| Année: |
1895 |
| Pays: |
Inde |
| Mission: |
Pondichéry |
| Rédacteur: | Mgr GANDY |
CHAPITRE VII
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GROUPE DES MISSIONS DE L’INDE
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I. — Pondichéry.
Population catholique 217.562
Baptêmes d’adultes 2.033
Conversions d’hérétiques 93
Baptêmes d’enfants de païens 2.079
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LETTRE DE MGR GANDY, ARCHEVÊQUE DE PONDICHÉRY,
A MM. LES DIRECTEURS DU SÉMINAIRE DE PARIS.
« Pondichéry, le 2 novembre 1895.
« Vénérés Messieurs les Directeurs,
« Je n’ai rien d’extraordinaire à vous signaler ; nos diverses œuvres ont continué leur marche progressive sans offrir quoi que ce soit de bien saillant. Nous avons atteint le chiffre de 2.033 baptêmes de païens ; sur ce nombre 114 ont été administrés in articulo mortis. Nous avons eu 212.356 confessions et 293.645 communions, ce qui donne sur l’année dernière une augmentation de 12.339 confessions et de 18.621 communions. Après avoir rendu grâces à Dieu de ce progrès, il est juste aussi de l’attribuer au zèle de mes confrères à faire fleurir de plus en plus la piété dans chaque district. Lorsque la visite des diverses stations est terminée, le missionnaire rentre au chef-lieu et met sa joie à préparer les premières communions, à célébrer les fêtes le plus solennellement possible, à établir quelque confrérie, spécialement celle du Sacré-Cœur avec la communion mensuelle, parmi les chrétiens de sa résidence et des environs. Autrefois les fêtes patronales se célébraient d’une manière un peu païenne, c’est-à-dire au milieu d’un grand tapage. Durant les processions qui se font ordinairement la nuit, c’était à qui dépenserait le plus d’huile pour les torches, le plus de fleurs pour les chars des statues ; à qui aurait le plus de tams-tams, de trompettes et instruments de musique ; à qui organiserait le plus beau feu d’artifice et brûlerait le plus de poudre. Mais tout consistait à peu près en cela et très peu de fidèles songeaient à s’approcher des sacrements. Aujourd’hui les choses se sont beaucoup améliorées, et les fêtes se célèbrent avec beaucoup plus de piété même parmi les nouveaux chrétiens. M. Borey m’écrivait l’année dernière qu’il avait eu 800 confessions durant la neuvaine préparatoire à sa fête patronale. M. Godec, à Alladhy, en a eu au moins autant cette année. A Chetput, M. Darras célèbre toujours la fête de Notre-Dame de Lourdes avec une splendeur qui attire de très loin les chrétiens et les païens : cette fête, à elle seule, fait un très grand bien dans ces parages.
« Cette année a eu lieu la consécration solennelle de notre Mission au Sacré-Cœur de Jésus. Le 23 juin, après la procession du Saint-Sacrement, avant de donner la bénédiction, j’ai lu l’acte de consécration de tout le diocèse ; le même jour, chaque prêtre a consacré sa paroisse, et les catéchistes les familles chrétiennes.
« Il y a eu partout de belles manifestations de piété à cette occasion ; les fidèles se sont approchés des sacrements et ont rehaussé de leur mieux l’éclat de la cérémonie. Puisse cette consécration, qui se renouvellera chaque année, être agréable à Notre-Seigneur et attirer sur nos personnes et sur nos œuvres d’abondantes bénédictions. En souvenir de cet acte solennel, nous désirons construire à Pondichéry une église qui sera notre petit Montmartre. Depuis plusieurs années nous travaillons à acquérir l’emplacement nécessaire ; c’est chose difficile et, tout en payant fort cher, nous n’avançons pour ainsi dire que pied à pied. Nous espérons cependant pouvoir jeter bientôt les fondations et nous n’épargnerons rien pour que cette église soit digne du Sacré-Cœur.
« Etablissements d’éducation. — En m’envoyant le compte-rendu du collège de Cuddalore (Mandjacoupam), M. Durier m’écrit : « Avant tout, il est de mon devoir de mentionner avec « le plus grand regret le départ de MM. Bertho et Pachod. Le premier a été à la tête du collège « Saint-Joseph pendant plus de six ans et je n’ai pas besoin de rappeler combien il a contribué « aux succès et à la prospérité de l’établissement. Quant à M. Pachod, il a passé dans cette « maison presque douze années, et tout le monde sait avec quelle ardeur, quel dévouement, « quelle modestie il a rempli sa tâche de professeur et ses autres occupations si multiples. « L’un et l’autre y ont perdu leur santé, et ils ont été obligés bien à contre-cœur de demander « un congé. Nous espérons bien qu’après un repos de quelques mois en Europe, ils nous « reviendront tous deux pleins de santé et de vigueur, et que le jour de leur retour marquera « une nouvelle ère de prospérité pour notre collège.
