| Année: |
1891 |
| Pays: |
Inde |
| Mission: |
Mayssour |
| Rédacteur: | Mgr Kleiner |
II. — Mayssour.
Population catholique 31.800
Baptêmes d’adultes 461
Baptêmes d’hérétiques 58
Baptêmes d’enfants de païens 127
Mgr Kleiner écrit :
« Appelé par la Providence à succéder à Mgr Coadou, évêque de sainte mémoire et dont le zèle pour l’extension du royaume de Dieu ne faisait que se ranimer avec le nombre des années, je viens mettre sous vos yeux un aperçu de la situation actuelle de la mission du Mayssour, à laquelle j’appartiens depuis vingt-six ans.
« Les comptes-rendus de cette année prouvent que les résultats sont aussi consolants que les années précédentes ; les travaux, les souffrances, les luttes, les succès ont été les mêmes, et le pasteur doit s’efforcer par tous les moyens possibles d’appeler à lui tout son troupeau. Mais quels moyens employer pour seconder les vues du divin Maître sur ces peuples qui ont oublié leur Créateur, et ne veulent pas reconnaître leur seul et unique Sauveur Notre-Seigneur Jésus-Christ ?
« Voilà bientôt cinquante ans que la mission du Mayssour est établie : elle fut détachée du Vicariat de Pondichéry, en 1845. Depuis vingt-cinq ans, le nombre des catholiques ne s’est accru que de 10.000 environ, chiffre qui équivaut à peine à la moitié du nombre des naissances d’enfants de chrétiens, dans ce laps de temps. Doit-on conclure de là que la conversion des païens a été nulle, ou que des chrétiens ont apostasié ? Non, Dieu merci, puisque les statistiques témoignent que le nombre des baptêmes, pendant les vingt-cinq dernières années a été de 947 protestants, 35.300 paiens, et environ 25.000 enfants de chrétiens. Que sont alors devenus tous ces baptisés ? Un grand nombre sont morts ; quelques-uns n’ont pas persévéré, mais c’est le très petit nombre. J’étais chargé naguère d’un catéchuménat, où, avec l’aide d’un prêtre indigène, j’eus la consolation de baptiser plus de 5.000 païens. J’ai constaté depuis que tous, à peu d’exceptions près, sont demeurés catholiques. Ceux que les passions entraînaient ne manquaient presque jamais de demander le prêtre, à leurs derniers moments. Nous n’avons perdu que quelques pauvres familles que l’or des protestants nous a ravies.
« Alors comment expliquer l’augmentation si peu considérable du nombre des catholiques ? Nos néophytes se sont répandus dans toutes les contrées de l’Inde, où ils servent comme employés, domestiques et soldats ; d’autres sont allés en Birmanie, en Malaisie, à Hong-kong, et dans les diverses colonies anglaises ou françaises. Les choses étant ainsi, ne vaudrait-il pas mieux s’occuper de la conversion des Mayssouriens attachés au sol, comme le sont en majeure partie les Indiens de ce vaste diocèse ? Oui, certainement, au point de vue de la conversion du pays. Mais qui ne sait que l’Esprit souffle où il lui plaît, et que ce sont toujours les pauvres, les plus méprisés qui sont appelés les premiers au royaume de Dieu ? Qui ne sait aussi que la population formée par les castes sans nombre qui divisent les Indiens, demeure à notre égard dans un état d’hostilité ou d’indifférence désespérante, parce qu’elle s’imagine que nous voulons détruire la caste, comme le font les protestants.
« Je me souviens d’une remarque que faisait autrefois Mgr Charbonneaux, l’illustre fondateur de cette mission : « Avant l’annexion du pays par les Anglais, disait-il, les gens de « caste n’étaient pas retenus par leurs préventions, ils écoutaient plus facilement la voix du « missionnaire ; mais depuis l’arrivée des Européens, ces pauvres Indiens, témoins de la « conduite des chrétiens étrangers si peu conforme à leur morale, ont été scandalisés et ont « douté de la vérité de notre sainte religion que des chrétiens d’Europe déshonoraient « continuellement sous leurs yeux . D’ailleurs ceux qui réfléchissent, hésitent naturellement à « opter entre deux religions qui se disent du Christ et s’abominent l’une l’autre. »
« Dieu nous garde cependant de croire que la conversion de ce peuple soit impossible ou que l’heure de la grâce ne doive jamais venir pour lui ? Il semble, au contraire, que les consciences commencent à s’éveiller et qu’une agitation toute spirituelle se produit du nord au sud de l’Inde ? Mais il nous faut employer les moyens les plus efficaces pour agir sur ces âmes endormies dans l’ombre de la mort. C’est la charité qui a sauvé le monde ; ce seront encore les œuvres de charité qui attireront à nous ces cœurs voués au démon et aux passions les plus viles, et les amèneront petit à petit à distinguer, au milieu de toutes les religions, celle qui a les marques divines.
