| Année: |
1985 |
| Pays: |
Singapour |
| Mission: |
SINGAPOUR |
B. SINGAPOUR
1. L’ÉVOLUTION POLITIQUE, ÉCONOMIQUE ET SOCIALE
DES CHIFFRES
Île de 618 km2, Singapour a une population de 2.500.000 habitants.
Le revenu moyen par habitant est le deuxième de l’Asie, après le Japon, et au niveau de celui de l’Espagne pour prendre des comparaisons européennes. La population est composée de 76,6 % de Chinois, 14,7 % de Malais, 6,4 % d’Indiens et 2,3 % de groupes ethniques divers. Une demi-douzaine de dialectes chinois sont quotidiennement utilisés ainsi que cinq dialectes indiens. Le malais, le chinois mandarin, le tamoul et l’anglais sont cependant les langues officielles. Dans la pratique, l’anglais domine largement, puisqu’il est la langue principale de l’éducation et du service public.
Toutes les religions du monde sont pratiquement représentées à Singapour. Il y a environ 20 % de musulmans, 5 % d’hindous, 10 % de chrétiens, toutes dénominations confondues, parmi lesquels il faut compter 4,5 % de catholiques. 60 % environ de la population se rattache plus ou moins au bouddhisme, encore qu’il soit assez difficile de faire la part des traditions populaires chinoises et du bouddhisme. Environ 13 % de Singapouriens se disent sans religion.
Le régime politique peut être qualifié autoritaire et paternaliste. Un parlement de 79 membres est élu tous les cinq ans. L’ensemble du pouvoir exécutif est entre les mains du Premier Ministre. Le Président de la République est cependant le chef d’État en titre.
Singapour est aussi le deuxième port du monde et le premier centre bancaire de la région. Singapour est membre de 1’ASEAN et un actif défenseur des intérêts américains dans la région.
Si, sur le plan économique, les années 1983 et 1984 ont été bien meilleures qu’on ne l’avait prévu, puisque la croissance a été de l’ordre de 8 %, il n’en est plus de même aujourd’hui. La récession frappe Singapour de plein fouet, et avec elle, de nombreuses inquiétudes et d’angoissantes questions font leur apparition chez beaucoup de citoyens, pour la première fois depuis vingt-cinq ans. Ces inquiétudes et ces questions semblaient, jusqu’à présent, l’apanage des seules sociétés occidentales, et produites par leurs systèmes démocratiques, souvent décrits comme décadents, autant que par des pratiques de protection sociale et de pouvoir syndical, jugées trop dispendieuses, et n’encourageant pas la productivité. Le chômage des jeunes, la réduction du pouvoir d’achat, l’insécurité de l’emploi, l’avenir de la Cité-État sont devenus les lancinants refrains des conversations singapouriennes.
L’année 1985 sera celle de la croissance zéro. Pratiquement tous les secteurs de l’économie sont gravement touchés par la récession. Le marché de l’immobilier s’est effondré depuis deux ans et ne donne aucun signe de reprise à court terme. Les projections pour 1986 prévoient qu’il y aura 276.000 m2 d’espace commercial bâti et 15.000 chambres d’hôtel en surplus. Les promoteurs en difficulté pourraient bien entraîner plusieurs banques locales dans leur chute. Ceci a provoqué le resserrement d’un certain nombre de règles concernant les pratiques bancaires de financement et un conflit à peine voilé entre le gouvernement et la plupart des grandes banques mondiales représentées à Singapour.
Les travaux publics qui avaient bénéficié, les années précédentes, d’un afflux de capitaux d’État, pour d’importants travaux d’infrastructure et la construction accélérée de logements sociaux, montrent des signes inquiétants d’essoufflement dus en grande partie au ralentissement de la demande.
Le secteur tertiaire, qui a toujours été l’épine dorsale de l’économie locale puisqu’il emploie 60 % de la population active, est aussi en difficulté avec des marges de profit négligeables ou même négatives. Plusieurs dizaines de compagnies, et de sociétés à capital limité, cessent leurs activités tous les mois, depuis le début de l’année.
La plus grande partie des pertes d’emploi se situe cependant dans les industries de transformation, le secteur pétrochimique, et surtout les chantiers navals. Le chômage, pour l’instant, affecte essentiellement des travailleurs étrangers qui sont ainsi renvoyés dans leurs pays respectifs. Les salaires enfin qui, déjà depuis deux ans n’augmentaient guère, ont plutôt tendance à baisser, avec l’approbation des syndicats officiels qui n’ont d’ailleurs pas le choix.
Autant dire que le moral du Singapourien moyen n’est pas particulièrement optimiste, malgré les affirmations répétées du gouvernement qui ne manque pas une occasion de dire que les choses ne sont pas si dramatiques qu’elles le paraissent. Beaucoup d’observateurs cependant auraient plutôt tendance à penser qu’elles le sont encore bien davantage.
Si la récession est en grande partie causée par la détérioration de la situation du commerce international, elle a aussi quelques causes internes ; les associations d’hommes d’affaires, les différentes chambres de commerce s’en sont fait l’écho auprès du gouvernement qui semble céder à leur pression et a récemment décidé d’un train de mesures économiques destinées à desserrer le contrôle, quelquefois tatillon, de la bureaucratie d’État et à redonner un certain élan à l’entreprise privée. Certains se demandent cependant si ce n’est pas trop peu et trop tard. Malgré tout, il semble bien que le gouvernement ait raison de faire preuve d’un optimisme modéré. Si les choses s’améliorent aux États-Unis et si, en particulier, ceux-ci résistent aux tentations du protectionnisme douanier et arrivent à forcer les Japonais à ouvrir leurs marchés, l’économie de Singapour pourrait repartir au quart de tour. Un autre facteur d’optimisme réside dans le fait que Singapour est bien placé pour devenir une plaque tournante pour les marchés de la Chine continentale. Si celle-ci continuait à s’ouvrir au monde extérieur à la cadence de ces dernières années, il y aurait là un potentiel formidable de développement dont Singapour ne pourrait que profiter.