« Voici les notes que M. l’Inspecteur des écoles a inscrites sur les registres de « l’établissement : « Le collège Saint-Joseph est le plus beau que j’aie vu dans le cercle « méridional. Les classes sont spacieuses, bien éclairées et bien aérées. La discipline et le ton « de l’école sont parfaits, et le résultat de mon inspection montre qu’on y fait de bon travail. « Le personnel enseignant est apte et capable. Avec une bibliothèque splendide, un cabinet de « physique, des professeurs de très bon choix, des fournitures d’excellent modèle, les élèves « de ce collège reçoivent une éducation supérieure à celle que peuvent offrir la plupart de nos « institutions.
« Le nombre total de nos élèves chrétiens et païens pour le collège de Mandjacoupam et « l’école qui lui est affiliée, s’élève à 900.
« Notre collège a été fondé tout spécialement pour les enfants chrétiens de la Mission, et je « suis heureux de dire à Votre Grandeur que jamais le nombre de nos pensionnaires n’a été « plus considérable. A la rentrée, il s’est élevé à 220, et nous le verrons augmenter encore, si « Votre Grandeur veut bien continuer à soutenir notre œuvre et à nous encourager dans nos « travaux.
« Bien satisfaisants ont été les résultats des examens du Primary School, du Sader « Secondary, de la Matriculation et du Firts Arts ; nous pouvons même dire qu’ils ont été « excellents, si nous les comparons aux résultats obtenus dans les autres collèges de la « présidence de Madras. Les chiffres suivants donneront une idée de la piété qui règne parmi « nos élèves chrétiens. Ils sont 250 tant internes qu’externes, et durant les dix mois de l’année « scolaire, nous avons 6.656 confessions et 7.940 communions.
« Je n’ai guère autre chose à vous dire, Monseigneur, et je m’aperçois que mon rapport est « bien sec. Mais c’est le défaut de presque tous les comptes-rendus : et vous savez d’ailleurs « combien peu d’événements extraordinaires présente la vie de collège. Notre vie, c’est la vie « simple, tranquille et régulière des moines dans leurs cellules. Cette vie n’est point celle que « rêvent nos jeunes aspirants de Paris. Le travail du professeur, en effet, ne semble pas « répondre à leurs aspirations apostoliques. Il faut avouer qu’ils ont tort de penser ainsi ; car la « vie de collège, dans une mission, ne manque pas d’attrait, même au point de vue « apostolique. Nos 250 élèves chrétiens, venus de toutes les parties de la Mission, sont issus « des meilleures familles. Instruire ces enfants, leur faire passer des examens, leur ouvrir le « chemin aux emplois publics, élever ainsi le niveau social des chrétiens ; en même temps les « former aux vertus chrétiennes et aux solides pratiques de la religion pour qu’un jour, par « leur bon exemple et leur influence, ils deviennent les soutiens des missionnaires et des « néophytes auprès desquels ils se trouvent ; ce travail du professeur dans un collège de « mission est aussi digne d’un ouvrier apostolique que celui des autres missionnaires placés à « la tête d’un district. A ce point de vue, un collège dans une mission peut réaliser un bien « immense, si ceux qui en sont chargés travaillent à maintenir son existence, à étendre son « influence et à en faire une forteresse du christianisme dans ces pays infidèles. »
« Je n’ajouterai qu’un mot au rapport de M. Durier. Toutes les fois que je visite le collège Saint-Joseph, je suis vraiment édifié du maintien recueilli des élèves à l’église et de la piété avec laquelle ils s’approchent de la sainte Table. En les voyant défiler en rang, en gardant un silence parfait, même lorsqu’ils se rendent en récréation, on ne peut s’empêcher d’admirer l’ordre, la discipline et la bonne tenue de la maison.
