| Année: |
1889 |
| Pays: |
Inde |
| Mission: |
Pondichéry |
| Rédacteur: | Mgr Borey |
CHAPITRE VII
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GROUPE DES MISSIONS DE L’INDE.
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I. – Pondichéry.
Population catholique 210.904
Baptêmes de païens 2.263
Conversions d’hérétiques 660
Baptêmes d'enfants de païens 1.150
« Lorsque les disciples de Saint-Baptise vinrent trouver Notre-Seigneur et lui demander s’il était l’Envoyé de Dieu , Jésus leur répondit : « Allez , et dites à Jean ce que vous avez « vu… les pauvres sont évangélisés . » Ce que le Sauveur disait alors en témoignage de sa mission divine , écrit Mgr de Pondichéry , il pourrait le répéter aujourd’hui parmi nous . Oui , les pauvres , ces chers pauvres que le monde repousse , reçoivent la bénédiction de Dieu dans le diocèse de Pondichéry : ces malheureux parias , que le brahme pharisien exploite et méprise , sont ici les élus de Dieu . Dans l’année , nous avons eu 2,263 baptêmes de païens et 660 conversions de protestants . Tous ces néophytes sont pauvres ; presque tous sont parias .
« Si quelqu’un était tenté de s’en scandaliser , et de trouver que des brahmes seraient une plus riche acquisition , je n’aurais pour lui répondre qu’à continuer la réponse rapportée ci-dessus de Notre-Seigneur : « Bienheureux ceux qui ne se scandalisent pas à cause de moi . » C’est toujours le même miracle : les déshérités du monde sont les favoris de Dieu , pauperes evangelizantur .
« Dans le district de Mogour , toujours confié au P. Mariapragassam , le mouvement de conversions continue et s’accentue de plus en plus . Cette année , à lui seul , il nous a donné 1,036 conversions . En quelques années , il a doublé son district ; aussi a-t-il dû demander un confrère pour l’aider . Je lui ai envoyé un jeune prêtre , le P. Antoine , et j’ai la consolation d’apprendre que les jeunes néophytes se sont déjà attachés à lui , et qu’il seconde de son mieux le P. Mariapragassam . J’en suis d’autant plus heureux que , si la santé déjà si délabrée de ce Père me forçait à le remplacer , pour lui procurer un peu de repos , la foi des néophytes ne serait pas mise en péril . Ici , nous voyons de nos yeux la justification de l’expression choisie par saint Paul , quand il disait aux Corinthiens : Nam si decem millia pœdagogorum habeatis in Christo , sed non multos patres : nam in Christo . Jesu per evangelium ego vos genui . Oui , entre le prêtre dont la Providence se sert pour opérer des conversions et ceux qu’il amène à Dieu , il s’établit une parenté aussi intime que celle qui unit le père et ses enfants . Si ce prêtre disparaît , le néophyte se considère comme un véritable orphelin . Un autre prêtre pourra remplacer celui qu’il a perdu , il sera pour lui un maître spirituel , mais ce ne sera plus son père , celui qui l’a engendré en Notre-Seigneur . Il y a là pour le néophyte une épreuve terrible , au milieu de laquelle sa foi succombe quelquefois . Aussi puis-je poser en principe , au moins pour ce pays , qu’il est essentiel que le prêtre qui a opéré des conversions , reste lui-même pour former ses enfants à la vie chrétienne . Personne ne peut le remplacer dans cette œuvre d’éducation . Témoin entre mille la lettre que m’écrit le P. Borey .
