| Année: |
1892 |
| Pays: |
Malaisie |
| Mission: |
Malacca |
| Rédacteur: | Mgr GASNIER |
II. — Malacca.
Population catholique 17.511
Baptêmes de païens 1.678
Conversions d’hérétiques 23
Baptêmes d’enfants de païens 222
____
LETTRE DE MGR GASNIER, ÉVÊQUE DE MALACCA, A M. LE
SUPÉRIEUR DU SÉMINAIRE DE PARIS.
Singapore, 7 octobre 1892.
« Monsieur le Supérieur,
« L’année qui vient de s’écouler a été pour le diocèse de Malacca une époque d’épreuves d’un genre tout spécial. Nous avons été privés de l’aide de quatre de nos confrères. M. Allard a dû quitter le poste qu’il avait fondé ; l’âge lui a amené des infirmités qui ne lui permettent plus d’exercer le saint ministère, et il est allé à Hong-kong prendre un repos bien mérité, après 44 ans d’un laborieux et fécond apostolat. M. Délouette, après 20 années de travail, se sentait très fatigué : il a sollicité et obtenu un congé en France. M. Rivet qui, depuis deux ans, se soutenait uniquement par son énergie, a été soudainement terrassé par une fièvre cérébrale. Le 4 du mois de juillet, je partais pour Pinang, et, à mon arrivée, le 6, les confrères m’annonçaient que ce cher Père avait été administré la veille à l’hôpital. Je me rendis aussitôt auprès de lui, et je le trouvai si malade que je lui donnai l’indulgence in articulo mortis. Tous les soirs, les chrétiens furent convoqués à l’église pour la récitation du Rosaire et des litanies de la sainte Vierge et la bénédiction du Saint-Sacrement. Le pauvre Père était de plus en plus faible ; la fièvre devint si forte que tout espoir semblait perdu. Mais la nuit où chacun de nous s’attendait à le voir rendre le dernier soupir, était celle que, le divin Maître avait choisie pour rappeler son missionnaire des portes du tombeau. Insensiblement un doux sommeil s’était emparé du malade. Quand il se réveilla, tout danger avait disparu. Grâces en soient rendues à Dieu et à Notre-Dame de Lourdes ! Quelques jours après, ce cher confrère partait pour la France, où va bientôt retourner aussi M. Barillon, rappelé comme directeur du Séminaire de Paris. Il m’a fallu remplir moi-même les fonctions de curé à Pinang, puis à Singapore pendant plusieurs mois.
« Ces contre-temps m’ont empêché de faire mes visites ordinaires ; je n’ai pu donner la confirmation que dans cinq stations. Mon compte-rendu sera donc basé principalement sur les rapports qui m’ont été envoyés par les confrères.
SINGAPORE. — « A la cathédrale du Bon-Pasteur, le missionnaire doit prémunir les chrétiens contre les séductions des Protestants. Les ministres de l’église anglicane et écossaise, il est vrai, ne cherchent pas à faire des prosélytes ; mais les Wesleyens et les Américains ont choisi Singapore pour centre d’opération. Leurs écoles, leurs réunions dans lesquelles on chante, on boit du thé et on fait des conférences, éveillent la curiosité de nos chrétiens qui, peu à peu, lient connaissance avec les ministres et se laissent quelquefois enrôler par eux. C’est pourquoi il faut visiter souvent les fidèles pour les maintenir dans la bonne voie. Les écoles aussi exigent des soins assidus. On y étudie, en général, non pas par amour de la science, mais pour se faire une situation. Les Frères de la Doctrine Chrétienne continuent avec zèle leur tâche pénible, et ils comptent maintenant 442 élèves.
« Au couvent, le nombre des élèves et des orphelines est à peu près le même que l’an dernier ; mais le Refuge a été établi sur des bases plus solides. Nous avons mené à bonne fin une construction qui nous permet de consacrer aux personnes de ce Refuge un corps de bâtiment tout entier.
