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Rapport annuel des évêques

Année: 1895
Pays: Japon
Mission: Nagasaki
Rédacteur:Mgr COUSIN

IV. — Nagasaki.

Population catholique 32.655
Baptêmes d’adultes 542
Baptêmes d’enfants de païens 253
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LETTRE DE MGR COUSIN, ÉVÊQUE DE NAGASAKI,
A MM. LES DIRECTEURS DU SÉMINAIRE DE PARIS.


« Nagasaki, le 18 octobre 1895.

« Messieurs et vénérés Directeurs,

« Malgré les préoccupations que vous connaissez et qui, cette année plus encore que par le passé, ont tenu les esprits éloignés des choses de la religion ; malgré les épreuves qui ont affligé plus ou moins les différents districts du diocèse ( disette, choléra, dysenterie, typhons ) j’ai la joie de constater, à la fin de cet exercice, que nous avons poursuivi notre petite marche en avant et que le nombre de nos fidèles se trouve augmenté dans la proportion ordinaire, c’est-à-dire d’un millier environ. Nous devons, j’ai hâte de le reconnaître, de grandes actions de grâces au divin Pasteur qui, dans des circonstances tout à fait défavorables, nous a permis d’atteindre ce résultat, si modeste qu’il paraisse.
« Depuis que je vous adresse le compte-rendu de la Mission, je n’avais pas encore eu la douleur de me trouver en présence d’un deuil de famille. Aujourd’hui, je dois m’arrêter en passant devant la tombe à peine fermée du regretté M. Tissier que Dieu a rappelé à Lui, le 6 septembre. C’était le dernier jour de notre retraite annuelle. Tous les confrères ont assisté aux funérailles et ont emporté au fond du cœur, dans leurs districts, avec le souvenir de l’édification reçue pendant les derniers jours d’une pieuse vie, la conviction d’avoir vu mourir un saint prêtre. Venu en Mission avec le germe du mal qui a fini par triompher de sa prodigieuse énergie, notre confrère a passé douze années entières à lutter contre la mort qui l’envahissait peu à peu. Ni ses exercices de piété, ni son ministère, ni les devoirs de la charité n’en ont jamais souffert, et quand il lui a fallu, à la fin, rendre les armes, tous, excepté lui, se disaient qu’il avait vaillamment combattu le bon combat et qu’il pouvait sans crainte se présenter devant le Souverain Juge. Fiant novissima nostra, hujus similia.
« Cette épreuve avait été précédée, deux mois auparavant, d’une autre aussi douloureuse. A la suite de la retraite des prêtres indigènes, les PP. Yamaguchi et Tagawa s’étaient embarqués, à Nagasaki, sur un petit vapeur qui devait les transporter à Kagoshima. Le navire qu’ils montaient était à peine sorti du port qu’il rencontra un typhon. Après avoir lutté de son mieux contre les vents déchaînés et la mer démontée, le bateau fut jeté sur des rochers, à quelques brasses d’une île habitée, qu’on appelle Kojikishima. Au premier choc, il se brisa. Six hommes de l’équipage et un passager purent seuls échapper à la mort. C’est une véritable catastrophe pour nos jeunes chrétientés de Oshima. Les deux prêtres étaient pieux et zélés, et ils avaient déjà passé quinze mois dans le pays. Ils étaient connus, appréciés et aimés ; ils parlaient assez bien la langue des insulaires, et le bien qu’ils avaient fait en si peu de temps ( surtout le P. Yamaguchi ), permettait de compter sur un grand nombre de conversions. Le bon Dieu en a disposé autrement ; que sa sainte volonté soit faite !
« Avant de céder la parole aux missionnaires qui creusent leur sillon dans le champ du Père de famille, il me reste, Messieurs et vénérés Directeurs, à vous remercier de l’envoi des deux nouveaux ouvriers apostoliques, qui sont venus, cette année, se joindre à la petite famille du Japon méridional, et de ceux que nous attendons bientôt. Avec ce renfort, le travail prendra de l’accroissement chez nous, et produira, espérons-le, des fruits plus abondants. Cette augmentation du personnel ne donnera pas, bien entendu, aux vétérans de la Mission, le droit que, du reste, ils ne réclament point, de se croiser les bras et de laisser à d’autres leur besogne ; car, vous le savez, longtemps encore il sera vrai de dire, au Japon comme ailleurs : Messis quidem multa, operarii autem pauci.
« Quoi qu’il en soit, nous sommes heureux de constater, chaque année, que votre bienveillante sympathie ne cesse point de nous accompagner dans notre tâche parfois si rude, et c’est là un précieux encouragement dont nous vous sommes reconnaissants.
« Notre vieille église de Nagasaki conserve toujours ses multiples destinations. Elle sert d’abord de cathédrale, mais ce titre, je dois le reconnaître, n’ajoute rien à ses prétentions qui restent modestes. Elle sert ensuite d’église paroissiale à la colonie étrangère et une partie de la ville japonaise en dépend pour le service religieux ; c’est aussi la chapelle du séminaire et de l’école des catéchistes. Les différentes administrations font ce qu’elles peuvent pour ne pas se gêner mutuellement, à l’église, mais n’y réussissent pas toujours.
« M. Salmon, qui est chargé de la colonie étrangère, dit dans son rapport que ses paroissiens sont à peu près ce qu’ils étaient l’an dernier, et comme nombre et comme dispositions.
« A l’article de la mort, la foi se réveille chez tous les catholiques, même chez ceux qui paraissaient très éloignés de la religion. Chacun réclame les secours de notre Mère la sainte Eglise, lorsqu’il se sent sur le point de paraître devant Dieu.
