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Rapport annuel des évêques

Année: 1991
Pays: Malaisie
Mission: MALAISIE-SINGAPOUR

RÉGION
DE MALAISIE-SINGAPOUR


I. INTRODUCTION GÉNÉRALE

Dire Malaisie-Singapour, c’est parler de trois différentes entités géographiques :
— la plénitude malaise, dite Malaisie de l’Ouest, partie la plus au sud du continent asiatique, mais restant au nord de l’équateur ;
— l’île de Singapour qui, depuis 1923, est reliée par une digue à la péninsule malaise ;
— la partie nord de l’île de Bornéo, dite Malaisie de l’Est, formée de deux territoires autrefois contrôlés par l’Angleterre, Sarawak et Nord-Bornéo, ou Sabah.
Qui dit « Conférence épiscopale de Malaisie-Singapour » dit trois pays : Malaisie, Singapour, Brunei. L’évêque de Miri est en effet l’ordinaire du sultanat de Brunei, État souverain et indépendant, enclavé dans le Sarawak et essentiellement musulman. L’État au PNB le plus élevé du monde, disent certains.
Les Missions Étrangères sont présentes en Malaisie de l’Ouest et à Singapour, mais ce sont les Pères de Mill Hill qui commencèrent l’évangélisation de la Malaisie de l’Est, où se trouve maintenant une belle communauté catholique qui continue à croître rapidement. Un archevêché à Kuching et trois évêchés à Sibu, Miri et Kota Kinabalu, ayant à leur tête des évêques d’origine chinoise, regroupent 370 000 catholiques sur une population totale de 3.445.000 habitants. Ainsi les catholiques y sont-ils autour de 12 % — un des plus hauts pourcentages d’Asie après les Philippines — appartenant à des ethnies très diversifiées : Dyales, Kadazans, Kenyans, Murets, Milayas, Chinois, etc.
Qui parle de l’Église en Malaisie doit certainement prendre en compte ces diocèses de l’Est, dont les laïcs sont très présents dans la vie du pays, y compris dans la politique. Le premier ministre de Nord-Bornéo (ou Sabah) est un catholique kadazan : situation assez différentes de celle de la Malaisie de l’Ouest.
Dans ce rapport, c’est de la Malaisie de l’Ouest et de Singapour que nous allons parler, mais rappelons-nous que ce n’est là qu’une partie d’une entité d’Église bien diversifiée.
En ce qui concerne les confrères de la Région, ils sont 34 au total. 17 à Singapour et 17 dans les trois diocèses de la Malaisie de l’Ouest 1. Sur ce nombre, 25 ont déjà plus de 65 ans, et si, à Singapour, l’immigration nous permet d’espérer l’éventuelle venue de quelques jeunes, en Malaisie, il y a peu d’espoir d’obtenir des visas d’entrée. Donc groupe vieillissant, et qui continuera à vieillir rapidement, vu la pyramide des âges. En même temps, des confrères « bien dans leur peau », et qui restent missionnaires à plein temps partout où ils sont. À Singapour, ceux qui œuvrent en paroisse sont tous des résidents, et ils collaborent avec d’autres prêtres qui, sauf dans un cas, appartiennent au clergé local. Donc vie et travail qui demandent partage, adaptation et souplesse. En Malaisie au contraire, vu le petit nombre de prêtres, les confrères sont presque partout seuls. Ces deux pays qui, pour un temps, ne furent qu’un, présentent maintenant des différences bien affirmées, et si les confrères ne forment qu’une région, ils sont répartis en deux groupes bien distincts. Certes, nous aimons nous retrouver, et restons très au fait les uns des autres, mais nous vivons aussi à l’heure des pays et des Églises où nous sommes.


(1) Le Père Michel de Gigord, « constitutionnellement » rattaché à la Région, travaille aux Philippines, en lien direct avec Paris.

Malaisie-Singapour : une région apparemment nombreuse, où les confrères sont désireux de vivre à plein leur charisme missionnaire à vie et où, vu les âges, trouver des endroits où les anciens peuvent se retirer reste un des soucis du Régional.


II. LA MALAISIE


ÉVOLUTION POLITIQUE, ÉCONOMIQUE ET SOCIALE

Il s’agit du pays dans son ensemble, mais l’accent se portera d’abord sur la Malaisie de l’Ouest (péninsule). C’est là que les MEP travaillent et que la plupart des gens vivent. C’est la partie la plus développée et le siège du gouvernement central. Nous n’oublierons pas que la péninsule ne comprend que la moitié du territoire, et que les deux tiers des catholiques vivent à Sabah et Sarawak.
La géographie du pays n’a pas changé mais, vu d’avion, il n’apparaît plus autant comme un immense tapis vert. On a coupé beaucoup d’arbres, planté beaucoup d’usines, de villes ou d’autoroutes ces dernières années. Et puis, la portion utile de la mer de Chine continue de s’étendre, les puits de pétrole produisant de plus en plus loin de la côte, à plusieurs centaines de kilomètres.
La population change. Elle est passée de 16 à 18 millions. Le prochain recensement nous dira quelle est la proportion des différentes races, et comment évolue le rapport Chinois/Malais qui tournait autour de 37/50 % ces dernières années. Avec un bel optimisme le gouvernement proclame que le pays est riche, sous-peuplé, et devrait nourrir 70 millions d’habitants vers 2030, pour le plus grand bien de tous.
Ce qui domine la vie politique du pays depuis cinq ans, et même depuis 1970, c’est la personnalité du Docteur Mahathir Mohamad, Premier ministre. Il est à la tête d’une coalition politique où le Parti Malais (UMNO) se taille la part du lion. Les Chinois sont représentés surtout par deux partis. Les gens de Sabah-Sarawak avaient, jusqu’à une date récente, leurs partis à eux.
Le Dr Mahathir s’est remis d’une sérieuse maladie. Il est sorti plus fort que jamais d’une confrontation à l’intérieur de l’UMNO. Il a intimidé le pouvoir judiciaire, contrôle la police et l’armée, a mis aussi les sultans de son côté. Il a également d’énormes pouvoirs pour contrôler la presse, la télévision et les syndicats, ainsi que pour arrêter ceux qui sont soupçonnés d’être un danger pour la sécurité du pays. On est heureux de dire qu’il use de tous ces pouvoirs avec plus de modération que d’autres ne feraient, mais les pouvoirs sont dans sa main, et il les estime nécessaires pour propulser le pays vers le XXIe siècle. L’opposition est pourtant au pouvoir dans deux provinces sur treize, d’abord à Kelantan où le fondamentaliste musulman l’a emporté, et puis à Sabah où un catholique, appuyé surtout par les Kadazans, est à la tête de l’État. Mais la coalition gouvernemental risque bien de reprendre le pouvoir sans trop tarder.
On nous dit tous les jours : « La Malaisie est un pays stable, gouverné avec sagesse par des gens dynamiques qui veulent le bien de tous. Ses chefs reconnaissent qu’ils ont dû privilégier les Malais, mais c’est parce que ceux-ci étaient les plus pauvres de tous, réduits dans leur propre pays à n’être que des paysans et des pêcheurs. En fait il y a de la place pour tous. Ce qui importe, c’est de développer le pays, agrandir toujours plus le gâteau, et alors les gens de toutes les races seront satisfaits. »
On nous dit aussi : « La Malaisie est un pays heureux, béni de Dieu et plein de ressources. Ce qui le fait avancer, ce n’est plus seulement, comme il y a vingt ans, l’étain, le caoutchouc, le bois, l’huile de palme ou même le gaz et le pétrole. Tout cela contribue à peine pour moitié. Ce qui compte de plus en plus c’est l’industrialisation. C’est l’électronique, les climatiseurs et tout ce qui peut se fabriquer et s’exporter ».
Le Dr Mahathir veut créer rapidement dans le pays, et tout d’abord parmi ses Malais, une race de champions, fiers et sûrs d’eux-mêmes, grands travailleurs, compétents, capables de faire face à qui que ce soit. On enseigne aux Malais à laisser tomber leur gentillesse, leur courtoisie, leur désir de faire plaisir, pour les rendre conscients de leur valeur, plus agressifs, arrogants s’il le faut — bref, à l’image de Mahathir lui-même — pour gagner le respect de tous, c’est-à-dire des Chinois à l’intérieur et des Occidentaux à l’extérieur.
Le modèle choisi pour devenir fort, économiquement du moins, est le modèle japonais. Le Premier ministre ne cache pas son admiration pour le Japon. Les investissements de ces dernières années sont venus d’un peu partout, d’Amérique ausi bien que d’Europe ou d’Asie, mais c’est d’abord « l’argent japonais qui a transformé le pays en une riche base d’exportation pour quelques-unes des plus puissantes compagnies mondiales ». Plus de 850 compagnies japonaises utilisent la main-d’œuvre malaisienne pour produire, assembler et exporter un peu de tout. La voiture nationale, la Proton Saga, vient tout droit de Mitsubishi et remplit les rues de la capitale. Personne n’y croyait guère au début.
Les Plans qui se sont succédé depuis 1970 ont créé des emplois pour beaucoup. Ils ont restructuré la population en envoyant des milliers de jeunes ruraux malais dans les collèges et les sept nouvelles universités, pour en faire des ingénieurs ou des banquiers. Ils en ont d’abord fait des gens de la ville, laquelle a donc cessé d’être habitée en grande majorité par les Chinois.
Le dernier Plan voulait que 30 % de l’argent des grosses compagnies soit dans les mains des Malais. On est en bonne route. Ce qui est s0r, c’est qu’il vient de se créer au sommet de la société une couche de très riches Malais qui sont unis entre eux par de nombreux liens. Cela n’empêche pas beaucoup de petites gens de rester comme avant, sans guère profiter de la nouvelle richesse... Il faut pourtant dire que la population dans son ensemble vit beaucoup mieux que dans le passé. En ce moment il y a peu de chômage, très peu même. Un bon nombre de travailleurs étrangers, venus d’Indonésie ou des Philippines, sont employés plus ou moins légalement dans le bâtiment ou les plantations.
Le nouveau Plan, arrivé cette année, nous offre une belle vision d’un pays pleinement développé en l’an 2020. On ne parle plus des 30 % qui doivent revenir de droit aux Malais ou autres « Fils du Sol », mais on promet de continuer à « restructurer » les différents groupes raciaux pour qu’ils vivent à peu près au même niveau économique, et se partagent les gros et petits profits. On admet aussi que l’administration de l’État devrait être un peu moins monopolisée par une race. Le gouvernement renonce à tout faire par lui-même, et privatisera beaucoup. On fera tout ce qu’on pourra pour éliminer les poches de pauvreté profonde qui restent dans le monde rural, et on se souciera davantage de la conservation des forêts et de l’écologie. Beaucoup de bonnes intentions sont donc exprimées, ainsi qu’une belle « vision », mais on verra à l’usage ce qui sera réalisé.
Par contre le gouvernement a refusé la demande qu’on lui avait faite d’établir une commission indépendante pour surveiller la mise à exécution du Plan. Et l’on continuera à garder toutes les lois qui assurent la tranquillité et l’ordre à l’usine ou dans la rue, car il faut à tout prix maintenir la stabilité politique, et attirer les capitaux internationaux. Si la liberté du citoyen doit en souffrir quelque peu, cela n’a pas trop d’importance. Regardez donc ce qui se passe dans d’autres pays, quand on veut trop écouter l’Occident, et qu’on parle continuellement des droits de l’homme !
Pour nous, nous prenons volontiers note des progrès réalisés dans de nombreux domaines comme la santé, l’éducation, l’emploi et le logement. Mais il se trouve que nos chrétiens (la situation étant différente à Sabah-Sarawak) ne sont pas des privilégiés du régime au titre de « Fils du Sol ». Nous sommes donc fortement tentés de voir les ombres au tableau et même de les souligner.
Parmi ces ombres, il y a la polarisation : les races sont traitées différemment, ce qui ne favorise pas l’unité et présente un danger permanent. Il en est de même de la polarisation religieuse puisqu’il y a une religion officielle, qui est très favorisée. Alors les groupes qui s’estiment lésés se raidissent, et défendent pied à pied ce qui leur reste.
On attache de plus en plus d’importance à l’argent. Il se trouve qu’il y en a davantage, mais il est surtout dans les villes et aux mains d’un petit nombre. L’injustice est claire et fait des aigris. La mentalité devient plus matérialiste et calculatrice puisque l’argent est roi. On voit mal comment la portion la plus humble de la société pourrait jouir de la nouvelle prospérité dans les années qui viennent.
La corruption : il faut reconnaître que, normalement, on n’a pas besoin de glisser la pièce à qui que ce soit pour recevoir son courrier, se procurer un billet d’avion, obtenir un visa, voir ses ordures ménagères enlevées sans trop tarder. Mais pour faire avancer un projet de construction ou une affaire importante, ou bien pour obtenir un bon contrat du gouvernement, « tout le monde vous dira » qu’il faut en passer par là et donner une « commission ». Il y a eu de gros scandales sur lesquels la vérité ne sera pas faite, et cela continue. Il faut connaître des gens en place pour réussir.
Les lois d’urgence ou de sécurité nationale, qui permettent au gouvernement d’arrêter ceux qui sont trop critiques, sont toujours en vigueur. Il y a là une atteinte grave à la liberté et au droit des gens.
Ceci dit, il faut reconnaître au gouvernement une bonne mesure de sagesse et de modération. Il connaît ses limites, ne veut surtout pas de guerre civile, tient assez fort à l’image qu’il projette dans le monde, veut continuer à obtenir des capitaux, et entretenir un climat propice aux investissements.
Pour ce qui regarde l’islam, ceux qui sont au pouvoir sont sans doute des musulmans sincères, mais ils se méfient du fondamentalisme et des extrémistes religieux. La Charia n’a pas été imposée aux non-musulmans. À côté du code islamique, la loi civile héritée du régime colonial reste ne vigueur. Un gouvernement provincial avait passé une loi disant qu’une fille de 12 ou 13 ans pouvait bel et bien se convertir à l’islam contre la volonté de ses parents. La loi vient d’être retirée sans bruit, et il y a d’autres cas du même genre... Ni le jeu ni l’alcool, ni le prêt à intérêt ni la viande de porc ne sont universellement prohibés. Par ailleurs, grâce à l’islam, des valeurs familiales et autres sont reconnues, le Planning familial n’est soutenu que mollement, l’avortement est officiellement mal vu. Pendant la guerre du Golfe, le gouvernement s’est rangé du côté des Nations Unies, même si on a montré de la sympathie pour l’Irak.
Au total, en pensant à tout ce qui pourrait aller très mal dans ce beau pays fait de beaucoup de morceaux — par exemple : instabilité politique, léthargie de tous, gaspillage organisé, luttes religieuses et guerres civiles — on se dit qu’il a bien de la chance. Et on se dit que le dynamisme actuel ne serait pas là si un certain nombre de gens au pouvoir avaient moins de valeur et moins d’ambition pour leur pays.


