraire, qu'il n'était pas expédient d'informer Monseigneur Lambert avant que Rome n'ait donné sa décison ? Il importe assez peu.
La position prise par les Directeurs est très nette : ils ne négligent rien pour empêcher le projet d'aboutir. De son côté, Monseigneur Pallu, pour rester fidèle à la promesse faite à son collègue et à ses propres sentiments, persistait dans sa résolution.
Il avait eu l'illusion de croire que les demandes présentées par lui aux Congrégations romaines recevraient une prompte solution et que bientôt il reprendrait la route de l'Extrême-Orient. Or les mois s'écoulaient et aucune réponse ne lui parvenait. Il prit donc le parti d'aller de nouveau plaider sa cause et se mit en chemin, après avoir, nous l'avons dit, présidé la séance d'où sortit l'élection de Gazil au Supériorat du Séminaire.
Lyon, Turin, Plaisance, Bologne furent les principales étapes de son voyage. C'est l'itinéraire que, deux ans auparavant avait recommandé son neveu, Jacques de Brussy, de préférence à la voie de Marseille, s'il arrivait que des cas de peste fussent signalés dans cette ville.
"Il ne faut pas hésiter à prendre la route de Turin. On trouve ordinairement à Lyon des chevaux de renvoi, je crois même qu'il y a un messager; il ne vous en doit coûter pour la nourriture et le cheval que trois louis d'or par tête. De Turin, pour vous délasser, vous pouvez prendre un bateau qui vous mènera jusques à Plaisance : trois louis d'or en feront l'affaire... Il ne faut rien prendre aux hôtelleries qu'on n'ait bien marchandé et spécifié dans le marché la sauce et ce qui entre pour la faire. A Plaisance vous trouverez des carrosses qui vous mèneront jusques à Bologne. Les repas sont réglés pour le reste de l'Italie, savoir : trois jules pour le dîner et quatre pour le souper. Il vous en coûtera pour la voiture une pistole ou un peu plus; il n'y a rien de réglé pour les voitures comme en France, il faut se débattre du prix le mieux qu'on peut. A Bologne, on est obligé de prendre des chevaux ou des litières. Si vous prenez des chevaux, vous ferez marché avec un homme pour vous conduire jusques à Rome... à raison d'un écu d'Italie par jour pour les seuls chevaux et leurs dépenses, sans y comprendre votre nourriture... Si Monsieur Picquet est à Paris ou à Lyon, priez-le de vous faire donner des lettres de crédit dans les lieux principaux de votre passage, pour servir en cas qu'il vous arrivast accident. Il est nécessaire que dans la dite lettre on y spécifie une somme d'argent, autrement celà ne vous servirait de rien qu'à vous faire rendre beaucoup de civilités et peu d'utilité."
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