La République de Singapour, qui ne peut se passer d’une monnaie forte, puisqu’elle importe la quasi-totalité de ses produits de première nécessité, n’en souffre pas moins, de ce fait, d’un manque accru de compétitivité pour ses produits d’exportation vis-à-vis d’États qui s’industrialisent rapidement. A Singapour, la vie est chère. Ceci explique en partie la diminution des exportations et aussi la baisse très nette du nombre des touristes à Singapour.
En même temps et à plus long terme, une sourde inquiétude se fait jour concernant la dépendance de la Cité-État vis-à-vis des États-Unis, qui s’est encore aggravée depuis trois ans.
Tout ceci, bien sûr, n’est pas sans répercussion sur la situation politique telle qu’elle s’est développée ces dernières années.
Tout d’abord, la vieille garde du parti au pouvoir, le Parti d’Action Populaire (PAP), a pratiquement disparu des instances dirigeantes du parti et du gouvernement. Seul Lee Kuan Yew reste Premier Ministre. Mais il est entouré d’une équipe de jeunes technocrates, conduits par Goh Chok Tong qui semble de plus en plus diriger la manœuvre sur le terrain, capitaine et avant-centre du onze gouvernemental, comme il le dit lui-même. Quant à Lee Kuan Yew, il est présenté comme le gardien de but, poste non négligeable certes, mais plutôt en retrait quand même.
L’autorité de cette nouvelle équipe n’a cependant rien de comparable à celle qui était détenue par la vieille garde ; elle ne jouit pas non plus de la confiance populaire presque aveugle dont Lee Kuan Yew et ses compagnons ont bénéficié pendant vingt-cinq ans. Les attitudes vis-à-vis du gouvernement et des leaders politiques du PAP se sont considérablement modifiées ces dernières années. Rien ne l’a montré plus clairement que les élections parlementaires de décembre 1984 qui ont vu l’élection de deux députés de l’opposition, avec des majorités surprenantes. Plusieurs candidats PAP ont gagné de justesse, et le PAP a perdu, sur l’ensemble de l’île, 13 % de son électorat par rapport aux élections précédentes.
Par-delà le manque de charisme politique de la nouvelle génération de dirigeants du PAP, leur inexpérience manifeste, la perte de contact du PAP avec les aspirations du citoyen moyen, trois autres raisons plus immédiates peuvent sans doute expliquer une perte de crédibilité somme toute surprenante même si l’on prend en considération les élections partielles de 1981 avec l’élection d’un député d’opposition, en la personne de J.B. Jeyaretnam, avocat, secrétaire général du Parti des Travailleurs (Workers’Party ou WP).
L’électorat s’est considérablement rajeuni ; il est plus instruit et mieux équipé qu’il y a quelques années pour exiger du gouvernement davantage de démocratie réelle et un style moins autoritaire et paternaliste. Cet électorat, suivant un sondage réalisé au cours de l’année précédente, estimait à une très forte majorité qu’une opposition parlementaire était nécessaire pour éviter les abus de pouvoir, toujours possibles dans une situation de parti unique. Peut-être aussi faut-il mentionner que cet électorat rajeuni commençait à souffrir d’un certain ennui vis-à-vis d’une scène politique désespérément vide, et d’un certain agacement vis-à-vis de leaders politiques dont ils ne remettent pas en cause les options fondamentales, mais dont les « sermons » répétitifs leur apparaissent ineptes et vides de sens.
L’affaire du CPF (Central Provident Fund) a certainement aussi contribué à faire perdre des voix au PAP, peut-être dans une partie de l’électorat plus âgée. Le CPF est un capital accumulé par le salarié au cours de ses années de travail, et qui est géré par le gouvernement. A l’heure actuelle, la contribution mensuelle au CPF est 50 % du salaire réel, 25 % étant payés par le salarié et 25 % par l’employeur. Le capital ainsi accumulé par le salarié ne peut être retiré par celui-ci que pour acheter un logement construit par le gouvernement. Depuis deux ans cependant quelques exceptions ont été consenties à cette règle. Quand le salarié atteint l’âge de 55 ans, il peut retirer tout son capital et les intérêts accumulés. Ceci lui sert alors de pension de vieillesse. Or, quelques mois à peine avant les élections, une commission gouvernementale proposait d’élever l’âge limite pour retirer le capital accumulé à 65 ans, ou de verser une allocation mensuelle sur le capital à partir de 55 ans, ou à partir de la retraite effective du salarié, ou une combinaison des trois propositions précédentes. Les raisons avancées pour ce changement étaient que le citoyen moyen ne saurait pas gérer un tel capital et pourrait le gaspiller en quelques mois. Les raisons réelles étaient sans doute différentes, mais elles ne furent pas publiées. Certains eurent tôt fait cependant de remarquer qu’avec la diminution du nombre de salariés entrant sur le marché du travail et l’augmentation du nombre de ceux qui en sortaient, le gouvernement devait faire face à des sorties d’argent plus importantes que les rentrées. Très rapidement, devant une opinion publique unanime à condamner ce qui lui apparaissait comme une rupture de contrat, le gouvernement devait faire machine arrière, sans cependant convaincre la population de sa sincérité. Une perte de voix aux élections suivantes fut la sanction logique d’une erreur politique grave.
Une autre affaire malencontreuse pour le gouvernement, dans les mois qui précédèrent les élections, allait être sanctionnée de la même manière par l’électorat. Le Premier Ministre, fidèle à des théories eugénistes des années 60, largement invalidées depuis, estime toujours que les gens riches et instruits ont des enfants plus intelligents. Remarquant que, comme partout ailleurs, les pauvres avaient tendance à avoir davantage d’enfants que les classes moyennes et supérieures et estimant qu’il y avait là un danger pour l’avenir génétique de la nation, il décidait d’encourager les femmes, diplômées de l’université, à avoir davantage d’enfants, en leur offrant des réductions d’impôts à partir du troisième enfant, et des priorités dans les meilleures écoles primaires de la République. En même temps, il offrait un capital de 10.000 dollars de Singapour à toutes les femmes des milieux populaires qui accepteraient de se faire stériliser après deux enfants ou moins. Pour compléter l’affaire, il créait un organisme gouvernemental dont la tâche était d’encourager les diplômés de l’université à se marier entre eux. Des bals pour des invités sélectionnés, des croisières de détente et d’autres activités furent ainsi organisées. L’éclat de rire général qui accueillit ces initiatives bizarres devait pourtant rapidement se figer quand on comprit que c’était sérieux. Un certain nombre de groupes, en particulier chez les catholiques, protestèrent vigoureusement et rencontrèrent un écho largement positif dans la population. Il ne fait aucun doute que beaucoup de Singapouriens, profondément égalitaires, étaient choqués. Cela ne manqua pas d’influencer le vote de décembre 1984. Un certain nombre de ces mesures furent d’ailleurs rapportées après les élections.
