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Publication : MISSIONS ÉTRANGÈRES 1663-1700

Auteur: Henri Sy
Chapitre: 7 - CONSTRUCTION DE LA CHAPELLE
Article: 5

CONSTRUCTION de la CHAPELLE

La salle bénite le 27 octobre 1663 ne pouvait être qu'une chapelle provisoire et depuis longtemps, malgré la modicité de leurs ressources les directeurs songeaient à élever un édifice plus convenable. De 1664 à 1669 diverses parcelles de terrain avaient été acquises à l'angle des rues du Bac et de Babylone. C'est seulement en 1683 que la dernière parcelle formant enclave fut achetée. À vrai dire, l'acte de vente est du 6 août 1683, mais l'affaire devait être conclue depuis le début de l'année.
Dès le 20 février, de Brisacier pouvait écrire : "On est quasi sur le point d'amasser des matériaux pour bastir une petite église, mais jusqu'à ce qu'on ait commencé, je ne m'assurerai de rien."
Le 5 avril, Etienne Pallu mande à Sevin, procureur à Rome : "Nous bêchons la terre pour creuser les fondements de la chapelle."
Déjà les démarches avaient été entreprises pour s'assurer le patronage du Roi par l'entremise de l'archevêque. "Nous avons eu la pensée, écrit Etienne Pallu à son oncle, de proposer à M. de Paris de négocier pour en faire mettre la première pierre par Mr le duc de Bourgogne, fils de Mgr le Dauphin et petit-fils du Roy. M. l'archevêque l'ayant proposé au Roy, Sa Majesté dit qu'il étoit encore trop petit, ayant à peine six mois, mais qu'il la mettroit luy mesme et en même temps il ordonna à M. l'archevêque de faire les choses de sa part en preparant toutes choses pour qu'on puisse la faire incontinent après la feste de Pâques. Nous n'osions esperer un si grand honneur; quand il ne nous apporteroit pas un profit considérable, l'avantage en est toujours très grand. Et vous pouvés remarquer par toutes ces choses la bonté du Roy pour l'Oeuvre des Missions."
Pareille requête ne dut pas être décidée sans une certaine appréhension. On se rappelait qu'en 1679 Louis XIV avait considéré comme une usurpation des droits de la couronne l'obligation du serment que les missionnaires devaient prêter aux Vicaires apostoliques et que pendant huit mois il avait refusé une audience à Mgr Pallu. Par ailleurs la situation restait fortement tendue entre la Cour de Rome et celle de Versailles; le conflit de la régale n'était pas terminé; il n'y avait pas un an (19 mars 1682) que l'Assemblée du Clergé de France avait voté les Quatre articles concernant les libertés de l'Eglise Gallicane.
Si les directeurs se félicitaient de la bienveillance royale, n'allaient-ils pas encourir le mécontentement de la Cour romaine ? De Brisacier aura soin, le 29 mars, d'écrire à Sevin : "Il sera bon de ne parler de rien avant que la chose ait été faite."
Après la cérémonie, les directeurs ne jugeront pas à propos d'en écrire ni au Pape ni aux Cardinaux "parce que cela serait inutile et peut-estre préjudiciable."
On avait espéré poser la première pierre avant Pâques qui tombait cette année-là le 18 avril; mais, écrit de Brisacier à Sevin le 19 "la médaille qu'on doit mettre dans les fondemens n'est pas preste; je verrai ce soir si elle pourra estre faite mercredi au soir, auquel cas je feray tous mes efforts pour consommer la ceremonie jeudy prochain."
Elle fut enfin fixée au samedi 24 avril, veille de Quasimodo. Laissons parler le chroniqueur qui en a consigné tous les détails :
Relation de l'arrivée de Mgr l'Archevêque de Paris
et de sa réception au Séminaire des Missions-Etrangères, et de la position, au nom du Roi, de la 1ère pierre de l'église du Séminaire, le 24 avril 1683.
"Samedy 24 avril, sur les quatre heures et demie apres midi, M. l'Archevêque arriva au Séminaire. Il avoit envoyé devant luy tous ses officiers pour preparer ses ornemens et pour achever de regler toutes choses avec nous, et un de ses suisses étoit venu trois heures auparavant pour garder la porte, empêcher la confusion. Nous etions tous rangés en surpellis avec la croix (que MM des Incurables nous avoient prestée aussi bien que leurs chandeliers et leurs dais) sous la grande arcade qui joint nos deux cours.
