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Rapport annuel des évêques

Année: 1896
Pays: Japon
Mission: Osaka
Rédacteur:Mgr Vasselon

V. ─ Osaka.

Population catholique 4.616
Baptêmes d’adultes 484
Conversions d’hérétiques 13
Baptêmes d’enfants de païens 217
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« L’année 1896 a été marquée par une bien grande épreuve pour notre chère Mission. Notre évêque bien aimé, Mgr Henri Vasselon, nous a quittés subitement pour aller au ciel. Il fut frappé d’apoplexie le 7 mars, à 6 heures et demie du soir, et deux heures après, il rendait son âme à Dieu. Vous vous figurez assez le deuil, le chagrin, le trouble, que cette nouvelle foudroyante jeta parmi nous. Il nous était si cher, et son état de santé nous promettait une si longue suite d’années d’un fécond épiscopat ! Son zèle, son savoir-faire vous seront bien clairement démontrés par le présent compte rendu ; car si le nombre de baptêmes a augmenté, si les chrétientés sont dans un état florissant, si l’avenir est plus encourageant, c’est grâce à sa sage administration et à l’impulsion qu’il avait su donner à tout. Ils sont tombés promptement sur la brèche, lui et le premier évêque d’Osaka, Mgr Midon, parce que, tout entiers à leur ministère, ils oublièrent leur personne et le petit confortable auquel ils auraient certainement eu droit. Sans cesse en quête de nouvelles ressources pour créer et soutenir les œuvres de leur Mission, ils se firent une obligation de conscience de consacrer religieusement les aumônes au but pour lequel elles étaient faites. Comme ils ne demandaient rien pour eux, ils ne recevaient rien non plus ; parfois même ils se virent obligés d’employer au maintien de leurs œuvres une bonne partie de leur viatique personnel. »
Après ces lignes émues consacrées à la mémoire de ses deux vénérés prédécesseurs, le nouvel évêque d’Osaka dresse l’état de son diocèse et le tableau d’administration pour l’exercice 1895-1896. Nous y relevons : 484 baptêmes d’adultes, dont 218 in articulo mortis ; 13 conversions d’hérétiques ou de schismatiques ; 217 baptêmes d’enfants de païens et 100 d’enfants de chrétiens ; 2.002 confessions annuelles ; 1.413 communions pascales ; 80 confirmations ; 55 viatiques ; 68 extrêmes-onctions et 47 mariages.
Mgr Chatron nous invite ensuite à parcourir avec lui tous les districts de sa Mission et à constater ainsi les progrès que fait notre sainte Religion. Partout, en effet, la vie chrétienne prend une expansion plus grande par les différentes œuvres de piété, surtout l’assistance à la sainte Messe et la fréquentation des sacrements. Partout aussi quelques néophytes sont venus grossir le troupeau fidèle et récompenser le zèle des missionnaires et de leurs aides. Mais si cette remarque générale peut s’appliquer à tous les postes, il est, çà et là, des faits qui méritent une mention particulière. Nous allons les citer d’après la lettre de Sa Grandeur.
« C’est de Hong-kong que le cher M. Adam m’envoie son compte rendu. Resté sur la brèche jusqu’au dernier moment, il en était réduit à ne pouvoir plus célébrer la sainte Messe, lorsqu’il est parti pour notre sanatorium de Béthanie. M. Birraux s’est rendu immédiatement à Isé pour prendre possession du poste. D’après les renseignements de ces deux Messieurs, 33 baptêmes ont été administrés.
« A Matsusaka, vers la fin de l’année 1895, dit M. Adam, je baptisais une famille dont le « chef, menuisier de profession, homme actif, intelligent et maniant la parole aussi bien que le « rabot, exerce une grande influence sur ceux de sa classe. Dévoué, il a un réel plaisir à me « prêter sa maison qui est belle, spacieuse et bien située, pour faire des réunions et jeter la « semence de la parole de Dieu. C’est par l’intermédiaire de mon menuisier que j’ai baptisé, « quelque temps après, un de ses amis protestant. Ce brave homme, au cœur droit, à l’âme « élevée, ne trouvait rien qui pût le satisfaire dans cette religion toute de glace et dépourvue « de tout ce qui parle à l’âme. Bon musicien, mon nouveau converti s’est engagé avec son ami « dans une fabrique d’harmoniums. Ils sont heureux et contents, et j’attends beaucoup de leur « zèle. »
« M. Aurientis écrit de Kyoto : « Le grand événement religieux arrivé ici, durant l’exercice « 1895-1896, est, sans contredit, la déconfiture du Dôshisha. Le Dôshisha ─ compagnie de « ceux qui professent unanimité de sentiments ─ est un établissement d’enseignement « secondaire, que les protestants de la Congrégation d’Amérique ont fondé ici à grands coups « de dollars : vastes terrains, bâtiments dont l’architecture peut laisser à désirer comme goût, « mais dont la solidité paraît à toute épreuve. Il n’en a pas été de même de la solidité morale « de l’œuvre. Au début, les protestants eurent à leur service un Japonais intelligent et actif. Il « alla faire un voyage en Amérique et rencontra un riche protestant, M. Hardy, qui s’intéressa « à l’œuvre et donna la forte somme. En outre, une subvention annuelle très considérable fut « allouée par les sociétés d’évangélisation et l’école fut tout de suite prospère.
