| Année: |
1979 |
| Pays: |
Taiwan |
| Mission: |
Taïwan |
Région de Taïwan
COMPTE RENDU DE L’ETAT DE LA MISSION
DE 1977 A 1979
16 décembre 1978.
Depuis une quinzaine de jours, la campagne battait son plein. Une campagne « à l’américaine », avec cortèges électoraux, Immenses posters des candidats, haut-parleurs craquant, et même… outrecuidante imitation, des étudiants commençaient à écrire sur les murs, comme de l’autre côté du détroit. Dans les cours d’université ou sur la place de la gare, des affiches apparaissaient, au pinceau hardi : des critiques, on demandait plus... plus de justice sociale, plus de libertés, plus de participation aux pouvoirs. Et l’on parlait beaucoup, même à la télévision. On discutait de tel caractère de l’hymne national, on remettait en question l’emblème d’un drapeau trop identique à celui d’un Parti. Les structures étaient visées. On eut l’impression d’une vraie campagne électorale, comme on en voit dans tout pays démocratique. Cela surprit beaucoup d’observateurs... Non pas que le peuple restât muet, ces dernières années: des campagnes, il y en avait eu d’autres, et ça avait chauffé. Mais cette fois-ci, tout paraissait normal, serein, légal.
Reconnaissance de la Chine populaire par les U.S.A.
Et voici que la nouvelle s’abattit comme une bombe, rappelant à chacun qu’on était en état de guerre. Il était deux heures du matin quand l’ambassadeur demanda à rencontrer Monsieur le Président. Les Etats-Unis allaient annoncer au monde qu’ils reconnaissaient désormais le régime communiste de Pékin et, par le fait, rompaient toutes relations diplomatiques avec Taiwan. On était le 16 décembre 1978, un samedi. Ce même jour, Mgr KIA, nouvel archevêque de Taipei, allait être intronisé dans sa nouvelle cathédrale.
Le commun du peuple n’avait pas encore branché la radio que les décisions avaient été prises : 1. Les trois armées intensifient leur vigilance et se préparent contre toute provocation des communistes ; 2. Le Conseil pour le Développement économique adopte les étapes nécessaires pour assurer la stabilité économique et maintenir le développement ; 3. Les élections parlementaires sont ajournées, la campagne électorale est suspendue, dans le but de reconcentrer la volonté de destin national.
Du coup, changement total d’atmosphère. Au matin du 16, les mines sont plutôt maussades. Bien sûr, on s’y attendait: depuis le fameux « Communiqué de Shanghai », on savait bien que cela arriverait tôt ou tard, mais pas dans de telles conditions, de façon si radicale et surtout pas à un tel moment. Depuis 1972, par vingt fois, les Américains avaient déclaré que la « normalisation des relations avec Pékin » n’entraînerait aucun changement dans l’amitié et les relations diplomatiques avec la République de Chine. Ils continueraient d’honorer le traité de défense mutuelle signé en 1954.
Et chacun, selon ce qu’il estimait avoir perdu de plus important en cette matinée du 16 décembre, ressassait en lui-même son dépit. De quelque façon que l’on voie les choses, cela restait une trahison.
