| Année: |
1884 |
| Pays: |
Japon |
| Mission: |
Japon méridional |
| Rédacteur: | Mgr Laucaigne |
Japon méridional.
1884
L’année 1884 marquera bien douloureusement dans l’his-toire du Japon méridional. Le 7 octobre dernier, Mgr Petit-Jean rendait son âme à Dieu après une longue maladie. Bien que prévue, cette mort fait un grand vide dans cette mission, dont le vénérable défunt était le fondateur et qu’il a illustrée par un apostolat qui rappelle le souvenir de la découverte merveilleuse des descendants des anciens chré-tiens du Japon . Cette mort a été précédée, à quelques jours d’intervalle, par celle d’un jeune missionnaire, M. Roger, qui donnait les plus belles espérances. Et pour ajouter à tant d’épreuves, nous recevons la nouvelle que la santé de Mgr Laucaigne inspire les plus vives inquiétudes et que Sa Grandeur a reçu les derniers sacrements 1 .
Le Japon méridional est divisé en deux parties : le centre et le sud .
Le centre comprend les districts d’Osaka, de Kobé, de Kioto, d’Isé, d’Okayama, de Hirochima et de Tosa .
« Vous trouverez sans doute, nous écrit Mgr Laucaigne, que les détails fournis par les confrères du centre sont bien succincts, et que les chiffres qui représentent les résultats obtenus 2 dans cette partie du vicariat, sont plus que mo-destes. Ce n’est pourtant pas dans cette région que nos con-frères ont le moins travaillé et le moins souffert...
« Laissez-moi vous signaler en particulier le district de Tosa , où le bon Dieu a enfin récompensé le zèle et la perséverance de M. Plessis . Ce cher confrère a pu, me dit-il, administrer le saint baptême à cinq personnes : c’est bien peu en soi, sans doute ; mais c’est beaucoup si l’on a égard aux difficultés que rencontre le missionnaire. Espérons que le bon Dieu bénira ces faibles commencements et que la moisson deviendra un jour plus abondante.
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1. Au moment de mettre sous presse, un télégramme nous annonce la nouvelle de la mort du pieux prélat . Mgr Laucaigne a succombé victime de son dévouement à son Vicaire apostolique, qu’il n’a pas voulu quitter ni le jour ni la nuit, et à qui il a prodigué tous les soins de la piété filiale.
2 . Il y a eu 105 baptêmes d’adultes dans cette partie de la mission .
« Le district de Isé comptait 108 personnes baptisées quand j’ai visité M. Roger pour la première fois, au mois de juillet . Le plus grand nombre de ces chrétiens avaient reçu le baptême des mains du P. Villion. Ce poste n’a été fondé qu’en 1881.
« M. Cousin est chargé de la ville d’Osaka . Ce cher con-frère a de plus le soin du couvent et de la petite chrétienté de Kichiwada . Le bon Dieu a permis que cette année plu-sieurs catéchistes aient fait défection, et l’éloignement d’un catéchiste est presque toujours non seulement un signal d’arrêt pour les conversions, mais aussi une rude tentation et quelquefois une cause de chute pour ceux qu’il avait instruits.
« Le district de Kobé est de plus en plus stérile : toute la population de cette ville et des environs ne pense qu’à gagner quelque argent par le commerce avec les Européens et s’occupe fort peu de religion. Là aussi les missionnaires sont réduits à glaner çà et là, avec mille peines, quelques âmes disposées à accueillir la grâce. La défection de deux catéchistes a eu également le plus déplorable contre-coup sur les chrétiens et sur ceux qui songeaient à le devenir.