L’ÉGLISE CATHOLIQUE EN MALAISIE

VUE D’ENSEMBLE

Tous les rapports de ces dernières années nous ont donné l’image d’une Église malaisienne vivante, active, essayant de se rapprocher de l’image de l’Église proposée par Vatican II. Cette Église bien organisée, cléricale, avec ses œuvres et surtout ses écoles, et jouissant d’un prestige et d’une influence supérieurs à son importance numérique, s’estompe désormais. Elle doit maintenant se transformer en une Église « communauté », faite de gens qui se sentent citoyens de deuxième classe, regardée avec méfiance par le gouvernement, dans un pays où l’islam tient le haut du pavé. De plus, tant à cause de leur nombre que du vieillissement du clergé et la rareté des vocations, les laïcs vont y prendre plus d’influence que les prêtres. C’est avec ces problèmes que se débattent les mouvements, organisations, commissions... autant que les programmes de pastorale diocésaine. Différences de langues et de cultures, de mentalités et de perceptions de la réalité, comparaisons avec ce qui existait auparavant, nouvelles méthodes de travail, tout cela ne facilite pas la tâche.

COMMENT EN EST-ON ARRIVÉ LÀ ?

Il y a d’abord la pression gouvernementale, de plus en plus envahissante et arbitraire :
— dans le domaine politique, où les États dirigés par un parti d’opposition sont systématiquement harcelés à tous les niveaux ;
— dans le domaine économique, dominé par des sociétés dites « privées », mais en fait montées par et pour le parti au pouvoir (construction d’autoroutes, monopole du pétrole, « privatisation » des communications, de l’électricité) ;
— dans le domaine foncier (acquisition de terrains ou leur expropriation) et ceux de l’éducation, de la religion, de la langue.
Bref, partout on va vers un monopole des Malais et de ceux qui marchent dans la ligne dictée par le parti au pouvoir.
La corruption. De plus en plus répandue. Les scandales se multiplient et sont étouffés sous les commissions d’enquête : plus les coupables sont haut placés, plus la chose est noyée et l’attention détournée sur des détails secondaires.
L’information contrôlée. À moins que la vérité à croire ne soit dictée par l’infaillible interprétation officielle ! Par exemple, toute contestation concernant la destruction des forêts, ou la réquisition des territoires traditionnels des aborigènes, est présentée comme une propagande des nations développées, jalouses de leurs anciennes colonies qui veulent progresser. À cause de cette querelle, la Malaisie ne participera pas à la Conférence mondiale sur l’écologie.
Enfin, pour être sûr que tout cela marche, on utilise « l’Internal Security Act » (ISA) qui autorise la détention sans jugement des personnes considérées comme dangereuses pour la sécurité nationale (pratiquement ceux qui ne suivent pas la ligne officielle) ; on expulse les étrangers, on interdit l’information aux journalistes. À ce niveau, dans l’Église, les chrétiens engagés dans les questions des droits de l’homme ou de la justice sociale sont les plus suspects.