Cependant on n’allait pas rester tête baissée. Dès l’après-midi, les attroupements, hier plus ou moins tolérés, aujourd’hui s’organisaient en plein boulevard. Les affiches bigarrées de la campagne électorale avaient laissé la place à des pages entières de graffiti et autres caractères violents de haine à l’égard de l’ex-allié... Une autre campagne reprenait, cette fois-ci, amplement enregistrée et redéployée par la télévision et les journaux: « Le peuple se retrouve uni derrière ses dirigeants pour dénoncer le traître et reconstruire la nation. » Etait-ce le même peuple que celui de la veille ?... Toujours est-il que le ton monta pendant une dizaine de jours, juste ce qu’il fallait pour préparer une réception digne des grands jours de l’Histoire de Chine, à ces messieurs venus de la Maison Blanche pour régler les affaires... Le but a été atteint: toutes les télévisions du monde ont montré les œufs qui s’écrasaient sur la voiture officielle de M.Warren CHRISTOPHER, député-secrétaire d’Etat U.S., et les étudiants taïwanais manifestant à cor et à cri leur désarroi profond en face de la crise qui allait venir. Il n’y eut pas de crise. Cependant, « le peuple exprima sa profonde solidarité avec ses chefs », par des dons volontaires pour l’achat (aux Américains) d’armements défensif, par des signatures, d’aucuns y allant de leur propre sang... Il y eut de quoi occuper les informations télévisées, matin, midi et soir pendant un petit mois. Loin de Taipei, dans les campagnes, on avait depuis longtemps oublié M. CHRISTOPHER.
La rupture des relations diplomatiques avec les Etats-Unis constitue l’événement politique majeur à Taïwan, ces trois dernières années, et sans doute celui qui aura le plus de conséquences dans les années à venir, sinon dans le domaine économique — il est encore trop tôt pour en parler — du moins dans celui de la politique intérieure. Un an après les événements de décembre 1978, les élections parlementaires restent ajournées. Régulièrement la question revient dans quelques journaux : à quand nos élections ? Est-il encore trop tôt ? Le ressentiment à l’égard des Américains/étrangers s’est depuis estompé, au fur et à mesure que la vie économique redevenait l’unique centre d’intérêt. Cependant on note dans les milieux administratifs, ou même dans l’Eglise catholique, au niveau des relations inter-personnelles, une froideur officielle jadis quasi inexistante.
Apparemment, le gouvernement n’a pas obtenu ce qu’il requérait avec la plus grande fermeté, à savoir que soient maintenues des relations « de gouvernement à gouvernement » entre la République de Chine et les Etats-Unis, en dépit de la rupture d’alliance. De même l’abrogation du traité de défense mutuelle ne trouve aucune compensation, sinon verbale: M. CARTER affirme que les Etats-Unis continueront à être concernés par la paix, la sécurité et la prospérité de cette région. Les contrats de vente d’armes défensives à la République de Chine seront respectés... jusqu’à quand ? Le régime de Pékin a gagné sur tous les fronts dans les négociations entreprises avec les Etats-Unis.
Quel avenir ?
De ce fait, et malgré la consolation trouvée auprès de quelques membres du Congrès américain comme M. GOLDWATER, Taiwan est très inquiet pour son avenir. Le départ des Américains non seulement ôte leurs dernières illusions à ceux qui pensaient retourner bientôt sur le continent, mais encore pourrait donner à d’autres l’occasion de douter du réalisme de la politique actuelle. Les Etats-Unis étaient jadis les garants, à l’échelon mondial, de cette vérité que le communisme est une erreur, et à Taiwan, que le communisme est une erreur pour la Chine. Cette dernière garantie est tombée ; que va-t-il se passer ? La question est posée depuis trente ans, disent les connaisseurs, et Taiwan fait mieux que survivre. « Notre potentiel économique, la volonté nationale de notre peuple et notre conscience politique sont suffisamment puissants pour écraser toute conspiration tentée pour nous vendre, nous noyauter et nous renverser » ainsi répondait M. le Président de la République à un journaliste du Spiegel.
L’ennemi visé numéro un reste donc le communisme, non plus tant sur le continent chinois, désormais trop difficile à atteindre, mais surtout à l’intérieur du pays même. Il s’agit de se défendre contre toute infiltration. Dorénavant, tout ce qui va contre l’unité politique est taxé de communiste: tout facteur de division affaiblit la conscience nationale et favorise la politique de l’ennemi. Voilà pourquoi les trois chaînes — privées — de télévision, chaque jour et à maintes reprises, invitent à l’aide de slogans et promesses de fortes récompenses, tout citoyen de Taïwan à dénoncer le moindre comportement douteux qui pourrait être le chaînon d’une filière ennemie. Suit numéro de téléphone, boîte postale ; discrétion assurée.