« Etablissements de charité. — Je ne citerai qu’en passant l’hospice Desbassayns, du nom de son principal fondateur, M. le comte Desbassayns de Richemont. Doté par mon vénéré prédécesseur, Sa Grandeur Mgr Laouënan, il est sous la direction des Sœurs de Saint-Joseph. Il entretient ordinairement une quarantaine de vieillards ; les païens y sont admis comme les chrétiens ; mais ils ne tardent pas de demander eux-mêmes le baptême. Chacun a sa petite cellule qu’il est obligé de tenir très propre. Tout en jouissant d’une assez grande liberté, ils observent un véritable règlement. Nombreuses sont les âmes que cet établissement a déjà envoyées au ciel. Grâce au généreux secours d’une âme charitable qui veut absolument rester inconnue, mais à laquelle nous conserverons toujours une vive et profonde reconnaissance, nous venons d’y ajouter une annexe pour les femmes qui se sont oubliées, ou qui, en allant habiter tantôt ici, tantôt là, seraient en grand danger de se perdre, et aussi pour les personnes qui tiennent à vivre tranquilles en gagnant petitement leur vie et en remplissant librement leurs devoirs de piété. Nous espérons que Dieu, dans sa miséricorde infinie, bénira cette œuvre pour que non seulement elle fasse éviter beaucoup de mal, mais produise aussi des fruits abondants de piété et de salut.
« Hospice de Combaconam. — Je laisse M. Barralon raconter lui-même la fondation et l’établissement de l’hospice des vieillards de Combaconam : « Plusieurs confrères comptent « par centaines leurs baptêmes d’adultes ; pour moi, depuis que je suis ici, je peux à peine « parvenir, bon an, mal an, à une vingtaine. Pour me tranquilliser, je me disais : cela doit tenir « à la place où je suis, et j’étais loin d’être complètement rassuré. En tout cas, voici l’idée qui « me vint : si l’on montrait à cette population brahmanique orgueilleuse et égoïste le spectacle « de la charité chrétienne, peut-être serait-ce pour elle le meilleur argument en faveur de notre « sainte Religion. J’avais d’ailleurs en grande pitié le sort des malheureux vieillards « abandonnés par leur famille. Chez nous, ils sont entourés de soins et de tendresse ; chez les « païens, ils sont considérés comme des êtres inutiles et encombrants. Dans les familles « pauvres, ils sont un surcroît de misère ; le peu de riz qu’on leur donne ne suffisant pas pour « apaiser leur faim, ils se plaignent et injurient : on leur répond par d’autres injures dont la « plus ordinaire est : tu ne peux donc pas mourir ! et bien souvent les coups succèdent aux « injures.
« J’avais constaté par expérience qu’en témoignant de l’intérêt à ces déshérités, on « parvenait assez facilement à leur faire recevoir le baptême. Plusieurs vieillards que j’avais « recueillis étaient morts peu de temps après avoir été régénérés, et ne puis-je pas dire que « j’étais à peu près sûr de leur salut, puisque le baptême avait tout effacé ? En baptisant des « adultes, le missionnaire est plein de joie, mais sa joie est souvent troublée par la pensée de « l’avenir. Que deviendront ces âmes qu’il vient d’arracher au démon ? Le baptême en a fait « des chrétiens, mais il ne leur a pas assuré la persévérance. En baptisant un vieux païen « abandonné qu’on a recueilli et que ni les passions ni les tracasseries de sa parenté ne « viendront troubler durant le peu de jours qu’il lui reste à passer sur la terre, ces « préoccupations n’existent pas, et on est heureux de penser qu’on a sauvé une âme.
« Je voulais donc une œuvre spécialement destinée à recueillir et à soigner des vieillards, mais je n’avais pour cela absolument aucune ressource et la Mission ne pouvait s’occuper de l’œuvre que je voulais créer.
« Si le bon Dieu le veut, me dis-je alors, il saura bien trouver le moyen de me venir en « aide, et je résolus d’écrire aux Missions Catholiques.
« A l’occasion d’une grande fête païenne appelée Mahamayam, qui se célèbre à « Combaconam, tous les douze ans, je me procurai une collection de vieilles pièces de « monnaie hindoue. Les païens, par centaines de mille, accourent à cette fête de « Mahamayam ; ils viennent chercher la rémission de leurs péchés, et pour cela il leur suffit « de se baigner dans l’étang sacré qui est au milieu de la ville. Ils jettent également leurs « offrandes dans cet étang. D’autres, il est vrai, ont la dévotion de recueillir ce que les « fervents ont jeté, tout en faisant semblant de se baigner ; mais l’étang est large et profond, et « l’eau n’a jamais pu être complètement épuisée ; il reste donc beaucoup de ces pièces de « monnaie et même des bijoux enfouis dans la vase. On vend, à certaines époques, le droit de « pêcher ces poissons d’un nouveau genre. Mes chrétiens l’achetèrent, et je pus par leur « moyen acquérir ma collection de vieilles monnaies.