D’autres événements politiques ont aussi marqué ces trois dernières années. Le plus important potentiellement est sans doute l’émergence et la très rapide ascension du fils de Lee Kuan Yew, Lee Hsien Loong. Général de l’Armée de Terre à 32 ans, il démissionnait quelques mois plus tard de l’armée pour entrer en politique. Dès le lendemain, un poste de secrétaire politique était créé au ministère de la Défense pour l’accueillir. Deux mois plus tard, dûment élu député PAP, il faisait son entrée au gouvernement, comme secrétaire d’État au Ministère du Commerce et de l’Industrie. Il est, depuis son entrée en politique, très présent dans les médias contrôlés par le gouvernement. Des accusations de népotisme ont bien sûr été murmurées, ici ou là, jusque dans les rangs les plus élevés du parti au pouvoir. Certains membres de la vieille garde ont exprimé aussi quelque inquiétude à voir l’Armée faire ainsi son entrée dans la vie politique. Reste que le jeune Lee semble assez populaire et a une bonne image chez beaucoup de jeunes. Il donne en effet l’impression d’une certaine spontanéité, et n’est pas, comme la plupart des technocrates du gouvernement, un adepte de la langue de bois. Il semble destiné à succéder à son père à plus ou moins longue échéance, à moins d’une erreur grossière de parcours de sa part.
Il faut noter par ailleurs que, s’il est le plus en évidence, il n’est pas le seul militaire de carrière à changer ainsi de direction. En fait, la plupart des jeunes officiers de carrière, formés dans les meilleures académies militaires occidentales, sont, après quelques années de service, dirigés sur des postes clés du service public, des syndicats, et des secteurs économiques qui sont sous le contrôle du gouvernement. Il semble bien qu’il s’agisse là d’une politique délibérée du parti au pouvoir. On peut d’ailleurs se demander si toute alternative démocratique éventuelle ne sera pas ainsi conditionnée et peut-être contrôlée.
Le Premier Ministre Lee Kuan Yew a aussi fait part à la population de son désir de changer la Constitution pour transférer de réels pouvoirs de contrôle des finances de l’État au Président de la République qui n’avait jusqu’ici que des pouvoirs largement symboliques. Il semble bien que, de cette manière, Lee Kuan Yew se prépare pour lui-même, une présidence à sa mesure, une version différente en somme de son rôle présent de gardien de but.
Ce qui est plus inquiétant, c’est qu’au soir des élections parlementaires de décembre 1984, il remettait en question le principe de toute démocratie, à savoir le droit de vote de tous les citoyens. Ceux qui pensaient qu’il s’agissait là de la réaction de dépit d’un politicien mécontent de ses résultats, ont dû déchanter rapidement. Le thème a encore été repris par Goh Chok Tong, tout récemment, quand il a affirmé, dans un discours aussitôt publié en entier par la presse, qu’il fallait resserrer les conditions des élections au Parlement pour éviter que n’importe qui soit élu.
Le Président de la République, Devan Nair, élu à ce poste, en 1981, fut forcé de démissionner, en 1984, pour alcoolisme. Le Premier Ministre devait détailler dans un discours surréaliste au Parlement, les raisons médicales de la démission qu’il venait de lui demander, dans des termes qui faisaient penser davantage à un assassinat politique délibéré qu’à la compassion et la discrétion méritées par tout homme malade. Quelques mois plus tard, le Parlement proposait une pension pour l’ancien Président, à condition qu’il se soumette à un contrôle médical. Cette hypocrisie morale du plus pur style victorien n’échappa guère au public, d’autant qu’elle est finalement assez typique d’une certaine élite singapourienne puritaine et hypocrite, comme seuls les puritains peuvent l’être devant des pécheurs dont on exige le repentir. Devan Nair refusa publiquement cette offre, devenant ainsi plus populaire qu’il ne l’avait jamais été, et commença un long voyage aux États-Unis.
Par ailleurs, l’opposition parlementaire s’est considérablement renforcée et organisée, surtout en ce qui concerne J.B. Jeyaretnam et son Parti des Travailleurs. Un apport de sang nouveau après sa réélection, ainsi qu’une certaine efficacité mobilisatrice à la base, lui donnent à l’heure actuelle, une certaine crédibilité dans l’opinion. L’entrée de la télévision au Parlement, destinée dans l’esprit du gouvernement à prouver que l’opposition n’était pas crédible, a eu l’effet contraire en montrant un Jeyaretnam parfaitement à l’aise et posant des questions bien documentées, alors que les députés PAP paraissaient trop souvent s’exprimer avec difficulté, et que les ministres passaient davantage de temps à éviter les questions qu’à y répondre.
D’une manière générale, on pourrait caractériser la situation politique actuelle de fluide, avec un parti au pouvoir qui semble éprouver du mal à sentir le pouls de la masse de la population et à trouver la longueur d’onde correcte. En même temps, l’autorité de la nouvelle génération de leaders est loin d’être établie, et un large secteur de la population n’hésite plus à se faire entendre et à critiquer ouvertement le gouvernement. A deux reprises cette année, le ministère de l’Éducation et celui des Transports ont dû faire marche arrière en catastrophe sur des mesures dont ils disaient pourtant avoir étudié toutes les données. Ils avaient compté sans l’opinion publique. Malgré tout, le parti au pouvoir jouit d’un avantage tout de même considérable, celui justement d’être au pouvoir.