L’ÉGLISE

Dans ce contexte général assez tendu nous arrivent coup sur coup le projet d’«Évangélisation 2000 » , l’encyclique Redemptoris Missio, le texte final de la cinquième assemblée plénière de la FABC à Bandung (Asia Focus 24/8/90), le document « Issues facing tue Malaysian Church in the 90s » préparé pour la Conférence de la Fédération des Églises chrétiennes de Malaisie (Port Dickson, avril 1991). Comment l’Église réagit-elle à tout cela ?
Notre Église demeure très dépendante de son clergé. Ici comme ailleurs il y a les différences d’âge, de formation, d’ouverture, de vision pastorale, avec en plus les différences de culture et de langue. Bref, malgré les programmes, les sessions, etc., le clergé n’est pas unanime, et les documents cités plus haut restent souvent lettre morte pour la majorité des fidèles.
Avec cette réserve générale, et elle est de taille, quels sont les champs d’apostolat où quelque chose de neuf est ou a été tenté ?
Justice et droits de l’homme. L’Église de Malaisie a fait un gros effort pour faire connaître la dimension sociale de la foi. Le Bureau pour le Développement humain (avec le total soutien de la hiérarchie) a fortement travaillé à la conscientisation des gens sur les problèmes de pauvreté et d’injustice. Pendant des années la campagne de Carême a centré les efforts et réflexions sur notre solidarité avec les pauvres, aussi bien que sur les conséquences pour la population, quand le profit prend le pas sur les besoins des hommes. L’Église affirma aussi des positions très nettes sur les droits de l’homme et contre l’usage de l’ISA (voir § 1, 4). Le résultat fut qu’en 1987 quelques-uns des gens les plus engagés dans cette question furent eux-mêmes internés sous le prétexte qu’ils étaient communistes et un danger pour la sécurité nationale. La très forte et très nette réaction de la hiérarchie de la Malaisie de l’Ouest à cette occasion fut très encourageante et appréciée ; elle a aussi contribué à rendre les chrétiens plus conscients du lien entre la foi et la vie quotidienne. Mais l’expérience en a aussi peut-être rendu certains plus « prudents » : on est plus tranquille quand on s’en tient aux méthodes traditionnelles... S’engager peut être dangereux !
Les aborigènes. Champ qui s’ouvre et dont on parle de plus en plus.
Pour le gouvernement, ils sont naturellement destinés à devenir musulmans et à être assimilés aux Malais. Et la forêt qui est leur habitat traditionnel appartient au pays ; il est donc normal de l’exploiter pour le développement économique, même si cela détruit les façons de vivre de ces peuples primitifs, qui de toute façon ont à s’adapter à la société malaisienne moderne s’ils veulent survivre.
Les Églises chrétiennes, elles, soutiennent que le respect des personnes et de leurs droits passe avant le profit, et que les aborigènes doivent être formés pour pouvoir faire leur choix eux-mêmes. De plus, certaines sectes poussent à la conversion en dépit des orientations du gouvernement (récemment une chapelle bâtie par une secte dans un village aborigène a été démolie de force par le Bureau des Affaires indigènes).
On trouve aussi des groupes écologistes qui travaillent (pour des buts politiques ?) à éveiller les aborigènes à leurs droits et à les organiser.
Quant aux catholiques, comme pour bien d’autres activités non traditionnelles, ils préfèrent laisser cette dimension de l’apostolat à la hiérarchie, i.e., quelques prêtres qui ont bien du mal à éveiller quelques paroissiens à cet aspect missionnaire de l’Église. Il est vrai qu’il est particulièrement « sensible », et que des détentions au nom de l’ISA sont très possibles.
La situation dans le pays a donné jour à un autre développement : la création d’un « Conseil » qui regroupe les grandes religions locales (bouddhisme, hindouisme, christianisme, sikkhisme, mais que l’islam a décliné de rejoindre). Ce groupe publie de temps en temps des déclarations communes, quand le gouvernement prend des mesures qui affectent les droits des gens, surtout dans le domaine religieux.
Dans la même ligne de dialogue et d’œcuménisme, on a aussi la Fédération des Églises chrétiennes. C’est elle qui a organisé la conférence de Port Dickson, mentionnée plus haut, sur les défis que les Églises doivent affronter. La Fédération a aussi négocié avec le gouvernement les problèmes de la traduction de la Bible en malais (v.g. les mots interdits dans la langue nationale) et de ses conditions de vente.
Comme pour les questions de justice sociale et de l’apostolat parmi les aborigènes, ces problèmes de dialogue et d’œcuménisme sont l’affaire de quelques spécialistes : dans les paroisses, cela se réduit le plus souvent à des prières pour l’unité.
Bien sûr, ici aussi nous sommes envahis par des sectes fondamentalistes de tout genre, qui ont en commun de n’être pas œcuméniques ! Elles attirent par leur culte très vivant et leur doctrine très simple. De plus, pas mal de nos gens ont été habitués à recevoir plutôt qu’à participer; ils trouvent plus facile de rejoindre ces sectes que d’essayer de vivre les engagements de leur baptême dans la foi catholique.
Les plans de Pastorale diocésaine. Issus du fameux aggiornamento de 1976, ils rencontrent la même passivité, l’hésitation à se lancer. On s’était habitué aux paroisses par race, au travail individuel, à la présence de quelques personnes de bonne volonté autour du prêtre pour faire marcher la paroisse avec lui, à une hiérarchie prenant les initiatives et décidant. Il est difficile, pour tous, de se sentir responsable, non seulement à notre niveau — dans la communauté et le quartier — mais aussi en solidarité avec les autres groupes, les autres communautés. Il est difficile de réfléchir aux implications et conséquences de notre foi. Il est difficile de s’engager, de participer, plutôt que de répéter avec quelques variantes ce qui a été fait pendant des années, et de critiquer. D’autant plus qu’une partie du clergé est ou satisfaite de la situation présente, ou incapable de changer de méthode.
Le renouveau charismatique. Il souffre parfois des abus des sectes, et aussi de ne pas avoir assez lié la prière à la vie des communautés paroissiales. Les groupes d’étude de Bible naissent et meurent selon la présence et l’animation données par un prêtre, une religieuse, un laïc. Bref, à tous les niveaux, on manque de coordination et de vision commune.
Ce qui tourne « comme avant ». Avec cependant des améliorations. Les services pastoraux (catéchisme, liturgie...), dans la plupart des paroisses, continuent à former les fidèles et à animer les cérémonies. Avec souvent des problèmes de recrutement. Quant aux commissions diocésaines ou nationales, elles fonctionnent sûrement au ralenti : la coupure entre base et sommet existe aussi à ce niveau. Toutefois le diocèse de Kuala Lumpur vient de célébrer un Congrès eucharistique dont tout le monde dit : « C’était bien, c’était très bien... »
Que conclure ?
Notre Église était fondée sur des institutions, des mouvements, une organisation solide, dirigée par des « professionnels » qui savaient leur métier, et où la majorité suivait dans la mesure où elle était satisfaite des services rendus. Il serait peut-être urgent d’accepter d’être une Église beaucoup moins visible, moins puissante, mais dont les membres se sentiraient responsables et solidaires, acceptant que leur foi doive se traduire en des choix affectant leur vie, au prix peut-être parfois de conflits ou de porte-à-faux avec l’autorité civile.
Et dans l’avenir quel sera notre rôle ? Peut-être d’aider à explorer les domaines de la coopération, du dialogue, de l’œcuménisme, de l’ouverture aux autres.
Car nous sommes et restons « des étrangers » !


LES CONFRÈRES MEP EN MALAISIE

Lucien Catel est à Tapah, à mi-chemin entre Kuala Lumpur et Penang, dans cette petite ville que tous nous visitons lorsque nous nous rendons à la montagne pour notre retraite, ou pour nous y reposer. Lucien a la charge d’un certain nombre de plantations et il essaie, avec l’aide de catéchistes et, cette année, d’un séminariste en formation, de former ses chrétiens à une foi plus profonde. Le vicaire de Lucien est un jeune indien qui s’intéresse beaucoup à l’apostolat parmi les « Orang Asli » (aborigènes des montagnes).
Un peu plus au nord nous rencontrons le Père Belleville, aumônier de l’hôpital catholique de Ipoh. Georges, malgré son âge et les infirmités qui l’accompagnent, est encore très actif ; il se met à la disposition des diverses paroisses de Ipoh, et même va jusqu’à Batu Gajah pour y assurer les services. Georges nous donne un grand exemple de disponibilité et de serviabilité. Nous aimons, bien sur, taquiner Georges, mais il n’en est pas moins un grand exemple de zèle missionnaire.
Si nous continuions notre voyage vers le nord, nous trouvons deux confrères dans la ville de Taiping : Les Pères Surmon et Decroix. Les deux communautés que nos deux confrères desservent étaient autrefois deux paroisses distinctes, une pour les Chinois, Kliang Pau, et l’autre, la plus nombreuse, pour les Tamouls, Saint-Louis. Aujourd’hui, cette distinction raciale étant plutôt suspecte, les deux paroisses ont été divisées selon le territoire.
Notre cher Père Julien est à Sitiawan. Malgré des ennuis de santé, qui se sont soldés par deux interventions chirurgicales, le Père Julien continue son travail surtout parmi les Chinois de Sitiawan. Il suit de très près toutes les sessions qui sont organisées pour la formation des catholiques d’expression chinoise.
Pierre Gauthier est revenu en paroisse après de nombreuses années passées à la direction du Secours catholique. Pierre a été nommé à Teluk Intan, dans l’État du Perak. Il y a là une très ancienne communauté catholique où ont œuvré plusieurs de nos confrères MEP avant Pierre Gauthier. Il y a de nombreux villages et plantations rattachés à cette paroisse de Teluk Intan. Pierre, muni d’une connaissance approfondie de la langue malaise, après une année en Indonésie, pourra faire face à la diversité culturelle et linguistique de ce grand district.
Terminons ce tour du diocèse de Penang avec Jean Tavennec, sur la belle montagne de Cameron Highlands. Jean est chargé de notre maison régionale. Comme tel il accueille de nombreux visiteurs. Sa réputation d’hôte chaleureux n’est plus à faire, aussi la maison ne désemplit guère. Des touristes de toutes nationalités viennent aussi « chez le Père » demander à être hébergés, et ils se passent le mot. Jean Tavennec a trouver là une façon originale d’annoncer l’Évangile par l’hospitalité.
Changeons maintenant de région et venons à Kuala Lumpur où se trouvent presque tous les confrères MEP du diocèse. Notre doyen, le Père Xavier Dubois, se trouve maintenant chez les Petites Sœurs des Pauvres au sud de Kuala Lumpur. Le Père Dubois avait eu plusieurs syncopes alors qu’il se trouvait à la cathédrale de Kuala Lumpur, il a donc paru plus indiqué qu’il aille se retirer chez les Petites Sœurs. Il faut dire que sa santé s’est bien améliorée depuis qu’il est allé là-bas. Le Père Dubois rend quelques services ici où là, selon ses possibilités et les demandes qu’on lui adresse.
Le Père Louis Guittat est en semi-retraite à Banting, poste qu’il a ouvert il y a plus de 10 ans et où il continue à s’occuper de la communauté chrétienne, surtout tamoule. Un prêtre local a été nommé responsable du district de Banting en même temps que de toute la paroisse de Notre-Dame de Lourdes à Klang. Mais le Père Louis Guittat continuera à résider à Banting et à assurer le soin pastoral de la communauté chrétienne qui s’y trouve.
Le Père Édouard Giraud a pris charge depuis plusieurs années déjà de la paroisse Saint-Louis de Gonzague, de Mantin. C’est une communauté à grande majorité chinoise aux traditions fortement établies. Le Père Giraud est aussi l’aumônier du Carmel de Jésus, Marie et Joseph, établi à Mantin depuis une douzaine d’années. Malgré une santé qui, ces derniers temps, lui a causé pas mal d’ennuis, le Père Giraud assure des cours de Bible à Mantin, au Carmel, et même jusqu’à Seremban.
Jusqu’il y a quelques mois, à quelques dizaines de kilomètres de là, nous avions le Père Antoine Henriot à Kajang. Mais, lors de la réorganisation générale du diocèse par notre archevêque, il y a peu de temps, le Père Henriot s’est retrouvé en banlieue nord de Kuala Lumpur, à l’église du Bon Pasteur de Setapak. Notre confrère s’est vu attaqué, un soir où il rentrait d’une réunion de quartier par deux individus qui l’ont bâillonné, ligoté et malmené. Le Père n’a dû d’avoir la vie sauve qu’à sa voix de ténor : il a tellement crié que les brigands ont pris la fuite. Cela n’a d’ailleurs pas découragé notre confrère, qui continue son travail d’évangélisation sans broncher. Cette communauté a eu le privilège de nombreux baptêmes d’adultes, venus surtout du personnel militaire de Sabah et Sarawak, en garnison sur le territoire de la paroisse.
Lui aussi a été transféré de la cathédrale St. John à la paroisse de l’Assomption de Petaling Jaya, ville satellite de Kuala Lumpur. Il s’agit, bien sur, du Père André Volle, notre vice-régional. Ce changement, qui est un « retour », puisque André Volle revient à la paroisse qu’il avait quittée il y a déjà plus de dix ans, a quelque peu bouleversé nos « habitudes MEP » de Kuala Lumpur, puisque c’était à la cathédrale St. John que chaque mercredi, nous nous retrouvions ensemble pour un repas fraternel. André Volle a su faire les arrangements nécessaires, et c’est maintenant dans sa nouvelle résidence que nous nous réunissons. À la charge pastorale de la paroisse de l’Assomption, André Volle doit ajouter les visites aux malades de l’hôpital Assunta. Toutes ces responsabilités, et d’autres encore dans plusieurs administrations du diocèse, n’empêchent pas André d’être un hôte très attentif et compétent quand, chaque semaine, nous nous réunissons chez lui pour un temps de prière ensemble et nos agapes fraternelles.
Il nous est revenu aussi enthousiaste qu’il était parti, le Petit Pierre. Vous avez deviné : Pierre Bretaudeau. Pierre est retourné à la paroisse St-Antoine de Kuala Lumpur, l’un des rares prêtres à n’avoir pas été muté lors du transfert général. La communauté dont Pierre a la charge, traditionnellement appelée la « paroisse indienne » de Kuala Lumpur, rassemble de nombreux dévots de saint Antoine de Padoue, dont la fête est célébrée avec grand faste le 13 juin de chaque année. Pierre essaie d’utiliser cette dévotion très « populaire » pour assurer une évangélisation et une éducation de la foi de tous ces gens qui se rassemblent à St-Antoine, non seulement par dizaines de milliers à l’occasion de la fête, mais aussi chaque mardi, « Jour de saint Antoine ». Pierre est très heureux de l’année qu’il a passée en France au service de l’animation missionnaire. Cela lui a donné l’occasion, et de retrouver ses racines, et de témoigner de la mission en Malaisie.
Et le plus jeune du groupe, c’est toujours Gilbert Griffon : cela dure d’ailleurs depuis de nombreuses années, et risque de se prolonger encore. Gilbert lui aussi a été « oublié » lors de la réorganisation du diocèse au début de cette année. Il est donc toujours à la paroisse du Sacré-Cœur, dans la banlieue sud de Kuala Lumpur. Dans cette communauté où ont été déjà recensées plus de mille familles catholiques, il y a de nombreuses allées et venues, ce qui ne rend pas très facile un travail pastoral suivi. Comme dans toutes les autres paroisses du diocèse, les efforts continuent pour transformer chaque district en un réseau de « communautés ecclésiales de base », suivant le plan adopté par le diocèse.
Le « Petit Reste », au diocèse de Johore-Malacca se compose de trois confrères, qui ne seront plus que deux, lors du retour en France du Père Louis Danion.
En effet ce dernier, à 77 ans, et après 53 ans de mission, a décidé de se retirer en France, et il nous parle d’un départ pour le mois de novembre. Il reste pour l’instant curé de Kluang et dessert régulièrement plusieurs postes éloignés. Il va aller faire un pèlerinage en Chine et c’est avec joie que les confrères de Singapour reçoivent sa visite toutes les deux ou trois semaines. Il nous dit entendre bien moins, mais sa vigueur fait l’envie de beaucoup.
Le Père Saint-Martin, un autre Breton, mais du Finistère Nord, est officiellement administrateur de la paroisse Saint-Pierre de Malacca. Il y a pris la suite d’un prêtre portugais, car ce poste a relevé pendant des siècles de la juridiction de l’évêque de Macao. Avec du doigté et un bon sens de l’humour, Félix fait la transition et sait se laisser aider dans un travail qui devient lourd, d’autant que ses jambes sont de plus en plus paresseuses.
Le Père Binet, revenu de son congé et d’une année sabbatique, au cours de laquelle il a peaufiné en Indonésie sa connaissance du malais, a trouvé un point de chute à Batu Pahat. Ce n’est pas l’idéal, mais on nous annonce de grands changements pour tout le diocèse, et Bernard reste jeune, fièrement campé sur sa moto par beau temps et par mauvais temps.
Il y aurait un autre confrère à signaler, le Père Michel de Gigord, mais Mindanao est son champ d’apostolat. Nous n’avons avec lui que des relations par lettres, auxquelles nous ajoutons l’amitié et la prière.
Donc dix-sept confrères effectivement présents en Malaisie de l’Ouest ; un groupe diminuant en nombre et augmentant en âge, mais bien à sa place et à son travail missionnaire dans une Église qu’ils aident à grandir.