« Outre les résidents établis sur la concession étrangère, Nagasaki a toute une population flottante ( sans métaphore ), sur les navires qui viennent jeter l’ancre dans son beau port. De temps en temps, un capitaine de navire marchand, quelque officier ou matelot de la marine anglaise ou américaine, profite de son passage à Nagasaki pour recevoir les sacrements. Cette année tout spécialement a été une année bénie sous ce rapport. Nous avons eu, pendant plus de six mois, des navires de guerre français en station dans notre port, pour y suivre les incidents de la guerre entre la Chine et le Japon. Quelles n’ont pas été ma surprise et ma joie de voir venir à la Mission et fréquenter les sacrements, non seulement des capitaines et des lieutenants de vaisseau, mais de tout jeunes aspirants, des enfants d’une vingtaine d’années, qui, en plein pays païen, savent résister à toutes les séductions et se maintenir dans la crainte de Dieu. Grâce à ces bons exemples et au zèle de l’aumônier de la division, la fête de Pâques a été magnifiquement célébrée. Le matin de bonne heure, cinquante-deux matelots de l’Isly et une trentaine de l’Alger sont venus à la cathédrale recevoir la sainte communion, pendant que Monsieur l’aumônier faisait remplir le devoir pascal à beaucoup d’autres du Bayard et de l’Alger.
« La chrétienté japonaise de la cathédrale, peu nombreuse du reste, se compose en grande partie de pauvres gens que l’espoir de trouver un peu de travail a tirés des postes voisins pour les amener dans les faubourgs. Hommes, femmes et enfants, tous trouvent à s’employer plus ou moins, soit à charger et décharger les bateaux, soit dans les usines ou ateliers européens et chinois, soit à mille petites industries que le mouvement du port entretient et fait vivre. Cependant, ils n’arrivent guère, en général, à sortir de la misère qui les a amenés ici, et le milieu dans lequel ils se trouvent n’a rien de bon, au point de vue moral. Vivant au jour le jour, esclaves d’un travail qui ne dépend pas d’eux, ils n’ont pas souvent la facilité de garder le repos dominical, et ceux même qui tiennent à assister à la messe, ne peuvent point attendre la messe de paroisse qui se dit à 8 heures, et qui est suivie d’une instruction dont ils auraient grand besoin, mais qu’ils n’entendent jamais. Le zèle du prêtre, qui est chargé de leurs âmes, ne réussit pas toujours à les atteindre, ni même à les connaître, et c’est trop souvent au moment de la mort qu’il fait connaissance avec des paroissiens ignorés jusque-là.
« La petite chrétienté de l’intérieur de la ville suit d’un œil attentif la construction de l’église qui sera dédiée à Notre-Dame des Martyrs. Cette population de Nagasaki, chez laquelle le souvenir du passé et l’abus de bien des grâces ont fait pénétrer si avant la crainte et le mépris de tout ce qui touche au christianisme, avait besoin de voir s’élever au milieu d’elle un monument comme celui-là, pour se convaincre du changement opéré depuis l’ère des persécutions. Les martyrs de la sainte Montagne, que nous serons heureux d’honorer dans le nouveau sanctuaire, obtiendront pour ces païens endurcis des grâces de conversion qui nous gagneront les esprits et les cœurs.
« A Urakami, l’administration s’est faite dans les conditions ordinaires. Si les consolations ont été abondantes pour les ouvriers apostoliques, elles n’ont pas empêché quelques gouttes d’amertume de se mêler parfois aux douceurs de leur labeur quotidien. « Le ministère auprès « des séparés » et des païens, dit M. Fraineau, n’a donné que de très médiocres résultats. Dans « un compte-rendu précédent, j’ai expliqué comment il devient de plus en plus difficile de « faire rentrer au bercail les pauvres égarés qui vivent au milieu de la lumière éblouissante du « christianisme, sans avoir le courage d’ouvrir franchement les yeux pour voir et se « convaincre, parce que la conviction leur imposerait des sacrifices qu’ils ne veulent pas faire.
« Quant aux païens, tout entiers à la guerre de Chine, il ne leur est pas resté assez de temps « pour s’occuper des choses de l’âme et entendre parler de religion. Vu la modicité des « ressources dont je dispose, les travaux de l’église se sont poursuivis lentement, juste assez « vite pour faire croire qu’ils n’étaient pas complètement arrêtés et éviter de jeter le « découragement dans le cœur de nos chrétiens. Ils ont bien souffert, ces pauvres chrétiens, et « ils souffrent encore par suite de la disette de l’an dernier. Cette année, la plupart d’entre eux, « pressés par la faim, ont coupé le blé encore vert ; ils avaient hâte de se procurer un peu de « nourriture, et craignaient que quelque ouragan ne vînt anéantir leur dernière espérance. Les « cotisations pour la construction de l’église ont dû nécessairement être interrompues et ne « seront reprises que vers le mois de novembre, après la récolte des pommes de terre et du riz « qui s’annonce assez bonne.
« Nous avons eu, à Urakami, une solennité que je ne puis passer sous silence : je veux « parler du 25e anniversaire de l’enlèvement des chrétiens. Mon idée personnelle eût été plutôt « de fêter le 25e anniversaire de leur retour ; mais eux ont préféré fêter le commencement de « leur long martyre de trois années.