« Après les immenses sacrifices faits depuis la famine de 1877, n’est-ce pas une consolation bien douce pour l’apôtre du Mayssour de voir actuellement plus de 150 jeunes familles établies, vivant de leur travail dans les cinq petits villages fondés par nos deux fermes agricoles des environs de Bangalore ? Ces fermes abritent et entretiennent, avec les secours indispensables de la Sainte-Enfance, près de 200 orphelins. Plusieurs parmi eux sont déjà en âge d’être mariés, et attendent que nous leur trouvions des filles de leur caste, que nous devons chercher maintenant, en dehors de la mission ou bien parmi les païens, ce qui ne peut se faire sans bourse délier.
« Les hôpitaux continuent à porter des fruits de salut et d’édification. Cette année, les baptêmes ont été plus nombreux mais les épreuves n’ont pas manqué. Il semble réellement que ces œuvres sont particulièrement désagréables à l’ennemi de tout bien, puisqu’il ne cesse d’ameuter contre elles ses suppôts. Si nous avions les ressources nécessaires pour soutenir complètement par nous-mêmes ces hôpitaux et y avoir toute liberté d’action, que d’âmes seraient sauvées ! Mais nous avons été et nous sommes encore jusqu’ici à la merci de municipalités protestantes, parce que nous nous trouvons dans la dure nécessité de leur tendre la main .
« Nos quarante maisons d’éducation anglaises et indigènes, collèges, écoles secondaires et primaires ainsi que les salles d’asile, sont destinées à pourvoir aux besoins intellectuels de nos catholiques, à nous attacher les enfants non catholiques, à faire tomber une foule de préjugés, et à ménager un rapprochement entre nous, étrangers, et ces gens si susceptibles sur les droits sacrés de leurs castes. Nous obtiendrons ainsi l’influence nécessaire pour les gagner à Jésus-Christ ; encore faut-il du temps, de l’argent et surtout cette lumière d’En haut qui doit illuminer tout homme appelé à devenir enfant de Dieu et qui ne s’obtient que par la prière humble et persévérante, jointe à une immolation entière de soi-même. Pour maintenir ces établissements, des sacrifices d’hommes et d’argent qui souvent dépassent nos forces nous sont imposés, si nous voulons ne pas succomber dans la lutte avec nos rivaux . Malgré toute la sollicitude que réclament nos écoles et nos collèges, nous donnons d’abord tous nos soins à l’œuvre des œuvres , c’est-à-dire à notre cher séminaire indigène.
« Les séminaristes ne peuvent être pris que parmi les anciens chrétiens des meilleures castes. Or celles-ci sont de beaucoup les moins nombreuses dans la mission ; de là découle nécessairement une difficulté de recrutement qui se fait sentir maintenant plus qu’autrefois. Nombre de jeunes gens, qui donnent des marques sérieuses de vocation, se laissent entraîner par l’appât d’emplois bien rétribués. Notre Séminaire, qui n’a actuellement que 16 élèves dont aucun n’est encore tonsuré, attirera certainement toute notre attention .
« Voilà un exposé aussi exact que possible de l’état actuel de la mission du Mayssour. Si mes vénérés prédécesseurs et leurs dévoués collaborateurs ont pu entreprendre et soutenir tant d’œuvres absolument nécessaires pour la conversion de ces peuples, ce n’a été qu’avec le secours de la Propagation de la Foi et par l’effet de la miséricorde divine. Pour continuer ce qui a été commencé et seconder l’accroissement de nos œuvres , il nous faudrait des ressources plus considérables, qui nous permissent de soutenir l’œuvre des catéchistes, des Frères et des Sœurs pour l’éducation des indigènes.