« Je me souciais fort peu pour moi-même de cette vieille ferraille ; mais je pensais que « d’autres seraient très heureux d’en faire l’acquisition, et je la proposai aux lecteurs des « Missions Catholiques. Le bénéfice qui devait en résulter étant destiné à l’hospice des « vieillards, c’était pour eux une occasion de faire une bonne œuvre.
« Quelques mois après, je recevais de Belgique une lettre fort touchante ; on m’envoyait « une somme de 1.000 francs pour ma collection tout en me la laissant. Des âmes embrasées « de l’amour de Dieu et du prochain m’aidaient à fonder l’œuvre des vieillards ; elles « doublaient le mérite de leur action en gardant l’anonyme. Bien plus, elles voulurent « s’associer à cette bonne œuvre et en faire pour ainsi dire leur œuvre : chaque année, elles « envoient une somme considérable.
« L’hospice des vieillards était fondé ; mais les commencements en furent bien modestes. « Mes vieux pensionnaires étaient logés chez des chrétiens et sous un hangar provisoire près « de l’église. Dieu a pourvu à tout ; je suis parvenu, à force d’économie et grâce aux secours « des personnes généreuses dont j’ai déjà parlé, à construire un hospice qui n’est ni un palais « ni un beau monument, mais qui répond parfaitement aux besoins de l’œuvre.
« Les nouveaux bâtiments ont été bénits et inaugurés le 15 août 1894. Cette date sera un « jour mémorable dans les annales du district de Combaconam.
« Le nombre de mes pensionnaires va en augmentant et tout me fait supposer que les « fondements de l’œuvre sont solidement établis : elle se développera avec la grâce de Dieu.
« J’ai l’habitude de ne recevoir que les plus décrépits et ceux qui paraissent le plus près de « la mort ; mais une fois qu’ils ont mangé pendant quelques jours le riz de l’hospice, ils « semblent reprendre une nouvelle vie, et paraissent peu disposés à céder la place à d’autres. « Cependant jusqu’ici bon nombre y ont déjà trouvé le chemin du ciel, et parmi eux des gens « de toutes les castes, même des musulmans. »
« Hospice de Karikal. — Quelque temps avant de mourir M. Pautret, dont le souvenir pieux restera longtemps gravé dans le cœur des chrétiens de Karikal, avait recu 2.000 francs d’une généreuse dame française, Mme M. Laforgue, pour acheter une cloche qui fît honneur à la chrétienté de Karikal. La cloche arriva, magnifique, vraie cloche de cathédrale ; mais on s’aperçut bientôt qu’il était impossible de la placer dans le clocher existant. Mme Laforgue s’offrit à faire les dépenses d’un beau clocher. M. Welter, architecte de la Mission, se mit à l’œuvre de tout cœur. Jamais Mme Laforgue ne se plaignit que les dépenses fussent trop fortes ; M. Welter bâtissait, exhaussait, enjolivait le plus possible ; Mme Laforgue payait toujours de bon cœur. Aujourd’hui, le clocher est, sans contredit, le plus bel ornement de Karikal ; la croix qui le surmonte s’aperçoit de bien loin en mer, et annonce aux voyageurs qu’ils approchent d’une terre où règne le Christ. Une belle horloge, don de la même bienfaitrice, annonce l’heure à tout Karikal.
« Sans en avoir l’air, tout cela nous conduit à l’hospice des vieillards ; voici comment :
« Dans ses relations nécessaires et fréquentes avec Mme Laforgue, M. Welter avait gagné toute sa confiance ; elle lui manifesta le désir de faire une œuvre qui lui survécût, et en soulageant les malheureux, attirât beaucoup d’âmes à notre sainte religion.
« M. Welter lui suggéra l’idée de bâtir un hospice pour les vieillards. Elle donna un très beau terrain attenant au « compound » des Sœurs de Saint-Joseph, auxquelles sera confiée la direction de l’Œuvre, et fournit l’argent nécessaire pour la construction. Aujourd’hui, les travaux touchent à leur fin ; d’après ce que m’écrit M. Welter, les vieillards seront mieux logés que la plupart des habitants de Karikal.
« Mais un beau bâtiment ne suffit pas pour l’avenir d’une œuvre, il lui faut des ressources qui assurent son entretien. Mme Laforgue y a songé ; elle a donné une très belle somme pour couronner l’édifice de sa générosité. Que Dieu la récompense en la comblant de ses faveurs et pour le temps et pour l’éternité surtout !
