| Année: |
1907 |
| Pays: |
Inde |
| Mission: |
Kumbakônam |
IV. — Kumbakônam
Populations catholiques 88.054
Baptêmes d’adultes 207
Baptêmes d’enfants de païens 2.898
Converions de dissidents 101
_____
La mission de Kumbakônam ne date que de dix années. Malgré les difficultés inhérentes du commencement, la pénurie des ressources, la peste, le choléra, qui y règnent à l’état endémique et détruisent parfois, en quelques jours, le travail de plusieurs années ou étouffent les plus sérieuses espérances, elle a pris son essor, sous la sage direction de son digne évêque, Mgr Bottéro, secondé par des missionnaires pleins de dévouement et d’abnégation.
Les missionnaires sont au nombre de 36, mais plusieurs sont âgés ou malades. Avec le concours de 12 prêtres indigènes, ils doivent administrer une population catholique de près de 90.000 âmes, répandues dans un immense territoire, isolées généralement par petits groupes au milieu des villages païens. Plusieurs missionnaires ont jusqu’à 3.000 ou 4.000 chrétiens à administrer dans un rayon moyen de 10 à 15 milles. Ce travail s’accomplit dans un pays où beaucoup de voies de communications sont encore bien primitives, où le climat débilitant pour des Européens, le manque d’aliments fortitiants, la difficulté de prendre, à temps, les soins les plus nécessaires pour la santé, s’unissent pour épuiser rapidement les constitutions les plus robustes. On ne peut, sans admiration et sans rendre aussitôt grâce à Dieu, qui les soutient, considérer leur dévouement quotidien, leurs luttes perpétuelles contre le paganisme, représenté surtout par les Brahmes, qui s’ingénient sans cesse à susciter de nouvelles tracasseries aux chrétiens. Les protestants cherchent à se glisser dans les villages, en profitant de la moindre occasion pour attirer à eux les catholiques qui ne sont pas sur leur garde, les tièdes ou les coupables que le missionnaire aura mécontentés en les reprenant de leurs fautes. Corrompre un catholique, pour eux, semble une œuvre supérieure, en mérite, à la conversion à leurs sectes de dix païens.
Au milieu de tous ces obstacles, la mission se développe normalement. Des œuvres nombreuses s’établissent sur tous les points du diocèse. Elles sont, comme toutes les œuvres de Dieu, fondées sur le sacrifice, faites de privations et soutenues par une dépense d’énergie de tous les instants contre des ennemis puissants et qui reviennent à la charge de tous les côtés à la fois. Le missionnaire subit gaiement ces assauts dans la patience, l’humilité et la piété, dans une confiance inébranlable en Dieu, qui lui donnera finalement la victoire.
Cette année, Mgr Bottéro a voulu prêcher lui-même la retraite à ses missionnaires. « J’avais à la résidence, écrit Sa Grandeur, 32 confrères européens et indigènes, c’est-à-dire presque tout mon clergé, réuni pour la retraite annuelle. J’étais un peu distrait par la pensée que, s’il était beau de voir groupés autour de leur évêque, tous ces bien-aimés confrères, le moment viendrait où il y aurait la note des frais à payer. La caisse était vide. Je n’étais pas sans inquiétude, lorsque la divine Providence, qui est toujours si bonne, voyant ma situation, m’envoya, du cher pays de France, la somme qu’il me fallait pour héberger mes missionnaires durant les huit jours de la retraite.
« Nous passons, en vérité, une année aussi miséreuse que possible au point de vue financier. De fâcheux événements nous ont fait perdre le peu que nous possédions. Mais ni mes confrères, ni moi, ne nous sommes découragés. Nous en avons été quittes pour nous saigner plus au vif que d’habitude.
« Je me suis donné la grande satisfaction de prêcher moi-même la retraite à mes chers confrères. Ils ont été enchantés et m’ont témoigné combien ils se sentaient heureux. Dieu soit béni ! hier matin, lundi, nous avons clôturé les saints exercices par le Te Deum et le renouvellement du bon propos de persévérance. Ce fut une scène touchante. Aujourd’hui, la plupart regagnent leurs districts. Ils sont gais et joyeux. Cependant, un certain nombre auront bien à souffrir : « Vair-rou pasikoudou ! (Je meurs de faim !) » vont-ils entendre retentir à leurs oreilles. Car Kakaveri, Konneripatti, Vadhougarpatty, Perambelur, Palayam, Ioudamandoré, Ienour et Ayamapeth sont bien sûrs d’avoir la famine. Voilà trois ans de suite que la pluie manque à l’époque voulue. Je pleure en songeant à toutes ces pauvres populations affamées. Pendant la retraite, il y a eu deux ondées ; mais c’est local. De plus, ce bonheur vient trop tard pour qu’on puisse semer le cambou et le kèverou (deux espèces de millet).