« Le 1er janvier 1895, oubliant les politesses d’usage en ce jour, Urakami se trouvait réuni « au pied des autels, en présence du Saint-Sacrement qui avait été exposé à la première « messe : c’était la fête de toute une population de confesseurs et de martyrs. L’église avait « été littéralement transformée ; les colonnes vermoulues et les vieilles poutres du toit « disparaissaient sous des guirlandes de verdure. Elle était trop petite pour contenir la foule « immense qui arriva de tous côtés, lorsque la cloche donna le signal de la messe solennelle « d’action de grâces que je devais célébrer à 8 heures. Il y avait là les enfants en bas âge, la « jeunesse de 22 à 25 ans, née dans les prisons ; les vieillards estropiés et rendus impotents « par les tortures de leur long exil. Ceux qui ne pouvaient marcher, s’étaient fait porter, et, « malgré la rigueur de la saison, ils se tenaient couchés ou accroupis sur des nattes étendues « dehors, autour de l’église. Au moment de monter à l’autel, je remerciai mes chrétiens « d’avoir organisé cette fête, et leur rappelai que l’endroit où ils se trouvaient assemblés pour « bénir Notre-Seigneur et prier, était celui-là même où 25 ans auparavant, ils avaient été « amenés garrottés pour choisir entre l’apostasie et la mort. Leurs yeux se remplirent de « larmes et leurs sanglots m’obligèrent d’interrompre mon allocution : d’ailleurs je n’avais « plus moi-même la force de continuer. Qui donc aurait pu rester insensible en présence de « cette foule, devant le rapprochement de ces deux dates si différentes l’une de l’autre ?
« Toute la journée, des groupes nombreux d’adorateurs se succédèrent sans discontinuer « devant le Saint-Sacrement qui restait exposé. La fête n’aurait pas été complète si elle n’avait « eu sa procession : les chrétiens y tenaient par dessus tout. A 3 heures du soir, après avoir « reçu une première bénédiction à l’église de Yamazato, la foule se rangea sur deux lignes et « nous nous rendîmes au Calvaire de Motobari. Ces mêmes chemins dans lesquels nos « chrétiens avaient marché autrefois, sous l’escorte et le bâton des soldats qui les avaient « arrêtés, ils les parcouraient de nouveau, mais en chantant les louanges de Notre-Seigneur et « de la sainte Mère. La croix allait en tête, et plus de 30 bannières confectionnées par les « catéchistes ( chaque hameau avait voulu avoir la sienne ) reflétaient au loin, sous un soleil « de printemps, leurs brillantes découpures de papier d’or et d’argent. La fantare d’Urakami « accompagnait le chant des litanies de la Sainte Vierge. Au pied de la croix, on entonna le « Vexilla regis prodeunt. Nous descendîmes de là à la chapelle de Motobari, et après le Te « Deum, Notre-Seigneur, sous les espèces eucharistiques, voulut bien, en souvenir de cette « belle fête, nous donner une seconde bénédiction. »
« Cette année, écrit M. Durand, l’administration de mes 2.860 chrétiens, divisés en sept « paroisses, s’est faite dans des conditions particulièrement difficiles, car mon district a subi « des épreuves de plus d’un genre.
« Je signalerai d’abord l’occupation militaire, qui a duré huit mois, des deux îles de « Raminoshima et de Kageno, Jusqu’au moindre réduit, tout a été envahi par les troupes, et « des familles de dix à douze personnes, pouvant à peine se loger elles-mêmes, ont été « obligées de donner le gîte à un nombre égal de soldats. Il en est résulté des troubles dans « plusieurs ménages, et, parmi les jeunes gens, les mauvais exemples que donnaient les « soldats, ont porté et porteront encore longtemps les fruits que l’on en devait attendre.
« Autre épreuve : la fièvre typhoïde a sévi à Takajuna, où elle a enlevé une douzaine de « personnes et a été suivie du choléra. Outre les 25 à 30 victimes qu’il a faites, ce fléau a « laissé une quarantaine d’orphelins privés de toute assistance. Mais notre plus grande « épreuve a été la disette qui dure depuis un ans et demi, et qui s’est compliquée de la perte « totale, dans une banque, des économies que chacun avait faites, les années précédentes, « au prix des plus lourds sacrifices. Aussi la gerbe de baptêmes que je puis offrir à « Notre-Seigneur est-elle bien petite : elle se réduit à 12 baptêmes d’adultes et 6 baptêmes « d’enfants de païens. »
« M. de Rotz, qui ne permet jamais à sa plume de dire ce qui se passe dans son district, se « contente, cette année, d’ajouter au tableau de son administration une simple note ainsi « conçue : « Œuvres des enfants pauvres : portions distribuées, 17.525. Plus de 60.000 livres « de riz ont été achetées par la communauté de Koda et vendues au rabais. Le chemin va être « empierré : chaque famille a fourni 60 journées de travail. Le travail achevé, la moyenne aura « été de 100 journées par famille. »
« Il s’agit d’une route stratégique qui longe la côte et passe sur le territoire de Shittsu. « Malgré la pauvreté des habitants et la disette de cette année, il leur a fallu fournir toutes les « corvées nécessaires, ce qui a augmenté leur détresse d’autant. Le missionnaire et ses « chrétiens n’en ont pas moins donné aux fêtes religieuses le même éclat que les années « précédentes : témoin le récit suivant que M. l’abbé Marnas a bien voulu me communiquer.
