| Année: |
1905 |
| Pays: |
Japon |
| Mission: |
Osaka |
| Rédacteur: | Mgr Chatron |
III. — Osaka
Population catholique 3.611
Baptêmes d’adultes 153
Conversions d’hérétiques 3
Baptêmes d’enfants de païens 229
____
« L’année 1904-1905, écrit. Mgr Chatron, a été féconde en épreuves et pauvre en résultats. La guerre a tellement absorbé les esprits que le zèle des missionnaires en a été paralysé. Ils ont eu beau s’ingénier de toute façon pour attirer les païens à eux : ni les conférences religieuses et scientifiques, ni les séances récréatives ne leur ont réussi. L’attention du peuple était ailleurs ; elle était concentrée dans les plaines de la Mandchourie. Aussi n’y a-t-il pas lieu de s’étonner du petit nombre de baptêmes d’adultes enregistrés depuis un an.
« Malgré notre insuccès, nous sommes loin de perdre courage, Dieu, au moment marqué par sa Providence, saura faire germer le bon grain que nous avons semé au prix de tant de sacrifices.
« Un changement important a eu lieu dans la mission, cette année. La Sacrée Congrégation de la Propagande a détaché l’île de Shikoku du diocèse d’Osaka, et l’a confiée aux Pères Dominicains de la province de Manille. Ces excellents religieux, au nombre de cinq, ont pris possession du champ que le Père de famille leur a donné à cultiver; toutefois, quelques-uns de nos missionnaires sont restés provisoirement avec eux, pour les guider dans l’étude de la langue et l’exercice du saint ministère au Japon.
« J’ai eu la joie d’ordonner deux prêtres japonais. Je n’ai jamais eu qu’à me féliciter de leur piété, de leur zèle et de leur bon esprit ; malheureusement, l’un d’eux vient d’être atteint de phtisie galopante et les médecins l’ont déjà condamné. C’est une grande perte pour la mission, car ce jeune prêtre a toujours été considéré comme un vrai saint Louis de Gonzague.
« La guerre, contre toute attente, a augmenté notre troupeau au lieu de le diminuer. En effet, parmi les prisonniers russes, se trouvent un grand nombre de Polonais catholiques. Il y en a 1.200 à Hamadira (près d’Osaka) ; 720, à Kyoto ; 150 à Himéji ; 200 à Matsuyama : 200 à Fukuchiyama, etc., etc. Grâce à la bienveillance du ministre de la guerre, nos confrères ont pu visiter les pauvres prisonniers une fois par semaine, et leur administrer les sacrements. Ces braves jeunes gens ont tous rempli leurs devoirs religieux. J’en ai confirmé 305. Ils sont logés dans des pagodes, sous des tentes ou dans des baraques en planches. En quelques endroits, les directeurs des dépôts les ont cantonnés d’après leur religion, catholique, orthodoxe et juive. Partout, les soldats catholiques ont organisé un autel et l’ont orné avec de belles images apportées de Pologne. Dans les temples bouddhiques, ils ont eu soin de placer une grande image de la sainte Vierge devant la statue de Bouddha assis sur son lotus. A Hamadira, ils ont même construit une vraie chapelle, ou plutôt le chœur d’une chapelle, pour abriter l’autel. La nef de cet oratoire improvisé est la voûte du ciel : mais, pour eux, le soleil et la pluie ne comp- tent pas.
« Je me suis procuré un examen de conscience en latin-polonais, que j’ai fait reproduire à plusieurs milliers d’exemplaires. Chaque soldat en a un, et on se confesse… avec le doigt. Ceux qui n’étaient pas confirmés ont demandé à recevoir le sacrement qui communique à l’âme les dons du Saint-Esprit. Les plus instruits se sont improvisés catéchistes et ont préparé leurs camarades à la confirmation. Je ne saurais dire combien je suis édifié de l’esprit de foi, de la piété, et de la tendre dévotion de ces braves enfants de la Pologne. Chacun d’eux porte ostensiblement suspendus à son cou, le rosaire et le scapulaire, et assiste à la messe avec un livre de prières. Pendant le saint sacrifice, ils chantent tantôt à l’unisson, tantôt en parties, leurs chants graves et tristes. Nous sommes tous profondément émus quand il nous arrive de les entendre chanter avec un si poignant à-propos le Super flumina Babylonis. Ils ont même une fanfare, car les musiciens ont gardé leurs instruments ; et lorsque j’arrive au milieu d’eux, je suis reçu aux accents de la Marseillaise.