« Les Dames de Saint-Maur, à l’hôpital général, continuent à exciter l’admiration par leur dévouement sans bornes. Mgr Bourdon visite cet hôpital assidûment, et, par ses prévenantes bontés, réussit à faire disparaître beaucoup de préjugés parmi les protestants.
« Les dettes contractées naguère pour l’agrandissement de la cathédrale ayant été payées, les Œuvres de la Propagation de la Foi et de la Sainte-Enfance seront reprises avec une nouvelle ardeur, ainsi que celle de la Société de Saint-Vincent de Paul, qui fait déjà beaucoup de bien. Ajoutez à cela l’œuvre des jeunes gens, celle des jeunes filles et des mères de famille, qui ont leur retraite annuelle, les 20,000 communions de dévotion, et vous verrez que si nous avons beaucoup à faire, nous devons aussi rendre grâces à Dieu.
« L’église des Chinois a été augmentée de moitié : elle est maintenant sans contredit la plus belle de la Mission. Les 1,400 paroissiens qui la fréquentent se sont montrés admirables de générosité. Les baptêmes doubleront et même tripleront, je l’espère, quand le curé et le catéchiste seront débarrassés du souci des constructions.
« La paroisse de Notre-Dame de Lourdes qui, il y a 10 ans, ne comptait qu’une soixantaine d’Indiens, en compte aujourd’hui plus de 600. Ils sont un peu dispersés, il est vrai, mais ils ont leur église et leur prêtre ; ils peuvent chanter les prières en tamoul et célébrer leurs fêtes, ce qu’ils ne pouvaient pas faire aisément quand ils étaient mêlés aux Chinois. 2,500 communions de dévotion prouvent qu’ils pratiquent leur religion.
« M. Méneuvrier a été obligé de prendre la place de Monsieur Délouette, et l’église indienne est administrée par M. Renard qui, grâce à ses efforts, prêchait et confessait en tamoul, après quelques mois d’étude.
« M. Saleilles, chargé du poste de Sarangon, a pu préserver ses chrétiens Chinois contre les Protestants et ramener ceux qui, pendant son absence à Hong-kong, s’étaient laissés séduire. La proximité de la ville permet à ces Chinois de gagner leur vie honorablement, quoique laborieusement. La présence de 50 enfants dans les écoles montre que les familles se forment, et il faudra au plus tôt agrandir l’église. M. Saleilles est aussi chargé du grand hôpital chinois, placé entre son poste et la ville. Malgré la visite de catéchistes protestants appartenant à toutes les sectes qui se trouvent à Singapore, M. Saleilles a réussi à baptiser 268 adultes dans cet hôpital : il en a baptisé 58 à l’église. Un quartier de l’hôpital est réservé aux femmes lépreuses, qui y forment une vraie communauté, car celles qui arrivent païennes ne tardent pas à se convertir. Il y a de plus une salle pour les aveugles : presque tous aussi sont chrétiens. Indépendamment de ces établissements dans l’île, M. Saleilles dirige encore la station de Johore sur le continent. Avec l’aide du Sultan, il y a établi des plantations de thé, afin d’y former une colonie en groupant les chrétiens et en attirant les païens, qui, dans ces conditions, quittent plus facilement leurs idoles. Espérons que les efforts de ce zélé confrère seront couronnés des plus heureux succès.
« BUKET-TIMAH, où se trouve M. Belliot, n’est plus dans l’état prospère d’autrefois. Le terrain étant épuisé par les plantations de poivre et de gambier, les quelques Chinois qui y restent vivent pauvrement du produit de jardins qui sont grevés de lourds impôts.
« La population de Malacca diminue aussi considérablement : la côte couverte de boue et de sable devient d’un abord de plus en plus difficile. Les chrétiens qui vivaient de la pêche disent que les poissons ont abandonné le rivage. Les enfants élevés dans nos écoles vont chercher dans les villes voisines des situations plus lucratives que celle de pêcheur ; ceux qui restent sont excellents. L’école des garçons, tenue par des laïques venus d’Angleterre, et celle des filles, sous la direction des Dames de Saint-Maur, se maintiennent et font beaucoup de bien. Peu ou point de conversions parmi les Chinois de Malacca, qui sont presque tous des parvenus, préférant ce beau pays au leur. Ils ne songent qu’à jouir et ne paraissent guère disposés à admettre la doctrine de l’Évangile.