« Si ce rapport n’était déjà si long, je me ferais un plaisir de vous citer quelques détails et de relater quelques faits spéciaux, appuyant la thèse que j’ ai émise plus haut, à savoir que ce sont surtout les œuvres de charité qui nous ouvrent le chemin du cœur de nos chers Indiens. Voici, entre autres, un fait plein d’espérances : seront-elles encore déçues ?
« Le missionnaire passait, chaque année, pour administrer quelques familles chrétiennes, près d’un gros village païen situé à l’entrée des forêts. Quelques païens s’informèrent du sujet de sa visite annuelle, puis se prisent à admirer ce dévouement qui amène ainsi régulièrement un étranger pour faire du bien à ses semblables sans aucun motif d’intérêt . Ils voulurent le voir. Enchantés de l’entendre parler du vrai Dieu, de la vie future, ils demandèrent le baptême. Après une épreuve de deux années, dix-huit personnes ont été baptisées, une douzaine d’autres apprennent les prières que presque tous les enfants de la tribu savent déjà et enseignent à leurs parents. Que le Sacré Cœur se laisse toucher et nous donne une bonne moisson de ces âmes !
« Le confrère chargé du couvent du Bon-Pasteur me donne les détails qui suivent : sur les 30 baptêmes inscrits, il y en a 19 de païens, dont 8 d’enfants envoyés de l’hôpital Sainte-Marthe ; parmi les 11 autres, il y en a 5 ou 6 de femmes renvoyées de l’hôpital comme incurables. A l’hôpital Sainte-Marthe, comme aux autres hôpitaux du gouvernement, dès qu’un malade est déclaré incurable, on le renvoie immédiatement, soit à un hôpital des incurables, soit dans sa famille. C’est ainsi que la Sœur Marie des Anges, chargée de l’hôpital Sainte-Marthe, a pu nous envoyer une quarantaine d’enfants, une quinzaine d’adultes et 5 ou 6 femmes païennes incurables, qui, une fois instruites, ont demandé le baptême avec instance et sont mortes dans les dispositions les plus consolantes.
« Voici une conversion qui montre combien Dieu est attentif à veiller sur les âmes fidèles à sa grâce, afin de les conduire au but pour lequel il les a créées. Le 28 juillet dernier, deux jeunes religieuses indigènes de Sainte-Anne partaient pour Mysore, après avoir fait leur retraite annuelle. Arrivées à la station du chemin de fer, elles s’installent dans un compartiment réservé. Une jeune fille indigène littéralement couverte de bijoux prend place à côté d’elles. Le train se met en marche. Après quelques instants de silence, la nouvelle arrivée dit en s’adressant aux deux religieuses : « Pourquoi cet habit étrange et ce voile qui couvre « votre tête ? — Nous sommes des vierges chrétiennes, consacrées à Dieu . — Oh ! que c’est « beau, s’écria soudain la jeune fille, de demeurer vierge pour plaire à Dieu ! Moi aussi, je « veux être vierge, je me le suis dit depuis longtemps dans mon cœur et pour cela j’ai refusé « d’excellents partis.— Alors venez avec nous ! — Non, je n’irai jamais avec vous, je suis « protestante. Ma religion vaut mieux que la vôtre. Vous, vous êtes comme les idolâtres, vous « adorez les statues », puis montrant le crucifix que les sœurs portent sur la poitrine : « Tenez,
« voilà une abomination ; je ne consentirai jamais à porter cela . » Les religieuses croyant avoir affaire à une protestante comme les autres, raisonneuse et de mauvaise foi, ne répondirent pas. Mais peu après, la jeune protestante ne pouvant se contenir revient à la charge, et les religieuses voyant la simplicité et la bonne foi se manifester dans ses questions, lui répondent que les protestants mentent quand ils accusent les catholiques d’adorer les images. Elles exposent ensuite à la jeune fille la vérité de la religion catholique. Celle-ci paraît ébranlée mais non convaincue. On arrive à Mysore: « Connaissez-vous quelqu’un « en ville ? » demandent les religieuses à leur compagne de voyage: « Non, dit-elle, je viens de « Madras, je n’ai jamais vu Mysore. J’ai une lettre pour le ministre protestant qui doit me « donner un emploi de maîtresse d’école ou de catéchiste pour les femmes. Mais je ne le « connais pas ; je ne sais pas où il demeure. » Alors sur la proposition des religieuses, notre protestante consent à se rendre avec elles au couvent .