« Au cours de mes visites à ces chers prisonniers, j’ai constaté qu’un bon nombre ne savent pas lire. Nos petits Japonais se sont faits maîtres d’école et ont appris aux soldats du tsar à lire le russe. Aujourd’hui, après quelques mois de captivité, on voit ces illettrés de Port-Arthur, devenus savants au Japon et, grâce aux Japonais, lire couramment les journaux russes qu’on leur prête pour les désennuyer.
« La paix est signée maintenant. Inutile de dire avec quels « hu-raj » (hourras) elle a été accueillie par les prisonniers. Immédiatement ils ont fait leurs sacs, et, chaque jour, dès le matin ils vont s’asseoir sur le rivage, cherchant à découvrir au loin le navire qui doit les rapatrier.
« Au lendemain du traité de Porstmouth, il y a bien eu un peu d’agitation à Osaka et dans quelques centres de la mission ; mais aucun de nos établissements n’en a souffert.
« Dans les rapports qu’ils m’ont adressés, les missionnaires sont unanimes à se plaindre des difficultés qui sont venues rendre presque inutiles les efforts de leur zèle, et dont j’ai parlé plus haut. Je n’ai pas à y revenir. Cependant je dois signaler une difficulté que la paix ne fera pas disparaître pour nous, et qui menace de s’accentuer encore de jour en jour : je veux parler de la cherté des denrées de première nécessité. A la suite de nouveaux impôts et des taxes extraordinaires, tout a augmenté de prix, et nous aurons de grosses dépenses à faire pour conserver nos positions acquises.
« Jusqu’ici, les missions du Japon ne pouvaient pas posséder par elles-mêmes, et leurs propriétés étaient enregistrées sous des noms japonais. Or, une nouvelle loi permet de s’organiser en société ayant la « personnalité civile », et par conséquent pouvant posséder des immeubles. Je me suis empressé de faire une instance auprès du ministre de l’intérieur pour obtenir à la mission cette personnalité, et elle nous a été accordée. En conséquence, les immeubles appartenant à la mission ont été transférés à l’« Association des missionnaires catholiques du diocèse d’Osaka ». Comme bien on le pense, c’est là une excellente garantie pour nous ; mais l’opération de transfert nous a occasionné de sérieuses dépenses. Quoi qu’il en soit nous n’avons qu’à nous applaudir du résultat obtenu.
« Les œuvres des Frères de Marie et des Religieuses du Saint Enfant-Jésus de Chauffailles sont en très bonne voie.
« A leur arrivée à Osaka, les Frères avaient installé leur collège dans des maison de location, et il leur devenait de plus en plus difficile de trouver, dans cette ville d’un million d’habitants, les vastes locaux dont ils avaient besoin. Cest pourquoi ils achetèrent un grand terrain sur une colline voisine d’Osaka, et y construisirent de grand bâtiments. Dès lors, leur école s’est développée d’une manière très satisfaisante. Le nombre des élèves atteint aujourd’hui 400. Le ministre de l’instruction publique est allé visiter l’établissement et n’a pas ménagé à nos dévoués auxiliaires les éloges et les encouragements. Quel contraste avec ce qui se passe en France, d’où les Marianites ont été expulsés ! M. Wolff, directeur du collège, et ses six confrères sont très contents de leur disciples, qui se montrent dociles, studieux, reconnaissants et animés du meilleur esprit, quoique païens.