Guillaume AROTÇARÉNA
2. L’ARCHIDIOCÈSE DE SINGAPOUR
Si on me demandait de décrire l’activité religieuse, pastorale et missionnaire de Singapour pendant ces trois dernières années, je dirais qu’elle a atteint sa vitesse de croisière. Après le décollage rapide et impressionnant des divers mouvements de renouveau de vie chrétienne, comme le mouvement charismatique, le renouveau paroissial, le néo-catéchuménat et bien d’autres, l’appareil a atteint une altitude où les nuages et turbulences ne paraissent guère menaçants, font voir les choses de haut, et permettent une vitesse de croisière en pilotage automatique. Ainsi chacun peut vaquer tranquillement à ses occupations, suivre sa routine sans s’occuper de son voisin. Chacun pour soi et Dieu pour tous. A part les trois paroisses de l’est de l’île qui continuent à organiser ensemble leur prédication dominicale et l’instruction de leurs catéchumènes, et un petit effort à travers le diocèse pendant le Carême et l’Avent pour célébrer des cérémonies pénitentielles avec l’aide des prêtres du doyenné, il n’y a pratiquement pas de coopération entre les paroisses. Chacun a la liberté de tout faire... ou de ne rien faire. C’est peut-être la vocation de Singapour, deuxième port du monde, de s’ouvrir à tous les courants de pensée religieuse d’Est et d’Ouest, en toute liberté.
En 1982, un prêtre américain, Tom Mayhew nous apporta le PRE, c’est-à-dire le mouvement pour le renouveau paroissial. Vingt-cinq prêtres assistèrent à sa session et, en décembre, un premier essai fut tenté sur la côté Est. Visant au renouveau de la vie paroissiale, le PRE se propose de reformer l’unité du corps du Christ dans la charité en faisant sauter les barrières entre prêtres et fidèles, et entre les fidèles eux-mêmes, par la réconciliation de tous dans le pardon mutuel et l’amour du Christ. L’expérience ayant été prometteuse, d’autres paroisses s’y sont lancées avec le même succès, et la bénédiction de l’archevêque.
L’archevêque, lui, a peu de contacts vrais avec son clergé et ne prend guère que des décisions ponctuelles visant à assurer le service liturgique paroissial ou l’enseignement au grand séminaire.
Des questions de visas ayant rendu de plus en plus problématique la possibilité d’envoyer nos grands séminaristes étudier au Collège général de Penang, en Malaisie, la décision fut prise de bâtir à Singapour notre grand séminaire, et en attendant la réalisation de ce coûteux projet, de garder ici nos aspirants à la prêtrise. Quelques aménagements dans les vastes bâtiments du petit séminaire de Ponggol, d’ailleurs vide de petits séminaristes, ont facilité l’hébergement de 23 étudiants et de leur supérieur. Les professeurs y viennent faire leurs cours, tout en résidant dans leurs paroisses où la plupart sont curés. Finalement, les premiers coups de pioche symboliques ont été donnés par l’archevêque, le 28 août 1985, sur un terrain de la mission bien situé, au bord de la mer, où vont s’enfoncer les quelque deux cents pilotis sur lesquels reposera le grand séminaire de Singapour.
Un beau grand séminaire, flambant neuf, dans un an ou deux, c’est magnifique et porteur d’espoir ! Mais ce n’est pas sans inquiétude qu’on peut se poser cette question : y aura-t-il encore des jeunes pour le remplir ? D’une part la politique nationale de planning familial, menée rondement depuis deux décades, commence à porter ses fruits et rares maintenant sont les jeunes foyers qui ont plus de deux enfants ; alors qui sera assez généreux pour faire le sacrifice de son fils pour servir le Christ dans le ministère sacerdotal ? D’autre part, les instituts religieux travaillant à Singapour : Rédemptoristes, Franciscains, Jésuites, semblent offrir plus d’attraits à nos jeunes que le clergé diocésain. Faut-il y voir un désir de sécurité ? L’espoir du soutien fraternel d’une communauté ? Ou une meilleure chance de développement humain ? Je me suis permis de poser la question à un de nos jeunes attiré par la Compagnie de Jésus. Voici sa réponse : « L’éventail des tâches apostoliques que peuvent m’offrir les Jésuites me semble plus vaste et plus varié que ce que pourrait m’offrir le ministère paroissial du clergé diocésain. »
Et pourtant le ministère paroissial du clergé séculier ne manque ni de diversité ni d’intérêt, dans un pays où la pratique dominicale tourne autour de 60 % : évangélisation d’importantes assemblées dominicales par la prédication dans certaines paroisses jusqu’à huit sermons chaque dimanche ; nombreuses confessions ils ne sont pas rares les prêtres qui entendent jusqu’à 8.000 confessions par an ; catéchisme à des centaines d’enfants ; préparation des jeunes couples au mariage avec souvent une chance de « préévangéliser » le partenaire bouddhiste ou hindouiste ; aumônerie de nombreux mouvements d’action catholique. C’est dans ce contexte paroissial que la plupart des 21 confrères MEP exercent leur ministère sacerdotal à Singapour. Deux d’entre eux ont des activités hors paroisse : service des prisons ou des immigrés, en particulier des employés de maison, et service d’information ou de liaison avec l’Église en Chine.
Dans ce qu’on était convenu d’appeler pays de mission, de tout temps l’Église a consenti de gros efforts dans le domaine de l’éducation, nos écoles étaient même un des piliers de l’évangélisation. Durant ces dernières années, une certaine menace planait sur nombre de nos écoles qui n’avaient pas suivi le progrès et se trouvaient classées « sub-standard », faute d’équipement moderne en informatique, audio-visuel et laboratoires. Quelques-unes, même de petites écoles paroissiales, ont pris le risque de quitter leurs vieux bâtiments pour s’installer dans des complexes scolaires tout neufs que leur offrait le gouvernement, moyennant finances bien sûr, mais que le ministère de l’Éducation subventionnait à 80 %.