« C’est surtout à Kobé, Osaka et Kioto que les protes-tants, par leurs écoles, font le plus grand mal à la cause de notre sainte religion. Il est bien fâcheux que nos ressources ne nous permettent pas de leur faire concurrence sur ce ter-rain . Si nos religieuses surtout pouvaient avoir à Kobé une école pour y recevoir, avec les filles des Européens résidant dans ce port, les jeunes Japonaises, qui se montrent très désireuses en ce moment de recevoir une éducation euro-péenne, je suis certain qu’elles feraient subir un rude échec aux diaconesses protestantes et que nous gagnerions par là plus d’une âme à Jésus-Christ . Un fait qui témoigne de l’estime dont elles jouissent et de l’influence qu’elles exer-ceraient : au commencement de l’année, les administrateurs de l’hôpital général de Kobé pour les Européens, ont offert cet hôpital à nos religieuses, et , à mon humble avis, c’est grand dommage qu’el1es aient eu plus d’un motif de refuser cette offre. »
Dans le district d’Okayama, les protestants et les Russes jettent feu et flammes, les bonzes furieux provoquent des émeutes qui troublent le pays et nécessitent l’intervention de la police. Pour rétablir la paix, les autorités locales me-nacent de supprimer les conférences religieuses ; cette mesure, que la conduite du missionnaire catholique, en ce qui le regarde, ne saurait justifier, ne laisse pas de le pré-occuper. Au milieu de tout ce bruit, M. Vasselon exerce son ministère, et si le succès ne répond pas toujours, comme il le souhaiterait, aux efforts de son zèle, Dieu lui ménage néanmoins de temps en temps quelques consolations .
A Hirochima, bonzes, cannouchis, protestants et Russes, tous les ministres de l’erreur sont coalisés contre le catho-licisme dont ils veulent à tout prix empêcher la propaga-tion . Aussi les conversions sont difficiles, et ce n’est qu’au prix des plus rudes sacrifices que les âmes de bonne volonté peuvent embrasser notre sainte religion . « Je sais un catho-lique, écrit M. Aurientis, qui, depuis huit ans, n’a pu ren-trer chez lui parce qu’il est catholique... Une femme entendit un jour mon catéchiste démontrer la fausseté du bouddhisme et la vérité de notresainte religion . Elle fut touchée de la grâce, mais ne put sans doute en suivre l’impulsion, car, à quelque temps de là, rencontrant encore mon catéchiste, elle se mit à verser des larmes, ce qui est chose rare au Japon, et lui dit : « Ah ! que je suis à plaindre ! Être « pauvre et malheureuse en cette vie, et songer qu’il me faudra à la mort tomber en enfer! car, « vous avez bien raison, il y a un enfer, et on ne l’évite pas en adorant des dieux qui « n’existent pas. Mais on m’empêche d’aller chef vous. »
Le sud du Japon se compose des districts de Boungo, de Tchicougo, d’Hirado, Chitse, Cami-goto, Chimo-goto, Ama--cousa, des îles de l’entrée de Nagasaki , d’Ourakami et de Nagasaki .
Au Boungo, les bonzes continuent de faire tous leurs efforts pour empêcher la prédication de l’Évangile ; il n’est pas d’absurdités, de calomnies qu’ils ne débitent contre les missionnaires et de persécutions qu’ils ne suscitent contre les néophytes. Si, trop souvent, ils obtiennent créance et empêchent les conversions, ils ne réussissent pas toujours au gré de leurs désirs. C’est ainsi qu’à Itchimanda, les chré-tiens qui avaient été injustement dépossédés de leurs biens, ont enfin obtenu justice. Menacés de perdre le procès qu’ils leur avaient intenté, les païens sont entrés en composition , les propriétés confisquées ont été rendues à leurs possesseurs, et la paix a été rétablie à la grande satisfaction des parties et à la confusion des bonzes.
Néanmoins les conversions à Itchimanda sont rares ; soit crainte, soit indifférence, les païens se tiennent à l’écart . Par contre, à Chimo-Yamada , à l’ouest de Boungo, les dispositions des habitants paraissent meilleures, et, malgré les tracasseries de tous genres qui en ont éloigné plusieurs, vingt-six personnes ont embrassé notre sainte religion et ont reçu le baptême.
Le district du Tchikougo compte 1,420 chrétiens ; le nom-bre des baptêmes s’est élevé à 42. Les païens paraissent assez bien disposés, mais ce qui manque surtout, ce sont de bons catéchistes.
Dans les deux districts des îles Goto, les deux mission-naires qui y exercent leur ministère, absorbés par les soins à donner à leurs nombreux chrétiens, ne peuvent pas, au-tant qu’ils le souhaiteraient, s’occuper de la conversion des anciens chrétiens et de celle des païens. Néanmoins, ils glanent par ci par là, quelques âmes pour Jésus-Christ .