« Il y eut une dizaine de professeurs américains et autant de japonais. L’enseignement de « l’anglais surtout attira des élèves dont le nombre atteignit bientôt le chiffre de 800. Tant que « vécut Niijima, le Japonais dont j’ai parlé plus haut, il réussit par son autorité personnelle à « réunir toujours un corps de bons professeurs et à maintenir dans l’enseignement le cachet « chrétien. C’est peut-être devant ce résultat que quelques âmes furent troublées et se « demandèrent avec tristesse si l’hérésie n’allait pas triompher au Japon et le catholicisme « demeurer indéfiniment dans une position précaire et humiliée. Portæ inferi non « prœvalebunt. Les protestants ne pouvant semer que le vent, la tempête renversa toutes leurs « entreprises : c’était inévitable.
« Niijima mourut ; il y eut des troubles, des rivalités, des apostasies même à la nomination « du successeur. Ce fut un certain Kosaki qui devint directeurdu Dôshisha. Son autorité « scientifique et religieuse fut contestée ; immédiatement l’école perdit de sa bonne « réputation, et le nombre des élèves diminua de plus de la moitié. Quoique ministre « protestant lui-même, Kosaki administrait d’après des principes par trop éclectiques. La « nomination de quelques ministres antichrétiens et militants fit du bruit. Des délégués vinrent « d’Amérique, qui, après enquête, dressèrent un rapport défavorable. Le retrait de l’allocation « fut décidé ; mais, pour ne pas trop brusquer les choses, on devait la continuer pendant trois « ou quatre ans en diminuant de moitié chacune des années restant encore. La question « pécuniaire ainsi réglée, restait la question du personnel. Au commencement des vacances de « cet été, le doyen des ministres protestants envoya la démission collective de tous les « professeurs américains. La raison alleguée était qu’ils ne pouvaient collaborer à une œuvre « qui n’était plus l’œuvre du début, c’est-à-dire une œuvre chrétienne. Le directeur Kosaki « répondit qu’il regrettait le départ de personnes pour lesquelles il éprouvait de l’estime et de « la reconnaissance, mais ne fit aucune concession de principes ; il déclara même « formellement ne pouvoir considérer comme hérétiques les professeurs japonais que MM. les « ministres condamnaient comme tels.
« Sans les secours en hommes et en argent venant d’Amérique, le Dôshisha ne peut « évidemment pas continuer comme établissement chrétien ; et, sans couleur religieuse, il ne « vivra pas non plus comme maison d’éducation. En ville, on parle déjà de la vente de « l’établissement. Il y aurait preneur, dit-on, à 30.000 dollars. C’est une dérision ; terrains et « bâtiments en ont coûté plus de 100.000. »
« Le fait le plus marquant de l’année dans le district de Miyadzu, écrit M. Relave, est sans « contredit l’achèvement de ma chère église, couronné par la bénédiction solennelle que vous « avez bien voulu, malgré la difficulté du voyage, venir lui donner en compagnie de « nombreux confrères. Le souvenir de cette fête vivra longtemps et, je l’espère, portera des « fruits de bénédiction. Jusqu’ici, quoique je fusse très respecté à Miyadzu, il m’avait été « impossible de nouer des relations quelque peu intimes avec les autorités de la localité. « Toujours, je ne sais pourquoi, elles s’étaient tenues sur la réserve et plus ou moins éloignées « de nous. Depuis longtemps, je cherchais l’occasion favorable pour briser cette glace. La « bénédiction de l’église me l’a fournie. Comme vous le savez, j’avais invité les autorités à la « cérémonie à la suite de laquelle devait avoir lieu un banquet, dans un local loué ad hoc pour « la circonstance. Tous les invités, sous-préfet en tête, m’ont fait l’honneur d’accepter. Et « vous savez, Monseigneur, combien leur bonne tenue, soit à l’église, soit au petit déjeuner « qu’on leur avait préparé, fut digne d’éloge. Pour que le souvenir de cette fête se perpétuât et « portât ses fruits, j’avais imaginé de servir les petits gâteaux japonais sur un livre contenant « un exposé des principales vérités de notre sainte Religion. La chose a très bien pris ; et « chacun a emporté son livre avec soin. Je ne doute pas que cette petite ruse n’ait un jour un « heureux résultat. Comme toutes les précautions avaient été prises, il n’y eut pas une ombre « au ciel pur de ce jour. Les témoins de cette fête ont porté dans le voisinage la renommée du « monument et se sont fait l’écho de cette belle cérémonie auprès des leurs. Aussi, à dater de « ce jour, il m’est arrivé une procession ininterrompue de visiteurs qui connaissaient déjà de « nom la mission catholique. Et maintenant, mes relations avec les autorités de la ville « deviennent de jour en jour plus cordiales. C’est ainsi que le bon Dieu m’a dédommagé du « mal que j’ai eu à lui édifier cette modeste demeure. Aujourd’hui mon désir le plus ardent et « ma préoccupation de chaque jour sont de la remplir de vrais adorateurs. Cette année déjà a « donné son petit contingent. Avec de la persévérance et l’aide de Dieu je ne désespère pas de « voir mon vœu se réaliser. »
« Dans le poste d’Osaka Est (Uchi-awaji) confié aux soins de M. Cotin, le nombre des « baptêmes est supérieur à celui de l’année dernière. « J’en bénis Dieu, écrit-il, et j’ai le « ferme espoir que ce progrès se continuera. Il est à constater cependant que le nombre des « chrétiens a diminué. Cette diminution ne vient pas des chiffres de décès, mais uniquement « du départ de plusieurs familles qui sont allées chercher fortune ailleurs. Ceci n’étonnera pas « quiconque connaît combien les Japonais de ces grandes villes manufacturières changent « facilement de domicile.