« M. de Rotz, en m’invitant, le 23 juillet dernier, à faire faire la première communion à ses « enfants de Shittsu, m’a founi une excellente occasion de visiter cette chrétienté que je « désirais beaucoup connaître. Située sur la côte de Sotome, à 7 ou 8 lieues de la ville de « Nagasaki, elle est la première que les missionnaires, après la découverte des chrétiens en « 1865, aient visitée clandestinement. Le souvenir de cette visite est encore vivant à Shittsu. « C’était dans la nuit du 13 au 14 septembre. A la faveur des ténèbres, M. Petitjean s’était jeté « au fond d’une barque, et, conduit par un intrépide batelier de Raminoshima, il avait pu, bien « avant le jour, s’enfermer dans la cachette qui lui avait été préparée. On voit encore la petite « maisonnette perchée sur une montagne où, pendant toute une journée, les descendants des « anciens chrétiens se disputèrent en foule l’honneur de l’approcher et de s’entretenir avec lui. « C’est là, qu’après lui avoir posé cette question : « Est-ce le grand chef du royaume de Rome « qui vous envoie ? » ils lui dirent ce qu’ils avaient conservé des croyances de leurs ancêtres.
« Depuis lors, tout est changé. Le missionnaire n’a plus à se cacher, et les chrétiens « peuvent pratiquer librement la religion de Jésus-Christ pour laquelle ils ont été si longtemps « persécutés. La fête à laquelle il m’a été donné d’assister le proclame assez haut.
« De bon matin, les enfants de la première communion sont sur pied, dans les deux grandes « maisons du hameau de Koda, où, depuis deux ans, garçons et filles sont catéchisés par des « religieuses indigènes. Du haut de la colline sur laquelle s’élèvent l’église et la modeste « résidence du missionnaire, on entend le murmure lointain de leur première prière. Mais déjà « un soleil radieux éclaire toute la vallée qui s’ouvre sur la mer. Voici l’heure de la messe. M. « de Rotz, du haut de sa terrasse, donne le signal en soufflant dans une cornemuse. Presque « aussitôt, on voit se former, puis se dérouler à travers les sentiers de la montagne voisine une « magnifique procession. Elle s’avance, croix en tête et bannières au vent, en chantant des « cantiques. Les garçons, vêtus d’habits tout neufs, marchent les premiers, deux par deux, le « chapelet au bras, les mains jointes, le visage empreint d’une gravité au-dessus de leur âge et « très recueillis. Les petites filles, qui les suivent dans le même ordre et la même attitude, ont « la tête couverte du voile blanc de leur baptême. Seules, les religieuses qui ont préparé ces « enfants au festin eucharistique, leur font cortège et sont disséminées dans leurs rangs. Les « parents attendent aux portes de l’église. Oh ! que la religion inspire de belles et saintes « choses ! A la vue de ces petits enfants s’avançant ainsi vers le tabernacle du Dieu vivant, « une émotion profonde s’emparait de l’âme. Je célébrai la messe, pendant que les fidèles « récitaient des prières et chantaient des cantiques. Les voix rudes et sonores de cette « population de pêcheurs et d’agriculteurs, qui garde comme l’écho des vagues qui se brisent « sur ses grèves, et du vent qui bruit dans ses bambous, avaient une religieuse harmonie. Quel « bonheur n’éprouvai-je pas quand je déposai dans tous ces cœurs l’Hostie sainte qui venait « de descendre en mes mains, à la pensée que j’unissais à Jésus-Christ les rejetons des anciens « martyrs ! Durant toute la journée, la piété de ces enfants ne se démentit pas. Au sortir du « déjeuner qui suivit la messe, et dans lequel le riz, qui chez ces pauvres gens est un luxe, « avait remplacé les patates ordinaires, nombre d’entre eux retournèrent de leur propre « mouvement à l’église, afin de ne pas perdre en un si grand jour la pensée de Dieu. Plusieurs « firent le Chemin de la Croix, car la Passion du Sauveur est la grande dévotion des habitants « de Shittsu ; chaque vendredi, ils assistent à la messe aussi nombreux que le dimanche. M. de « Rotz était heureux de voir ses enfants dans de si bonnes dispositions. Il oubliait, en les « voyant, les fatigues et les sacrifices que leur préparation lui avait coûtés. C’est à lui, c’est à « la belle Œuvre des religieuses indigènes qu’il a fondée, que la chrétienté de Shittsu doit « d’avoir conservé toute la ferveur des premiers jours. »
« La population chrétienne du district de Hirada, dit M. Matrat, continue toujours à « augmenter ; elle atteint, cette année, le beau chiffre de 5.860. La première cause de cette « augmentation est l’immigration de chrétiens venus de Goto et de Sotomé ; la seconde est le « grand nombre de baptêmes d’enfants de chrétiens. 214 pendant le dernier exercice. Cette « année, nous n’avons eu dans tout le district que 11 baptêmes d’adultes, 17 d’enfants in « articulo mortis, 11 d’enfants reçus à la sainte-enfance et 7 d’adultes in extremis. La moisson « est donc bien pauvre, mais il faut dire que mes collaborateurs et moi avons eu très peu de « temps pour travailler à la propagation de la foi dans les villages. La maladie m’a tenu « éloigné de mon district pendant plus de cinq mois. M. Bertrand a été aussi très fatigué. Le P. « Iwanaga ( Jean ) a tenu bon ; mais comme il était seul à pouvoir voyager pour la visite des « malades, il lui a été impossible de s’occuper d’autre chose. »
« Aux îles Goto, nous trouvons M. Pelu à la tête du district qui compte le plus de chrétiens. Le tableau d’administration en porte le nombre à 9.789. Il a, pour l’aider dans son ministère, 4 prêtres, dont 3 indigènes. Outre le travail ordinaire des confessions annuelles ou de dévotion et de l’administration des malades, près de 400 enfants ont été préparés à la première communion. Ajoutez à cela que M. Pelu a deux églises en chantier, et ce n’est sans doute pas son moindre souci, car personne n’ignore ce qu’une œuvre pareille impose de sacrifices aux chrétiens et au missionnaire.