III. SINGAPOUR


ÉVOLUTION POLITIQUE, ÉCONOMIQUE ET SOCIALE

QUELQUES POINTS D’HISTOIRE

La petite île de Singapour, 624 km2, située à l’extrémité de la péninsule malaise, à environ 120 km au nord de l’équateur, est un de ces « dragons d’Asie » avec lesquels il faut compter.
On connaît fort mal son histoire. On la trouve mentionnée dans une chronique d’origine javanaise datée de 1365. Elle s’appelle alors Temasek, c’est-à-dire « Ville de la Mer ». Y aurait-il une allusion à Singapour dans les récits d’explorateurs chinois qui, vers 231 de notre ère, mentionnent l’existence d’une île nommée Pu Luo Chung, c’est-à-dire « île à l’extrémité de la Péninsule » ? On en discute, car il y a bien des îles à l’extrémité de la péninsule malaise !
C’est à la fin du XIVe siècle que l’on commence à utiliser couramment le nom sanskrit de Singapura, la Cité du Lion ! Selon la légende, un prince venant de Palembang (Indonésie) vint se réfugier de la tempête sur cet îlot et y vit un animal ressemblant à un lion. Y établissant plus tard un comptoir, il appella l’île de son refuge Singapura.
Singapour connaît des fortunes bien diverses, se trouvant mêlée aux conflits opposant le Siam à des princes de Java, devenant pour un temps état vassal du Siam, puis faisant partie du sultanat de Malacca que les Portugais saisirent en 1511. Avec la destruction de Johor Lama en 1587, l’île tombe dans l’oubli, d’autant qu’on rapporte que les occupants brûlèrent vers 1613 un poste malais avancé à l’embouchure de la rivière.
En janvier 1819, Sir Thomas Stamford Raffles débarque à Singapour, cherchant à établir un comptoir à l’extrémité sud de la péninsule malaise. Dès février, un traité est conclu avec le sultan de Johore et son représentant dans l’île, le Temenggang, c’est-à-dire ceux qui, de droit et de fait, ont l’autorité.
Le choix était judicieux. Dès 1820, la balance commerciale s’avérait positive ; en 1823, Singapour passait devant Penang, établi bien avant. Il y avait alors plus de 10 000 habitants. En 1826, avec Penang et Malacca, Singapour fit partie des « Établissements des Détroits », et en devint le centre administratif dès 1832.
En 1867, les « Établissements des Détroits » devenaient colonie de la Couronne britannique.
Signalons rapidement les grandes dates d’un passé plus récent.
15 février 1942 : Singapour sombre sous le pouvoir des occupants japonais qui l’envahissent depuis la Malaisie.
Septembre 1945 : libération de Singapour et de la Malaisie par Lord Louis Mountbatten.
Mars 1948 : première élection dans la colonie pour choisir 6 membres sur 22 du Conseil législatif.
1955 : nouvelle constitution, prévoyant un Conseil des ministres élu et présidé par un « Chief Minister », le tout restant sous l’autorité suprême du gouverneur britannique.
Deux leaders émergent alors, David Marshall et Lee Kuan Yew.
Mai 1958 : nouvelle constitution donnant l’autonomie interne à Singapour. Seules les Affaires étrangères et la Défense restent dans les mains du gouverneur de Sa Majesté.
30 mai 1959 : élections pour la première assemblée législative totalement élue. Le PAP, sous la conduite de Lee Kuan Yew, qui va devenir le Premier ministre, remporte 43 sièges sur 51.
16 septembre 1963 : en devenant pays membre de la Fédération de Grande Malaisie, Singapour reçoit son indépendance.
9 août 1965 : Singapour est expulsé de la Fédération de Grande Malaisie et devient de ce fait un pays indépendant et souverain, la République de Singapour.
31 octobre 1971 : retrait des troupes britanniques. Singapour doit créer son armée, sa marine et son aviation. Le service militaire est obligatoire et d’une durée de 24 à 30 mois.
Novembre 1990 : Lee Kuan Yew cède la place de Premier ministre à Goh Chok Tong, tout en restant membre du cabinet. Le fils de Lee Kuan Yew, le général de réserve Lee Hsien Loong, devient vice-premier ministre.

QUELQUES STATISTIQUES OFFICIELLES

(D’après le recensement de 1990 ; « The Straits Times » du 10.5.1991.)

RELIGIONS

1980 1990

Chrétiens 9,9 % 12,6 %
Bouddhistes et Taoïstes 56,7 % 53,9 %
Musulmans 16,2 % 15,4 %
Hindous 3,6 % 3,6 %
Autres religions 0,7 % 0,5 %
Sans religion 12,9 % 14,0 %

HABITAT

Familles vivant en HLM

1980 1990
Au total 68,5 % 85,7 %
Appartement 1
ou 2 pièces 21,8 % 7,4 %
3 pièces 32,3 % 36,0 %
4 et plus 13,3 % 41,8 %

Familles devenant propriétaires de leur appartement en payant par mensualités
allant de 10 à 25 ans

1980 1990
58,9 % 90,2 %

Entre 1960 et 1990, 653 836 appartements ont été bâtis par le ministère du Développement.

POPULATION DANS SON ENSEMBLE

1980 1990
Résidents 2 282 100 2 690 100
Non-résidents 131 800 312 700
Total 2 413 900 3 002 800

RELIGIONS ET ETHNIES

1980 1990
Chinois
Chrétiens 10,7 % 14,1 %
Bouddhistes-Taoïstes 72,6 % 68,0 %
Sans religion 16,3 % 17,6 %

Malais
Musulmans 99,6 % 99,7 %

Indiens
Chrétiens 12,5 % 12,8 %
Musulmans 21,8 % 26,3 %
Hindous 56,5 % 53,2 %
Autres religions 7,3 % 6,2 %
Sans religion 1,0 % 0,8 %

POPULATION ET ETHNIES

1980 1990
Chinois
Résidents 1 787 800 2 089 400
Non-résidents 68 400 150 300
Total 1 856 200 2 239 700
78,3 % 77,7 %

Malais
Résidents 328 700 380 600
Non-résidents 22 800 25 600
Total 351 500 406 200
14,4 % 14,1 %

Indiens
Résidents 143 400 191 000
Non-résidents 11 200 39 000
Total 154 600 230 000
6,3 % 7,1 %

1980 1990
Autres
Résidents 22 200 29200
Non-résidents 29 400 97 700
Total 1,0 % 1,1 %


En conclusion, voici ce qu’écrit un étudiant chinois de 17 ans :
« Je parlais à mon père en partie en anglais et en partie en hokkien. Maintenant nous ne nous servons que de l’anglais entre nous.
Avec mon grand-père, je parle un peu en mandarin, mais habituellement en hakka. Il comprend mieux le mandarin qu’il y a dix ans.
Avec mon frère — nous ne sommes que deux enfants — je me sers de l’anglais et du mandarin, mais davantage du mandarin. Je me sens plus à l’aise en mandarin, car la plupart de mes amis et voisins parlent mandarin. »

(« The Straits Times », 19.05.1991.)