« Un quatrième hospice est en bonne voie à Chandernagor, et comme c’est M. Bottero qui en a formé le projet, je suis sûr que son savoir-faire, son zèle et sa charité bien connue pour les pauvres lui feront trouver les moyens d’exécuter son plan. Il m’écrivait dernièrement :
« Je viens d’acquérir les cinq sixièmes du terrain qui se trouve au nord de l’orphelinat des « filles. Pourquoi cette acquisition ? me demandera Votre Grandeur. D’abord pour avoir un « endroit où placer les enfants de l’orphelinat qui seraient atteintes de maladies contagieuses. « Cette année a été terrible pour la petite vérole, dans tous nos parages. Or, si la maladie se « met parmi les enfants, il faut de toute nécessité les séparer de la communauté. Grâce à Dieu, « je n’ai eu qu’un cas, mais ce cas unique m’a fort embarrassé, car j’ai dû laisser l’enfant « malade au milieu des autres. Une partie de la propriété acquise, avec chambres, cuisines, « sera destinée à la Sainte-Enfance. Dans l’autre partie, je construirai, en attendant mieux, des « cases en bambous et terre pour loger les vieillards païens abandonnés. Attenant à ce terrain « se trouve une maison avec quatre chambres solidement bâties et une cuisine en bambous. La « propriétaire ne veut pas vendre son immeuble, mais comme elle se trouve dans des « conditions très particulières, elle devra tôt ou tard entrer en arrangement avec moi. Quand « j’aurai acquis sa maison, j’y installerai les vieilles femmes païennes, et alors j’aurai deux « hospices séparés l’un de l’autre, voisins de l’établissement des Sœurs et du presbytère. »
« Evangélisation des païens. — Les œuvres qui ont pour objet la sanctification des chrétiens, leur avancement dans la piété, l’éducation de la jeunesse et l’exercice de la charité, ne nous ont point fait négliger la conversion des païens qui est notre œuvre par excellence.
« Comme je l’ai dit au commencement, nous avons enregistré 2.033 baptêmes de païens. Nous avons eu, il est vrai, des années meilleures, mais, nous en avons eu aussi beaucoup de moins bonnes. Comme à l’ordinaire, le district de Mogour a donné le plus beau contingent. Chandernagor vient ensuite : M. Bottero a eu 125 baptêmes de païens. L’exécution d’un brahme lui a fourni une belle occasion de déployer son zèle et son courage. Il a admirablement rempli son devoir. Laissons-le nous raconter lui-même la chose telle qu’elle s’est passée.
« La lettre, dans laquelle Votre Grandeur me disait qu’il lui était impossible d’ici à « quelques mois de m’envoyer un confrère pour m’aider, m’a causé une bien grande tristesse. « Elle m’est arrivée trois jours avant que mon ministère ne m’appelât, pour la première fois de « ma vie, à accompagner à l’échafaud un condamné à mort. Il a été exécuté à 5 h. 10 du « matin, en la fête de ma patronne secondaire, sainte Magdeleine.
« C’était un jeune brahme qui s’était rendu coupable d’un triple assassinat. La sentence qui « le condamnait à la peine de mort avait été portée à la fin d’avril.
« Depuis ce jour, j’allai le visiter environ deux fois par semaine. Il ne tarda pas à « s’instruire des vérités de la religion, et, dès la fin de mai, il me demanda de lui donner le « baptême ; mais par prudence, je différai tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre, dans la « crainte que son désir du baptême ne fût inspiré par des motifs humains. Afin de m’assurer « de la pureté de ses intentions, je lui déclarai cent fois que je ne ferais rien pour le soustraire « à la mort, que j’étais prêtre du bon Dieu et ne pouvais que lui procurer la rémission de ses « crimes et la vie éternelle ; qu’au reste, je ne lui parlais de religion que parce qu’il y « consentait volontiers et que je ne laisserais pas de venir le visiter en son cachot, quand « même je serais certain de le voir persévérer dans l’hinduisme, jusqu’à la mort ; car c’était un « de mes devoirs d’offrir mes consolations aux affligés.