« Notre nouveau confrère, M. Chevallier, nous est arrivé pendant la retraite. MM. Briquet et Cabiran sont au sanatorium : M. Guyon, à l’hôpital de Bangalore. MM. Chassain et Gastineau sont gravement atteints.
« Hier, le jour même de ma fête, j’ai été appelé au couvent, pour donner une dernière bénédiction à une bonne religieuse, Sœur Angèle de Jésus, qui est à son dernier souflle. Une autre Sœur catéchiste nous a été ravie par le choléra. »
Après cette revue de l’état de la santé de son personnel, Mgr Bottéro expose brièvement la situation de la mission et l’état des œuvres.
« Le nombre des paroisses s’élève à 35, et celui des chrétientés à 1.110. On y trouve 514 églises ou petites chapelles d’administration. Il y a 19 communautés de religieuses, dont 3 Européennes ou mixtes avec 17 membres, et 17 purement indigènes avec 62 Sœurs. Le chiffre des confessions répétées est bien consolant. Il est de 100.502. Les communions de dévotion, qui furent seulement de 122.449 durant l’exercice 1905-1906, sont augmentées de près de 10.000 cette année. On en compte 134.257. Les décrets du Souverain Pontife sur la communion fréquente et même quotidienne ont été reçus avec un saint empressement par les missionnaires et les fidèles. Autant que la distance de l’église ou la présence du prêtre le leur permettent, les chrétiens, obéissant aux exhortations de leurs pasteurs, à la foi et à la vraie piéte, se sont empressés à la sainte table.
« De toutes parts, les chefs de districts s’ingénient avec le minimum de ressources dont ils disposent à multiplier les écoles. Le diocèse en compte 64 de garçons et 21 de filles. Il faut arracher l’enfance aux protestants, qui, avec les allocations extraordinaires qu’ils reçoivent de leurs coreligionnaires des deux mondes, s’établissent partout et prennent une grande influence, par les écoles qu’il leur est si facile de créer avec tout, l’or dont ils disposent.
« La mission a sept orphelinats et trois ouvroirs ou ateliers pour les orphelins. Pour le secours des malades, elle a six pharmacies, trois dispensaires, un hôpital et une léproserie. Le nombre des malades secourus et soignés est de vingt mille environ. Que d’actes de dévouement suppose un pareil chiffre, que de sacrifices il a fallu s’imposer pour arriver à un tel résultat avec si peu de moyens !
« Ainsi donc, conclut Mgr Bottéro en terminant ce résumé, quand je considère que les résultats du travail sont supérieurs à ceux des années précédentes, où notre détresse était moindre, je ne puis m’empêcher de bénir Dieu, qui a jugé bon d’étendre sa main sur nous, et je m’extasie au spectacle du zèle et de l’esprit de pauvreté dont il a animé mes chers confrères et collaborateurs. Deux de ces derniers, MM. Mardiné et Palluel, ont, en outre, le chagrin de voir un terrible incendie brûler deux villages chrétiens de leurs districts respectifs, et deux enfants de huit à dix ans périr dans les flammes. Deux autres missionnaires, MM. Massol et un prêtre indigène, ont été dévalisés par les voleurs, qui les ont dépouillés des ornements et des vases sacrés de leurs chapelles et de leur argent personnel. Leurs pertes réunies se montent à environ 2.000 francs.
« J’ai eu, d’autre part, la grande consolation de fonder deux nouveaux districts dans la mission, l’un à Mikelpatty et l’autre à Soudamandoré. D’où plus grande facilité pour l’administration régulière des chrétiens déjà assez nombreux, qui sont domiciliés en ces régions ; espoir de conversions des païens dans un avenir prochain ; et enfin, chose à laquelle nous veillons avec la plus grande sollicitude, commodité pour les 4 confrères, chargés de ces districts, de se voir plus souvent. Leurs résidences principales se trouveront à une faible distance les unes des autres.