POPULATION

En juin 1991, les autorités de Singapour publiaient les résultas du recensement de l’année précédente : la population dépasse les 3 millions, soit 2 700 000 citoyens et 300 000 travailleurs étrangers sous contrat temporaire. Ce chiffre des résidents temporaires est considéré comme dangereusement élevé pour l’équilibre démographique, et surtout pour le maintien des valeurs culturelles et morales du pays. Cependant Singapour veut accroître sa population et projette d’arriver à 4 millions de citoyens en 2010. Quant à la composition de cette population, elle demeure stable avec 78 % de Chinois, 14 % de Malais et 7 % d’Indiens. Un point noir : en dépit des efforts du gouvernement, de nombreuses entreprises et même de certaines Églises, on note une désaffection grandissante pour le mariage. Chez les 30-34 ans, 33 % des hommes et 20 % des femmes demeurent célibataires. La « gestion » de cette population, et la croissance harmonieuse de ses composantes ethniques, a toujours été l’un des soucis majeurs du gouvernement, qui se montre quelque peu alarmé devant la baisse de natalité des Chinois et la prolifération des Malais.

LE GOUVERNEMENT

À l’automne dernier avait lieu la passation des pouvoirs, préparée et annoncé depuis longtemps. M. Lee Kuan Yew cédait la place de Premier ministre — il était à ce poste depuis 1959 — à M. Gol Chok Tong ; Le passage se fit sans heurt et sans que la politique suivie par la nouvelle équipe paraisse modifiée. On note pourtant un changement de style, plus de souplesse. Le nouveau Premier ministre multiplie les déclarations sur la nécessité de promouvoir une société plus « gracieuse », libérée — dans une certain mesure — de la censure, plus ouverte l’information et mieux préparée au dialogue avec les autorités pour l’élaboration des lois.

POLITIQUE INTÉRIEURE

Singapour tient avant tout à se protéger des influences pernicieuses de l’Ouest et à promouvoir les « valeurs morales » reconnues, surtout confucéennes. Cette société idéale se montrerait aussi plus caritative et déchargerait, autant que possible, le gouvernement du soin des personnes âgées de celles en longue maladie, des handicapés et des victimes de tout ordre.
Il est certain que ces orientations quelque peu nouvelles sont influencées en partie, par la situation du monde en 1991. Singapour est grand ouvert à u nombre croissant de touristes, bien que leur arrivée ait diminué de près de 20 % depuis la crise du Golfe. Les Singapouriens voyagent beaucoup pour le plaisir, et un très grand nombre pour affaires, au quatre coins du monde. La guerre du Golfe a contribué à ouvrir plus grandes les fenêtres. Après la Malaisie, Singapour s’est mis à diffuser les nouvelles de chaîne américaine CNM. On annonce pour l’an prochain plusieurs autres nouvelles chaînes, par câble ou du genre Canal +.
Il demeure qu’à Singapour les médias reflètent moins l’opinion qu’ils ne cherchent à l’orienter. Le général George Yeo, un nouveau membre de l’équipe ministérielle, catholique bien noté, parle volontiers des spectateurs de la 8, chaîne favorite de la masse chinoise, qui forme « la majorité conservatrice ». Il ajoute pourtant : « ... du moment que le gouvernement leur assure la prospérité. »
Ce nouveau style de gouvernement, ces promesses d’assouplissement, d’écoute et de participation ne lèvent pas pour autant toutes les ambiguïtés. Si l’équipe au pouvoir se montre jeune, dynamique et apparemment soudée, l’équivoque demeure sur les positions respectives du Premier ministre Goh Chok Tong et de son député Lee Hsien Loong, fils de l’ancien Premier ministre, sur l’échiquier politique. Quant à l’ancien Premier lui-même, M. Lee Kuan Yew, il continue à occuper une position unique au sein du cabinet ; après quelques mois d’apparente éclipse, il est de nouveau sur le devant de la scène diplomatique.

ÉCONOMIE

À Singapour, l’économie prime tout. L’absence de matières premières oblige le pays à se maintenir au premier rang, devançant tous ses voisins, en matières d’industries de pointe. En plus des services bancaires, Singapour s’est fait un nom dans le domaine des techniques avancées en électronique et aéronautique. Pourtant la productivité ne croît que de 4,30 % par an. Il est vrai que Singapour n’a pas été épargné par le ralentissement des échanges commerciaux et a été sérieusement atteint par la récession de 1987. Sa chance a été le développement massif du tourisme. Le pays continue inlassablement de développer son industrie de loisirs. En 1990, un nouveau terminal fit plus que doubler les possibilités d’accueil de l’aéroport. Cette année les touristes trouveront de nouveaux parcs d’attractions à thèmes historiques ou de loisirs, de nouvelles aires de promenade donnant accès à de nouveaux grands magasins.

ASEAN

La machine fonctionne, continue d’avancer avec espoir et quelques incertitudes. Le triangle de croissance Johore-Singapour-Batam (Indonésie) qui devrait être bénéfique pour tous, est en fait l’objet de réticences de la part de la Malaisie et de l’Indonésie. Face à la montée en force des nouveaux géants européens et nord-américain, Singapour et ses partenaires de 1’ASEAN perdent de leur superbe. Ils se voyaient déjà bénéficiaires de la coprospérité qui doit faire du pourtour du Pacifique la zone la plus dynamique et la plus riche du globe. On en est moins sûr aujourd’hui. L’ASEAN qui associe 6 pays du Sud-est asiatique n’est qu’une pâle imitation de la CEE et semble plutôt piétiner que progresser. Après le dernier « round » des accords dits de l’Uruguay, la Malaisie essaie de lancer l’idée d’un groupement économique de l’Est asiatique. Le moins qu’on puisse dire est que cette idée n’enthousiasme guère Singapour, qui cependant appuie la Malaisie. Voisinage oblige.
Si la guerre du Golfe a fixé l’attention des Singapouriens sur le monde et leur a fait toucher du doigt leur vulnérabilité et leurs limitations, elle a aussi fait découvrir des clivages inquiétants dans leur allégeance envers la nation. Les Malais, en grand nombre, affirmèrent leur admiration pour Saddam Hussein ; la majorité chinoise et le gouvernement soutenaient la cause des alliés. La fin de la guerre et la déconfiture de Saddam ont fait un peu oublier ce malaise intérieur.

HABITAT

Les Singapouriens se montrent par-dessus tout fiers et conscients des progrès de l’urbanisation dans leur « cité-État ». L’ancien Singapour se démolit et se reconstruit jusqu’au voisinage de la cathédrale du Bon Pasteur. Les nouvelles villes satellites deviennent tentaculaires, se rejoignent, en contournant ou enjambant les parcs et les réservoirs, sont reliées par le métro qui bientôt va atteindre le pont-chaussée qui relie l’île à la Malaisie. Les rues ont été élargies dans la cité que des voies rapides encerclent ; une autoroute passe même en souterrain sous le centre ville, et partout de nouvelles HLM surgissent ; 87,6 % des Singapouriens y habitent et nombreux sont ceux qui déménagent, montant d’un ou plusieurs crans, passant du deux-pièces au quatre-pièces. 79 % des habitants des HLM sont propriétaires de leur logement.

TRAVAIL — SALAIRES

Visiblement la classe moyenne s’enrichit. La politique en matière sociale n’a pas évolué, quant à elle, au cours des dernières années. Elle vise au plein emploi et à la promotion technique toujours plus poussée de la masse ouvrière. Cependant, en l’absence de personnel qualifié singapourien, tout étranger capable — de préférence chinois — peut se voir octroyer un permis de travail, tant la production prime tout. Les citoyens sans qualification sont invités à pousser la brouette. Bien peu l’acceptent.
Un ministre annonçait récemment que la moyenne des salaires ouvriers avoisinait 4 800 FF par mois. La centrale syndicale se récria et proposa le chiffre de 3 000 FF. En réalité, les bas salaires atteindraient entre 1 500 et 2 000 FF par mois. On invite les entreprises à accorder une augmentation de 6 à 8 % pour l’année en cours. Ceci, bien sûr, concerne les citoyens. Quant aux travailleurs étrangers, tout dépend de leurs employeurs ainsi que de leurs propres qualifications. Des Malaisiens disent toucher 3 000 FF, parfois plus, surtout en faisant des heures supplémentaires et en travaillant les dimanches et jours fériés. Les autres — Indiens, Philippins, Thaïs et alii — doivent rembourser les organismes ou entremetteurs divers qui leur ont procuré emploi, billet d’avion, logement, etc. Parmi tous ces travailleurs étrangers, les « Filipinas » occupent une place à part, d’abord par leur nombre — 50 000 — qui croît sans cesse, et par la préférence que leur accordent les Singapouriens. La taxe mensuelle de 900 FF à acquitter pour chaque « Filipina » employée est largement compensée par le deuxième salaire que rapporte à la maison l’épouse libérée des tâches familiales, des soins des petits et des parents âgés.

ÉDUCATION

97 % des jeunes sont scolarisés. Leurs parents sont prêts à tous les sacrifices pour leur procurer le meilleur jardin d’enfants et, si possible, l’entrée dans une école prestigieuse. On remarque surtout que, ces dernières années, toutes les grandes écoles ont émigré de la cité vers les villes satellites, ou même à la campagne (provisoire). Les nouveaux bâtiments sont vastes, beaux et bien équipés. L’autonomie de ces écoles en matière d’organisation, de programme et de gestion demeure relative. On va vers la journée de 7 heures de classe, au lieu des deux sessions qui amenaient deux fournées d’enfants à la même école chaque jour. 14 préuniversités et 3 universités accueillent les meilleurs. Les écoles dites « de mission » jouissent encore d’un certain prestige, mais ne se distinguent plus guère de celles du gouvernement par leur esprit ou par un enseignement de caractère religieux. Beaucoup de ces écoles n’ont d’ailleurs plus de Frères ou de Sœurs parmi leur personnel enseignant.