« En attendant je continue à semer, espérant qu’une partie de la semence tombera sur une « bonne terre. Il faut quelquefois bien des années avant la moisson. Pour ne citer qu’un « exemple, parmi les baptisés de cette année se rencontre une vieille femme, originaire « d’Osaka, qui avait entendu parler de notre religion, il y a environ vingt ans. C’était à « l’époque où Mgr Cousin fondait la chrétienté de cette ville. Cette bonne femme se trouvait « dans le voisinage de la Mission, avait étudié la religion et même appris quelques prières, « sans néanmoins aller jusqu’au baptême. Depuis cette époque, ayant changé de domicile, elle « n’avait plus eu de rapports avec les chrétiens. Heureusement, l’année dernière, son mari « ayant noué des relations avec quelques-uns de mes fidèles, cette femme déclara qu’elle « connaissait le christianisme, qu’elle n’avait pas oublié tes prières, ni perdu le souvenir du P. « Cousin. Tous mes confrères pourraient citer des traits analogues qui ne sont pas sans donner « du courage malgré l’inutilité apparente du travail dans bien des cas. »
« S’il se rencontre des lieux quelque peu arides et ingrats, il se trouve aussi quelques coins privilégiés qui font la joie du laboureur et le dédommagent bien de ses petites peines. Tamatsukuri est de ceux là. « C’est plein de reconnaissance au Sacré-Cœur et à la sainte « Vierge, écrit M. Marie, que je viens vous offrir 82 baptêmes d’adultes dont 9 in articulo « mortis et 12 baptêmes d’enfants de païens. Vu l’excès de travail qu’impose à mes « catéchistes l’enseignement des nombreux nouveaux chrétiens, je n’osais plus espérer de si « beaux résultats ; mais l’Esprit de Dieu souffle où il veut. Deo gratias ! »
« M. Marie tient à décerner un petit éloge à ses chers catéchistes au zèle desquels après « Dieu il rapporte tout le succès, puis il termine son rapport annuel par l’histoire que voici :
« Joseph Furumizo Mansaku, c’est le nom du saint que tous les chrétiens d’Osaka « connaissent. Il appartenait à une famille de bonzes, et faillit se faire bonze lui-même. Il m’a « raconté qu’après avoir reçu l’initiation de quelques mystères du Bouddhisme (car le « Bouddhisme a ses mystères), on lui donna un jour ce qu’on appelle la clef des prières « bouddhiques. Ces prières pour les profanes n’ont que peu ou point de sens, mais pour qui en « a le secret ce sont les turpitudes les plus monstrueuses qu’ait jamais connues la pensée « humaine. Joseph fut pris d’un invincible dégoût, jeta le froc de bonze et devint athée parfait. « J’ai d’ailleurs entendu dire à un médecin qui l’avait connu dès son jeune âge, que jamais « Joseph n’eut une âme basse, et qu’on l’a toujours appelé l’homme qui diffère des autres, « parce que les plaisirs de la chair lui inspiraient la plus vive répulsion. Quoi qu’il en soit, « Joseph était athée. Il partit pour Tokio où il se fit étudiant. Il était loin d’être le Furumizo « que j’ai connu depuis, qui ressemblait à un chartreux dans le monde. On sait que les « cimetières japonais sont remplis de statuettes représentant des divinités plus ou moirs « baroques. Un cimetière des environs de Tokio était privilégié à ce point de vue. Il prit à « Furumizo l’idée de mettre en pratique ses convictions d’athée. De nuit il gravit seul la « montagne, arrive au cimetière, s’arme d’un instrument ad hoc, et se met en devoir de « renverser toutes les divinités et de leur briser la tête ; puis il rentre dans la ville. Le « lendemain toute la police était en branle pour trouver le coupable. Ce fut là, me disait « Joseph, un des plus grands plaisirs de sa vie de païen, car il ne fut jamais découvert. Et il « ajoutait en souriant : J’étais un enfant terrible autrefois. Comment il en vint à connaître le « vrai Dieu, il serait trop long de le dire. La grâce le convertit dès sa première touche, et du « premier coup il devint le saint d’Osaka.
« Pendant dix ans il fut, dans cette ville, gardien de prison. Il faisait l’admiration de tous « par sa conduite. Sa paie presque entière passait au soulagement des pauvres. Toujours « occupé à dire son chapelet quand ses devoirs de profession le lui permettaient, il ne parlait « qu’en cas de nécessité ou par charité. Pour qui n’eût jugé qu’humainement les choses, il « n’eût paru bon qu’à faire un trappiste ou un chartreux, mais jamais à se mêler au monde « païen pour y prêcher l’Evangile. J’en étais à mes débuts dans le ministère, et j’avais été « forcé de renvoyer mon catéchiste quand l’idée me vint de le remplacer par Furumizo.