« Je l’instruisais soigneusement et je trouvais en lui un élève fort intelligent. Je faisais tous « mes efforts en même temps pour le préparer à subir son supplice avec courage et « résignation. Quand j’appris que son pourvoi avait été rejeté, il fallut bien me rendre à ses « instances et le disposer au baptême. Certes, à l’entendre, j’avais des raisons de penser que « ses intentions étaient droites ; mais j’avais affaire à un brahme sacrificateur, un brahme « perdu de vices, qui, lors de son jugement, avait fait preuve d’un cynisme révoltant. Or, qui a « jamais pu sonder le fond du cœur d’un brahme de cette trempe ?
« Je le baptisai donc et l’appelai Paul. Il reçut aussi la sainte communion, quelques jours « avant sa mort.
« Le 22 juillet, à 4 h. du matin, le chef de la police, le greffier du tribunal avec l’interprète, « le docteur et moi, nous le réveillâmes de son sommeil.
« Après quelques paroles bienveillantes, M. Peniet lui dit d’être courageux, et le greffier « lui donna lecture du rejet de son pourvoi en cassation et de son pourvoi en grâce. On « procéda ensuite à la dernière toilette, et on me laissa avec lui jusque vers 5 heures. Il se « confessa et reçut mes suprêmes recommandations. A 5 heures, je montai à côté de lui dans « la voiture qui nous conduisit au lieu de l’exécution, le Moedân. Je lui rappelai de nouveau « qu’il devait offrir le sacrifice de sa vie au bon Dieu pour expier ses crimes, et l’exhortai à « mourir sans faiblesse comme sans forfanterie, pardonnant au bourreau et lui obéissant « comme à l’exécuteur de la Justice divine. Il me répondit qu’il était dans ces dispositions, « reçut encore l’absolution et baisa le crucifix. Paul descendit de voiture, marcha d’un pas « ferme sans aucun appui, considéra un instant la guillotine, baisa une dernière fois l’image de « son Sauveur et se livra aux bourreaux, se soumettant sans mot dire à tout ce qu’ils exi« geaient de lui. On le poussa sous la lunette, et tandis que je faisais descendre sur sa tête un « dernier pardon du Ciel, le couteau tomba comme un éclair et l’envoya au tribunal de Dieu.
« J’étais alors tout seul sur la plateforme avec le bourreau. La foule qui était là ne poussa « pas un cri, ne se livra pas au plus léger désordre ; un silence solennel planait sur cette scène « lugubre. Je me jetai à genoux pour recommander à Dieu l’âme du pauvre Paul ; puis, le « corps ayant été mis dans la bière, et la bière placée sur le corbillard, je me rendis en priant « au cimetière, accompagné par un détachement de cipays et suivi de la foule du peuple. Les « chants et les cérémonies des funérailles chrétiennes firent une grave impression sur les « païens. Après cela, j’allai à l’hôpital, célébrer le saint sacrifice à l’intention du supplicié, cet « enfant de ma douleur, n’oubliant pas de remercier le bon Dieu des grâces qu’il lui avait « faites et à moi aussi, car j’éprouvais en ce moment un grand soulagement en pensant que « cette âme si dégradée avait été réellement touchée par la grâce du divin Rédempteur. »
« De Chandernagor, revenons à Pondichéry, ou mieux écoutons la lettre suivante du « missionnaire qui a la direction de l’église cathédrale : « Les lecteurs du compte-rendu savent « déjà que l’établissement de la dévotion au Cœur de Jésus à Pondichéry a été le signal d’une « vie beaucoup plus chrétienne. Le visage du missionnaire s’épanouit à la vue des 500 « associés qui, tous les premiers vendredis du mois, se nourrissent du Pain des Anges, et « offrent au divin Cœur le baume de leurs actes de réparation pour les offenses dont les « pécheurs ne cessent de l’abreuver.
« Qu’elle est belle cette jeunesse dans sa modestie, dans sa ferveur, dans son élan vers le « ciel ! Qui n’a pas été ravi d’admiration à la vue de la fête annuelle du Sacré-Cœur ? « Honneur à ces jeunes gens qui, tous les jours de la neuvaine préparatoire, viennent tresser « des guirlandes et en décorer la cathédrale ! Et l’autel qui étincelle au milieu du scintillement « de centaines de cierges, n’est-ce pas eux qui l’ont orné de leurs mains ? Je ferai plus tard « la description de la marche triomphale du Sacré-Cœur dans les rues, au chant des prières et « à la lueur des flambeaux qui semblent vouloir rivaliser avec les étoiles du firmament : c’est « un spectacle très édifiant et véritablement féerique.