RELIGION

La religion continue toujours d’intéresser les Singapouriens. Cependant le recensement de 1990 révèle que les bouddhistes sont passés en dix ans de 72 % à 68 %. À l’occasion de la fête de l’Illumination du Bouddha, en juin 1991, les autorités religieuses se lamentaient de la désaffection croissante des Chinois envers la religion dominante. Qui plus est, le nombre d’incroyants parmi eux est passé de 16 % à près de 18 % durant ces dix dernières années. Il faut pourtant noter que le bouddhisme croît en qualité. Une nouvelle prise de conscience du lien historique entre la race chinoise et la philosophie bouddique se fait jour. Des jeunes suivent les cours de doctrine dispensés par un nombre grandissant de communautés bouddhistes. La presse enfin fait une large place aux manifestations religieuses traditionnelles.
Le gouvernement maintient sa neutralité en cette matière et reconnaît la liberté de religion, mais il a fixé, en 1990, des règles très précises pour le maintien de « l’harmonie religieuse ». Elles sont basées sur les principes de non-ingérence dans les affaires qui sont du ressort de l’État, d’une part, et du respect envers les autres religions, d’autre part. Ce décret avait été précédé en 1989 d’un « Livre blanc » dénonçant la prédication de certains prêtres catholiques, qui osaient parler de la politique sociale du gouvernement.
Alors que les bouddhistes perdaient 4 % de leurs adeptes, la proportion des chrétiens passait de 9,9 % à 12,6 % de la population. Les chrétiens, ceux des sectes en particulier, sont perçus comme plus dynamiques, offrant une convivialité attrayante, une doctrine et un humanisme bien structurés. Si la liberté existe, on sent pourtant une méfiance latente envers l’Église catholique. On continue de faire allusion au « complot marxiste » de fâcheuse mémoire, ce qui ne manque pas d’irriter de nombreux catholiques.
La majorité des chrétiens croit pourtant au miracle de Singapour, en est fière et prie chaque jour le Seigneur et ses saints pour qu’il continue.


L’ÉGLISE DANS L’ARCHIDIOCÈSE DE SINGAPOUR

Certains la comparent à une jungle luxuriante qui se répand en toutes directions. C’est peu poli, mais exact sur deux points au moins. En cela d’abord qu’est soulignée une grande vitalité, une croissance indéniable tant en approfondissement doctrinal et spirituel qu’en ouverture, sans timidité ni complexe, vers l’extérieur. C’est positif. En ceci ensuite, qui est le côté négatif : une certaine anarchie des idées, initiatives, entreprises, qui laisse tout foisonner : le bon et le moins bon ; l’authentique progrès chrétien, personnel et communautaire, et les dadas individuels sans utilité ni avenir ; tradition historique de liberté, bénéfique autrefois quand le petit nombre de missionnaires, les distances considérables et les communications capricieuses exigeaient de fortes personnalités capables d’endurance dans l’isolement, d’initiatives adaptées aux lieux et milieux sans le soutien proche de confrères, en un mot capables de planter des ancrages chrétiens dans l’univers païen, géographique et humain.
Mais aujourd’hui, ces centres originels ont beaucoup essaimé, sont venus au contact les uns des autres. Ainsi, de 1955 à 1990, le nombre des prêtres a largement doublé (croissance du clergé local), et dix-sept nouvelles églises paroissiales sont apparues sur un total de vingt-neuf. D’où un besoin objectif d’une meilleure coordination des plans et efforts. On sent de plus en plus qu’un travail mieux charpenté porterait de meilleurs fruits. On y pense, on en parle, on en débat, ici ou là on tente de très modestes réalisations concertées… qui se perdent le plus souvent dans les sables. Le travail en équipe, cela s’apprend. À Singapour, les apprentis sont encore loin de maîtriser la pastorale d’ensemble.
Essayons de dessiner quelques traits de l’Église qui est à Singapour.

1 — Pas créative ni inventive, mais très ouverte à tous les courants, idées et tendances qui traversent le monde chrétien, surtout de culture anglo-saxonne. On accueille volontiers ce qui se fait ailleurs, ce qui est pratique (tentation d’y chercher des recettes), ce qui réussit. La plupart des activités, mouvements et méthodes dérivent de cette importation, somme toute bénéfique, et dont l’application directe, ou l’adaptation et l’influence (peu quantifiable cependant, car trop fluide), causent le foisonnement de jungle mentionné au début. Dans une direction constante cependant : montée en qualité, surtout de la formation doctrinale et spirituelle.
Une « note chapeau » d’abord : le compte rendu 1983-1985 mentionnait la « PRE », d’importation américaine, ou « Expérience de renouveau paroissial », sorte de session-retraite, très prospère naguère, mais qui depuis un an ou deux semble piétiner. Sans doute ce mouvement a-t-il fait le plein des fidèles qui voulaient ou pouvaient en profiter. Il a d’ailleurs atteint relativement beaucoup de monde. Dans notre paroisse, par exemple, plus de 40 sessions ont touché 1 000 à 2 000 personnes. Or, ces bénéficiaires de « PRE » se retrouvent souvent comme animateurs d’autres activités, qui se sont développées depuis. On peut dire la même chose du « Renouveau dans l’Esprit » (charismatique).
On a aussi la formation des laïcs, sous l’égide de l’Institut pastoral de Singapour, qui organise à son centre ou dans les paroisses des sessions ponctuelles, ou des cours de longue durée — parfois deux ans — sur pratiquement tous les sujets : Bible (les plus suivis en général, 300 personnes quelquefois), histoire de l’Église, liturgie, catéchèse, doctrine sociale, éthique familiale, morale sexuelle, « morale et commandements », bioéthique, etc. En certains domaines, comme la famille, les cours théoriques sont appuyés sur des services particuliers, comme les sessions de préparation au mariage, de fiancés, d’orientation pour les jeunes, de soutien aux filles-mères ou aux ménages en crise. Une ou l’autre paroisse organise des rencontres régulières pour personnes divorcées ou séparées.
C’est au catéchisme des enfants, et en catéchuménat d’adultes, qu’on retrouve le gros des laïcs engagés, venus surtout de « PRE » ou du « Renouveau ». Ils sont des centaines qui instruisent les enfants, les préparent à la confession, la communion, la confirmation. Par centaines aussi ils accompagnent les catéchumènes adultes selon la formule du « RCIA », ou Rite d’initiation chrétienne des adultes, qui s’étend sur un an avec étapes, scrutins, engagement, etc., comme l’a instauré la réforme liturgique. Les « parrains » ne sont pas ceux du baptême, mais des fidèles attachés à un catéchumène, et qui « cheminent » avec lui comme répétiteurs, soutiens, conseillers. Ils instruisent moins qu’ils n’introduisent à la vie chrétienne. Double avantage d’ailleurs, car ainsi ces parrains refont eux-mêmes tout leur parcours personnel de formation, tout leur propre catéchisme initial. Plus d’un choisit de « parrainer » exactement pour cette raison.
On peut dire qu’actuellement à Singapour le « RCIA » et les cours libres ou suivis de formation, les sessions, drainent le gros de l’activité ecclésiale non cultuelle.
Cette dernière reste toujours aussi intense : autour de 60 % de pratiquants réguliers. Et un foisonnement de groupes de prière spontanés, charismatiques ou non, de petite dimension ou nombreux, familiaux ou de quartier. Un chiffre seulement : de janvier à juin 1991, les séminaires de « Renouveau dans l’Esprit » ont touché 1 200 personnes. De nombreux jeunes sont présents en toutes les activités ci-dessus, soit dans leurs groupes spécialisés, soit en symbiose avec les adultes.

2. Église de sacrements, de dévotions, de pèlerinages. On doit certainement se réjouir de l’intense présence de la prière — liturgique, communautaire et personnelle — dans la vie de ce diocèse. Mais aussi on peut regretter une certaine absence de hiérarchie dans les démarches et références spirituelles. Si massive que soit la participation à l’Eucharistie, il n’en reste pas moins que nombre de gens ne centrent guère sur elle leur vie chrétienne, mais sur telle ou telle dévotion particulière. D’autres s’immobilisent dans un légalisme obstiné. D’autres encore cultivent immodérément les statues et images, les bénédictions à répétition, les médailles vues un peu trop comme des talismans, bref tous les signes extérieurs de « protection ». On soupçonne la superstitution, et on rit ou blâme facilement. C’est trop rapide et superficiel. Il faudrait nuancer beaucoup. Car, d’une part, ces gens ont une religion sincère — à éclairer mais surtout sans cérébraliser —, authentique, et ils prient vraiment, même si ce n’est pas au niveau de saint Jean de la Croix ; il y en a pourtant !... D’autre part, Dieu prend les gens comme ils sont, là où il les trouve, pour les mener où il veut : l’amour filial au sein de la Trinité.
Église de pèlerinages. Proportionnellement à la population catholique, Singapour roule certainement dans le peloton de tête des records mondiaux. Cas particulier d’une tendance générale, car les Singapouriens de tout poil, couleur, et obédience, voyagent énormément pour toutes sortes de raisons. Une expérience : durant mon dernier congé, en quatre mois, j’allai six fois à Roissy accueillir ou reconduire des amis. À tout coup je rencontrai à l’aéroport des Singapouriens allant à Lourdes, Fatima, Rome, Lisieux, Compostelle et autres lieux où en revenant. Les calendriers des agences spécialisées offraient, de septembre à décembre 1991, plus de quinze tours organisés — de 8, 10, 15 et même 22 jours — vers Medjugorge et (ou) Fatima, Lourdes, Padoue, Terre sainte, Rome, Compostelle, Akita..... Ajoutons les pèlerins individuels, ou en famille, les petits groupes libres. Enfin une agence signale ses départs tous les vendredis et dimanches pour Medjugorge. Car, entre tous, ce pèlerinage tient la première place.

3. Quelques notes rapides : les nouvelles églises : sur ce point, le diocèse colle de très près au développement général. Les lieux de culte montent en même temps que les nouveaux quartiers, suivent les déplacements de population. Ainsi les trois plus récentes, Tampines, Woodlands, Yeeshun — cette dernière construite par le Père Amiotte — ont ouvert ou vont ouvrir en l’espace de deux ans.
Les écoles. Tout aussi importantes et renommées que naguère, elles émigrent aussi vers les nouveaux quartiers ; donc flambant neuves ! On y a toujours toute liberté de former les jeunes par un enseignement de qualité dans un cadre chrétien. Malheureusement, la présence des Frères et Sœurs s’y fait moindre, par suite de la baisse des vocations. Certes, des laïcs qualifiés, souvent de valeur, les remplacent, mais la touche personnelle, si importante pour les jeunes et donc pour les vocations, perd de sa vigueur d’exemple et d’appel.
Le grand séminaire enfin ouvert en janvier 1988, présente un bel ensemble de bâtiments flambant neufs et modernes. Quelques esprits chagrins s’étonnent de tant d’espace, de béton et de marbre pour si peu de séminaristes, 14 diocésains cette année. C’est un fait : Singapour ne donne pas assez de vocations au diocèse. Stérilité toutefois plus apparente que réelle. Si l’on y regarde de plus près, on découvre que le nombre des séminaristes avoisine ou dépasse la quarantaine. Mais la majorité va chez les religieux ou même à l’étranger, Taiwan par exemple. Curieux phénomène, dont les raisons mériteraient une analyse approfondie. Les bâtiments ne sont pas inutiles cependant, car outre les cours pour les séminaristes — diocésains ou autres — les religieux et religieuses, ils servent aussi à des retraites, récollections ou sessions pour laïcs, souvent très nombreuses.
Notons en passant que le centre général, pour l’Asie, de la « Nouvelle Évangélisation » lancée par Jean-Paul II, s’est fixé à Singapour. Ceux qui y travaillent disent très prometteur le démarrage en plusieurs pays. Le centre ouvre une école d’évangélisation, dont les cours doivent s’étaler sur dix-huit mois.