« Le lendemain matin, elle va trouver le ministre : il est absent, mais sa femme la reçoit bien, lui dit que son mari rentrera vers 5 heures du soir et lui fait servir à déjeuner. Cependant la jeune indigène se sent mal à l’aise, une voix intérieure lui dit : « Retourne au couvent » Elle se lève, s’excuse, remercie la dame de ses bontés à son égard, dit qu’elle a des connaissances en ville, qu’elle va les voir et qu’elle reviendra à cinq heures : aussitôt elle retourne au couvent. Arrivée là, elle se trouve heureuse ; la même voix intérieure lui dit : « Reste ici, ici « seulement tu seras heureuse.» —. « Si vous le voulez bien, dit-elle aux religieuses, je « demeurerai ici, je deviendrai catholique et religieuse moi aussi. Maintenant je comprends « tout. Dieu est bon ! Il m’a fait partir de Madras pour Mysore, afin d’échapper aux « obsessions d’un jeune homme qui voulait absolument m’épouser. Arrivée à Bangalore, j’ai « manqué malgré moi le train pour Mysore. Et ce contre-temps qui m’ennuyait beaucoup a « fait que, le lendemain, je voyageais avec les religieuses. Je n’en avais jamais vu ; je croyais « que c’était des juives, et par curiosité j’étais montée près d’elles pour entendre ce qu’elles « diraient. Ainsi j’ai rencontré des vierges chrétiennes, moi qui ai toujours désiré rester « vierge. Depuis cinq ans, malgré tout le mal que nos ministres disaient du culte de la Vierge « Marie, je la priais en secret chaque jour de m’obtenir de demeurer vierge comme elle. « Maintenant je suis au comble de mes vœux , que le bon Dieu soit béni !
« Notre convertie renonça donc à la religion protestante et se mit à étudier le catéchisme avec une ardeur telle qu’on fut obligé de lui défendra de veiller trop tard, le soir. Pendant qu’elle se préparait ainsi au baptême qu’on devait lui renouveler sous condition, elle assista un jour au chemin de la croix avec les orphelines. Quand on fut arrivé à la dixième station, où Notre-Seigneur est dépouillé de ses vêtements, notre catéchumène fut profondément émue. Alors jetant un regard sur ses bijoux : « Quoi, se dit-elle, Notre-Seigneur a consenti à être « dépouillé ainsi « de tout ! » A l’instant, elle enlève tous ses bijoux, puis, le chemin de la croix fini, elle les porte à la Supérieure.
« Quand le jour tant désiré de son abjuration publique et de son baptême fut venu, les orphelines la pressèrent de prendre tous ses ornements, au moins ce jour-là en signe de joie : « Non, non, dit-elle avec énergie, je m’en veux plus, je ne les porterai plus, je ne veux « désormais que plaire à Dieu et devenir religieuse. » Après son baptême et se première communion, elle est arrivée au couvent de Bangalore, où elle a été reçue comme postulante, parmi les religieuses indigènes de Sainte-Anne. J’ai pu alors constater combien sa conversion était sérieuse ; elle accepte simplement de tout souffrir pour l’amour de Dieu, la pauvreté dans la nourriture et les habits, le joug de l’obéissance et le renoncement à sa volonté propre. Comme je lui demandais, un jour, si elle avait encore en horreur la croix et les statues: « Oh ! « non, dit-elle, en saisissant avec amour la croix qu’elle porte maintenant à son cou, quand « j’étais protestante, je ne comprenais pas ces choses. J’aime cette croix, je la vénère, et « j’espère bien ju’elle ne me quittera « plus.» Pendant l’exercice du chemin de la croix, on remarque souvent qu’elle cherche à cacher deux ruisseaux de larmes qui s’échappent de ses yeux .
« Marie-Agathe (c’est ainsi qu’elle se nomme maintenant, et non plus Ruth la protestante) a encore sa mère et de nombreux parents, à Madras. Elle leur a écrit après sa conversion. D’abord on fut peiné d’apprendre qu’elle était catholique, mais dans la suite, la mère s’est faite à cette pensée, parce que sa fille se disait heureuse au couvent . On lui a écrit qu’elle pourrait revenir chez les siens quand elle voudrait, et qu’elle y serait toujours bien reçue. Espérons que, grâce aux prières ferventes de Marie-Agathe, sa mère et tous les siens connaîtront un jour la vérité. »
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