« Cette année, la fête a revêtu un caractère encore plus grandiose. Le soir, au moment de « donner la bénédiction du Saint-Sacrement, notre vénérable Archevêque s’est tourné vers la « nombreuse assistance. « Mes frères, a-t-il dit, d’une voix remplie d’émotion, je vais faire la « consécration solennelle de l’archidiocèse au Sacré-Cœur de Jésus. Veuillez vous unir à moi, « et consacrez-lui aussi vos familles et vos cœurs. »
« Aussitôt tout ce peuple tombe frémissant à genoux, et s’unit aux paroles et aux « sentiments de son premier pasteur. Puis les fronts s’inclinent sous la bénédiction du Dieu de « l’Eucharistie et la cérémonie se termine par un cantique délicieux magnifiquement enlevé.
« Cet acte de consécration n’a pas tardé à produire des fruits de salut. Parmi les hautes « castes, plusieurs nouveaux soldats se sont enrôlés sous la bannière du Sacré-Cœur. Mais « c’est surtout dans les villages des Valangaïmongattars que s’est produit un grand « mouvement vers cette dévotion pour laquelle, jusqu’à présent, ils n’avaient pas beaucoup « d’attrait. Cette année, le prêtre après quelques instructions, les a vus s’inscrire en foule, et « depuis, ils ne manquent pas un point du règlement de l’association. Chose étonnante, bien « que pauvres, ils se cotisent pour acheter bénitiers, chandeliers, nappes, cierges, etc., et « donner l’honoraire au prêtre quand il va dire la sainte messe dans les chapelles de leurs « villages. C’est un plaisir de voir l’entrain de cette sympathique jeunesse. De plus, chaque « membre s’est engagé à amener quelques familles païennes à la grâce du baptême.
« Pour attiser le feu de cette vie nouvelle, Monseigneur a bien voulu accorder à la paroisse « le bienfait d’une mission de huit jours. Le prédicateur était un prêtre indigène, le P. Marie « Arokianader. Le nombre des confessions et des communions lui a prouvé que la semence de « sa parole était tombée sur des cœurs dociles.
« Nos Pondichériens ont aussi une grande dévotion à Notre-Dame de Lourdes, et ils ont su « la faire pénétrer dans le cœur des païens. Je pourrais citer plusieurs faits à l’appui de ce que « j’avance : je me borne au suivant :
« Samy est païen sérieux de la caste des Valangaïmongattars. Il se mêle volontiers aux « fêtes que ses amis chrétiens célèbrent en l’honneur de Notre-Dame de Lourdes. Sa position « à Pondichéry est peu lucrative. Pour en trouver une meilleure, il part en pays étranger. Là, il « doit souvent naviguer. Un jour sa barque sombre, ses compagnons disparaissent sous les « flots. Lui, tout en se débattant au milieu des vagues, lève ses regards vers l’Étoile des mers « et dit : — « O Notre-Dame de Lourdes, si vous me sauvez la vie, je vous promets de « recevoir le baptême et de faire mon possible pour procurer la même grâce à ma famille. »
« Sa prière était à peine montée vers le Cœur Immaculé de Marie, qu’un courant le soulève « et le conduit doucement au lieu de sa destination, éloigné de 4 milles. Quel hymne d’actions « de grâces dut s’élever de son cœur vers sa céleste Protectrice !
« Fidèle à sa promesse, Samy n’eut rien de plus pressé que d’aller trouver le missionnaire « et de recevoir le baptême. Au milieu de son bonheur, il a une peine dans l’âme. Ses parents « voudront-ils l’imiter ? Il leur écrit et leur raconte en termes chaleureux et touchants la grâce « qu’il a reçue de la très sainte Vierge et les presse de devenir aussi ses enfants. Seule, sa « mère pleure de joie à ce récit : — « Mère de Lourdes, mère de mon enfant, soyez aussi ma « mère. » — Puis sans tarder, elle vient nous demander le baptême.
« Jugez de la joie de Samy à cette nouvelle. Elle l’encourage à écrire encore à ses frères et « sœurs. Ses lettres sont pressantes, mais demeurent sans effet sur leurs cœurs. Désolé de cet « aveuglement, il prend la résolution d’aller les voir, obtient un congé et arrive à Pondichéry. « Sa belle tenue, sa joie franche, son esprit de foi frappent la famille. Deux de ses frères « reçoivent le baptême quelque temps après. Pour donner plus de solennité à la cérémonie, « Samy avait convoqué les principaux membres de sa caste et fait sonner toutes les cloches. « Je gagnerai encore d’autres victoires, me dit-il, dans un transport de joie. »
« Elles lui coûtèrent de longues exhortations ; mais quand il vit l’eau baptismale couler sur « le front de ses trois sœurs, son visage rayonnait de bonheur.