Pendant ces trois dernières années, les prêtres se sont réunis deux fois pour essayer de discerner les besoins immédiats du diocèse. En 1983, il fut décidé que la première urgence était d’apporter un soin spécial à la formation des familles chrétiennes. Dans la ligne de cette décision, un bureau pour la vie familiale fut créé et confié à un Père Rédemptoriste, bureau qui se transforma ensuite en société, reconnue par l’État, animée par un secrétaire à plein temps et de nombreux volontaires. Cette société a pratiquement pris sous son ombrelle tous les mouvements et activités concernant la famille : cours de préparation au mariage, mouvement « Pro Life » (en particulier contre les 23.000 avortements qui se pratiquent annuellement ici), CFSM (Mouvement familial et social chrétien), « Marriage Counselling ».
L’an dernier, le presbyterium décida que la priorité du diocèse, cette fois, serait l’évangélisation. Dans l’enthousiasme de cette décision, une « task force » (groupe de choc) comportant quelques prêtres fut mise en place en vue de coordonner les efforts, de faire des suggestions, d’imprimer des dépliants et des livrets, pour présenter notre foi aux non-chrétiens, spécialement à ceux qui assistent aux mariages ou aux enterrements catholiques. Six mois après, ce projet semble avoir fait long feu.
UNE ÉGLISE PLUS ENGAGÉE DANS CERTAINS SECTEURS
Les phénomènes sociaux qui agitent le reste de la société commencent pourtant à frapper à la porte des communautés chrétiennes bien chaudes et centrées sur elles-mêmes. Depuis trois ans, le nombre des travailleurs émigrés philippins catholiques a augmenté de manière impressionnante. Un catholique adulte sur quatre est aujourd’hui un travailleur immigré. Ils n’ont pas encore leur place dans l’Église même si, ici ou là, des efforts sont consentis. Avec eux pourtant, des problèmes nouveaux font leur apparition concrète dans l’Eglise : exploitation des employées de maison, conditions de travail faites aux ouvriers du bâtiment, racisme légalisé des lois sur l’immigration, absence de liberté religieuse pour une grande partie des employées de maison. Ces problèmes, qui affectent pourtant une bonne partie de la population catholique de Singapour aujourd’hui, n’ont pas encore reçu de la part de l’Église l’attention qu’ils mériteraient. Cette Église est encore très peu sensible à des problèmes qui la touchent pourtant profondément dans sa vision de l’homme et sa doctrine morale.
Malgré tout, ces dernières années, l’image de l’Église catholique a évolué dans la perception qu’en a une bonne partie de la société à Singapour. L’image de l’Église catholique perçue couramment par le public était celle d’une communauté très centrée sur les dévotions, en particulier la dévotion mariale. Depuis quelques années, une autre image est en train d’apparaître, en surimposition de la précédente en quelque sorte : celle d’une communauté beaucoup plus orientée sur les problèmes sociaux que les autres dénominations chrétiennes qui sont davantage perçues comme très influencées par les pentecôtistes.
Il n’est pas sûr que les images perçues à l’extérieur, autant en ce qui concerne les protestants que les catholiques, soient bien conformes à la réalité. Il est certain tout de même qu’avec la timide libéralisation sociale et politique de ces dernières années, plusieurs groupes catholiques d’étudiants, d’ouvriers et des professions libérales se sont montrés très actifs dans un certain nombre de domaines, en contestant les nouveaux amendements aux lois du travail qui permettent des journées continues de douze heures, en contestant aussi certaines législations ou absence de législation, en ce qui concerne les travailleurs émigrés, en obligeant le conseil des avocats à former un système d’aide légale, dans des domaines qui n’étaient pas couverts par le système existant, en protestant enfin contre certaines mesures eugénistes, prises par le gouvernement, qui furent d’ailleurs rapportées après un certain temps. Cette activité de groupes minoritaires dans l’Église catholique a été largement répercutée par les mass-media et le « Catholic News » en particulier. Par ailleurs, quelques prêtres ont aussi formé un groupe de réflexion appelé « Église et Société » qui essaye de contribuer à une réflexion chrétienne dans le contexte social et politique de Singapour. Deux fois par an, ils publient les résultats de leur réflexion.
Ce bref aperçu sur l’activité religieuse à Singapour, pendant ces trois dernières années, serait trop incomplet si je ne mentionnais pas les douze à treize cents adultes baptisés chaque année à travers le diocèse, l’arrivée de deux prêtres philippins de l’« Opus Dei », l’assiduité de nos chrétiens à fréquenter les sacrements : messe du dimanche, confessions. A signaler aussi le renouveau de notre journal catholique qui a changé de direction et d’orientation. Notre « Catholic News » est définitivement centré sur la justice sociale. Enfin, un rallye de jeunes pour marquer l’année de la jeunesse, mérite aussi d’être mentionné. Environ 6.000 jeunes y ont participé, guidés dans leur réflexion par Mgr Claver.
L’Église de Singapour est une Église vivante et généreuse, bien qu’encore un peu trop centrée sur elle-même. Mais lorsqu’on sait que les catholiques ne sont qu’une minorité 3 ou 4 % de la population de Singapour il est compréhensible qu’ils se serrent les coudes.
Joseph JEANNEQUIN
3. LES MISSIONNAIRES MEP DE SINGAPOUR
VUE D’ENSEMBLE
Avec le retour définitif en France, pour raison de santé, du P. Henri Saussard, en 1984, nous nous retrouvons 21 prêtres MEP dans l’archidiocèse de Singapour, l’ensemble du clergé s’élevant à 106 prêtres tant diocésains que religieux. La situation est pratiquement inchangée, si ce n’est le fait du vieillissement. Encore faut-il remercier le Seigneur, car de nombreux confrères déjà âgés restent à même de continuer leur apostolat. Sur les 21 confrères présents :
1 a plus de 80 ans ; 6 ont plus de 70 ans ; 6 ont entre 60 et 69 ans ; 7 ont entre 50 et 59 ans ; 1, le plus jeune, a 41 ans.