« M. Galmel dépense toujours un zèle admirable parmi les Mantras et les Chinois de la chrétienté de Maria-Pinda. Il y a établi une véritable ferme modèle, pour apprendre à ses chrétiens à utiliser les terres que le Gouvernement a mises à leur disposition. Malheureusement le Mantra, comme le Malais, n’a d’autre ambition qtie celle de vivre avec le moins de travail possible.
« SUNGEI-UJONG vient de perdre son pasteur, M. Perrichon, qui est allé remplacer M. Barillon : c’est un poste tout nouveau. Seremban, la capitale, sera visitée par M. Letessier. Au point de vue matériel, Sungei-Ujong n’a pas de succès, et les Chinois ne s’y portent pas en masse comme ailleurs.
« KUALLA-LAMPOR se développe. Les chrétiens de la ville sont stables, parce que le gouvernement peut en employer un bon nombre. A l’hôpital des pauvres, M. Letessier a obtenu de beaux succès, comme le prouvent les 330 baptêmes administrés dans cet établissement ; ce qui porte à 386 les adultes régénérés par ce confrère. Il a aussi ouvert une école ; c’est une œuvre utile, mais qui rendra sa présence en ville plus nécessaire. D’un autre côté, les Chinois sont toujours tentés de croire à l’infériorité de notre religion, parce que nous n’avons pas d’écoles comme les protestants.
« Passons au sultanat de Perak. Le poste que nous nous proposions d’ouvrir dans la ville de Telok-anson, sur la rivière Perack, est encore en projet, faute de personnel et de fonds. En remontant le principal affluent de cette belle rivière, le Kinta, nous arrivons à Batu-gajah, poste créé par M. Allard, qui a laissé son héritage à M. Faucillon. Maintenant cette station a pour voisine la nouvelle paroisse fondée, depuis trois ans à peine, par M. Barillon. Il y a eu à Batu-gajah 150 baptêmes d’adultes tant à l’église qu’à l’hôpital. Le départ du Père Allard y a fait un grand vide ; mais peu à peu le Père Faucillon saura, Dieu aidant, acquérir l’expérience nécessaire et se mettre à la hauteur de la position.
« M. Perrichon vient d’arriver à Ipoh pour succéder à M. Barillon. Ce cher confrère a été, rappelé à Paris, au moment où il voyait grandir la semence qu’il avait jetée en terre et qu’il avait arrosée de ses sueurs. 300 chrétiens en 3 ans, 141 baptêmes pour cette année, l’achèvement d’une église dans laquelle on remarque une magnifique statue de saint Michel, font connaître à Satan que son empire est sérieusement attaqué dans cette contrée.
« M. Gazeau à Taïping a réussi à grouper un certain nombre de Chinois, auxquels il a fait donner des terres ; les autres qui travaillaient dans les mines sont presque tous partis. Taïping étant le centre du gouvernement aura toujours une grande importance. M. Gazeau y a eu 242 baptêmes. La petite colonie qu’il a formée est située sur une ligne de chemin de fer ; il sera facile de l’administrer. Ici il faut encore créer des écoles, sans quoi les enfants iront chez les Protestants.
« C’est aussi dans l’État de Perak que se trouve Sousei- palearn (village de Joseph), la belle colonie indienne, œuvre du P. Fée. Le P. Diridollou y a sa résidence habituelle, et est en même temps chargé d’administrer tous les autres Indiens dispersés dans Perak, ce qui lui donne un total d’au moins 2,000 chrétiens. Grâce à l’énergie déployée par le Père, la colonie de Saint-Joseph continue à progresser ; mais il faut toujours lutter contre la paresse des Indiens, qui sont loin d’avoir l’activité des Chinois. Peu ambitieux, pourvu qu’ils aient de quoi vivre, même misérablement, ils sont satisfaits. Du reste quelle différence avec leur pays, où il leur est impossible d’avoir des propriétés et où, depuis des années, la famine les réduit à la dernière misère ! Ici ils ont du terrain en abondance.