Mgr entra en carosse jusque dans la 1ère cour; Mr le Supérieur avec une vingtaine d'ecclésiastiques le receut, le conduisit d'abord dans la petite sale qui est à l'entrée, où il prit son rochet, son camail et une estole par dessus. Au sortir de cette sale il entra sous un dais porté par Mrs Des Roches et De Lunel et la procession marcha vers la chappelle où plusieurs personnes s'étoient assemblées pour entendre le compliment de Mr le Supérieur et la réponse de M. l'Archevêque. Le clergé étoit assez nombreux parce que outre ceux de la Maison, Mrs des Incurables étoient venus et nous avoient envoyez un bon nombre de surpellis qui, joints à ceux que nous avions déjà, servirent à plusieurs, tant de nos anciens abbes, que d'autres ecclésiastiques qui se trouverent presents. On avoit mis à l'entrée de la chappelle un tapis avec un carreau. Ce fut là que Mgr s'agenouilla pour baiser la Croix qui lui fut presentée par Mr le Supérieur, et tous deux la tenant ensemble la presenterent à Mgr l'Evêque d'Acqs , Mgr de Gap et à Mgr de Laon qui la baisèrent tous trois à genoux. Durant ce tems là Mr le Supérieur avoit la chappe et l'étolle qu'il étoit venu prendre à la sacristie par l'ordre de M. l'Archevêque, pendant que ce Prélat s'habilloit dans la sale; et il porta l'une et l'autre pendant toute la ceremonie, selon que M. l'Archevêque le souhaita. Il lui porta ensuite le goupillon qu'il receut et dont il se donna à lui-même de l'eau bénite et en donna ensuite aux trois évêques. Après quoy Mr le Supérieur lui offrit l'encens à bénir et l'encensa par trois fois. Il en fit autant par son ordre à chacun des trois evêques. Ces Prélats etoient en rochet et camail, et suivoient M. l'Archevêque. Ici, Mr le Supérieur commença son compliment qu'il dit parfaitement bien et qui fut fort goûté. M. l'Archevêque répondit et en peu de paroles marqua trois choses : 1° l'admiration que nous devions concevoir de la bonté de Dieu qui avec toute sa grandeur ne dédaignoit pas d'habiter dans ces temples batis par la main des hommes et qui voudroit bien se renfermer dans les bornes étroites de celuy que nous allions elever. 2° la piété et la religion du Roy qui au milieu de toutes ces grandes occupations s'employoit si volontiers à toutes les oeuvres qui regardoient la gloire de Dieu et principalement celles qui pouvoient la porter jusqu'aux extremités du monde. 3° la joie particulière qu'il avoit d'avoir été choisi pour la fonction qu'il alloit faire et combien il étoit ravy de temoigner en cette occasion l'estime et l'affection qu'il avoit pour le Séminaire, ajoutant qu'il espéroit que cette action attireroit sur nous une double bénédiction, celle de la rosée du ciel et ensuite celle des biens de la terre dont néanmoins nous estions entierement detachez, et que nous ne souhaitions que pour servir Dieu.
Ce fut par là qu'il finit. Il s'avança ensuite vers l'autel et se mit à genoux sur un carreau qui estoit sur les marches. On chanta Ecce Sacerdos magnus, etc.
Mr le Supérieur qui estoit proche de l'autel, du costé de l'épître dit les versets et l'oraison de la visite, après quoy Mgr estant monté à l'autel donna sa benediction. Il fit aussitôt la visite du St-Sacrement, c'est-à-dire qu'il tira le St Ciboire, le mit sur l'autel, l'encensa, entonna le Tantum ergo et après, ayant donné la bénédiction le remit dans le tabernacle.
Ce fut pour lors que commença la ceremonie de la première pierre. M. Philippe, aumônier de M. l'Archevêque etoit venu la veille au Seminaire afin de nous marquer tout ce qu'il y avoit à faire. Nous avions repété les ceremonies après le souper et nous avions esté planter selon la rubrique une croix de bois assez grande justement dans la place où doit estre le Maître Autel. La procession sortit donc de la chappelle en chantant le Bénédictus pour aller au lieu où se devoit mettre la première pierre, c'est-à-dire tout proche de la bibliothèque, à l'endroit où doit estre le grand autel.