Ce cher confrère avait été l’instrument de la Providence , pour le baptême d’un assez grand nombre de païens , dans le district de Tindivanam . Une maladie grave m’obligea d’abord à le rappeler à Pondichéry , puis à l’envoyer en France . Malgré le zèle des confrères qui lui ont succédé , un assez grand nombre de néophytes abandonnèrent la pratique de la religion chrétienne , et , petit à petit , retournèrent au paganisme . Quand le P. Borey nous revint , parfaitement rétabli , je me suis empressé de le replacer au milieu de ses enfants . Il n’est là que depuis quelque mois , et déjà les enfants sont revenus auprès de leur père . Voici en effet ce qu’il m’écrit :
« Après dix années d’absence , j’ai expérimenté une fois de plus combien sont puissants les liens qui unissent l’âme du prêtre avec celles qu’il a eu le bonheur d’engendrer à la foi . Là, Monseigneur , est tout le secret de la résurrection morale qui vient de s’opérer , chez un bon nombre de celles que j’ai jadis données au bon Dieu . A la première nouvelle de mon arrivée , je vis mes pauvres apostats accourir des villages les plus éloignés pour fêter mon retour , faire amende honorable pour le passé , et m’assurer de leurs bonnes résolutions pour l’avenir . « Oh ! Père , me dirent-ils , combien notre conduite trop indigne a dû affliger votre « cœur . Insensés et ingrats , nous avons méprisé vos pieux enseignements , pour écouter la « voix du démon , notre plus cruel ennemi . Mais c’en est fait ; dès aujourd’hui nous « renonçons bien sincèrement à lui . C’est vous , Père , qui nous avez appris à connaître le « seul vrai Dieu ; avec vous , nous voulons l’aimer et le servir jusqu’à notre dernier jour . » Or, Monseigenur , je dois vous dire , à leur louange , qu’ils tienent fermement parole . » Le mouvement de conversions a aussi repris à Tindivanam ; le P.Borey , en effet , continue ainsi : « Ce ne sont pas les seules conversions que la divine Providence a daigné me ménager depuis mon retour . J’ai eu , en outre , la joie de baptiser plus de 140 païens , à peu près tous du même village . Leur conversion est l’œuvre seulement de notre bonne Mère du Ciel . Grâces immortelles lui en soient rendues !
« Voici dans quelle circonstance elle eut lieu : Un jour , en revenant d’un avastei (extrême-onction) , j’entrai dans ce village pour demander un peu d’eau à boire . La chaleur était atroce ; une soif ardente me dévorait . J’étais à peine descendu de cheval que la moitié des habitants s’étaient déjà réunis autour de moi . Je voulus leur adresser quelques mots de religion . Ils m’écoutèrent si attentivement , ils me parurent enfin si bons , si sympathiques , que je fus pris d’un immense désir de les convertir . Je confiai mon projet à la sainte Vierge , mon refuge favori dans les grandes causes , et je lui promis , si elle m’aidait à le réaliser , de bâtir dans ce village une chapelle en son honneur . Quelles ne furent pas ma surprise et ma joie , lorsque , quelques semaines après , je vis ces braves gens venir d’eux-mêmes se présenter à moi , pour étudier les prières et recevoir le baptême . Marie avait voulu faire seule la conquête de ces âmes , je n’eus autre chose à faire qu’à l’en remercier .»
« Le P. Delaune continue aussi à augmenter le nombre des élus . Cette année il compte 489 conversions . La moitié environ viennent du protestantisme . Il lutte avec une énergie infatigable contre les sectaires , et ses succès ont tellement jeté l’effroi parmi les ministres de l’erreur , qu’ils ont cru devoir chercher à en atténuer l’effet sur le public , en écrivant , dans certains journaux , que ces conversions étaient dues uniquement à l’argent , répandu à pleines mains , disaient-ils , par le Père . Vous jugez bien que personne ne les a crus ; car s’il y a une chose passée en proverbe parmi les Indiens , tant fidèles qu’infidèles , c’est la richesse du ministre protestant , et la pauvreté du missionnaire catholique ; et se voir accusé de prosélytisme à prix d’argent !
« Chez lui aussi , l’avenir promet beaucoup ; il m’écrivait en effet dernièrement : « C’est le premier millier qui coûte le plus . Les Parias s’attirent les uns les autres ; j’ai de bien belles espérances . Avec la grâce de Dieu , le succès ne peut nous faire défaut » .
« Mogour , Tindivanam , Mayavaram ne sont pas les seuls districts où la Providence semble vouloir préparer de nouvelles chrétientés , et , si nous ne sommes pas trop indignes de servir d’instruments à sa miséricorde , nous avons tout lieu d’espérer de belles moissons . Aussi le diable ne reste pas tranquille . Les païens , quand ils se trouvent en face des néophytes peu nombreux , ne négligent aucun moyen de les faire revenir au service du démon. Il en est de même des Protestants ; ceux-ci sont même peut-être acharnés que les idolâtres , quand il s’agit de combattre les enfants de l’Eglise . Mais le diable , qu’ils servent aussi bien que les païens , n’a pas l’habitude de récompenser les peines supportées à son service , et , du reste , ne peut rien contre la volonté de Dieu ; de sorte que l’ordre de Dieu renverse les entraves , et continue royalement son chemin .