Deux confrères sont à la retraite, seize travaillent en paroisse, et trois en dehors des cadres paroissiaux. A leur travail habituel, deux confrères ajoutent des cours au séminaire, deux s’occupent d’hôpitaux proches de leur paroisse, quatre sont membres de comités diocésains.
LES CONFRÈRES ET LEURS ACTIVITÉS PASTORALES
En partant du nord de l’île, tout près de la Malaisie, entre les jardins d’orchidées et le zoo, notre doyen qui a fêté de multiples façons ses 80 ans, le P. Cyprien Huc continue à travailler dans la paroisse dont il fut le curé pendant bien des années. Un docteur compréhensif lui donne le certificat nécessaire pour renouveler tous les ans son permis de conduire, et il est à même de circuler entre le quartier des HLM et la maison de vieillards tenue par des religieuses, de se rendre à nos réunions MEP, de prendre part aux célébrations charismatiques, et de se trouver présent au mariage de jeunes qu’il baptisa voici plus d’un quart de siècle. Souvent il dit : « Tant que je puis faire quelque chose, je suis heureux ! »
Le P. A. Fortier (74 ans), seul chez lui et maître chez lui depuis des années, fait face à l’invasion pacifique de centaines et bientôt de milliers de nouveaux paroissiens qui viennent dans la nouvelle ville de Yee Shun dont la population totale s’élèvera à 200.000. Son église de Notre-Dame Étoile de la Mer, aux dimensions modestes, l’oblige à multiplier les messes pendant le week-end. Il faudra sans doute songer à bâtir, mais où ? Acheter un nouveau terrain parmi les HLM ? Cela devient de plus en plus coûteux ? De plus, le gouvernement se réserve d’offrir les terrains et de les vendre au plus offrant. Essayer d’obtenir que le bail du terrain actuel, qui doit être renouvelé tous les ans, soit changé en bail de longue durée ? C’est peu probable. En attendant, malgré une hanche qui fatigue vite, Albert visite ses nouveaux paroissiens et bénit leurs maisons.
Le P. Louis Amiotte (69 ans) est vicaire à la vieille paroisse de Bukit Timah. En ce qui concerne l’apostolat et les constructions, il a fait bien plus que ce qu’un vicaire a ordinairement la possibilité de faire. C’est une situation qui demande un certain sens de l’équilibre.
Le P. Pierre Abrial (63 ans), après quelque vingt-cinq ans sur le siège curial, a choisi d’être vicaire et c’est à l’église de la Sainte-Croix qu’il fait équipe avec trois prêtres du clergé local. Notre grand travailleur et organisateur doit s’adapter à une situation nouvelle dans une paroisse-dortoir où l’on ne voit à peu près personne durant la journée. Il s’initie au renouveau charismatique, animant la communauté paroissiale, et découvre le potentiel du « Parish Renewal Experience » (PRE). Il reste le spécialiste de l’apostolat en mandarin, car lorsqu’on a fait ses débuts au Szechwan, on est marqué pour la vie.
En revenant vers la cité, nous trouvons le P. Pierre Bouttaz (77 ans), depuis de longues années à la paroisse Sainte-Bernadette. Tous les jours il visite l’hôpital général récemment rebâti et rend ainsi grand service aux autres paroisses de la ville. Un coup de téléphone, et l’on est sûr que le malade recevra bien vite une visite pleine de discrétion et de bonté. Il assure beaucoup de confessions, est un conseiller recherché, et aussi aumônier du groupe de catéchumènes.
A l’ombre de la cathédrale et tout, près de la future station de métro les travaux souterrains n’ont pas réussi à l’ébranler le P. Jean Charbonnier, responsable du Service Chine et aumônier de divers groupes de culture chinoise (langue mandarine), accueille et informe tous ceux qui portent intérêt à l’Empire du Milieu. Avec l’aide d’une secrétaire et d’un bon noyau de volontaires il reçoit et met en ordre coupures de journaux et articles sur la Chine, prépare et publie une circulaire en anglais, chinois et français, ouvre aux problèmes de l’Église de Chine les chrétiens de Singapour, facilement insulaires, et même les confrères trop pris par leur apostolat immédiat. Mais rien ne vaut l’information sur place, et Jean est un voyageur intrépide et organisé : de HongKong à Lhassa, en passant par le Yunnan et le Szechwan ; les provinces du Shantong et de Mongolie ; une excursion rapide et mouvementée dans la zone contrôlée de l’ancien Port-Arthur... Entre temps, il n’hésite pas à initier nos séminaristes à l’histoire de la philosophie et même au bouddhisme. Avec toutes ces activités, il a dû passer l’aumônerie du collège catholique préparatoire à l’université à un Père jésuite irlandais, d’autant plus que même la France a besoin de ses compétences de sinologue, pour des cours plus spécialisés.
A son retour de congé, le P. Claude Barreteau a repris sa charge de curé à la paroisse Saint-Michel dont l’église, éloignée de la grand-route, ne facilite pas le rassemblement des paroissiens. Et pourtant Claude s’efforce de réunir et d’animer la communauté avec la coopération d’un bon noyau de laïcs. Pour continuer dans cette ligne, il a besoin d’espace et de salles, aussi lui faudra-t-il se lancer sous peu dans les constructions et la réparation de vieux bâtiments devenus inutilisables. Il a, avec lui, un jeune prêtre chinois qui est venu le rejoindre en cette fin 1985.
Quant au P. André Christophe, dont la moto sillonne Singapour, après six ans passés à Saint-Michel comme vicaire, et à deux reprises comme curé durant l’absence du titulaire, le voici avec, un pied-à-terre à l’église de Notre-Dame de Lourdes, toujours considérée par les chrétiens tamouls et malayalis comme leur église-mère. De là, tout en aidant le curé, il aura toute facilité pour continuer son apostolat « diocésain » au service des travailleurs, des pauvres, des « paumés »dirait-on en France. Et c’est là qu’André se donne tout entier, avec enthousiasme et grand cœur, dénonçant avec persévérance l’injustice et l’oppression. Malgré tous ses soucis il reste jeune : pas un cheveu blanc, et son indignation apostolique réussit à réveiller le flegme de certains confrères.