Voici l'ordre que l'on gardoit. Devant la croix marchoit M. Manuel, l'encensoir à la main. M. Coignet portoit la Croix. A ses costés, Mrs Bitault et Gergeret portoient les chandeliers; derrière lui, M. Pocquet d'un costé et M. Francillon de l'autre, le premier avec le benitier et le goupillon, l'autre avec tous les instrumens devant servir à la cérémonie, c'est-à-dire un auge de bois de noyer fort propre, une règle et une esquerre de mesme bois, une pinse, un cizeau et un marteau de fer poli, un petit maillet et une truelle d'argent. M. le Supérieur estoit le dernier de la procession, et après luy marchoient tous les officiers de M. l'Archevêque , qui estoit en mitre sous le dais. La chappe du Prélat estoit soutenue par Mrs les abbés Bailly et Philippeaux aux deux costés et par M. Milon derrière. Les trois evêques fermoient le corps de la procession. Le terrain avoit esté prepare d'une manière fort commode, car depuis le pave de l'ancienne cour de Melle Puchot on alloit toujours en descendant imperceptiblement, en partie sur une espèce de pont, et en partie sur la terre, jusqu'au lieu de la ceremonie. M. l'Archevêque y descendit seul, accompagné de ses officiers et tous les ecclésiastiques se rangèrent en haut sur un terrain plus elevé, ayant derrière eux la foule de ceux qui vouloient voir. Quelques Dames et entre elles Mde d'Aiguillon, Mde de Toisy, avoient eu la dévotion de suivre la procession, et il y en eut quelques unes qui descendirent en bas pour voir plus commodément. On avoit préparé un fauteuil pour M. l'Archevêque vis à vis de la grande croix de bois, il s'y assit d'abord. On dit les prières marquées dans le Rituel et après plusieurs bénédictions, psaumes et oraisons on récita les litanies des SS. M. l'Archevêq. fit des croix avec un cizeau sur tous les costés de la pierre. Les ouvriers avoient eu soin de les graver auparavant aussi profondément qu'il falloit et de les recouvrir d'une matière qui pouvoit ceder assez aisément. On mit la médaille, enveloppée dans du coton, dans l'endroit qui lui avoit esté préparé. M. l'Arch. plaça la pierre. Il marcha ensuite après nous en procession tout autour des fondemens jettant de l'eau bénite partout pendant que nous chantions Fundamenta ejus in montibus sanctis. Après quoy estant revenu à sa place et aiant achevé quelques oraisons il donna la bénédiction et entonna le Te Deum que nous chantâmes en revenant à la chappelle dans le mesme ordre que nous en estions sortis. Il voulut qu'après le Te Deum on chante Dne salvum fac Regum et il dit l'oraison de la Trinité pour l'action de grâces et celle qui est pour le Roy. Il donna la bénédiction pour la troisième fois, quitta ses habits pontificaux à la sacristie, fut reconduit sous le dais par tout le clergé jusqu'à la sale qui est auprès de la porte où il fit mille amitiés à tous nos Mrs, embrassant plusieurs particulierement.
Mde de Champvallon sa nièce avoit veu la ceremonie de la chambre de Mgr de Laon, elle avoit avec elle son fils, jeune enfant de dix ans. On le vint porter à M. l'Archev. dans la sale, après que toute la cérémonie fut faite.
Ce prélat demanda agréablement à M. le Supérieur s'il le voudroit bien recevoir pour porter le surpellis dans le Seminaire. M. le Supérieur répondit qu'il ne falloit point une moindre autorité que celle de S.G. pour le faire admettre dans une maison comme la nostre. Enfin il remonta en carosse et donna quelque argent aux ouvriers qui l'attendoient au passage. La pluye qui avoit esté comme suspendue pendant toute la ceremonie, tomba en abondance, presque aussitôt qu'elle fut finie.
Nous avons de quoy bénir Dieu de la manière dont toutes choses se sont passées, car on ne peut voir plus d'ordre ny de modestie qu'il y en avoit. On avoit distribué sur des billets toutes les Dames qui avoient esté priées, et on les avoit mises 4 à 4 ou environ dans les chambres commodes pour voir, et M. l'abbé Bailly estoit nommé pour les y conduire, et Dieu sçait comme il s'en acquitta. M. l'abbé Bitault avoit soin de les recevoir à la porte avec lui, et d'y demeurer pendant qu'il alloit dans les chambres. Il y eut néantmoins plusieurs de ces dames qui y estoient invitées, qui ne vinrent pas. Tous nos abbés s'y trouvèrent, excepté Mrs les abbés de Chavigny, Banin, de St Luc qui estoit à Meaux, de Férière qui s'en excusa par un billet. Mais M. l'Official, le Theologal Grandis de Perrières, Soulet, Milon père, du Ruau, Pallu etc. n'y manquèrent pas.