En fait, cette sonnerie d’alarme ne semble pas mettre le peuple en état d’alerte. La gravité de la situation nouvelle, nous le verrons par la suite, n’est perçue comme telle que par une minorité d’officiels ou de gens d’Eglise. Le commun du peuple, d’une part fait trop confiance à son gouvernement, qui jusqu’à présent et avec un succès méritoire, a traversé bien des crises, et d’autre part, commençant à profiter des premiers fruits de la croissance continue, se trouve être trop satisfait de l’augmentation de son pouvoir de consommation pour s’inquiéter de son avenir. L’aventure actuelle semble réussir ; c’est pourquoi on ne prête qu’une attention lointaine à tous ces discours politiques ou autres martelages qui envahissent la télévision et les journaux.
Politisation de l’intelligentsia taïwanaise,
« Taïwanisation des cadres »,
Recrutement du Parti en milieu aborigène.
Mais, et ce serait un manquement partial que de refuser d’en parler, il faut signaler une évolution, au cours de ces trois dernières années, du mouvement dit de « taïwanisation » dans la réflexion politique à Taïwan. Il ne s’agit certes pas purement et simplement de la volonté « indépendantiste » qui a toujours été le fait du peuple taïwanais. Le Père François BRUNET, dans un relevé des grandes dates de l’histoire à Taïwan, fait remarquer que les Taïwanais, depuis 1722, se sont régulièrement soulevés contre les gouvernements envahisseurs, et qu’ils en ont subi les répressions sanglantes. Donc le problème n’est pas nouveau, et tout le monde sait qu’il existe des partis indépendantistes en dehors de l’île.
A Taïwan même, au niveau des cadres taïwanais de l’Eglise presbytérienne, la question est cependant clairement posée : il est demandé au gouvernement « de faire face à la réalité et de prendre les mesures effectives de telle sorte que Taïwan devienne un pays nouveau et indépendant ». L’Eglise presbytérienne elle-même publie avec un regard favorable les activités des parlementaires taïwanais opposants au Parti. Mais, d’une part, ces publications sont étroitement surveillées au sommet, parfois censurées, et d’autre part restent l’expression effective d’une minorité sévèrement critiquée par la presse autorisée. Le fait doit être noté, car il pose des problèmes à l’Eglise catholique.
En fait, et ceci est un phénomène récent, ce mouvement de « taïwanisation » — volonté du peuple taïwanais à décider de son propre destin — trouve aujourd’hui la possibilité réelle de se manifester au grand jour, par exemple à l’occasion de procès ouverts au public ou pendant les campagnes électorales, quand elles peuvent avoir lieu. Les élections de novembre 1977 sont hautement révélatrices de cette tendance enracinée dans l’histoire du peuple taïwanais. Elle parvint au grand jour grâce au leitmotiv qui marqua les débuts de la présidence de M. Jimmy CARTER: la question des « droits de l’homme » comme critère universel pour une politique démocratique se posait à Taïwan.
Pour garder son image de marque auprès du monde libre, en particulier auprès des Américains, le parti au pouvoir Kuomintang devait, dans les limites imposées par la sécurité du pays, laisser la voie aux opposants. 1977 apparaîtra donc comme » une des périodes les plus libérales de l’histoire moderne à Taïwan. Les opposants se firent entendre et obtinrent 21 sièges sur les 77 de l’Assemblée Provinciale. De même, les postes clés de maires ou conseillers municipaux des grandes villes échappaient de plus en plus aux membres du parti Kuomintang. Il y eut suffisamment de remous pour que le Parti remette sa propre politique en question.