A l’église du Christ-Ressuscité, à Toa Payoh, René Nicolas (55 ans) et Jean Bourcart (71 ans) sont les vicaires discrets et capables d’un curé chinois.
René est le maître incontesté de la catéchèse, spécialiste de l’audiovisuel : ses documents bien rangés dans une bibliothèque spéciale sont toujours à la disposition des nombreux volontaires qui participent à la formation chrétienne de plus d’un millier d’enfants. Il est aussi l’aumônier de la communauté française. Ce travail pastoral, pour lequel il y a peu de volontaires, lui a valu, en 1985, un voyage en France pour assister à la réunion des aumôniers des Français de l’étranger. Un conseil paroissial s’est mis en place récemment, mais tous ces paroissiens restent peu de temps, et passer d’une célébration à Ton Payoh avec plus de mille personnes à une célébration dans une petite chapelle pour 40 à 60 personnes de mentalités si différentes demande une grande souplesse et un réel travail de préparation. Le P. Boucart, digne et accueillant, en plus du travail paroissial, assure la visite quotidienne de deux hôpitaux et est membre ou président délégué du tribunal des mariages. Faites-lui confiance, il connaît la procédure et montre une grande patience. Après son congé en France le voici de retour à Toa Payoh, à la grande satisfaction de son curé.
A Saint-François-Xavier, paroisse qui continue à changer d’étendue et de population, selon les constructions d’HLM et les décisions des curés voisins, les PP. Félix Brygier et Louis Magnin (respectivement 65 et 79 ans) mettent au service de leurs paroissiens la sagesse de la jeunesse et la fougue de la vieillesse. C’est un. plaisir, le lundi matin, d’entendre le P. Magnin nous parler, avec enthousiasme, de son sermon de la veille. Quant au P. Brygier, il prend les choses avec calme, pense qu’il y aura toujours assez à faire, qu’il ne faut pas vouloir tout expliquer, et que seule la résurrection le libérera de ses ennuis de santé qu’il accepte sans en parler. Il a ajouté un étage au bâtiment du jardin d’enfants et continue à se cultiver par la lecture d’ouvrages théologiques. Aussi a-t-il toujours le mot « ad hoc » pour éclairer et réjouir les confrères.
Le P. Barthoulot (69 ans), après son congé, se retrouve curé de la paroisse du Cœur Immaculé de Marie. voisine de Saint-François-Xavier. Paroisse est pleine croissance avec des milliers de nouveaux paroissiens venant habiter les HLM, paroisse qui se cherche aussi, car les nouveaux arrivés ont tendance à fréquenter encore les églises: d’où ils viennent. Mais le pasteur leur rend visite, avec une ardeur de jeune. Il s’occupe aussi, et avec quel soin, du P. Hippolyte Berthold, son compatriote et l’un de ses prédécesseurs dans la paroisse ; il l’emmène parfois prendre des bains de mer.
Chez les Petites Sœurs des Pauvres, dans une maison spécialement bâtie pour les prêtres âgés, « Béthanie », nous avons deux confrères à la retraite; les PP. Berthold et Meissonnier. Le P. Berthold, ancien vicaire général et pendant très longtemps curé dans le district de Serangoon, reste très entouré par ses anciens paroissiens. Il a maintenant perdu la vue, mais il y a plus de volontaires qu’il n’en faut pour lui faire faire une promenade ou lui lire un livre. Lui-même s’occupe avec des cours de catéchisme aux postulantes, et tous les dimanches il aide, en paroisse, pour les confessions. La radio et l’écoute de cassettes lui permettent de rester au courant de ce qui se passe dans le monde et dans l’Église, et il est très assidu à notre réunion MEP hebdomadaire.
Le P. Meissonnier est revenu de congé, en janvier 1984, pour prendre sa retraite à Singapour où il a de nombreux amis parmi les gens qu’il a instruits et baptisés. Il enseigne encore le catéchisme, rend service en paroisse, à l’occasion, et se retrouve régulièrement le lundi avec quelques confrères à la maison régionale.
Le P. Joseph Jeannequin (59 ans), représentant des confrères au Conseil régional, est heureux dans sa paroisse de Serangoon. De nombreux catéchumènes, des réunions, de nouveaux paroissiens à visiter, car les maisons de bois couvertes en zinc qui entouraient l’église ont été remplacées par des HLM : tout cela lui donne plus de travail qu’il n’en peut faire. Le quartier continue à se transformer et les derniers marécages de palétuviers font place à de nouveaux immeubles. On y gagne de belles routes, mais le mode de vie devient impersonnel, et Joseph voudrait décider son curé à lancer le PRE pour donner un nouveau souffle à la communauté paroissiale.
Revenant vers l’est de l’île, nous trouvons le P. Paul Munier (65 ans) à Saint-Étienne. Il vient de profiter pour la première fois d’une partie de sa retraite, mais il est loin d’être à la retraite ! L’arrivée d’un commentaire américain du nouveau Droit Canon lui a donné plus de mille pages grand format à se mettre sous la dent. Il a fait des découvertes intéressantes, que d’aucuns auraient préféré ne pas connaître, et il reste toujours un conseiller docte et de grand bon sens. Accompagné d’un vicaire prélat de Sa Sainteté, ancien vicaire général de Melaka-Johore, il soigne des paroissiens qui ont tendance à vieillir, car les jeunes vont s’installer ailleurs, et à diminuer en nombre, car d’autres vont s’installer dans de nouveaux quartiers dans des appartements de meilleure qualité. Il est souvent l’aumônier matinal des Sœurs Canossiennes dont l’école et le couvent sont tout à côté, mais leur spiritualité reste un mystère plus compliqué à comprendre que le Droit Canon. De temps en temps, il fait une partie de tarot à la maison régionale où il retrouve les PP. Dufay et Arotçaréna, et participe activement à nos réunions.