« Deux jours après mes premières ouvertures, il quitta sa place et vint s’installer chez moi « avec ses meubles, c’est-à dire une simple table, une couverture et deux habits. Depuis lors, « nous avons vécu ensemble pendant quatre ans. Nos chambres étant contiguës, nuit et jour je « pouvais l’observer. Oh ! que de fois il fut pour moi un sujet d’édification et, le dirai-je, une « leçon. Il resta ce qu’il avait été dans son modeste emploi de gardien de prison. Toute « conversation qui n’avait point trait à la religion lui restait étrangère, à moins qu’il n’y « trouvât l’occasion d’exercer la charité ; son chapelet ne le quittait pas. Il passait des heures « immobile, à genoux devant le tabernacle. La nuit il ne se reposait jamais qu’assis et se levait « plusieurs fois pour prier. Il se plaisait à entretenir la lampe du Saint-Sacrement et tenait à « fermer l’église le soir, mieux vaudrait dire le matin, car que de fois après l’avoir quitté à « l’église fort tard dans la soirée, je le vis s’approcher à pas de loup de ma chambre et déposer « la clef sur ma table vers deux heures de la nuit ! Pendant des années, il jeûna tous les jours « et ne consentit plus tard à prendre une légère réfection, le matin, que sur l’ordre du Père. Le « dirai-je ? Tout en admirant ses vertus aussi humbles qu’extraordinaires, je fus d’abord « déçu : à part son dévouement qui ne comptait ni avec la fatigue, ni avec les humiliations, il « n’était humainement parlant qu’un piètre catéchiste. Aimant l’étude des livres chinois, il « employait des termes difficiles que personne ne comprenait. Sa foi était plutôt la foi du « charbonnier. Quand les païens l’ennuyaient de leurs objections, il leur disait : « Vous ne « priez pas le bon Dieu, vous ne comprendriez pas lors même que je vous expliquerais, priez « d’abord. Et puis, vous savez, il y a Notre-Dame de Lourdes qui a fait ceci et cela, dit telle et « telle chose. Après cela vous n’avez rien à dire ! » Quand Furumizo avait parlé de la sorte, « c’était fini, il reprenait son chapelet et semblait vivre dans un autre monde. Non, Joseph « n’était pas un catéchiste habile, mais sa conduite, sa tenue, tout parlait pour lui, et je sais « nombre de mes néophytes qui bâillaient en l’écoutant et qui ont étéconvertis par lui, puis « intruits par un autre. Hélas ! le bon Dieu devait me ravir ce précieux auxiliaire. Vers le mois « de janvier de l’année dernière il s’enrhuma. Sa vie ordinaire ne changea pas et pendant « quatre mois, nous qui l’avions toujours vu si maigre, si maigre, nous ne nous doutâmes de « rien. En avril, je l’obligeai de voir régulièrement le médecin et je l’envoyai se reposer à « Sakai au bord de la mer. Quinze jours après, il me supplia de le laisser revenir auprès du « Saint-Sacrement. Il revint, et sa maladie suivit son triste cours. Alors il m’avoua qu’il avait « été un imprudent. Croyant n’avoir qu’un simple rhume, il avait caché son état, et dans ses « courses à travers la ville, quand il sentait qu’il allait tomber de faiblesse, il buvait une tasse « de vin, et continuait son travail... C’est ainsi qu’il avait dissimulé son véritable état. « Toutefois il ne pensait pas encore à une mort prochaine.
« Au commencement de juillet, je lui dis qu’il ne fallait plus s’occuper des choses de ce « monde, mais songer à son éternité. Il fut tout surpris et me dit : Est-ce possible ? ─ puis il se « recueillit un instant et ajouta : ─ Oh ! que vous êtes bon de m’avertir, je ne m’en serais pas « douté, ─ Dès lors il ne fut plus de ce monde, et je n’oublierai jamais nos conversations de « chaque jour jusqu’à sa mort. Il serait trop long de dire ce qu’elles eurent d’édifiant. Il « mourut un samedi. Le matin vers dix heures j’entrai dans sa chambre ; il me regarda de ses « grands yeux vitrés et s’efforçant de sourire encore, il me dit : ─ Avez-vous des « commissions, Père ? ─ Quelles commissions ? ─ Mais oui, vous savez, c’est fini, je m’en « vais. ─ Eh ! bien, il faudra prier pour moi là-haut. ─ Oh oui, mais n’avez-vous pas une autre « commission, Père ? ─ Laquelle donc ? ─ Là haut… votre mère y est depuis un an, qu’est-ce « qu’il faudra lui dire ? ... Et il me prit les mains qu’il baisa. Moi, je me retirai les yeux pleins « de larmes. A midi vingt, il entrait en agonie. Nous récitâmes les dernières prières et ce fut « fini : j’avais vu mourir un saint. Du samedi au lundi, les chrétiens passèrent le jour et la nuit « en prières auprès de son cercueil. Aujourd’hui il repose, comme hélas ! tous nos chrétiens, « au milieu d’un cimetière païen. Sa tombe est bénite et une simple croix de bois la « surmonte. »
« Notre cher prêtre indigène, M. Nagata, qui administre le district de Wakayama, accuse cette année 15 baptêmes. C’est un petit progrès sur l’an dernier. Son zèle et son dévouement auprès de ses compatriotes ne se laissent jamais rebuter.