A Hirado , les bonzes, effrayés des progrès du christia-nisme, ont mis en œuvre tous les moyens pour empêcher les conversions. Ils ont, par exception, trouvé dans les autorités locales des complices dévoués de leurs fureurs. Il n’est pas de tracasseries que les chrétiens n’aient eu à en-durer à l’occasion des enterrements ; prétendant qu’ils avaient mission de présider aux funérailles, les bonzes n’ont pas manqué d’intervenir toutes les fois qu’ils en ont eu l’occasion ; éconduits comme ils le méritaient, ils ont traduit les chrétiens devant les tribunaux .
« Non seulement personne ne céda , écrit M. Raguet, mais, malgré la crainte servile de l’autorité, qui est depuis long-temps un des caractères du peuple de Hirado, Dieu trouva ses témoins dans les plus petites localités.
« Je ne finirais pas si je voulais citer les magnifiques réponses faites par de simples chrétiens, des femmes, des enfants même, devant ces tribunaux . « Vraiment, disait un maire « vaincu par un enfant, ces gens-là ne sont pas comme « les autres ! »
— « Votre religion étant d’Europe, ne peut être pratiquée au Japon , » disait à un chrétien un officier de police, en présence d’un bonze, d’un cannouchi et d’autres ennemis déclarés du nom chrétien .
— « Et votre chapeau , répond tranquillement le chrétien , « votre sabre et vos culottes ne « sont-ils pas aussi européens :
« Et vos vaisseaux de guerre qui coûtent si cher! Ne trouvez donc pas mauvais que je préfère « le christianisme au bouddhisme et auchintoïsme, qui sont aussi inutiles pour le salut que nos « jonques pour la guerre. »
« Et après quelques réponses de ce genre : — « Est-ce ainsi , dit l’officier, que l’on parle à des maîtres de doctrine? »
— « Et que voulez-vous, répond le chrétien, si leurs enseignements sont si absurdes qu’il suffise d’un paysan pour les réfuter. »
— « De quel pays es-tu donc, espèce de... ? »
— « Je suis comme vous, reprend le chrétien, d’un pays créé par Dieu et confié au micado. Celui-ci et moi, nous mourrons, Dieu ne meurt pas et saura me sauver . »
« Une autre fois, un pauvre homme mourut, ne laissant qu’aune veuve timide et quelques enfants dans la plus grande misère.
« Pour celui-là, disait le cannouchi guettant sa proie, « son cadavre est à moi, il ne reste qu’une femme et.des « enfants ! »
« Lui et ses consorts eurent beau parlementer, menacer, prier, faire des avances, ils n’obtinrent rien ; l’officier de police, venu de la capitale, ne fut pas plus heureux, malgré ses menaces exagérées et accentuées du cliquetis de son sabre qu’il faisait résonner contre les genoux de la veuve. Il dut se résigner à partir, n’emportant qu’une promesse écrite qu’on ne ferait pas d’enterrement privé, sans avertir la police.
— « Mais que ferez-vous de votre mari , » dit-il à la veuve ?
— « Je le garderai chez moi, répondit-elle, voyez, sa bière est cimentée. »
— « Et si tous vos enfants meurent aussi ? » — « Je les garderai de même, devrais-je « creuser le sol de ma maison et les ranger comme les cuves d’un teinturier. »
« Le missionnaire averti, vint aussitôt faire l’enterrement, comme on le faisait ailleurs, et signa le certificat . Le maire eut beau le refuser jusqu’à deux fois et exiger la signature d’un bonze ou d’un cannouchi .
« Nous sommes chrétiens, répondait toujours la veuve, « et nous n’avons rien à faire avec ces gens-là. » Et elle refusa d’emporter le papier.
« Deux ou trois fois je me conduisis de la même ma-nière, malgré les protestations des autorités locales, qui finirent par fermer les yeux . Sur ces entrefaites, quelques bonnes réponses, faites publiquement par des chrétiens aux sermons calomnieux des bonzes, produisirent la meilleure impression . Un mois plus tard, la suppression par décret ministériel de leur titre officiel de maîtres de doctrine, vint comme un coup de foudre renverser tous les plans des bonzes et des cannouchis. On a beau s’efforcer de laisser ignorer la chose au peuple, notre sainte religion y gagnera .
« Entre temps, cependant, le démon fait son œuvre et empêche bien des conversions à l’heure de la mort . Nous n’obtînmes que des retours individuels.