J'avais oublié que M. le Superieur annonça par l'ordre de M. l'Archevêque les indulgences de la visite après la bénédiction du S. Sacrement dans la chappelle.
Toutes les murailles et plusieurs des petits toits qui tiennent au Séminaire etoient couverts de manoeuvres et d'invalides et les fenêtres des maisons voisines toutes remplies. On avoit tapissé une partie de la muraille de la bibliothèque.
M. le Supérieur concerta plusieurs choses avec M. l'Archevêque. 1° qu'il iroit vendredy prochain à Versailles, qu'il présenteroit la médaille au Roy et luy feroit un compliment lequel il communiqueroit auparavant à ce prélat. 2° qu'il ecriroit ce qu'il étoit à propos de mettre dans la gazette touchant nostre ceremonie, qu'il le luy montreroit aussi auparavant. 3° M. l'Archev. dit qu'on ne luy donnast la medaille qu'on avoit dessein de luy presenter qu'après qu'on en auroit presenté une au Roy et à la Reine. Les médailles sont parfaitement bien faites.

Harangue de M. le Supérieur à l'Archevêque de Paris, sur la pierre fondamentale de la chapelle (24 avril 1683) :

"Monseigneur,
Depuis pres de vingt années que cette maison est establie par l'authorité du Prince, elle n'a point eu jusqu'à présent d'aussi beau jour que celuy-cy.
Elle a l'honneur et la joye de recevoir aujourd'huy son Archevêque. Et ce prélat toujours grand et toujours aimable vient à elle avec un surcroit sensible de grandeur et de bonté.
Il y vient non seulement en son nom comme Supérieur majeur mais aussy de la part du Roy, pour l'intéret de Dieu, député de l'un, ministre de l'autre. Beny soit donc celuy qui vient à nous au nom du Seigneur universel, dont le throne est dans les cieux, et au nom du souverain particulier qui nous gouverne sur la terre. Benedictus qui venit in nomine Domini.
La ceremonie que vous venés faire, Mgr, est divine dans sa fin et royale dans sa principale circonstance, car c'est le Roy qui doit mettre par vos mains la premiere pierre de cet edifice, de sorte qu'en cette occasion vous tenés la place du plus grand de tous les Roys.
Ce puissant Monarque, ce paciffique vainqueur, ce fils aisné de l'église, ce Constantin de nostre siècle, voulant consommer la gloire de la guerre et de la paix par les trophées de la Religion et par l'estendue de son zele, apres avoir establi par ses Lettres patentes ce Seminaire des Missions aux Infidelles, apres en avoir soutenu les ouvriers par sa protection et par sa liberalite tant dans l'ancienne et nouvelle France que dans les Indes orientales; ce Prince, dis-je, ce Religieux Prince couronne tant de grâces et de bienfaits par l'honneur qu'il veut bien faire d'estre le fondateur de la chapelle dont V.G. va poser la pierre fondamentale par son ordre, et qui a mesure qu'on la verra s'elever dans l'une des extremites de Paris par la piete de Louis le Grand, sera une figure bien naturelle et un prejuge bien eclatant des progres que l'eglise de Jesus-Christ doit faire en même temps dans les lieux les plus reculés de l'univers et de la reputation que la Personne auguste du Roy doit estendre aussi loin que les conquestes de l'evangile.
C'est à vous, Monseigneur, à qui nous devons tous ces grands biens. Si Dieu nous les accorde comme suitte de la grâce que Sa Majesté nous a faitte par vostre médiation, c'est vous qui avés demandé cette grâce, c'est vous qui l'avés obtenüe, c'est vous qui l'avés anoncée et c'est vous qui venés nous l'appliquer en la personne dans la ceremonie qui nous assemble, ceremonie où la posterite verra avec plaisir que le nom de V.G. a esté glorieusement uni à celuy du Roy dans la medaille que je vous presente et que vous allés placer vous-mesme.
Heureuse ceremonie qui nous a donné à nous l'occasion de marquer à V.G. nostre confiance et nostre respect; qui nous a fait sentir les effets de vostre Credit et de vostre bienveillance et qui en nous engageant de nostre part à une reconnaissance eternelle semble nous promettre de la vostre une longue suitte de protection dont nous ne serons jamais dignes quelque effort que nous fassions pour la meriter et que nous osons néanmoins attendre du plus genereux et du plus obligeant Prélat qui feut jamais."





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