4. L’apostolat social : le point faible. Cette Église priante, dévotionnelle, à sacramentalisation intense, ne semble pas encore avoir acquis une conscience valable des dimensions sociales de la foi. Je ne parle pas ici d’organismes ou mouvements opératifs, mais bien de la mentalité des chrétiens en général, et même des prêtres et religieux. C’est le climat, la structure de pensée et de sensibilité qui sont en cause. Individuellement, les fidèles se montrent généreux, souvent même très sensibles à la misère matérielle. Les inondations au Bangladesh en ont encore tout récemment fourni la preuve : des centaines de milliers de dollars recueillis dans nos paroisses, beaucoup plus que l’aide officielle du gouvernement. Ce qui fait une différence énorme si l’on rapporte la contribution des catholiques à leur nombre — 5 % environ — dans la population totale.
Mais le problème est ailleurs : il concerne l’exigence radicale de la foi devant « les structures de péché » qui affectent les personnes à travers les conditionnements politiques, économiques, culturels et autres. Par exemple, on trouve peu de sensibilité chez nos gens à la condition des travailleurs étrangers à Singapour. On critique et condamne facilement cette lacune. Je crois qu’il faudrait aller plus profond, tenir compte du façonnement psychologique, viscéral, « dans le sang », créé par une hérédité plurimillénaire de bouddhisme, hindouisme et autres sagesses asiatiques. Pour celles-ci, ne l’oublions pas, le « salut », dans et par la religion, n’est autre que l’évasion individuelle des misères du monde. On s’irrite parfois, on rit plus souvent, de certains traits de caractère ou de comportement nettement bouddhistes ou hindous chez les gens. Mais on oublie que cela joue aussi dans leur perception de la société et de ses structures, dont certaines incarnent en toute vérité le « péché du monde », connu seulement par la foi chrétienne. Comme disait Mauriac, nous-mêmes, sommes-nous bien sûrs d’être autre chose que des « nouveaux chrétiens » ?
Au demeurant, tous nos fidèles ne restent pas inertes ou inconscients devant ces réalités ; certains s’éveillent lentement, trop lentement peut-être, mais est-ce mieux ailleurs ? Avant d’engranger les moissons, ne faut-il pas que lève la semence enfouie ? Nous devrions sans doute avoir les patiences de Dieu.

5. La crise de 1987
Quoi qu’il en soit, cet éveil aux dimensions sociales de la foi, au lieu de mûrir sans problème, attira la foudre. En mai 1987 furent arrêtées seize personnes, chrétiennes ou non, travaillant dans les services sociaux catholiques. Toutes internées sans jugement, selon une procédure extrajudiciaire héritée de la colonisation anglaise, qui l’avait instaurée pour mater l’insurrection communiste des années 50. Chef d’accusation : agitation politique fomentation un « complot marxiste sous couvert d’activités religieuses ».
Bruit énorme... et embrouille immédiate. Sans délai, on perd de vue le cœur du litige : les prisonniers sont-ils coupables de ce dont on les accuse ? Le gouvernement l’affirme, certes, mais l’innocence des inculpés intéresse peu ses adversaires. Ce qu’ils visent, en premier lieu, c’est la procédure extrajudiciaire, car elle leur permet d’attaquer leur vieil ennemi au nom des droits de l’homme des libertés civiques, de la démocratie etc. Mêlée confuse, où s’affrontent des adversaires venus des horizons les plus divers, pour des motifs et des buts disparates. Aux organisations humanitaires parfaitement sincères et honnêtes, se joignent des journaux, des partis politiques des groupes idéologiques qui trouvent là occasion et prétexte à vider de vieilles querelles, un lourd contentieux d’hostilité avec le gouvernement de Singapour Même les haines personnelles n’en sont pas absentes, ni les coups « en dessous d la ceinture » ! Heureusement, au cours de trois années que l’affaire va couver de braises ou jeter des flammes intermittentes, l’Église lui deviendra, en droit et en fait, de plus en plus étrangère, sans toutefois pouvoir sortir de sa position inconfortable, plus que désagréable. Car jusqu’à la fin, elle restera à l’avant-scène comme le drapeau autour duquel se battent les soldats. Beau cafouillis, auquel le point final sera mis par le vote de la loi sur « l’harmonie religieuse », au printemps 1990.
Bilan : l’Église de Singapour a reçu des coups et s’en est trouvée meurtrie. De très utiles organisations comme « Justice et paix », les institutions d’aide aux travailleurs étrangers, ont disparu ou ont été mises en veilleuse ; l’évêque s’est vu durement critiqué, les prêtres accusés réduits au silence, l’Église diocésaine dite sans ressort et soumise au pouvoir civil. Tous jugements mal informés et superficiels. Quelques conséquences plutôt positives aussi. Surtout une prise de conscience — quelque peu étonnée, même effarée chez certains — que les domaines religieux et civil ne coïncident pas et peuvent entrer en conflit. D’où nécessité d’une vigilance critique et d’une cohésion interne plus affirmées.
Par ailleurs, la situation générale de l’Église « dans » Singapour n’a pas été affectée par l’orage. Ceux qui croient à la réalité du fameux « complot marxiste » restent la petite exception, les catéchumènes adultes viennent toujours aussi nombreux ; les activités éducationnelles, cultuelles, caritatives jouissent de la même liberté qu’auparavant. Et enfin, paradoxalement, la dimension sociale de la foi a gagné un plus grand relief, avec une meilleure perception de ses lois et conditions chrétiennes authentiques. Nous restons cependant gênés aux entournures. Ainsi il faut mettre une sourdine à toute action concertée. Par exemple, l’archevêque demandera-t-il officiellement à toutes les paroisses de faire connaître l’enseignement social de l’Église à l’occasion de Centesimus Annus, mais rien ne sera fait au plan diocésain.
1987 marque une date décisive. Secousse inattendue, mais peut-être, à long terme, globalement bénéfique. L’Église continue.


LES MISSIONNAIRES MEP À SINGAPOUR

En comparant les âges auxquels nos confrères de la mission de Rangoon quittaient ce monde, mon voisin d’alors, le Père L. Philippe avait fait une curieuse découverte : « Plus on vieillit, et moins on risque de mourir. » Le Père Philippe était un saint homme qui ne manquait pas d’humour.
Dans le compte rendu de 1985, on lit ceci : « Sur les 21 confrères présents à Singapour,
1 a plus de 80 ans,
6, entre 70 et 79 ans,
6, entre 60 et 69 ans,
7, entre 50 et 59 ans,
1, le plus jeune, a 41 ans. »

Où en est-on au 1er juillet 1991 ?
17 missionnaires MEP sont présents à Singapour :
4 ont plus de 80 ans,
5, entre 70 et 79 ans,
6, entre 60 et 69 ans,
2 ont moins de 60 ans, dont notre benjamin, qui en a 38.
12 confrères sont en activité, 5 retirés ou en semi-retraite.