« Je vais, dit-il, essayer les réunions du soir, j’attends de grands fruits de ce système « d’évangélisation que mon inexpérience dans les affaires ne m’avait pas permis de pratiquer « jusqu’ici. Secondé par mes chrétiens, qui ont tous la meilleure volonté du monde, j’ai le « ferme espoir que l’avenir sera plus fécond et plus consolant. »
« Peu habitué à trouver des consolations dans la ville cosmopolite de Kobé, je dois dire cependant que cette année a été exceptionnellement bonne. Les catholiques étrangers, Européens, Américains et autres, ont augmenté en nombre. Et c’est avec une joie bien vive que j’ai vu arriver plusieurs familles qui édifient nos chrétiens indigènes par la pratique ostensible et régulière de la loi chrétienne. L’assistance aux offices, l’accomplissement du devoir pascal, les pratiques de charité et l’encouragement mutuel m’ont donné des consolations inconnues jusqu’à ce jour.─ M. Fage a bien voulu quitter son poste de Fukuyama, pour prendre la procure, la paroisse européenne, les établissements des religieuses et les hôpitaux.
« L’orphelinat que les religieuses de Chauffailles dirigent à Kobé, avec un zèle et une habileté qui ont fait leurs preuves, donne aussi de sérieuses consolations. On est heureux d’entendre dans la ville le concert de louanges que nous attire cette charité pour les petits enfants et les malades.
« M. Perrin, qui prodigue ses soins et son zèle à la paroisse indigène et au reste du district, a enregistré à lui seul 30 baptêmes. Ce chiffre paraîtra bien minime, mais pour qui connaît l’ingratitude du sol qu’il cultive, c’est un heureux résultat. De plus, écrit-il, « pendant le cours « de l’année qui vient de s’écouler, je suis heureux de constater que parmi mes chrétiens la « dévotion envers Marie croît de plus en plus. Plus nombreux que par le passé, ils sont venus « chaque dimanche à la réunion du chapelet, qui a lieu dans ma résidence, au milieu de la ville « japonaise. Ici, ce qui me fait surtout plaisir, c’est que cette récitation hebdomadaire du « chapelet est chez eux tout à fait spontanée ; c’est par l’unique impulsion de leur amour « envers la bonne Mère qu’ils ont commencé ces réunions et qu’ils les continuent. »
« Le bon et zélé M. Luneau, chargé d’Okayama, a eu cette année 50 baptêmes dont quelques-uns dus aux Sœurs du Saint-Enfant Jésus. Il y a un petit progrès sur l’an dernier ; espérons qu’il ira toujours s’accentuant. Le rêve de M. Luneau, celui dont il sollicite la réalisation depuis des années, est toujours la construction de sa chère église de Saint Jacques Kizayemon.
« Pendant que l’hérésie et le schisme tombent en décadence à Okayama, écrit-il, n’est-ce « pas le moment d’élever sur leurs ruines un monument durable et digne de notre sainte « religion ? Ne serait-ce pas le meilleur moyen de la faire connaître et aimer, le véhicule tout « puissant pour tirer de l’erreur les descendants de notre saint patron que la crainte et la « pusillanimité tiennent rivés au paganisme ? Dans le courant de l’année doit se célébrer le « troisième centenaire de saint Jacques, j’ai le ferme espoir que ce saint protecteur nous « obtiendra enfin la réalisation de nos vœux. »
« Dans le district de Fukuyama, 40 nouveaux baptêmes ont été administrés ; c’est presque le double de l’an dernier. Dieu soit béni ! M. Ferrand qui y a succédé à M. Fage, rend ce beau témoignage à son prédécesseur et à ses ouailles : « Les regrets et les larmes qui ont « accompagné le cher M. Fage à son départ ont montré à quel point il était aimé de ses « chrétiens. D’autre part, l’excellent état dans lequel il laisse son beau poste, montre non « moins clairement qu’il avait tout fait pour être digne de cette affection. »
« Ces braves gens de Fukuyama, ajoute-t-il, sont presque tous animés du plus ardent « prosélytisme. Ils font tout le possible par leurs exemples et leurs paroles pour amener de « nouvelle recrues, pour baptiser des moribonds et les envoyer tout droit au ciel. L’un d’eux, « nommé Sakai Nabojiro, jeune homme vraiment pur comme un ange, n’a pas d’autre rêve, « d’autre but que de répandre notre sainte religion. Il brûle de convertir tous ses compatriotes « et de leur faire partager sa foi et son bonheur. Quand devant l’autel il a prié longtemps avec « la piété d’un saint Louis de Gonzague, quand il a reçu la sainte communion et terminé sa « louange d’actions de grâces entrecoupées de larmes d’amour, il va dans les différents « quartiers de la ville, il entre clatis les maisons où il y a des malades, il les console, les « soigne, les intéresse, leur parle de Dieu et du ciel et finit généralement par les décider au « baptême. Comment ces pauvres infirmes ne seraient-ils pas touchés de tant d’amabilité, de « grâce et de conviction ? Les déshérités de ce monde, surtout quand la douleur les cloue sur « la natte, aiment à entendre de douces paroles. Avec de tels chrétiens et l’aide de la bonne « Mère, on peut aller de l’avant le cœur plein d’espoir. »
« Mon prédécesseur à Hiroshima, écrit M. Angles, faisait autrefois remarquer que les « anciens missionnaires surnommaient cette ville la Synagogue de Satan. Il y exerce toujours « un grand empire, il est vrai, mais je ne désespère pas de voir un jour cette place encore si « attachée aux vieilles traditions se transformer en une véritable société chrétienne. Le chiffre « si consolant de 28 baptêmes, dont 18 d’adultes, en est le plus beau témoignage. De plus, la « foi, la vraie et solide piété, la dévotion à la sainte Vierge qui se développent chaque jour « davantage chez mes chers chrétiens, en est un autre. Enfin, c’est pour moi une réelle « satisfaction de voir la religion chrétienne, autrefois si méprisée et si ridiculisée, triompher « de ces sarcasmes et gagner l’estime, même de ses plus ardents adversaires. »