« Nos efforts auprès des païens et des descendants de chrétiens étant ainsi paralysés, nous avons cherché à con-solider nos chrétientés en élevant de nouvelles églises et en réparant les anciennes. Celle de la Réparation pour le foulement de la croix et des saintes images, est debout au centre même de l’île de Hirado. La jalousie haineuse avec laquelle les païens ont vu son érection, entre un temple chintoïste depuis longtemps inachevé et un temple boud-dhique couvert de chaume, a depuis fait place à l’admi-ration et presque à la bienveillance.
« Vous apprendrez aussi avec plaisir qu’un nouveau village s’est ouvert au christianisme dans l’île d’Odjima . Une seule famille est convertie, mais la manière dont les voisins ont accueilli cette conversion, nous fait espérer pour les autres.
« Nous avons donné une mission parmi les païens de l’ancienne province de Caratsu , à quinze lieues de Hirado. Quelques instructions ont été faites à Yobouco , et à Nagoya (l’endroit même où saint Pierre Baptiste et ses compagnons vinrent trouver le chôgoun Taïco Hidéyochi, qui se trouvait dans ce port pour diriger l’expédition de Corée). Ces instructions, sans avoir amené de conversions, ont produit toutefois la meilleure impression, surtout la défaite éclatante d’un bonze qui s’était vanté de nous confondre. On nous a fait prier plusieurs fois d’y retourner au plus tôt . »
Le district d’Amacousa se compose de trois chrétientés fondées, à savoir Oyé, Imatomé et Sakitsu .
Oyé compte 142 chrétiens sur une population d’environ 4,000 habitants, presque tous descendants des anciens chrétiens qui ont conservé quelques lambeaux de notre sainte doctrine. Le principal obstacle à leur conversion vient des baptiseurs et des chefs de prière dont l’institu-tion, on le sait, s’est continuée jusqu’à nos jours. Soit entê-tement , soit crainte de perdre leur influence et les petits profits qu’ils en retirent, ces baptiseurs font tous leurs efforts pour éloigner du missionnaire et des pratiques reli-gieuses.
« Malgré cet obstacle et bien d’aufres qu’il serait trop long et inutile d’énumérer, écrit M. Ferrié, je suis porté à croire que tôt ou tard Oyé tout entier redeviendra chrétien .
Je vois avec plaisir que ces pauvres gens se rapprochent de nous de jour en jour. J’ ai remarqué ce rapprochement surtout depuis la construction de l’église : d’abord les schismatiques venaient en grand nombre et m’exprimaient le plaisir qu’ils avaient de voir s’élever un temple au bon Dieu ; ils m’assuraient aussi qu’une fois les travaux achevés, ils se convertiraient . Depuis que l’église est terminée, ils viennent en grand nombre, les jours de fête, assister aux offices. Aux fêtes païennes, ils sont là par centaines à visiter le nouveau sanctuaire pour me demander des instructions sur la religion . Ces pauvres gens me parais-sent bien disposés et prêts à entrer dans le bercail du salut . — J’ai eu déjà le plaisir l’année dernière et cette année de recueillir les prémices de cette moisson qui promet de si beaux fruits. »
Imatomé est une petite chrétienté qui ne renferme que 67 chrétiens dispersés dans les montagnes, mais tous d’une ferveur admirable. Dieu s’est plu cette année à récompen-ser leur piété ; deux guérisons miraculeuses n’ont pas peu contribué à augmenter leur foi. Autour d’eux on compte comme à Oyé un grand nombre de chrétjens demeurés schismatiques. Mais ceux-ci paraissent plus éloignés de se converti ; ils conservent cependant un grand attachement pour la religion de leurs pères, et c’est ce qui donne l’espoir qu’ils ouvriront un jour les yeux à la lumière.
Les chrétiens de Sakitsu , au nombre de 244, sont tous, ainsi que les autres habitants de leur village, occupés à la pêche et au négoce. Ce qui nuit au retour de ces derniers, pour la plupart aussi descendants des chrétiens, c’est la misère ; ne réussissant pas dans leur commerce, ils sont obligés d’aller au loin gagner de quoi vivre .