« À côté de nos chrétiens, les « séparés » sont encore bien nombreux dans la district, et « nous n’avons point manqué, dit M. Pelu, de leur donner tout le temps qui nous restait, de « leur consacrer toutes les ressources dont nous disposions. Mais le chiffre des baptêmes « d’adultes n’est pas brillant pour tout le Goto ; 39 seulement, en comptant ceux qui ont été « administrés in articulo mortis. Les « séparés » de Kami-goto ne veulent rien écouter ; ceux « d’Arifuku sont tellement éprouvés par la disette qu’ils ne trouvent pas un instant à consacrer « aux choses de la religion. A Barujima, on a écouté avec plaisir les exhortations d’un « catéchiste que j’avais envoyé. Deux familles s’instruisent et vont pouvoir prochainement « recevoir le baptême.
« Dans le Shimo-goto, je voudrais continuer le travail commencé, il y deux ans, par le « séminariste qui m’avait été donné ; mais je n’ai point de catéchiste et je me trouve dans « l’impossibilité de rien entreprendre. Enfin, Spiritus ubi vult spirat, et pendant qu’ici nos « efforts ne sont pas couronnés de succès, nous glanons ailleurs quelques âmes sur lesquelles « nous n’avions pas compté. »
« Au mois de juillet dernier, il s’est passé, dans le district, un fait qui n’a en soi aucune importance, mais qui est un signe du temps et qu’il est bon de signaler.
« On a rapporté au Japon les cendres de ceux qui avaient trouvé la mort dans la guerre contre la Chine, et ces restes précieux ont été remis aux familles. Le Gouvernement a ordonné, à cette occasion, que des funérailles solennelles fussent faites à tous les soldats tombés sur le champ de bataille, avec le concours des écoles et des autorités communales, cantonales ou départementales, selon le grade du défunt. Pour de simples soldats, on a fait beaucoup plus que ces braves enfants du peuple n’auraient jamais pu rêver.
« Ce qui nous intéresse dans la question, c’est que lorsqu’il s’est agi d’un catholique, les autorités païennes n’ont pas manqué de s’adresser au missionnaire et de demander un service funèbre. Le prêtre s’est empressé, bien entendu, de répondre à une si belle avance, et s’est ingénié pour donner à la cérémonie toute la solennité possible. A Mizunoura, deux missionnaires et trois prêtres indigènes se sont réunis pour chanter une messe de Requiem, à laquelle assistaient toutes les autorités du quartier, et pour conduire ensuite le mort au cimetière selon les règles de la liturgie. Je vous laisse à penser si nos chrétiens étaient fiers, et quel bon accueil ils ont fait à ceux qui si longtemps avaient affecté de ne pas les connaître ou de les mépriser comme chrétiens.
« Le district d’Amakusa ( 684 chrétiens ) exige du missionnaire qui en est chargé et de ses catéchistes beaucoup de zèle et de dévouement. Chez nombre d’âmes, il y a de la bonne volonté ; celles-là sont la consolation du pasteur ; chez d’autres, c’est la tiédeur, et le missionnaire en souffre. Peut-être alors est-il plus frappé du bien qui ne se fait pas dans son district que de celui qui se fait. On serait tenté de le croire, en voyant le tableau d’administration d’Amakusa, où sont enregistrées 435 confessions annuelles, 420 communions pascales et 500 de dévotion. De plus, il y a eu 27 baptêmes d’adultes et 9 d’enfants de païens. Il faut ajouter à ces chiffres celui de 147 confirmations que j’ai eu la consolation de donner moi-même, à mon dernier passage.
« Imamura est aussi une chrétienté isolée, perdue pour ainsi dire au milieu des populations païennes du Chikugo ; elle compte 1.713 catholiques. M. Roussel qui l’administre, n’épargne rien de ce que le zèle peut inspirer, afin d’amener tous ses chrétiens à la perfection de la vie chrétienne. Il avoue néanmoins qu’il a encore beaucoup à faire pour atteindre ce but. Ses travaux ont produit de consolants résultats, 1.130 confessions annuelles, 1.014 communions pascales et 2.630 communions de dévotion.
« Le district de Chikugo ( 357 catholiques ) comprend six chrétientés : Kurumé, Saga, Ogi, Yanagawa, Tajiro, Omuta. M. Sauret, dont la résidence ordinaire est à Kurumé, a pour l’aider dans l’évangélisation des païens trois prêtres, dont deux indigènes. 61 baptêmes d’adultes et 4 d’enfants de païens : tel a été le résultat de leurs efforts communs. Le P. Hirayama, qui est chargé de Saga et d’Ogi, a enregistré, pour sa part, 35 baptêmes.
« Cette année, M. Sauret a été en butte à une épreuve d’un nouveau genre. Elle n’a pas été bien dure en soi, mais elle n’en a pas moins gêné pour un temps le travail du missionnaire. A l’automne dernier, au moment où la guerre battait son plein et faisait tourner les têtes, les étudiants de Kurumé, ne pouvant se distinguer par des prouesses en Chine, voulurent se donner le simulacre d’une petite guerre, et ne trouvèrent rien de mieux à faire que de s’en prendre à l’unique Européen habitant leur bonne ville et de bombarder à coups de pierres la maison de M. Sauret. L’opération recommença plusieurs fois de suite, et les gens de la maison aussi bien que le missionnaire auraient pu être blessés. La police et le tribunal intervinrent alors. Quelques-uns des meneurs furent arrêtés ; on instruisit leur procès selon toute la rigueur des lois, et, après une longue prison préventive, ils furent condamnés à des peines afflictives, qui auraient été plus graves si M. Sauret n’avait lui-même intercédé en faveur des coupables. Tout désordre cessa, mais le vide se fit autour de l’église ; le missionnaire et ses catéchistes furent mis en quarantaine, car plusieurs des prisonniers appartenaient à de bonnes familles, et personne ne voulait paraître se rendre complice des désagréments qu’elles avaient éprouvés à la suite de la bagarre. Ce ne fut qu’un petit nuage bientôt dissipé ; mais on peut affirmer que le travail de la grâce a été entravé de ce chef chez plusieurs païens et que leur conversion a été retardée.