« Les protestants font toujours beaucoup de bruit à Hiroshima. Les méthodistes, en particulier, répandent l’or à pleines mains et se démènent avec une ardeur digne d’une meilleure cause. « Mais, ajoute M. Angles, les résultats sont insignifiants. Nisi Dominus « œdificaverit domum, in vanum laboraverunt qui œdificant eam ! »
« Le district de Yamaguchi confié depuis un an à peine au zélé M. Mutz a eu à souffrir quelque peu du renouvellement de personnel. Pourtant ce confrère accuse 17 baptêmes et donne des détails bien consolants sur cette station. « Yamaguchi est depuis plusieurs années résidence du missionnaire ; aussi y a-t-il déjà un bon noyau qui facilite beaucoup le développement de la chrétienté. Les conférences que nous donnons à la Mission ou dans d’autres quartiers de la ville sont très fréquentées. L’an dernier, au mois d’octobre, nous avons pu placer un catéchiste à Tokuyama où il y avait déjà quelques chrétiens. Cette ville, située à six lieues à l’Est de Mitajiri, devient de jour en jour plus importante. Dans les environs, la côte est très peuplée. Aussi lorsqu’on voit ces villes, ces villages qui se touchent presque, on soupire après le temps où le nombre d’ouvriers et nos ressources nous permettront d’évangéliser un si beau et si riche pays. » C’est aussi là le soupir et le vœu ardent de mon cœur ! Puisse la bonne Mère l’entendre et l’exaucer bientôt. »
« C’est en automne dernier que notre intrépide vétéran, M. Villion, a fondé le nouveau « district de Hagi. Il était nécessaire, m’écrit-il, de fixer la Mission sur un pied solide dans « cette fameuse ville de Hagi, l’ancienne capitale des princes de Chiosu. C’est là que le « célèbre Môri Chiuseiko a préparé si habilement le renversement des Tokugawa, cette ère « nouvelle de la Restauration. Ils ne l’oublient pas ici : Hagi, disent-ils à qui veut l’entendre, « n’a pas de produits matériels, mais elle a des hommes ! Fiers, tenaces, ennemis du progrès « moderne, rivés à leurs vieilles coutumes et hostiles à l’étranger, les habitants de Hagi ne « sont pas d’un abord facile. Malgré cela, j’ai pu faire 15 baptêmes cette année, dont 10 « d’adultes, tous pleins de santé et de bonne volonté. Le bon Dieu s’est servi du choléra pour « me faire rencontrer ses premiers élus ici. Une pauvre vieille, Catherine Isago, réduite à la « dernière misère et ne sachant plus comment faire pour vivre, était allée s’offrir, l’été dernier, « comme garde-malade à l’hôpital épidémique. Ne craignant rien, surtout pour démasquer les « bonzes dont elle avait été la dupe si longtemps, elle réussit à faire connaître le nom du divin « Maître à plusieurs mourants qu’elle baptisa et conduisit au ciel. Un officier qui avait été « soigné dans cet hôpital et qui vint me trouver après sa guérison, ne se lassait pas de me dire : « Cette vieille-la, toute sotte qu’elle est, m’a dit des choses qui me tournent la tête, où donc « les a-t-elle prises ? Faites-moi voir ce livre de religion. » Quelques semaines après, il savait « son catéchisme par cœur, et se sentait comblé de joie en recevant le baptême. Mon « Francesco Adachi fait maintenant du zèle de son mieux. »
Les chrétientés de Tzuwano et de Chofu donnent à M. Villion de grandes espérances. Son désir le plus ardent serait de découvrir dans le Nagato les anciennes chrétientés du seizième siècle. Des documents lui ont révélé déjà les noms de quatre à cinq localités contre lesquelles fut dirigée la persécution jusqu’en 1670.
« Dans le district de Matsuyama, M. Rey, sans oublier ni négliger les bien portants, a travaillé cette année avec ardeur auprès des malades et des déshérités des biens de ce monde. Notre-Seigneur et la bonne Mère ont secondé ses efforts. Le nombre des baptêmes, dont la plus grande partie a été faite in articulo mortis, s’élève au beau chiffre de 73. A ce sujet, M. Rey m’écrit : « Ma joie serait plus grande, Monseigneur, si à la place de ces baptêmes in « articulo mortis, je pouvais vous offrir un nombre égal de chrétiens pratiquants, car je sais « que notre but est de travailler pour former des chrétientés florissantes. Cependant, ce travail « momentané auquel je me suis livré cette année, en visitant, consolant et instruisant les « malheureux, est un moyen détourné pour arriver à la fin principale, car j’aime à croire que « les païens, témoins de cette manière d’agir, ne manqueront pas d’en recevoir une bonne « impression, et la grâce de Dieu achèvera, je l’espère, l’œuvre de leur conversion. Ah ! quel « bien on pourrait faire auprès de cette classe intéressante des déshérités, si on était moins « gêné du côté matériel ; si on pouvait, par des hôpitaux, leur mettre sous les yeux les beaux « exemples de la charité la plus pure et la plus désintéressée, ou tout au moins leur venir en « aide par le secours d’autres œuvres moins dispendieuses. Ce qu’il y a de plus pénible pour « moi, c’est que nos ennemis les protestants ont compris cette nécessité. Ce qui console « toujours, c’est que la pauvreté de notre Sauveur a triomphé de l’or des puissants et conquis « le monde. »
« Je partage le bonheur de M. Charron qui a vu son petit troupeau augmenter de 16 « membres cette année. C’est un réel progrès pour le poste d’Uwajima.