Quant au plus jeune, il avoue lui-même se sentir vieillir. Le P. Guillaume Arotçaréna (41 ans), réside dans son centre de Geylang, devenu le quartier général des émigrées philippines venues travailler à Singapour, comme bonnes à tout faire. Car là est bien le problème : des bonnes à tout faire, dont on ne respecte souvent ni la personne ni les droits. Lors de conflits avec les employeurs ou avec les bureaux de l’immigration, c’est au centre de Geylang qu’elles trouvent abri et conseil. Guillaume est connu et apprécié, tant au ministère du travail qu’à l’immigration, car il est au courant de choses qui échappent à beaucoup d’autres. Même si parfois ce qu’il dit gêne, on l’écoute, et il a été plusieurs fois à la une du journal local, avec des photos et titres qui ont fait impression : « Le confesseur des filles philippines ». D’un autre côté, il n’est pas dupe et sait que, parmi elles, il est des éléments peu recommandables. Il a obtenu voici quelques mois son statut de résident permanent, après des enquêtes plus que minutieuses. Par contre, son permis de visite des prisons lui a été enlevé sans explication et sans raison apparente. Or Guillaume faisait là un travail remarquable avec un groupe d’une vingtaine de laïcs bien formés. Il animait avec eux un centre pour prisonniers libérés. Tout cela, semble-t-il, ne va pas pouvoir continuer. C’est regrettable, d’autant plus qu’il n’avait pas été facile d’organiser cette aumônerie des prisons.
Au niveau de la Région, le P. Arotçarena a été élu Conseiller. Mais il reste encore plus apprécié pour ses talents culinaires qu’il met à notre service. Il sait aussi nous déranger de nos habitudes par des analyses lucides et bien documentées de la vie de Singapour et de l’Église.
Avec méthode et sérieux, le P. Louis Loiseau (59 ans) est curé de Notre-Dame du Perpétuel Secours, à Siglap, avec autour de lui un prêtre chinois local, un Père de Scheut, ancien missionnaire au Zaïre, et le P. Michel Arro. Depuis deux ans, le catéchuménat d’adultes a été organisé d’une manière plus systématique et aussi plus exigeante, avec des paroissiens pour accompagner les candidats, dès le début de leur préparation. Le nombre de baptisés reste le même : 100 à 120 baptêmes d’adultes par an. Mais l’insertion des néophytes dans la communauté se fait graduellement. L’ensemble de la paroisse, grâce aux diverses célébrations en cours de catéchuménat, devient partie prenante de cette préparation. Les catéchumènes se sentent connus et acceptés. Depuis deux ans aussi, 21 sessions de « Parish Renewal Experience » ont touché un millier de paroissiens, et grâce à cela il a été possible d’adopter le plan structuré dit « Nouvelle Image de la Paroisse » qui permet de coordonner et d’ordonner les activités multiples d’une communauté d’environ 12.000 paroissiens. Mais il faut de la patience et du doigté pour que ces nouveautés soient adoptées par les serviteurs fidèles facilement routiniers.
D’ici deux ans, la construction d’une nouvelle église devrait amener la division de la paroisse. Ce sera alors plus familial, car actuellement c’est un peu l’usine, surtout le dimanche avec près de 6.000 personnes participant à l’Eucharistie. Huit messes par week-end. Mais le P. Loiseau a encore du temps pour animer des week-ends pour couples, fiancés et célibataires, sans parler du soin tout spécial qu’il donne aux malades.
Le P. Michel Arro (54 ans), depuis treize ans dans la paroisse, partage son temps entre le travail pastoral de base, des cours au séminaire sur les sacrements, les responsabilités de Régional beaucoup de Pères défunts et de notices biographiques à rédiger ces dernières années l’animation de week-ends pour mariés, fiancés et réunions du renouveau charismatique. De temps en temps, il faut aussi être guide et expert de « shopping » avec des hôtes de passage, mais c’est très intéressant de faire découvrir un Singapour que beaucoup ne pourraient connaître seuls. Quelques voyages en Malaisie, un jubilé de confrère, une installation d’évêque, le Conseil plénier fin octobre : voilà des occasions de sorties qui changent des réunions du conseil presbytéral et de commissions qui deviennent bien envahissantes et auxquelles le Régional est tenu d’assister. La formation des catéchumènes, des adultes et des séminaristes restent ses activités de choix.
Le Père Dufay, économe des confrères et animateur de la maison régionale de Singapour, donne aussi de son temps au peuple de Siglap qui le tient en grande vénération. Sa surdité, un peu améliorée par un appareil, le gêne pendant les réunions, mais, en privé, il entend assez bien et il sait se faire entendre. Certains le chahutent, mais tous l’apprécient, car il est toujours présent pour rendre service. C’est lui qui, tous les lundis, accueille entre dix et quatorze confrères pour le repas de midi, sachant prévoir ceux qui ne pensent jamais à s’annoncer, aussi bien que les habitués qui sont absents. Ayant un certain recul sur ce qui se passe autour de lui, il donne des conseils judicieux qui aident à relativiser les événements et à mieux apprécier les personnes. Il donne de son temps, lorsque trop d’entre nous n’en ont plus assez, pour les paroissiens ou pour les confrères, et avec lui le groupe charismatique de la paroisse a un aumônier doué du don de discernement.
Voici donc un groupe de confrères qui a vécu sans grands changements ces trois dernières années, qui aime se retrouver régulièrement officiellement tous les mercredis pour le repas de midi au bord de la mer, et pour beaucoup tous les lundis à la maison régionale sans pour autant raffoler de réunions. Ce groupe a apprécié la retraite prêchée par le P. Michel Dagras, en janvier 1984. Une fois par mois, nous essayons d’avoir un moment de prière ensemble.
Nous avons été heureux, en septembre 1985, de la visite du P. Raymond Rossignol. Il a fait le tour des confrères, rencontré un certain nombre de prêtres et laïcs locaux, et nous a aidés à amorcer la réflexion en vue de l’Assemblée générale. Nous avons eu des réunions, en vue de prolonger cette réflexion. Les confrères ont exprimé le désir d’une retraite, prêchée en français, pour toute la Région, fin 1986 ou début 1987.
Michel ARRO
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