« En témoignage des luttes que le missionnaire a souvent à subir , laissez-moi vous citer quelques lignes extraites d’une lettre du P. Pierre .
« La partie nord de mon district s’est toujours montrée mieux disposée en faveur de notre sainte religion . Limitrophes des pays évangélisés par notre très digne coadjuteur , les païens ont été secourus par lui pendant la grande famine , et ils ne l’ont pas oublié . A mon arrrivée ici, je visitai ces parages , et fus reçu à bras ouverts par la population païenne ; je parle des pauvres , des parias , bien entendu ; la porte du ciel est toujours le trou de l’aiguille pour le riche . Voyant les bonnes dispositions de ces gens , et ayant déjà quelques chrétiens dans le village , je crus devoir y créer un pied-à-terre , et après avoir rappelé au bon Dieu qu’il avait jadis promis à son peuple de lui donner tous les lieux où il mettrait le pied , je choisis un terrain libre et m’y installai . Aussitôt , procès sur procès sont envoyés contre moi au Dasildar : mais le terrain n’appartenait à personne , et j’étais le premier occupant . On ne put me déloger légalement .
« L’ennemi ne céda pas pour cela : cette fois , le mauvais riche lança son chien contre le pauvre Lazare . Ordre fut donné aux ouvriers de se mettre en grève : en mon absence , les murs que j’avais fait construire furent renversés pendant la nuit . Averti , je vole au secours de mes ouailles ; mais on vient m’assaillir sur mon terrain . j’ai beau faire appeler le Mounicipdar (maire) ; le drôle , c’était lui qui avait monté le coup , et il se garde bien de venir. Pendant l’attente de l’arrivée du maire , la foule hostile , gens de sac et de corde , lancés par lui contre moi , s’était un peu éloignée . A peine son refus de venir fut-il connu , que je vis les brigands s’avancer de nouveau vers mon terrain , en criant : « Mort au blanc , mort au « singe blanc … Apportez du feu , et brûlons sa charrette . » En quelques instants , ils étaient à quelques pas de ma demeure . Inutile de vous dire que mon catéchiste , mon domestique et mes quelques chrétiens faisaient triste figure , en entendant les hurlements et les vociférations de ces gredins. Mais il n’est peut-être pas inutile que je vous dise que le P. Pierre tremblait aussi , tout en étant bien décidé à remplir son devoir , et malgré son désir du martyre . Que s’est-il passé alors ? je n’en sais rien , toujours est-il que l’un de ces brigands étendit les bras , et , barrant le passage aux autres , s’écria ; « Halte-là ! un pas de plus et nous serions perdus : « la justice ne laisserait pas impunie la mort d’un blanc . » La tourmente avait cessé, et tout rentra dans le calme.