« Mes chrétiens ne sont pas encore nombreux, m’écrit ce cher confrère, mais la qualité « rachète la quantité. Ils me font goûter des consolations dont j’ignorais les suaves douceurs.
« Cette année, j’ai inauguré, le saint jour de Pâques, les saluts du Saint-Sacrement que je « donne maintenant à tout les grandes fête. La dévotion des fidèles envers la très sainte « Eucharistie a accueilli cette innovation avec la plus vive joie. De plus, malgré mes aptitudes « aussi peu musicales que possible, j’ai formé un chœur de chantres dont les harmonies, si « elles ne sont pas absolument conformes aux règles de l’art, plaisent certainement au cœur du « divin Maître. »
« En terminant son compte rendu M. Charron raconte un petit trait digne d’être mentionné ici : « Je partais pour Ozu, chrétienté à moitié chemin entre Uwajima et Matsuyama, « lorsqu’arrive un de mes chrétiens m’annoneçant que sa petite fille est en grand danger. J’y « cours aussitôt. La pauvre enfant, en effet, avait tout un côté entièrement paralysé et « commençait déjà à enfler. Je console la famille de mon mieux, leur promets de prier pour la « guérison de leur petite chérie, les invite à recourir à la bonne Mère, et fais prendre à l’enfant « un peu d’eau de Lourdes. Là-dessus je pars. Quelle ne fut pas ma joie lorsqu’au retour « j’appris que l’enfant était sauvée. L’enflure disparut presqu’aussitôt et la paralysie, que le « médecin disait devoir persévérer, diminua peu à peu et, au bout d’un mois, il n’en restait « plus aucune trace.
« Ce petit fait n’a pas peu contribué à développer la dévotion envers Marie parmi mes « chrétiens. »
« Dans le district de Kochi, confié aux bons soins de M. Duthu, 32 baptêmes ont été administrés. « Le chiffre n’est pas considérable, écrit-il, et cependant je dois des actions de « grâces à la sainte Vierge Marie. J’ai la douce consolation de constater un renouvellement « d’ardeur chez mes chrétiens pour l’observation du dimanche et le zèle qu’ils mettent à « s’approcher des sacremegts.
« D’autre part, grâce à un don particulier, j’ai pu acheter un cimetière à nous, et je me « propose de rechercher les restes des chrétiens de Nagasaki, morts ici pendant la persécution, « pour les transporter et terre sainte. Une autre personne a eu la bonté de m’aider aussi à « donner à nos enterrements une pompe respectable. Quand on connaît les idées des Japonais « à ce sujet, on ne saurait nier qu’un missionnaire qui veut fonder une chrétienté, ne doive « faire son possible pour organiser des sépultures aussi belles que possible. Et somme toute, « un enterrement convenable est une prédication qui a son prix. Beaucoup de païens qui se « trouvent en dehors de notre influence, sont forcés de reconnaître que nous existons et que « nous ne sommes pas tels que disent nos ennemis. Aussi maintenant plus d’un païen qu’on « aborde pour la première fois, commence toujours par cette question : Est-ce dans votre « religion qu’on fait de si belles sépultures ? Et la réponse affirmative leur montre que nous « savons honorer nos morts. C’est toujours un préjugé de moins à combattre. Que les « généreux donateurs veuillent bien recevoir ici mes plus sincères remerciements.
« Une autre histoire sui generis montrera à quel point le pauvre peuple a de fausses idées « sur notre compte. Certain jour arrive à la Mission une femme d’assez haut rang demandant à « s’instruire. On y travaille de son mieux et ce jour-là et les jours suivants, car elle écoutait le « catéchisme avec une ferveur toujours croissante, mais d’un air un peu désappointé. Le « cinquième jour enfin elle se hasarda à dire ce qu’elle avait sur le cœur : « J’ai bien tout « retenu ce que vous m’avez dit, mais quand donc m’enseignerez-vous les pratiques secrètes « de magie ? ─ On lui fit répéter deux fois la question, et comme on ne comprenait pas bien « encore, elle parla plus clairement : ─ Mon mari est en prison et on ne veut pas me permettre « de le voir ; il faut pourtant que j’y arrive. Or j’ai entendu dire que, dans votre religion, vous « enseignez la manière de passer à travers toutes les barrières et tous les murs sans être « aperçu ; c’est ce qu’il me faut pour voir mon mari. Rendez-moi donc vite ce service, car je « suis pressée. ─ Naturellement, après la réponse qu’on lui fit, on ne l’a plus revue. Ces « calomnies que les bonzes avaient autrefois répandues contre nous, tout Japonais les connaît « et nous regarde comme des athées livrés à la magie. Les idées une fois maîtresses des esprits
« ne disparaissent pas en un jour, et pour attirer les gens à nous il faut nous faire connaître. »
Etablissements. ─ L’orphelinat des gerçons installé à Osaka continue à fonctionner convenablement. Ces enfants se montrent soumis et reconnaissants pour les soins qu’on leur donne. M. Marie qui le dirige, s’est vu, après bien des essais et tâtonnements divers, dans l’impossibilité de trouver les professeurs suffisants pour établir les huit cours qui sont fixés pour l’instruction primaire. Aussi on a été obligé d’en venir à un moyen terme. Les enfants restent à l’orphelinat et pendant le jour ils vont suivre les cours des écoles primaires voisines. Dans ces écoles on ne donne aucune instruction religieuse, ni bouddhiste, ni autre ; mais pour nos enfants cette lacune est facilement comblée à l’orphelinat. L’essai a parfaitement réussi : grâce aux répétitions que nous donnons chez nous à ces enfants, aux premiers examens ils ont pris d’emblée, sur 600 élèves, la tête des cours, et le directeur de l’école est tellement enchanté de leur conduite qu’il les propose publiquement comme modèles aux enfants païens. Aussi, bien des calomnies qu’il nous fallait auparavant supporter en silence, sont tombées comme par enchantement. Des parents païens sont même venus nous prier d’accepter leurs enfants au milieu des nôtres, dans l’espoir de leur voir inculquer la soumission et l’obéissance qu’ils admirent dans ces orphelins. Grâce à cette bonne réputation, on a facilement accès dans les familles et ces relations amicales ne peuvent produire que de bons résultats.