« Avant de terminer ce compte rendu , écrit encore M. Ferrié, j’ai à dire quelques mots d’un autre village situé à peu de distance de Sakitsu et que j’ai visité der-nièrement . C’est le village d’Itschoda , non loin de la mer, dans une vallée très fertile et couverte de rizières. Les habi-tants m’ont paru très ouverts de caractère et très sympa-thiques à la religion chrétienne. Je suis allé voir l’ernplace-ment d’une ancienne église ; les gens se sont empressés de me donner tous les renseignements qu’ils ont pu me fournir à ce sujet ; ils m’ont déclaré qu’ils étaient des-cendants de chrétiens, ce que ne disent pas généralement les schismatiques. Ils m’ont prié de leur faire une instruction sur le christianisme.
« Ce qui me frappa surtout, ce fut de voir pendant ma promenade ces braves gens qui travaillaient dans les champs, abandonner leur ouvrage et venir au-devant de moi pour causer sur le bord du chemin . Dans l’après-midi je m’étais retiré dans un petit bois pour dire mon bréviaire à l’ombre et sans être dérangé : j’avais à peine commencé que j’étais déjà découvert. Je vois venir à moi deux ou trois hommes, la pioche sur l’épaule ; après m’avoir salué, ils s’asseoient à côté de moi et commencent à me causer de religion « Si vous veniez vous établir ici, me disaient ces bonnes gens, tout ce village deviendrait chrétien . »
« Le soir, après la tombée de la nuit, la marée étant devenue favorable, et voyant que personne ne me parlait plus de faire l’instruction, je me disposais à partir, lorsque j’apprends que les gens du village sont réunis sur les bords de la rivière. Je fus aussi content que surpris, et je me rendis aussitôt à l’endroit désigné.
« Là , sur une vaste plage, semblable à une prairie, en face d’un miya païen, se trouvaient réunis près de deux cents hommes ; un fauteuil, qu’on s’était procuré je ne sais où , avait été préparé pour moi . La lune qui venait de se lever, reflétait ses rayons argentés sur ces visages, où s’épanouis-saient la joie et le bonheur d’entendre pour la première fois la parole de Dieu. Le maire du village et son vieux père se trouvaient là aussi assis sur l’herbe tendre. Tous écoutaient avec la plus grande attention les explications que je leur donnais sur Dieu, la Création, la Rédemption, et les quatre fins dernières de l’homme.
« Tout le monde était content, et à la fin ils me dirent : « Père, nous avons bien compris ce « que vous nous avez dit, mais entendre cela une seule fois ne suffit pas ; nous oublierons « bientôt ce que nous venons d’entendre. » Voyant qu’ils étaient si bien disposés à écouter la doctrine chrétienne, je leur promis de revenir bientôt ; ils promirent de leur côté d’être fidèles au rendez-vous et sur ce nous nous séparâmes. »
Le village de Jentchodani continue de donner des conso-lations à M. Bœhrer, chargé d’administrer le district des îles situées dans le voisinage de Nagazaki . Mais les descen-dants des anciens chrétiens, qui ne sont pas encore revenus à la pratique de notre sainte religion, demeurent toujours obstinés dans leur aveuglement . Là, comme à Amacousa, l’influence des chefs est prépondérante et en général hostile au missionnaire.
Mais Dieu se sert quelquefois de moyens extraordinaires pour triompher des résistances. C’est ainsi, qu’à Magomé, vingt familles qui subissaient l’ascendant d’un chef très opposé à toute idée de conversion, avaient résisté aux exhortations de notre confrère, et se refusaient obstinément à suivre l’exemple des quatre-vingts familles chrétiennes de la même localité. Mais ce que le zèle du missionnaire n’avait pu faire, Dieu le réalisa . Il se servit pour cela d’un païen ; celui-ci , maire du village, interprétant à sa manière une ordonnance du gouverneur de Nagasaki, décida qu’un ministre de la religion devrait toujours présider aux funé-railles. Contrairement à l’interprétation donnée ailleurs, à Hirado par exemple, il déclara que ce serait le mission-naire qui assisterait à l’enterrement des chrétiens.
La position devenait embarrassante pour les vingt familles schismatiques ; appeler le missionnaire, elles ne pouvaient s’y résoudre; recourir au bonze leur faisait horreur, car au fond elles demeuraient attachées aux traditions de leurs pères. Elles résolurent donc d’agir comme par le passé et d’enterrer elles-mêmes leurs morts.