« Quelques jours plus tard , je faisais ma méditation , à 15 milles de là , devant l’autel de la petite chapelle de Perambalur . Ne croiriez-vous pas qu’alors le vieil homme , qu’on enterre tous les jours et qui ne meurt jamais , me donne une distraction et me dit : « Père Pierrre , tu « es un lâche d’avoir laissé impunie la trahison de ce maire mécréant , deux mots auraient « suffi pour le faire casser , et c’eût été un exemple qui aurait prévenu bien d’autres attaques. « Désormais qui t’écoutera ? » Je commençais à trouver que le vieil homme avait raison , lorsque mes yeux rencontrèrent le crucifix de l’autel : il me disait au fond du cœur : « Moi « aussi , mon enfant , j’ai eu un immense désir de convertir le monde , et je n’ai pas trouvé « d’autre moyen que la croix . Mes saints m’ont imité , et ils ont réussi . Souviens-toi que « j’ai prié pour mes bourreaux . » Le vieil homme n’avait pas attendu la fin de la réponse et avait décampé . Je me précipitai à terre , prosterné devant le crucifix , je priai longtemps pour mon ennemi . Depuis , je suis retourné au théâtre de mon martyre manqué . Quelle ne fut pas ma surprise de voir le maire lui-même venir me rendre visite , et même me permettre de faire une procession dans le village ! Les chrétiens des environs accoururent , et la foule fut compacte . Tous les jours , j’expliquai quelques vérités de la religion devant une foule immense de païens , recueillis comme les chrétiens .Plusieurs m’ont dit depuis : « Père , restez au milieu de nous : votre chapelle n’est qu’une petite chaumière , bâtissez une église , et nous nous chargeons de la remplir . » Fiat ! Fiat ! J’allais oublier de vous dire que j’ai déjà baptisé quelques adultes et enfants de païens . J’ai un certain nombre de catéchumènes ; mais ce nombre augmentera considérablement , dès qu’on sera sûr d’avoir toujours sur les lieux un missionnaire , pour protéger les néophytes contre les tracasseries des païens opulents . »
« Le P. Teyssèdre va vous donner un autre spécimen des misères que nous suscitent les païens : « Depuis longtemps , les chrétiens de Cangouvely désiraient une procession dans leur village . Dans ce but , ils préparaient à leurs frais deux magnifiques ters (chars portatifs pour les statues) , au prix de 200 roupies . Ils la désiraient tellement , et se montraient si assidus aux prières , que je ne pus leur refuser cette satisfaction . Ne prévoyant aucune difficulté de la part des païens , je ne demandai à la police que quelques pions , pour maintenir le bon ordre . Mais le Moonsiff , le Dasildar et autres , voyant la chose de mauvais œil , obtinrent d’un Assistant-Collector qui se trouvait à Atur , d’arrêter la procession , au moment même où elle devait avoir lieu . Les chars , magnifiquement ornés , ne purent sortir de la cour de l’église . De là , joie et triomphe des païens ,et affliction profonde des chrétiens . Je ne puis dire ce que je souffris alors , et , sans la présence du P. Didier , qui, par son calme et ses sages avis , m’arrêta , j’aurais bravé l’émeute , et peut-être occasionné un conflit sanglant dans la rue. Je me jetai en toute confiance aux pieds de Notre-Dame des Douleurs , la patronne de ce village . N’entendez-vous pas, lui dis-je , les insultes des païens , les rires moqueurs des Turcs ? J’eus alors je ne sais quelle impression que la Bonne Mère exauçait ma prière , et je partis en disant aux chrétiens : « Ne craignez rien ; Notre-Dame sortira seule de sa prison , et sa sortie sera un triomphe . Le cœur encore navré , je pris le chemin de Salem . Là , la bonne Mère avait préparé le cœur d’un homme excellent et énergique , le surintendant de police ; quand j’allai le trouver , il fut pour moi d’une bonté et d’une politesse exquises . Il prit ma cause en main , m’obtint toutes les permissions voulues , et , quelques jours après , contre l’attente des païens et des Turcs , la procession eut lieu triomphalement dans les principales rues de Cangouvely , escortée par 50 païens en armes , et présidée par ceux-mêmes qui l’avaient tout d’abord empêchée . Une foule immense de chrétiens et de païens , accourus de toutes parts, assista avec admiration au triomphe de Marie .Cent vingt tambours et vingt-cinq kombous (longue trompette) formaient une musique à ébranler les montagnes des environs .