« Dans les deux provinces de Bungo et de Hyuga, M. Raguet et son auxiliaire, M. Lebel, ont obtenu 30 baptêmes : « C’est peu, dit M. Raguet, mais c’est presque un progrès, « notamment au Hyuga. Quant aux chrétiens, je ne puis que remercier Dieu de leur bonne « volonté. A part une famille, dont l’abstention ne sera que momentanée, et qui est déjà « disposée à accepter la pénitence que je voudrai lui imposer, aucun de ceux qui ont été « baptisés au Hyuga n’a failli. Malgré leur pauvreté, tous sont fidèles à leurs devoirs religieux, « et notre chapelle de Myazaki est trop petite, le dimanche. »
« Il est juste de faire observer ici que le ministère de M. Raguet a été considérablement entravé par l’obligation qu’avait ce cher confrère de consacrer une partie notable de son temps à des travaux d’utilité plus générale.
« De son côté, M. Lebel rend compte de son administration à Oita et à Usuki : « Si à Oita « et à Usuki on rencontre des difficultés, s’il y en a même plus que dans certains autres postes, « j’avoue que la chrétienté d’Oita donne de grandes consolations à celui qui en est chargé. J’ai « vu revenir à Dieu cinq ou six pécheurs qui ne pratiquaient plus depuis longtemps. En dehors « de cela, j’ai eu la joie de baptiser six personnes dont cinq adultes. Le chiffre des « communions pascales a été de 34, et celui des communions de dévotion de 240. Au mois de « juin dernier, une des mes meilleures chrétiennes a fait une mort qui a édifié tout le monde. « Actuellement la chrétienté d’Oita se compose de 69 fidèles. Certes, tous ne sont pas aussi « fervents que je le désirerais ; mais s’il y a encore quelques tièdes, il y aussi bon nombre de « vrais et solides chrétiens. »
« Dans le Buzen qui contourne le détroit de Shimonoseki, et forme la limite nord de la Mission, nous trouvons M. Claudius Ferrand qui, pour son premier compte-rendu, porte au tableau d’administration 36 baptêmes dont 26 d’adultes.
« L’indifférence proverbiale des gens du Buzen pour les choses de l’autre vie, écrit-il, « est un des obstacles qui s’opposent au progrès de l’Evangile. A Nakatsu, où je réside « habituellement, la population m’est assez sympathique ; du côté de Takada, la haine « s’accentue. Les événements de la dernière guerre ont soufflé, dans cette population « excessivement chauvine, une véritable fureur contre tout étranger. Les enfants eux-mêmes, « dès leur bas-âge, sont imbus de toute sorte de préjugés contre nous et ne se gênent pas pour « nous le dire.
« Du côté de Kiimura, où j’ai pu entamer l’œuvre des conversions, les gens se rappellent « avoir tous foulé la croix aux pieds dans leur jeunesse, et dernièrement encore on me « montrait l’endroit où se trouvait placée la croix que les habitants du village devaient fouler « tour à tour.
« Malgré les difficultés nombreuses qui arrêtent l’élan de conversion dès qu’il commence à « se produire, j’ai pu faire une petite brèche à Nakatsu même. Jusqu’ici les baptêmes ne se « récoltaient pour la plupart que dans la population flottante, composée d’étrangers qui « passent, et vont porter ailleurs la foi qu’ils ont reçue. Un petit noyau s’est formé, et j’espère « que plus tard il sera comme le grain de sénevé qui devient un grand arbre.
« Depuis plusieurs mois, un prédicant américain est venu s’installer à Nakatsu avec sa « famille et y a fait un nouveau Kyokwai. Les premiers jours, il a eu pas mal de visiteurs « attirés par le désir de voir une femme étrangère. La curiosité, une fois satisfaite, la solitude « s’est produite, et le pauvre ministre en a été pour ses frais considérables, paraît-il. On dit « qu’il n’a pas enregistré un seul baptême.
« En résumé, l’œuvre de l’évangélisation avance lentement dans le Buzen ; mais elle « avance. Peu à peu les préjugés tombent, et lorsqu’on aura compris que le catholicisme et « le patriotisme peuvent aller ensemble, les autres obstacles disparaîtront un à un et la victoire « nous appartiendra.
« Les difficultés que mes néophytes ont dû surmonter pour embrasser la foi, font qu’ils la « gardent solide et profonde quand ils l’ont fois embrassée. Je l’ai constaté, cette année, « pendant le choléra qui fait rage à Nakatsu et dans les environs. La pensée de la mort, sans « les effrayer, leur fait comprendre qu’ils ont besoin de la présence du prêtre pour se préparer « au voyage de l’éternité. »
« Le district de Chikuzen ne compte encore qu’une chrétienté, celle de Fukuoka avec 79 catholiques. « Je dois, dit M. Bœhrer, de grandes actions de grâces à la Providence, qui, par « les temps troublés que nous venons de traverser, a bien voulu m’accorder 9 conversions. On « ne saurait croire tout le fanatisme soi-disant patriotique qui s’est déployé dans mon district « durant cette longue guerre de Chine, et surtout lors de l’intervention des trois Puissances « pour empêcher l’annexion de la presqu’île du Leaotong.