« Si je prends soin de mentionner ce fait, c’est que je me suis laissé dire et affirmer que certains supérieurs de Congrégations, ou même ordinaires de diocèses, se permettaient parfois de détourner de leur sainte vocation des jeunes prêtres, qu’ils savaient disposés à entrer aux Missions-Étrangères, en leur disant que, s’ils le faisaient, ils s’exposaient à travailler et peut-être à mourir dans un isolement dangereux pour la tranquillité de leurs âmes. Sans doute, il arrive parfois qu’un missionnaire est surpris par la mort quand il n’a aucun de ses confrères à côté de lui. Cela se voit même en France pour plus d’un prêtre. Mais, là-bas comme ici, ce sont, Dieu merci, de très rares événements. Dans les circonstances ordinaires, là-bas et dans l’Inde aussi, tous nos chers confrères peuvent avoir un prêtre au chevet de leur lit, même au cas où le choléra ou la peste les auraient atteints. Au reste, s’il y a quelques occasions où un missionnaire doive sacrifier au bon plaisir de Dieu, pour l’avantage du prochain, la joie d’avoir un prêtre pour l’assister lui-même à ses derniers moments, qu’il ne se trouble pas pour cela : Dieu le traitera comme il a traité autrefois saint François-Xavier (1). Que personne donc de ceux qui se sentent appelés aux Missions-Étrangères ne se laisse ébranler par les sophismes des orateurs pieux, auxquels j’ai fait allusion ci-dessus. Laissons-les à leurs impressions et, nous, marchons de l’avant.
« Les chiffres d’administration ont montré que nos écoles se multiplient et, avec elles, se répand de plus en plus la connaissance complète des vérités saintes et des beautés de la foi catholique. En plusieurs districts, on construit des églises de moins en moins indignes de la majesté du Dieu vivant. M. Bulliard, à Tandhomandurai, attend quelques secours de la Providence pour terminer la sienne. M. Cabanne est installé, depuis le mois d’août, dans le charmant village de Conneyoudy, presque tout chrétien. Son grand désir est d’achever un des bras de son église. La saison des pluies va nuire aux murs et aux poutres découvertes. « Le « bon Dieu voit bien, dit ce cher missionnaire, que ce bras est nécessaire. J’espère qu’il saura « venir à mon secours, puisque ce sera pour lui donner un logement convenable, conserver le « Saint-Sacrement, et aussi pour attirer une plus grande affluence de gens à la messe, en un « mot pour procurer sa gloire et le salut des âmes. »
(1) Si nous voulons nous édifier sur la sainte mort des missionnaires, nous n’avons qu’à lire les courtes nécrologies qui sont consacrées aux défunts de chaque année.
« A Palayam, M. Rabardelle réunit les matériaux nécessaires pour construire, lui aussi, une demeure à Dieu. « Je me suis fait briquetier, dit-il, et tous les jours mes bœufs m’apportent « cinq mille briques. Encore trente jours de ce travail, et j’aurai de quoi commencer les « constructions. J’attendrai cependant que la pluie soit venue. Hélas ! les puits sont à sec, les « moissons sont bien compromises. Si la pluie ne vient pas bientôt, c’est la détresse, la « pénurie parmi mes chrétiens. »
« Nos chrétiens, continue Mgr Bottéro, en grande masse, continuent de nous consoler par leur assiduité à recevoir les sacrements, et leur soumission au prêtre qui a charge de leurs âmes. Il y a pourtant certains endroits où de mauvais garnements, prenant occasion des événements politiques, qui troublent le pays depuis quelque temps, cherchent à introduire le désordre parmi ceux de leur tribu. Dieu merci, ils n’ont guère réussi qu’à se rendre ridicules aux yeux de leurs compatriotes.
« L’école des catéchistes, grâce à Dieu et au dévouement du cher M. Laplace, a résisté jusqu’ici à la tourmente que le diable a déchaînée contre elle. Malheureusement, faute d’argent, nous avons dû réduire le nombre des étudiants. Ce qui est bien regrettable.
« Les écoles de filles, sous la direction des religieuses indigènes, continuent d’être prospères. Et je n’ai que des éloges pour ces saintes filles, aussi bien que pour les dévouements des Sœurs françaises, dites catéchistes missionnaires de Marie-Immaculée, dont les œuvres sont bénies de Dieu et des hommes. »
Pour terminer son compte rendu, Mgr Bottéro nous signale l’apparition de deux nouvelles maladies dans les Indes, et nous trace en quelques mots la situation politique, qui ne manque pas d’apporter une certaine inquiétude aux hommes d’état anglais.