« Le lendemain , les païens s’entendirent , pour prendre un engagement terrible contre les chrétiens . Défense fut faite de leur donner du travail , de leur vendre quoi que ce soit , même sel et poivre , dans les bazars . Cette entente ne dura heureusement que quatre jours . Pendant ce temps , les païens se divisèrent en deux partis , et les chrétiens furent sauvés. Nous préparâmes une seconde fête pour le jour de Pâques . Elle fut pour la sainte Vierge un triomphe encore plus glorieux que la première . Le nouveau Dasildar d’Atur , homme juste et énergique , arrive pour le jour de la fête , avec un détachement de police . S’apercevant que la mosquée des Turcs ne désemplissait pas , et se doutant de quelque mauvais dessein , il fit venir les principaux auprès de lui, et leur fit signer une pièce par laquelle ils garantissaient le calme , et se rendaient responsables de tout ce qui pourrait le troubler . Cet acte de prudence coupa court à tout . La statue de la sainte Vierge , escortée par 25 pions et par une foule immense , parcourut en triomphe les rues de Cangouvely pour la deuxième fois . Cette fois , l’hostilité des païens avait cessé . Voici que tout à coup , au milieu du village , un riche païen , chargé de fleurs , s’avance et demande qu’on arrête un instant la marche des chars , puis couvre de fleurs et de guirlandes la statue de Notre-Dame des Douleurs . Cet homme , dans je ne sais quel besoin , avait vainement imploré le secours de ses dieux , alors il s’était adressé à Marie . Ayant obtenu d’elle la faveur qu’il implorait , il venait payer publiquement sa dette de reconnaissance . »
« Je me suis un peu éloigné de mon sujet . Parlant des grâces que le bon Dieu nous accorde, en amenant au bercail un bon nombre d’âmes , je suis passé , sans presque m’en apercevoir , aux épreuves que nous rencontrons sur notre chemin . Les roses m’ont naturellement fait penser aux épines. Mais je reviens à nos consolations et à nos espérances.
« Le P. Prieur m’écrit : « Cette année encore , j’ai pu entreprendre un travail que je regarde comme une victoire pour notre sainte religion . A quelques milles d’Attipakam , se trouve la grande ville toute païenne de Tirukoilur . Jusqu’ici , nous n’avons pu avoir un pied-à-terre dans cette ville , toute dévouée au service du diable , et dont les pagodes et les fêtes attirent tant de pèlerins idolâtres . Le ministre protestant , grâce à son argent , a pu s’y introduire , y bâtir un temple , et , à côté de celui-ci , un magnifique bangalow , où il passe joyeusement sa vie avec sa femme et ses enfants . Dans l’endroit même , il avait pu gagner 3 familles , et quelques autres dans les villages environnants , grâce aux secours qu’il donne à ses recrues , à 4 ou 5 catéchistes qu’il paye grassement .
« Quant à nous , nous n’avions pas un seul chrétien dans cette grande ville , et je regrettais vivement de ne pouvoir y planter l’étendard de notre foi . Aujourd’hui , avec la grâce de Dieu, j’ai déjà à Tirukoilur plus de 50 chrétiens , et j’espère que leur nombre ne tardera pas à s’augmenter . J’ai pu enfin , par une nouvelle grâce , y planter la croix . Recueillant çà et là des aumônes , j’ai pu ramasser un millier de francs , au moyen desquels j’y ai bâti une chapelle . Naturellement , le ministre protestant n’est pas content : il comprend bien que cette petite église sera la ruine de la sienne . La débâcle a même déjà commencé . Sur les trois familles qu’il avait endoctrinées , deux l’ont déjà quitté pour venir à nous . Quand notre chapelle sera entièrement terminée , je pourrai , de temps en temps , y aller passer quelques jours , et il me sera beaucoup plus facile d’agir sur les païens . Je dis « quand notre chapelle sera finie » , car , bien qu’elle soit ouverte , il me faut encore la crépir et exécuter certains travaux , sans lesquels les pluies et les orages ne tarderaient pas à la renverser . Ce sera l’affaire de quelques centaines de francs . J’espère bien que la Providence , qui a tout fait jusqu’ici , daignera encore venir à mon secours . »
« Je vous ai longuement parlé des conversions de païens et de protestants . Un mot maintenant du soin des chrétiens . Le chiffre des confessions (145,200) , des communions (202,486) , etc. , vous montreront , mieux que toute autre chose , l’immense travail des prêtres du diocèse pour ce qui concerne directement le salut des âmes . Mais on se ferait une idée bien inexacte de leurs occupations , si l’on s’imaginait qu’elles sont toutes renfermées dans le saint ministère . Presque tous ont des églises , des chapelles à construire . Or , dans les campagnes on ne trouve absolument rien ; c’est le prêtre qui doit être tour à tour son propre ingénieur , son propre briquetier , son propre chaufournier . Il trouvera du monde pour faire les travaux ; mais il faut qu’il voie et dirige tout . Bien souvent , brisé par la fatigue , brûlé par le soleil , il ne rentre chez lui que pour s’asseoir au confessionnal , donner des avis aux catéchumènes etc. , Bien plus , il est le médecin de tous et leur juge . Il n’y a pas d’affaire qui ne passe par ses mains . Il ne faut pas parler aux chrétiens d’aller terminer leurs différends devant les juges ordinaires .Il nous répondraient : « Eh quoi ! n’avons-nous pas notre prêtre , et sa droiture n’est-elle pas plus assurée que celle des magistrats ? » C’est presque la traduction du mot de saint Paul : Audet aliquis vestrum habens negotium adversus alterum judicari apud iniquos et non apud sanctos ? Aussi , querelles , partages d’héritages , différends de quelque genre qu’ils soient , le prêtre doit tout examiner . C’est un travail pénible , continuel et absorbant . Le prêtre succombe souvent sous le poid de la fatigue : mais enfin , c’est pour le bon Dieu et pour le salut des âmes , et cette pensée adoucit toutes les amertumes .