« Mes chrétiens n’ont point participé à l’emballement général, et ils n’ont rien perdu de « l’entrain que j’ai déjà eu l’occasion de signaler.
« Quant à mes soldats catholiques ( ceux qui étaient en garnison à Fukuoka avant la « guerre ), ils sont revenus tout fiers de leurs exploits à Port-Arthur. Exposés aux premières « lignes ( avec tout leur régiment et non en compagnie spéciale avec scapulaire au vent, « comme l’a dit un journal français fort mal renseigné sur les choses du Japon ), pas un n’a « reçu la moindre égratignure, malgré les obus qui tombaient tout près d’eux, et les mines qui « éclataient sur leur passage. L’un d’eux, il est vrai, est mort à l’hôpital à la suite d’une « pneumonie. A la nouvelle de sa mort, ses camarades, supposant qu’il devait être soutien de « famille, se concertèrent pour prélever sur leur maigre solde et envoyer à ses parents un « secours de cinq piastres. Cette somme sera peu de chose sans doute entre les mains de ces « malhareux : mais, à en considérer la provenance, elle est le fruit de bien durs sacrifices, car « pour le réaliser, nos braves « pioupious » ont dû se priver de choses nécessaires partout, « mais surtout sous l’âpre climat de la Mandchourie. A leur retour, ils m’ont raconté cela « comme une chose très naturelle : c’est ainsi que le véritable dévouement ne croit jamais « avoir dépassé les limites du devoir. »
« Le district de Higo se présente, cette année, avec une gerbe de 147 baptêmes.
« C’est, dit M. Corre, presque le double de l’an dernier. Ce chiffre est dû surtout aux « malades et aux enfants des Sœurs.
« La plupart de nos fidèles pratiquent bien, quelques-uns sans perdre la foi, se négligent « dans leurs devoirs religieux. Pauvres, isolés au milieu des païens, dépendant un peu de tout « le monde, ils ont beaucoup de difficultés pour pratiquer. L’esprit public semble s’améliorer « à notre égard, à Kamumoto et à Yatsushiro ; dans les deux endroits, les protestants sont à « peu près tombés et nous tenons d’emblée le haut du pavé. – L’école des Sœurs fait du bien « et a une excellente réputation. Les vacances ont fourni aux parents l’occasion de constater « que leurs enfants sont bien élevés. Aussi, reçoit-on des demandes d’admission de tous « côtés. – L’œuvre des malades qui a donné les baptêmes relatés au tableau ( 59 in articulo « mortis ), n’est point celle des lépreux qui n’existe pas encore, mais une autre qui est « commencée depuis longtemps en ville par le moyen des catéchistes-femmes.
« Depuis le mois de mai, nous avons des rapports suivis avec un village nommé « Kawachi, à trois lieues de Kumamoto. Cinq ou six hommes des plus influents de l’endroit « s’instruisent ; mais nous n’y avons point encore de catéchiste.
« Dans l’ordre matériel, je n’ai à signaler que deux choses : 1° l’acquisition du « catéchuménat des femmes, à Kumamoto, avec maison ; 2° la construction des murs « d’enceinte de la propriété destinée à la mission de Yatsushiro. »
« Ajoutons pour finir que le nombre des catholiques du district est actuellement de 239.
« Dans nos lointaines chrétientés d’Oshima qui promettaient une si belle moisson d’âmes et qui la donneront tôt ou tard, des obstacles de plus d’un genre ont paralysé le zèle des ouvriers apostoliques.
« Pour sa part, M. Ferrié a été exclusivement occupé de la construction d’églises dans les deux centres principaux : c’était une nécessité absolue. Il fallait procurer au prêtre une résidence qui ne fût pas soumise à tous les inconvénients ( et ils sont nombreux ) d’une maison de location dont les aménagements ne répondent pas aux exigences de la vie sacerdotale ; mais il fallait surtout procurer aux fidèles un local suffisant pour que tous pussent assister à la messe et aux instructions, et apprendre, par la convenance du lieu, à respecter les mystères qui s’y opèrent et la doctrine qui s’y enseigne. Le moyen, je vous le demande, pour de simples néophytes, d’être longtemps et profondément recueillis dans une maison où, en dehors des offices, on voit, chaque jour, se succéder toutes les banalités du train ordinaire de la vie ?
« En outre, un procès qui durait depuis plus d’un an et tenait tout le pays en suspens, a fini par recevoir une solution conforme à la justice et à nos désirs. Le vieil esprit païen qui s’adjuge le monopole du patriotisme, attendait du jugement la preuve que le Gouvernement tolère à contre cœur la Religion des étrangers et qu’elle aura toujours tort devant les tribunaux du pays. Au lieu de cela, les meneurs ont été condamnés à la prison. C’est une victoire dont nos chrétiens sont fiers ; mais elle n’en a pas moins creusé une espèce de fossé entre eux et une partie de la population païenne, et il faudra laisser au temps le soin de le combler avant de pouvoir compter sur des conversions nombreuses dans les villages intéressés.
« Toutefois l’épreuve la plus douloureuse pour ces chrétientés naissantes a été la perte des deux prêtre indigènes dont j’ai parlé. J’ai dit, en quelques mots, ce qu’ils étaient et ce que l’on pouvait attendre de leur ministère. Je ne veux pas y revenir.
« Grâce à Dieu et au zèle de ceux qui en ont la charge, nos œuvres d’instruction et de bienfaisance se sont maintenues dans l’état satisfaisant dont j’ai déjà eu l’honneur de vous parler. Je n’en dirai que quelques mots.