De ces deux maladies, l’une est celle du sommeil. « On s’endort au commencement de la saison des pluies, et on se réveille en plein été suivant, trois ou quatre mois plus tard. Ou bien, le sommeil est si profond qu’on ne se réveille plus du tout. J’ai ainsi vu une jeune fille de douze ans, sommeiller depuis Noël, au retour de la messe de minuit, jusque vers la fin de février. Une seconde curieuse épidémie vient de paraître, qui déconcerte les docteurs. On l’appelle l’ « hydropisie soudaine ». C’est étrange ! Des gens qui, il y a une heure à peine, se portaient très bien, se plaignent tout à coup d’avoir la fièvre. On les alite, on les bassine, on les console en leur disant que ce ne sera rien, et on les laisse pour vaquer à ses affaires. Deux heures ne se sont pas passées, que la fièvre atteint 41 ou 42 degrés. En même temps, le malade qui, ce matin, était sec comme un vieux bâton, se met à enfler dans tous ses membres. A la tombée du jour, il est mort.
« Il y a présentement dans l’Inde, le pays pacifique par excellence, dont les habitants, au nombre de trois cents millions, ont la réputation, depuis quarante siècles, de dormir debout, perdus dans leurs rêves de métaphysique transcendante, il y a, dis-je, dans toutes les provinces, mais surtout dans le Bengale, un soulèvement anti-anglais très prononcé. Les causes en sont complexes.
« Depuis environ cinquante ans, le Gouvernement a semé à pleines mains l’instruction primaire dans les villages et l’enseignement supérieur dans les villes. Or, ayant affaire à une population brahmanique ou mahométane, il n’a pu donner à la jeunesse qu’une instruction purement laïque, à peine assaisonnée de quelques principes de morale plus laïque encore. La conséquence de cette éducation hybride a été celle-ci : Les intellectuels, les diplômés, les gradués sont devenus légion. Ne trouvant plus à se caser dans les bureaux de l’administration, et déshabitués de l’agriculture et de tout travail manuel, ils font de la politique, ou deviennent conspirateurs. Avec cela, le pays est dévasté par toutes sortes de maladies. Les impôts sont de plus en plus lourds, les prix des denrées alimentaires sont si élevés qu’il ne reste rien pour le luxe, auquel on s’est habitué peu à peu. Toutes ces causes réunies avaient déjà amené dans le pays un état de malaise et de mécontentement. Mais, ces derniers temps, un feu couvait sous la cendre. On souffrait sans se plaindre, dans la persuasion qu’il n’y avait à ce mal aucun remède. Mais la fameuse guerre russo-japonaise a changé tout cela. Les Indiens, voyant que la race jaune avait battu à plate couture un peuple à figure blanche, qui passait pour tout-puissant, se sont dit : « Pourquoi ne ferions-nous pas ce qu’ont fait les Nippons ? Ne sommes-« nous donc pas le peuple le plus intelligent de la terre ? Hardi ! Émancipons-nous du joug « étranger ! » Ce fut là une révélation. Des agitateurs prirent en main la direction du mouvement soi-disant national. Les journalistes, les orateurs populaires poussèrent les gens à la révolte. Pour s’entraîner un peu, on boycotta d’abord les marchandises anglaises, et on apprit à la jeunesse des écoles à jouer du bâton. Après cela, on se battit avec la police. Enfin, le populo de Calcutta se donna un chef et le couronna de fleurs de jasmin, en attendant de pouvoir ceindre son front d’un diadème plus substantiel. Cette sorte d’empereur en papier mâché, qui a pour nom M. Bonerdji, fait un grand tapage et se démène pour pousser les Bengalis à la révolte, tout en se compromettant personnellement le moins possilbe.
« Les Anglais, jusqu’à l’aventure du couronnement, avaient cru devoir fermer les yeux sur les frasques des séditieux. Mais, alors, ils ont secoué leur torpeur. Quelques publicistes ont été déportés en Birmanie, ou condamnés à la prison. Quelques douzaines de jeunes gens des collèges ont été soumis à la bastonnade. De plus, pour couper l’herbe sous les pieds aux factieux, le gouvernement vient de promulguer une loi qui prohibe tout genre de meetings ou de réunions séditieuses. »
~~~~~~~
<< Retour page précédente
|