« Pour les métiers, tant qu’on a eu du travail ad intra, nos charpentiers et autres ont pu continuer leur apprentissage chez nous. Mais une fois ce travail fini, il a fallu en chercher au dehors. Or les règlements des corporations japonaises, la rivalité, le jalousie nous mettent dans l’impossibilité de trouver quelque travail tant soit peu rémuné-rateur en ville. Là aussi il a fallu recourir à un expédient : confier ces enfants à des patrons, chrétiens si possible, qui les acceptent avec la promesse écrite que ces enfants seront libres pour la pratique de leurs devoirs religieux et qu’ils auront congé le dimanche. Dieu bénit cette manière de faire ; nos enfants se montrent dociles, très heureux de se trouver à l’orphelinat dans leurs moments libres et d’y amener leurs compagnons. Toutes ces relations bien surveillées produisent un très heureux effet.
« Nos autres écoles fonctionnent bien : quoique nous ne puissions lutter avec les écoles du Gouvernement, les enfants qui les fréquentent font des progrès et donnent toute satisfaction à leurs maîtres et à leurs parents.
« Les quatre établissements que tiennent les Religieuses de Chauffailles continuent à prospérer. Les visites et les soins donnés aux malades, les travaux divers exécutés par leurs enfants, leur charité et leur dévouement pour les pauvres leur attirent des éloges qui sont assurément bien mérités et toujours bien durement gagnés.
« Un de nos séminaristes est diacre, et dans le courant du prochain exercice, il sera promu au sacerdoce ; ce sera pour la Mission une recrue bien précieuse. Nos autres élèves au séminaire de Nagasaki donnent pleine et entière satisfaction.
« Voilà un petit aperçu sur notre Mission d’Osaka et les travaux des chers confrères. Il resterait une question bien importante à traiter : celle des auxiliaires. Tokyo et Nagasaki ont déjà les belles écoles tenues par les Frères de Marie, Hakodaté vient de voir arriver les RR. PP. Trappistes qui vont se charger de plusieurs établissements. Notre Mission seule ne possède encore rien. Or, il est urgent, très urgent de faire quelque chose dans cette partie si importante du Japon : c’est le centre sous bien des rapports. Nous avons une population de 13 millions d’habitants, avec des développements qui s’accentuent de jour en jour. Nous avons la grande ville d’Osaka, la ville commerçante et manufacturière par excellence. Nous avons Kyoto, la Rome japonaise, avec ses temples et son influence dans tout le pays. Comme vous l’avez vu dans ce compte rendu, l’hérésie y avait fondé le fameux Dôshisha. Elle y a englouti 3 millions, résultat : zéro. L’arbre est sec et ses rejetons aussi. Les oiseaux sont partis sans laisser de traces ; mais le nid ! Oh ! le beau nid qui reste ! Ces splendides bâtiments font rêver ! ─ Est-ce que l’Europe ou l’Amérique n’auraient pas quelque belle et forte famille religieuse pour prendre cette place…. toute prête ?…. »
Mgr d’Osaka termine par les détails suivants relatifs à sa consécration épiscopale. « La cérémonie a eu lieu le 18 octobre, fête de saint Luc, dans l’église de Kobé. S. G. Mgr P.-M. Osouf, archevêque de Tokio, a été le prélat consécrateur, assisté de S. G. Mgr J.-A. Cousin, évêque de Nagasaki et de S. G. Mgr A. Berlioz, évêque de Hakodaté. M. Harmand, ministre de France au Japon, et M. le contre-amiral de Beaumont, commandant de l’escadre des mers de Chine et du Japon, ont bien voulu nous honorer de leur présence.
« Plusieurs confrères des trois autres Missions sont venus avec bonheur nous apporter leur témoignage de fraternelle amitié. Les autorités japonaises ont été invitées et les préfets d’Osaka et de Kobé auraient été très heureux de répondre à cette invitation, mais ils ont dû se rendre à la capitale quelques jours auparavant ; ils se sont fait représenter par leurs secrétaires. Comme c’était la première fois qu’une pareille cérémonie avait lieu à Kobé, les étrangers aussi bien que les Japonais se sont largement associés à cette fête. Ce petit événement a fait sensation et a été une belle prédication par le grandiose des cérémonies de l’Église catholique. »


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