« Le Séminaire, qui tient toujours le premier rang dans mes sympathies comme dans mes préoccupations, a compté 46 élèves. Dans ce nombre sont compris trois soldats. La signature de la paix nous en a rendu deux ; ils ont déposé l’uniforme avec un plaisir qu’ils ne cherchaient point à cacher, pas plus que nous ne leur avons dissimulé nous-mêmes notre joie de les revoir. Le troisième, qui a le désavantage d’appartenir à un corps spécial ( l’artillerie de forteresse ) a été retenu à Port-Arthur, quoique son temps de service réglementaire soit expiré depuis longtemps. Il restera probablement en Mandchourie jusqu’au jour de l’évacuation définitive.
« L’établissement a été éprouvé par la maladie d’une manière assez sérieuse. Plusieurs de nos élèves ont dû interrompre leurs études pour changer d’air, et nous avons eu la douleur de perdre un diacre, au mois de mai. Sa patience et sa résignation ont grandement édifié ses condisciples et ses maîtres.
« Une nécessité qui s’impose et à laquelle il est impossible de chercher à se soustraire plus longtemps, c’est d’acheter un emplacement mieux situé et surtout plus spacieux pour y élever des constructions vraiment appropriées aux besoins d’une œuvre comme celle de notre Séminaire. L’établissement, tel qu’il existe aujourd’hui, est d’une insuffisance que peuvent seules expliquer les exigences d’un temps, où l’œuvre n’avait chance d’exister qu’à la condition d’être comme ensevelie et dérobée à tous les regards. Mais le moyen de songer à une pareille installation avec nos ressources annuelles ? Il nous faudrait un secours extraordinaire de 50.000 francs.
« L’école des catéchistes, dans laquelle nous ne pouvons admettre que 12 élèves à la fois, continue à nous préparer d’utiles auxiliaires pour la propagation de l’Evangile.
« La Providence a permis à la Société de Marie d’améliorer considérablement la situation de l’école de Nagasaki au point de vue matériel. La voilà maintenant établie sur un magnifique terrain qui domine la ville et la rade, n’attendant plus que les constructions destinées à en faire un établissement de premier ordre. Jusqu’à présent nos excellents Religieux n’ont admis que des externes. Plus tard, ils auront des pensionnaires, et l’œuvre se développera.
« Au mois de juillet, la distribution des prix a été pour eux l’occasion de recueillir les témoignages les plus flatteurs de la sympathie qu’ils ont su s’acquérir. Tous les résidents étrangers de Nagasaki, sans distinction de croyance et de nationalité, s’y étaient donné rendez-vous ; le Gouverneur lui-même se présenta au dernier moment, accompagné de plusieurs hauts employés de la Préfecture, de membres de la Cour d’appel et du Tribunal, du Maire de la ville et de quelques officiers de la marine impériale ; il accepta de la meilleure grâce du monde le présidence qu’on s’empressa de lui offrir.
« L’École libre dirigée par les Religieuses, dans la paroisse d’Urakami, a compté, cette année, 118 élèves. Malheureusement le local est insuffisant, et, avant de songer à augmenter le nombre des élèves, il faudra bâtir, sur un plan tout nouveau, pour répondre aux exigences des règlements officiels. La dépense effraie la population, et l’on attend.
« A Nagasaki, dit M. Salmon, les Sœurs du Saint-Enfant-Jésus, cédant aux sollicitations de « beaucoup de familles européennes, ont ouvert un cours d’anglais, au commencement de « l’année. Chose remarquable et tout à l’honneur de la Sainte Eglise, nos bonnes Sœurs, « malgré la différence de nationalité et de religion, en dépit du voisinage d’écoles « protestantes, tenues par des dames anglaises et américaines dans de magnifiques « établissements, ont, en quelques mois, réuni 33 jeunes filles étrangères ( 22 protestantes, 8 « russes, et 3 juives ).
« Leur école de japonais est aussi en bonne voie. Nombre de familles ne veulent pas « envoyer leurs petites filles aux écoles mixtes et préfèrent les confier aux Sœurs. Par « malheur, l’exiguité du local n’a pas permis de faire droit à toutes les demandes ; cependant « le chiffre des élèves païennes est monté de 37 à 72. Les Sœurs préparent, en ce moment, une « nouvelle installation qui leur permettra d’admettre un plus grand nombre d’enfants, à la « rentrée prochaine. »
« Nos communautés européennes et indigènes qui sont chargées des œuvres de la Sainte-Enfance, y consacrent le même zèle et le même dévouement que par le passé. Tout un essaim de petits anges a été envoyé au Ciel, et ceux qui restent dans nos établissements, y apprendront à bien connaître, servir et aimer le bon Dieu.
« Comme vous le voyez, Messieurs et vénérés Directeurs, notre situation ne s’est pas sensiblement modifiée, au cours du dernier exercice. Nous avons mis à la portée de nos 32.655 fidèles tous les sacrements et toutes les grâces dont nous sommes les dispensateurs, et ceux-là seuls n’en ont pas profité qui ne l’ont pas voulu. Ils sont du reste en bien petit nombre, et c’est notre grande consolation. Ceux pour qui cette année a été la dernière de leur vie, se sont bien préparés à paraître devant Dieu.
« Le bienveillant intérêt que vous ne cessez de nous porter, m’est un gage que vous nous continuerez le secours de vos bonnes prières. Je vous en remercie à l’avance.
« Veuillez agréer…

« † JULES-ALPHONSE,
« Évêque de Nagasaki. »


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