« Que n’a-t-il pu rester plus longtemps pour achever la conversion de sa nombreuse « parenté ? Il a dû retourner au poste honorable qu’il occupe. Mais sa plume ne s’endormira « pas, et Notre-Dame de Lourdes mettra le comble à ses désirs.
« Depuis quelques années, des protestants blancs et noirs, de toutes les sectes, viennent « souvent prêcher dans les rues de Pondichéry. Sans aucun doute, leur semence est piquée des « vers : pas un grain n’a jamais pu germer, même dans les cœurs qu’une indigne conduite « semblerait avoir disposés à cette mauvaise culture.
« Je termine ce modeste compte-rendu par Wandiwash : ce nom seul pénètre de tristesse tout cœur français, car c’est à Wandiwash qu’en 1760 s’est livrée la bataille qui a pour ainsi dire décidé du sort de l’Empire de l’Inde et a enlevé à Dupleix l’espoir d’y faire régner les Français.
« Le rocher de Wandiwash se dresse comme un géant au milieu d’une immense plaine. A ses pieds est la petite ville de ce nom ; le Nabab d’Arcot y avait bâti un fort dont les Français s’emparèrent en 1750. Ils l’occupèrent pendant dix ans, malgré tous les efforts des Anglais pour s’en rendre maîtres. Le major Lawrence en 1752, le colonel Adlercron en 1754, Monson en 1759, virent tous leurs efforts échouer devant une poignée de Français. Malheureusement vers la fin de cette année, la petite garnison se mutina. Coote en profita pour tenter un nouvel effort, qui cette fois fut couronné de succès.
« Quelques mois plus tard, Lally apparut devant le fort ; Bussy le rejoignit deux ou trois jours après, avec ses Marathes auxiliaires. Coote accourut au secours de la garnison et aussitôt s’engagea un combat acharné. Les Français, malgré leurs prodiges de valeur, furent complètement défaits, et pour comble d’infortune, le brave Bussy qui avait promené si loin et porté si haut le drapeau de la France, qui s’était emparé du fort de Gengee par un fait d’armes à jamais mémorable, Bussy, l’âme, le bras droit de Dupleix, fut fait prisonnier. Quelques mois après, les Anglais s’emparèrent de Pondichéry ; ils reprirent le fort de Gengee, et, pendant quelque temps la France ne posséda pas un seul endroit où elle pût arborer son drapeau.
« Lorsque M. Mignery fut nommé à Nelliancoulam, il dit à un confrère : « J’irai à « Wandiwash, je m’y établirai, et si je n’y remue pas briques et mortier, j’en serai bien étonné. » Il a tenu parole : tout en travaillant dans les autres stations, il n’a jamais perdu de vue Wandiwash. Il a réussi à acheter un beau terrain tout près du fort et y a bâti aussitôt une hutte en terre destinée à lui servir d’abri. Ainsi installé, il s’est d’abord occupé des anciens chrétiens dispersés dans les environs. Ceux-ci, de leur côté, tout fiers de voir le prêtre s’établir dans ces parages païens, sont accourus avec joie remplir leurs devoirs de religion. Un certain nombre de néophytes de la grande famine, après avoir reçu le baptême, soit à Chetput, soit dans quelqu’autre station éloignée, avaient regagné leurs villages et là, loin du prêtre, loin de toute église, comme des brebis sans pasteur, au milieu de leurs parents, vivaient en païens comme eux. M. Mignery est allé à leur recherche ; il a eu le bonheur de les ramener au bercail, les a retenus quelques jours auprès de lui pour les instruire, et les a préparés à recevoir les sacrements. Ils sont partis tout heureux d’avoir retrouvé un pasteur et un père et ont promis de vivre désormais en bons chrétiens. Les catéchistes se sont mis en rapport avec les infidèles dont 60 environ ont reçu le baptême. Bref, M. Mignery a maintenant un noyau de 300 chrétiens, dans la ville et aux environs. Fidèle à la résolution qu’il avait prise de faire marcher la truelle, il a construit une très jolie église qu’il a dédiée au Sacré-Cœur et qui vient d’être livrée au culte.
« Nous félicitons cordialement M. Mignery d’avoir arboré l’étendard du Sacré-Cœur là où avait flotté glorieusement autrefois le drapeau de la France.
« Veuillez agréer, etc.
« † JOSEPH-ADOLPHE,
« Archevêque de Pondichéry. »
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