Mais le maire ne l’entendait pas ainsi ; il les somme d’avoir à choisir entre le bonze et le missionnaire. Après bien des tergiversations, voyant qu’il n’y avait pas moyen d’échapper et que le maire ne cèderait pas, elles appelèrent notre confrère . Aujourd’hui, revenues de leurs préjugés, ces familles bénissent Dieu de les avoir tirées de l’erreur, elles ont reçu le baptême et ne le cèdent en ferveur à personne .
Ouracami demeure toujours la chrétienté modèle du Japon . La piété qu’entretient dans les âmes la fréquentation des sacrements, y est en grand honneur. Pendant tout le mois d’octobre, le rosaire a été récité dans les divers oratoires du district, indépendamment de celui qui est dit chaque jour de l’année dans toutes les familles chrétiennes. Le jour même de la fête, plus de mille personnes se sont approchées de la sainte Table, et la récitation du rosaire n’a pas cessé depuis le lever du jour jusqu’à son coucher.
Les solennités chrétiennes se célèbrent d’ailleurs à Oura-cami publiquement et avec une pompe touchante. C’est ainsi que cette année, le jour de la Fête-Dieu, Notre-Seigneur pour la première fois a franchi le seuil de son sanctuaire, suivi de l’immense cortège de son peuple. Les païens des environs étaient accourus en grand nombre pour être témoins de ce spectacle ; ils se montrèrent respectueux, quelques-uns même partageaient l’enthousiasme des chrétiens.
Les écoles fondées par les fidèles et dirigées par des catéchistes, sont toujours florissantes et obtiennent les éloges et l’appui des autorités de Nagasaki . Bien que reconnues officiellement, elles demeurent sous la haute direction du missionnaire. « Cependant, un jour d’examen, écrit M. Pélu, un inspecteur manifeste son étonnement à la vue de la croix qui occupe la place d’honneur dans la salle . Aussitôt il en demande raison au maire (aujourd’hui païen) de la localité, et lui enjoint de faire disparaître ce signe de religion qu’aucun règlement officiel n’autorise ; le maire promet d’obéir et me transmet après l’examen les ordres de son supérieur. Il me suffit de lui répondre que la croix était placée non seulement dans les écoles, mais aussi partout où se réunissent plusieurs chrétiens ; et je lui fis comprendre que l’injonction n’étant pas du goût des habi-tants, il lui serait difficile de la mettre à exécution . Il se contenta de cette réponse qu’il transmit à l’inspecteur . Celui-ci se montra également satisfait, et fit savoir indirec-tement que désormais il laissait toute liberté de garder la croix dans l’école.
« Au reste, ajoute notre confrère, la croix qui se dresse sur l’un des plateaux les plus élevés de la vallée d’Ouracami, et qui a été érigée avec l’autorisation du précédent gou-verneur de Nagasaki, leur est une preuve qu’ils auraient mauvaise grâce à la vouloir enlever de l’école. »
Quoique absorbé par le soin de sa nombreuse chrétienté, M. Pélu a pu préparer soixante païens adultes au baptême et leur conférer le sacrement de la régénération .
A Nagasaki (dont l’administration est confiée à M. Corre assisté d’un prêtre indigène), les conversions sont difficiles ; ceux qui embrassent notre sainte religion sont de la part de leurs proches et de leurs voisins, en butte à de continuelles et pénibles vexations. Il s’est même formé dans la ville une association dont le but est de s’opposer par tous les moyens possibles, au progrès de la civilisation européenne et à la propagation du christianisme dans l’empire japonais.
Malgré ces dispositions peu encourageantes des uns et l’indifférence des autres, Dieu a ses élus, témoin un avocat nommé Watanabé, originaire de Chimabara, qui, après avoir reconnu la vérité, eut le courage de l’embrasser, et aujourd’hui il en est devenu l’apôtre. Cet homme rend de très grands services, et tous les persécutés trouvent en lui un généreux et habile défenseur.
Les deux écoles de catéchistes pour les hommes et pour les femmes marchent bien, et forment à la prédication de l’évangile et à la pratique des vertus chrétiennes des jeunes gens et des jeunes personnes qui seront pour les missionnaires de précieux auxiliaires.
« Quant au séminaire auquel Mgr de Myriophite donnait surtout une attention particulière et une sollicitude efficace, écrit encore Mgr Laucaigne, il est dans un état florissant. Il compte soixante élèves, parmi lesquels six ont reçu les ordres mineurs et sept la première tonsure. »
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