« Mgr l’archevêque de Claudiopolis , mon digne et bien aimé coadjuteur , est infatigable dans la visite des chrétientés . Actuellement même il est en tournée , mais je n’ai pas le droit de parler de ses travaux actuels , et je dois me borner à ce qui a précédé le mois de septembre.
« Laissez-moi , pour vous donner une idée de ses travaux , emprunter la plume du P. Prieur, son compagnon de voyage . « J’ai été bien favorisé cette année , Mgr Gandy ayant daigné m’appeler pour l’accompagner dans ses courses apostoliques . Vellore , Canniambady, Tripatore , Darmaboury , Sattiapatty , tous ces vastes districts ont été visités et évangélisés . Nous avons parcouru parfois des pays bien sauvages , à travers des montagnes ou dans des régions désertes . Les courses étaient rudes , le travail souvent bien pénible .
« Les chrétiens de ces quartiers sont généralement simples et ouverts . J’aimais à voir briller sur leur visage la joie sereine que leur causait la visite de leur évêque , l’entrain avec lequel ils mettaient tout en œuvre pour le recevoir avec tout l’éclat possible . Aussi , tambours, trompettes , rien n’était oublié . Avertis de son arrivée , ils venaient en foule à un mille ou deux de distance , pour recevoir Sa Grandeur , et l’amener triomphalement à leur église .
« Une fois rendus aux postes , mon rôle à moi était de prêcher , et , autant que possible , de donner quelques jours de retraite dans chaque station . C’était un plaisir de voir avec quelle bonne volonté , quelle pieuse attention , ces braves gens écoutaient la parole de Dieu . Le Seigneur a daigné bénir nos travaux , et je crois que , parmi ces chrétiens que Sa Grandeur a visités , pas un n’a omis de s’approcher des sacrements . Mais je dois ajouter , pour être vrai,que le zèle infatigable de Monseigneur a été pour beaucoup dans cet heureux succès . Non content de la fatigue que lui occasionnaient tous les jours de nombreuses confirmations , nous étions sûrs de le voir toujours le premier assis au confessionnal, et le dernier à le quitter .
« En le voyant ainsi se dévouer au travail le plus pénible pour leurs âmes , ces pauvres gens comprenaient combien le salut est une chose importante , et s’empressaient de se confesser. Quelquefois nous n’en pouvions plus , tant nous étions accablés de fatigue . Il nous suffisait alors de tourner les yeux du côté de Sa Grandeur , et son courage , sa ténacité , son opiniâtreté au travail nous ranimaient .
« Plusieurs de ces districts étaient nouveaux pour moi , et j’ai éprouvé quelquefois en les parcourant de bien douces émotions . Au milieu de nos courses , nous avons rencontré les montagnes de Darmaboury , montagnes abruptes et sauvages . Mais , éclairées des lumières de la foi , elles sont devenues un séjour agréable pour le missionnaire . Sur ces montagnes éloignées et , pour ainsi dire , séparées du reste du monde , nous avons trouvé les choses beaucoup plus avancées , et la piété beaucoup plus développée que je ne l’aurais imaginé ; jusqu’à un couvent de religieuses du Saint-Cœur de Marie , qui se trouvent là-haut , entre le ciel et la terre , instruisant les petites filles de toutes castes , les formant à la piété , à l’amour de Dieu , en même temps que , par leurs avis et leurs exemples , elles montrent aux grandes personnes le chemin du ciel. Que Dieu est bon, et notre sainte religion admirable ! »
« Après quelques jours de repos , Monseigneur commença une nouvelle tournée et fit la visite des districts de Tranquebar , Karikal et Couroumbagaram . Je ne vous donne aucun détail : ce serait répéter ce que vient de dire le P. Prieur . J’ajouterai seulement que , dans ses diverses tournées , Sa Grandeur compte 3,119 confirmations et 7, 009 confessions .