« Les Religieuses du Saint Enfant-Jésus continuent à diriger école, orphelinats, ouvroirs, asiles, crèche etc… avec un zèle et un dévouement qui ne laissent absolument rien à désirer. »
On nous saura gré d’emprunter au rapport de M. Relave, chef du district de Tsu, le récit suivant : « Veuillez me permettre de vous raconter, dit-il, la conversion d’une bonne vieille « de soixante-quinze ans. Anna Ikeda est une personne honnête entre toute, et malgré ses « soixante-quinze printemps, elle se montre vive et alerte comme une jeune fille de vingt ans. « L’unique fils que Dieu lui a donné ressemble à sa mère au point de vue de l’honnêteté « naturelle et, s’il faut en croire le témoignage de celle qui lui a donné le jour, il n’a jamais « manqué en quoi que ce soit aux devoirs de la piété filiale. Or, ce païen, si parfait aux yeux « de sa maman, ayant eu le malheur de rencontrer un ministre protestant, embrasse l’hérésie et « se fait inscrire comme prosélyte. Bientôt après, il entend exposer la doctrine catholique ; de « suite il reconnaît son erreur, se met à étudier notre sainte religion et se prépare au baptême « avec tout le soin désirable. A mesure qu’il s’instruit, il comprend mieux l’importance du « salut, et veut sauver non seulement son âme, mais encore celle de sa mère. Celle-ci, qui ne « jure que par son fils, écoute volontiers ses exhortations et ne tarde pas à entreprendre l’étude « du catéchisme. Ses petits-fils suivent bientôt son exemple ; toute la famille étudie avec « entrain.
« Ma catéchumène se débarrasse de ses dieux, de ses tablettes, de ses amulettes, de son « chapelet bouddhique : en un mot, de toutes ses « diableries », dont elle me fait cadeau. Elle « ne garde que son habit blanc qui doit lui servir de linceul après sa mort. Rien n’empêche « qu’il ne serve à cet usage, dès qu’elle n’y attache plus d’idée superstitieuse. Il faut dire que, « selon la coutume bouddhique, la vieille Ikeda a fait, avant sa conversion, ses préparatifs « pour l’autre vie. Elle est allée trouver le bonze qui, moyennant finance bien entendu, lui a « donné l’habit blanc et tous les papiers voulus pour se présenter devant le grand Bouddha et « devenir elle-même un bouddha de second ordre.
« Au bout d’un certain temps, la catéchumène passe l’examen requis avant le baptême, et « la trouvant suffisamment instruite, je l’invite à se préparer, d’une manière plus prochaine, à « la réception du sacrement qui doit lui remettre ses péchés et lui ouvrir toute grande la porte « du ciel. A ces mots, elle verse des larmes de reconnaissance envers Dieu, et me raconte « l’histoire de sa vie, qui est vraiment étonnante. J’admire surtout la fidélité avec laquelle elle « n’a cessé de servir et d’implorer les fausses divinités. Elle a toujours cru qu’il y avait un « Dieu du ciel, un « dieu-chef » supérieur à ceux que les païens invoquent, et que les dieux « des païens, tels que Daikojin, Tenmangu, Hachimon, etc., sont seulement des serviteurs, des « envoyés du Dieu d’En-Haut. Dans son jeune âge, ayant toujours eu beaucoup de travail à « faire, elle n’a pas souvent fréquenté les temples. Elle n’a jamais aimé à s’y trouver avec la « foule qui va au temple, non pour vénérer la divinité et la prier, mais pour s’amuser, boire et « manger. Elle n’y allait donc que rarement et toute seule, pour mieux prier. Comme les autres « païens, elle demandait des faveurs temporelles. « Je ne m’adressais point, dit-elle, aux dieux « qui avaient beaucoup de clients ; car, dans ma pensée, ils étaient trop affairés pour « s’occuper de moi. J’aimais mieux confier mes intérêts à ceux qui passaient inaperçus, parce « qu’ils avaient plus de temps pour m’écouter et devaient me venir promptement en aide.
« C’était égoïste, de ma part, ajoute-t-elle en riant de bon cœur. »
« Anna Ikeda reçut le baptême le jour de l’Assomption. Que Dieu daigne m’envoyer « beaucoup d’âmes comme celle-là, et elles iront tout droit en paradis ! »
~~~~~~~
<< Retour page précédente
|