« Dans la province de Wollesley, à Matchan-bobo, M. Terrien avait, comme je l’ai dit l’an dernier, jeté les fondations d’une nouvelle église devenue nécessaire par suite de l’accroissement du nombre de ses chrétiens. Cette année, j’ai vu ce beau sanctuaire, dont les fidèles ont le droit d’être fiers, attendu qu’ils en ont payé eux-mêmes les matériaux et la main-d’œuvre. Les 800 braves cultivateurs de Matchan-bobo font honneur au nom chrétien : à l’époque de ma visite, 47 (néophytes) ont été confirmés et plus de 300 se sont approchés de la sainte Table.
« C’est à M. Terrien que j’ai confié le nouveau tonsuré dont je vous parlerai plus loin. Ce jeune clerc remplira près de lui les fonctions de catéchiste. Nous aurions besoin d’un grand nombre de catéchistes ; malheureusement nos ressources actuelles ne nous permettent pas d’en enrôler autant que nous voudrions.
« Le poste de Buket-Martajam possède une école et un orphelinat de filles, dans lesquels le P. Grenier entretient la ferveur. Autour de lui, il jette la bonne semence, et quoique les Chinois auxquels il s’adresse soient riches, et par conséquent plus soucieux des jouissances de la vie que du salut de leurs âmes, il a obtenu 27 baptêmes d’adultes, et parmi les chrétiens plus de 2,000 communions de dévotion.
« A Baleck-Pulao, dans l’île de Pinang, M. Page entretient les 800 chrétiens qui y sont établis depuis longtemps.
« La nouvelle paroisse de Notre-Dame des Sept-Douleurs, a une église trop étroite : il faut s’ingénier actuellement pour trouver de la place aux nouveaux fidèles. C’est dans cette église que j’ai donné la tonsure à un jeune homme de Baleck-Pulao, nommé Cha-kim ; il a terminé ses études au collège où il laisse 8 de ses condisciples du diocèse de Malacca. La cérémonie a été une grande fête pour les Chinois et surtout pour les parents du tonsuré. Le soin des 250 lépreux de l’hôpital de Pulo-jeraja donne un surcroît de travail au P. Mariette, qui se dépense sans compter. Cet hôpital est dans un site ravissant ; mais, on ne sait pourquoi, la fièvre y est très mauvaise et emporte bon nombre de malades. 164 baptêmes composent cette année la gerbe de Notre-Dame des Douleurs.
« Saint-François-Xavier est le poste central pour les 3,000 Indiens dispersés dans l’île et dans les plantations de la province Wellesley. Ceux d’entre eux (et ils sont nomhreux) qui travaillent dans les plantations de canne à sucre, ne pouvant s’absenter, le missionnaire les visite à leurs heures de loisirs.
« A Pulo-tikus se trouve le doyen actuel de la Mission, M. Mazery. 2 écoles et un cercle lui aident à prémunir les jeunes gens contre les dangers qui les entourent.
« Enfin nous arrivons en ville, à la grande église (comme l’appellent les chrétiens) ou église de l’Assomption. J’ai dit la cruelle maladie et la guérison subite de son pasteur M. Rivet. Les écoles continuent à prospérer sous la direction des Frères de la Doctrine chrétienne et des Dames de Saint-Maur. Les élèves y sont très nombreux, et cette année les succès ont été aussi brillants que possible.
« Tel est l’état actuel du diocèse de Malacca : Messis quidem multa, operarii autem pauci. La nécessité de maintenir les anciennes chrétientés et de veiller aux établissements d’éducation retient bon nombre de confrères dans les villes, C’est ce qui nous empêche d’aller fonder de nouveaux postes, dont l’établissement exige absolument la présence du missionnaire.
« Je termine donc en recommandant cette mission à vos saintes prières, en remerciant le divin Maître du bien qu’il nous a permis de faire, et en me disant, etc.
« † ÉDOUARD, évêque de Malacca. »
<< Retour page précédente
|