« Après avoir parlé des travaux de Sa Grandeur , et du labeur incessant des ouvriers évangéliques qui sont dans le saint ministère , je croirais manquer à l’un de mes premiers devoirs , si je ne disais pas un mot des confrères employés dans les séminaires et collèges . J’ai d’autant plus l’obligation de leur donner auprès de vous un témoignage de ma satisfaction et de ma reconnaissance , qu’ils ont un travail plus aride , et dans lequel les consolations sont généralement moins fréquentes et moins douces . Et je dois ajouter , pour dire toute la vérité , que c’est à eux , en grande partie , que j’attribue les consolations de ceux de leurs frères qui sont dans le saint ministère . L’aridité de leurs travaux , la victoire qu’ils remportent continuellement sur eux-mêmes , pour briser une volonté qui naturellement préférerait la vie du saint ministère , l’obéissance continuelle à laquelle les astreint la vie de communauté , voilà ce qui, je crois fait tomber la pluie vivifiante de la grâce sur des terrains jusqu’ici desséchés , et produit la moisson dont nous nous réjouissons .
« Il ne faut pas croire , du reste , que je ne considère pas leur occupation comme ayant trait au salut des âmes ; ce serait tout le contraire de ma pensée . Au grand séminaire , où le nombre des aspirants au sacerdoce ne diminue pas , et dans lequel nous avons eu cette année vingt ordinands , nos confrères préparent les ouvriers évangéliques , le personnel dirigeant de l’armée du Seigneur . Au collège colonial , aux collèges-séminaires de Pondichéry et de Karikal , au collège anglais de Cuddalore , ils ont entre les mains , et forment à la vie chrétienne , les jeunes gens des meilleures familles , ceux que leur naissance et leur instruction appellent à exercer sur le pays une influence considérable ,et qui , s’ils sont fermes dans la vertu , seront l’élite des soldats de Dieu . Grâce à eux, cette chère jeunesse échappe à l’éducation corruptrice du paganisme et du protestantisme, à l’éducation athée des écoles officielles. Sans eux, nous verrions l’esprit de foi disparaître peu à peu des familles les plus considérables , et la chrétienté tout entière courir le danger de se perdre. Si donc les confrères des districts défendent les âmes , en allant au devant de l’ennemi, ceux des collèges gardent la forteresse et soutiennent les combattants.
« Pour être plus complet, je dois dire que les confrères des collèges, non seulement nous aident dans les jours où la foule est plus pressée autour des confessionnaux, mais même , pour la plupart, ils ont à desservir des chrétientés du voisinage.
« Après ce long compte rendu, il me reste à bénir Dieu des consolations qu’il daigne m’accorder. Priez-le, Messieurs et chers Confrères , pour que sa miséricorde continue à verser, sur le diocèse et sur l’Inde, ses plus abondantes bénédictions .
« Priez-le, cette année surtout, car l’avenir est, sous un rapport , bien inquiétant. La mousson a jusqu’à ce jour fait complètement défaut dans le sud de la Présidence de Madras, et particulièrement dans l’étendue du diocèse de Pondichéry . Le Nord ayant de bonnes récoltes, les denrées ne manquent pas, mais tout annonce qu’elles seront hors de prix. Beaucoup de nos chrétiens souffriront de la faim, et nous serons bien obligés de venir à leur secours.
« Des païens aussi viendront sans doute à nous, et nous ne pourrons laisser passer cette occasion de leur montrer le chemin du ciel. En prévision de ces dépenses, je me vois obligé de refuser aux confrères toute allocation pour bâtisses d’églises , de presbytères, etc., mais cette épargne ne suffira pas, et je ne sais comment nous allons faire face aux besoins d’une si nombreuse population.
« Priez donc beaucoup pour nous, afin que la Providence vienne à notre secours ! »
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