Nous sommes moins nombreux qu’en 1985 (17 contre 21), nous sommes pourtant plus nombreux à avoir passé le cap des 80 ans (4 contre 1). Notre moyenne d’âge (69 ans) est nettement plus élevée que celle des 114 prêtres actuellement à Singapour (55 ans et demi).
« Cher Père Philippe, une fois de plus les statistiques abondent dans votre sens et confirment votre aimable sophisme. »
Durant ces 6 dernières années, nous avons perdu 6 confrères. Certains décédés en France (les Pères H. Saussard et J. Bourcart) ; les autres, en mission (les Pères Meissonnier, P. Bouttaz et P. Abrial). Le Père Guillaume Arotçarena a été rappelé à Paris et chargé de l’information et des publications.
Commençons maintenant notre visite des confrères présents à Singapour, par nos anciens.
Cyprien Huc (86 ans). C’est un accident de voiture en février 1987 qui, finalement, a marqué un grand tournant dans sa vie et son activité missionnaires. Gardant tout son humour, il disait : « Pour moi, c’est la fin de la route ! » Un malheur n’arrivant jamais seul, les militaires décidèrent d’acquérir son église et tout le terrain attenant. En 1988, il lui fallut quitter Mandai. L’année suivante, il subissait deux opérations, ce qui ne l’empêche pas de célébrer ses 60 ans de sacerdoce chez les Petites Sœurs auprès desquelles il s’était définitivement retiré.
Hippolyte Berthold (80 ans). Retiré chez les Petites Sœurs des Pauvres, le Père Berthold a bien failli partir pour un monde meilleur en septembre 1986. Il est toujours très entouré par ses anciens paroissiens de la Nativité, mais sa cécité est une croix bien lourde à porter. Le Père Berthold a célébré le cinquantième anniversaire de son ordination sacerdotale chez les Petites Sœurs, ainsi que dans son ancienne paroisse de Ponggol ; puis il est parti en pèlerinage à Lourdes, à Medjugorge, pèlerinage dont il est revenu enchanté et brûlant d’envie de recommencer. De nombreuses paroisses font appel à ses services pour les confessions et, pour beaucoup, il est un directeur spirituel très recherché.
Albert Fortier (80 ans). Très handicapé de la hanche, le Père Fortier s’est retiré, sur place, à Sembawang. Avec beaucoup de discrétion et de délicatesse, il laisse les mains complètement libres à son successeur, le Père Amiotte, qu’il seconde volontiers dans l’administration des sacrements et l’enseignement du catéchisme à quelques adultes. Semi-retraite donc, mais pas grandes vacances !
Louis Magnin (85 ans). Toujours aussi énergique et combatif, il est lui aussi en semi-retraite à la paroisse St-François-Xavier, choyé par la cuisinière, et objet des soins attentifs de ses deux jeunes confrères chinois. Pèlerinage en Terre sainte l’an dernier — 1990 — (et sans problème malgré ses 84 ans), jubilé de diamant en mars de cette année à la paroisse, un jubilé qu’il a magnifiquement présidé, partageant ensuite avec l’assistance ses réflexions sur la formation du clergé. L’ancien professeur de Ménil-Flin pensait encore aux bons principes pédagogiques qu’il appliquait alors.
Pierre Barthoulot (75 ans). Curé de la paroisse du Cœur Immaculé de Marie. Robuste, zélé, il ne ménage ni ses forces, ni sa peine, et ne semble jamais perdre une minute. Il multiplie retraites, missions, triduums, neuvaines, services pénitentiels, pour le plus grand bien d’une paroisse qui a beaucoup grandi depuis la construction des nombreux HLM de Hou-gang-Sud. Les Frères de St-Gabriel ayant libéré les bâtiments de leur école primaire, à côté de l’église, une nouvelle école, « Our Lady of Lourdes College » est venue s’y installer, et le Père Barthoulot en devient le « superintendant ». Son zèle doit être une source d’inspiration pour les jeunes, car il envoie chaque année des candidats au grand séminaire.
François Dufay (75 ans). Notre dévoué procureur réside à Siglap, près de l’église Notre-Dame du Perpétuel Secours, où il rend bien des services, encore que sa surdité le gêne beaucoup dans ses réunions charismatiques ou autres, et surtout au confessionnal. « J’ai bonne apparence physique, dit-il, mais ne vous y fiez pas, l’intérieur se déglingue. » Le Père Dufay est un hôte très agréable et, quand il parle de Chengtu, alors, il devient intarissable !
Louis Amiotte-Suchet (74 ans). Curé de Sembawang, au nord de l’île, lui aussi devra quitter son église, le gouvernement reprenant le terrain qui lui appartenait et qu’il avait obligeamment cédé au diocèse pour une période de temps limitée. Les autorités diocésaines décidèrent donc d’acquérir sur terrain à Yishun, une ville toute nouvelle et proche de Sembawang, et d’y construire une église. Et voilà le Père Amiotte embarqué dans ce nouveau projet, et à la recherche de 3 ou 4 millions de dollars pour le mener à bien. « Embarqué » est bien le mot qui convient, puisque le bâtiment aura la forme d’un bateau et sera dédié à Notre-Dame Étoile de la Mer.
Félix Brygier (71 ans). Le Père Brygier avait remplacé à Clementi le Père Abrial, et s’était remis au mandarin pour aider le Père Nicolas Chia, son curé. « Et on continue en attendant la résurrection », aimait-il dire. Il faillit bien ne pas l’attendre très longtemps, la résurrection : le 5 janvier 1990, il était brutalement arrêté par une hémorragie cérébrale. Une opération très douloureuse à la colonne vertébrale, et de pénibles séances de rééducation ne lui ont pas encore rendu l’usage de ses jambes. Assis sur son lit, appuyé sur 5 ou 6 coussins, il étudie assidûment l’Écriture sainte, et en fait bénéficier les novices des Petites Sœurs. Par sa patience et sa bonne humeur, il fait l’admiration de tous ses visiteurs. Le Père Brygier a rejoint les Pères Huc et Berthold chez les Petites Sœurs.
Paul Munier (70 ans). Vice-recteur (ou prêtre résident ?) de la cathédrale, membre de la commission financière du diocèse, défenseur du lien matrimonial dans un des tribunaux diocésains, directeur spirituel de la Conférence St-Vincent de Paul de la cathédrale, et d’un présidium de la Légion, le Père Munier ne manque pas d’occupations. Il reçoit de nombreux visiteurs de tous les coins du monde, avec des requêtes quelquefois très inattendues. Malgré tout, il continue à lire et à enrichir sa prodigieuse mémoire, et ne manque pas de faire profiter les confrères de ses trouvailles. Vie si remplie et si pleine d’imprévus que celle de vicaire à la cathédrale ! Si vous avez des problèmes, ne manquez pas de le consulter, vous serez étonné des solutions inédites qu’il trouve toujours.
Louis Loiseau (65 ans). Jusqu’à son départ en congé en 1990, on pouvait trouver le Père Loiseau à l’église Notre-Dame du Perpétuel Secours, dont il était curé, et où il faisait un travail énorme. C’était alors une des plus grosses paroisses de l’île. On y avait recensé quelque 13 000 paroissiens. En plus de son travail pastoral, le Père Loiseau était membre de la commission diocésaine du clergé, et président d’un tribunal diocésain. Pour se détendre, il donnait régulièrement des week-ends de « Mariage Rencontre » ou de « Rencontre de fiancés ». Son congé et un pèlerinage en Palestine furent les bienvenus. Mais c’est alors que les ennuis de santé commencèrent. À son retour à Singapour, le Père Loiseau fut envoyé à Toa Payoh pour seconder le Père Francis Lee, curé du lieu. Changement qu’il avait désiré et qui arrivait à propos, en lui permettant un rythme de vie moins contraignant pour son cœur, qui commençait à donner des signes de fatigue.
Joseph Jeannequin (65 ans). Il termine sa dix-septième année dans la même paroisse de la Nativité, secondant le même curé, le Père Tung, originaire du Shansi, qui y travaille depuis 21 ans, et le Père Lu, du Shantung, qui lui n’a jamais connu d’autre paroisse à Singapour depuis plus de trente ans. D’ailleurs, pourquoi changer les prêtres puisque le gouvernement vient de se charger de changer les paroissiens ? Une nouvelle ville continue de se bâtir autour de l’église, en prenant la place des petites maisons privées, éparpillées au milieu de cocotiers, manguiers et bougainvilliers... Pour accueillir les nouveaux paroissiens, le père curé s’est finalement laissé faire, et une trentaine de sessions de « PRE » en anglais, en mandarin et même en teo chew ont déjà eu lieu. Les catéchumènes aussi y sont plus nombreux.
Claude Barreteau (62 ans). Si son arthrite semble lui laisser la paix, en fait, sa démarche nous rappelle qu’il continue à souffrir. À la paroisse St-Michel, Claude a d’abord achevé un complexe paroissial avant de prendre son congé et une année sabbatique en France. À son retour, comme il avait demandé à Mgr Yong de ne plus être chargé d’une paroisse, le Père Barreteau est devenu vicaire du Père Augustine Tay à St-Joseph, Bukit Timah, une grosse paroisse du nord de l’île. Sage et sachant travailler à la chinoise, Claude navigue habillement entre les nombreux écueils qui ne manquent pas dans ces parages.
André Christophe (61 ans). Se plaît bien à Notre-Dame de Lourdes, où il est vicaire d’un curé indien depuis plus de 6 ans. Très zélé, mais plutôt discret sur ses activités pastorales, il sillonne toute l’île sur sa petite motocyclette, à la recherche d’une brebis qui risque de se perdre. Défenseur des pauvres, des « paumés », des laissés-pour-compte, il continue à suivre la ligne pastorale qu’il a apprise à Fourmies, la première paroisse où il fut vicaire, jadis. André s’est activement intéressé aux dernières élections législatives de Singapour, si bien que le gouvernement aussi s’est intéressé à lui, et on retrouve son nom dans un « Livre blanc », du gouvernement de Singapour, condamnant ceux qui mêlent religion et politique.
René Nicolas (61 ans). Professeur d’histoire de l’Église, économe et directeur au grand séminaire. René est également aumônier des Français résidant à Singapour. C’est avec beaucoup de dignité et de savoir-faire qu’il s’acquitte de toutes ses fonctions. En août 1991, René est rentré en France pour une année sabbatique. Il se perfectionnera en histoire de l’Église et en procédure matrimoniale, puisqu’il fonctionne comme juge depuis plusieurs années dans un des tribunaux diocésains.
Michel Arro (60 ans). A vu son mandat de supérieur régional renouvelé en 1987, pour la plus grande satisfaction de tous les confrères. Michel a une activité aussi variée qu’abondante. Il donne des cours au grand séminaire ainsi qu’à l’Institut pastoral de Singapour et en diverses sessions. Aumônier diocésain du mouvement charismatique, membre du conseil épiscopal, du Sénat des prêtres, du Conseil des religieux. Depuis de nombreuses années, il est engagé dans la pastorale des fiancés et des gens mariés (ME et EE), ce qui en fait un membre très compétent d’un tribunal du diocèse. Il visite les confrères de Malaisie dont il est également le supérieur, mais l’essentiel de son travail est à la paroisse Notre-Dame du Perpétuel Secours où il réside.
Jean Charbonnier (59 ans). Responsable du « Service Chine », Jean a établi son centre près de la cathédrale et de l’évêché. Centre de recherche sur la Chine, l’Église, l’histoire, la culture ; centre aussi de contact et d’information, par les livres et articles qu’il écrit et les visites qu’il reçoit. C’est de là aussi qu’il rayonne, le dimanche, pour assurer la messe et la prédication en mandarin dans plusieurs paroisses... quand il est à Singapour. C’est qu’en effet le Père Charbonnier voyage beaucoup : la Chine qu’il a parcourue plusieurs fois, de la Mongolie au Yunnan et du Shantung au Tibet, Taiwan, le Japon, l’Amérique et plusieurs pays d’Europe ont reçu sa visite. À Paris, à la « Catho », il a donné quelques cours sur la philosophie chinoise et, à Singapour, au grand séminaire, c’est Freud, Auguste Comte et l’histoire de la philosophie qui retiennent son attention.
Jean Nguyên Van Dich (38 ans). On ne croyait pas que cela puisse encore être possible : un jeune missionnaire MEP à Singapour ! Et pourtant, nous avons eu la joie de l’accueillir en octobre 1989 ! Jean est originaire du diocèse de Kontum, au Vietnam. La région Malaisie-Singapour ne lui était pas totalement inconnue, puisqu’il fit un séjour à Pulau Bidong en 1980, après avoir tenté une douzaine de fois de s’échapper du Vietnam, et passé trois ans dans un camp de rééducation. Jean avait commencé ses études de séminaire en 1964, mais ce n’est qu’en 1988 qu’il les termina et fut ordonné prêtre à Paris, à Notre-Dame, le 25 juin 1988. Puis, ce fut un stage en Angleterre, pour se perfectionner en anglais et enfin Singapour, à la paroisse de la Sainte-Famille, où il s’est trouvé tout de suite à l’aise avec ses paroissiens et les confrères MEP qui ont été très heureux de l’accueillir. Tous apprécient son sourire, sa belle voix et le bon travail qu’il fait à la Sainte-Famille.
Voilà donc le groupe des confrères MEP de Singapour. Un groupe qui vieillit et qui diminue en nombre, mais non pas en vitalité missionnaire. Vicaires pour le plus grand nombre, et la plupart engagés dans la pastorale paroissiale, bien conscients que c’est le même esprit missionnaire qui anime aussi bien ceux qui travaillent en paroisse que ceux qui sont exclusivement « ad gentes ». La mission « ad gentes » a pour objectif de fonder des communautés, et d’aider les Églises à atteindre leur complète maturité. Complète maturité : c’est bien là que se situe, surtout pour nous, la réalisation de notre vocation missionnaire.

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