En marge de ces élections, un incident certes mineur quant à ses proportions — quelques voitures de police incendiées au cours d’une manifestation contre la fraude électorale à Chungli — va devenir par la suite le lieu symbolique de l’opposition au parti majoritaire. Le souvenir de l’incident de Chungli, premier soulèvement populaire en vingt ans, reste encore très vif lorsque la campagne pour les élections parlementaires de décembre 1978 descend dans la rue. La démocratisation des institutions, entreprise il y a un an à peine, engage alors vers un tournant sérieux et met le parti Kuomintang dans l’embarras. C’est à ce moment-là que M. CARTER, devançant les pronostics, prend la décision de rompre avec Taïwan, provoquant l’arrêt immédiat de toute manifestation électorale.
Le Pouvoir actuel semble avoir soigneusement enregistré ce mouvement d’opposition et en avoir tenu compte dans sa politique. Il est certes encore trop tôt pour parler d’une « taïwanisation » des cadres, car les postes les plus importants sont encore aux mains des Continentaux — qui ne constituent que 15 % de la population —; une orientation nouvelle cependant se confirme durant ces dernières années dans la politique du président CHIANG CHING-KUO, qui, en choisissant parmi les Taïwanais des représentants populaires, reconnus comme intègres et efficaces, s’est acquis pour son gouvernement en exil à Taïwan la confiance des masses taïwanaises. Le vice-président, SHIEH TUNG-MIN, six ministres du Gouvernement, les administrateurs nommés à la tête des grandes municipalités sont des natifs de Taïwan.
M. CHIANG CHING-KUO lui-même, bien que continental et cumulant, depuis le 20 mai 1978, les fonctions de Président de la République et de Chairman du Kuomintang, jouit auprès du commun du peuple d’un prestige et d’une affection que ne recueillait pas jadis son père, le Generalissimo CHIANG KAI-SHEK. Telle est du moins l’image que semblent vouloir en donner la télévision et les journaux : un dirigeant ferme, mais aussi un bon monsieur simple et soucieux des petites gens, discutant avec la marchande de légumes du coin de la rue ou posant avec le petit dernier pour la photo de famille.
N’est-ce là qu’une combine politique destinée à redorer le blason du Parti nationaliste? Toujours est-il que les cadres continentaux arrivés à Taïwan voici une trentaine d’années doivent aujourd’hui être remplacés par de plus jeunes qui ont été formés dans les universités de l’île, s’ils ne sont pas eux-mêmes natifs de Taïwan.
De même, le Parti nationaliste Kuomintang au pouvoir semble redoubler d’efforts pour recruter auprès des populations aborigènes un soutien et un nombre de voix qu’il trouvait jadis chez les continentaux immigrés des années 50, aujourd’hui âgés ou disparus. Ce phénomène apparaît clairement dans la région est de l’île, entre Hualien et Taitung, où les fêtes traditionnelles qui avaient perdu de leur ampleur du fait de l’émigration de la population ouvrière, retrouvent, ces derniers temps, un élan nouveau, encouragé par les autorités locales : ces rassemblements populaires donnent l’occasion aux magistrats de reprendre contact avec leurs électeurs et de consolider l’adhésion du peuple à la politique du Parti.
Parmi les nombreux cas à citer en exemple, celui des fêtes dites « de la moisson », ou « fêtes du nouvel an Amis », reste des plus significatifs. Il y a une vingtaine d’années, quelques Pères de nos missions avaient essayé de remettre sur pied cette fête traditionnelle en l’incluant dans le cadre de la vie des communautés chrétiennes locales, par exemple à l’occasion du 15 août. Il s’agissait surtout de rassembler les fidèles en organisant des jeux sportifs, danses et messe solennelle. Depuis, faute de jeunes, cette fête tombait en désuétude, — bien que la tradition d’offrir les fruits de la récolte au cours d’une cérémonie exceptionnelle reste encore en vigueur dans quelques endroits —. Jusqu’à ces dernières années, la fête des moissons elle-même perdait de son intérêt dans la vie des villages… les jeunes ne revenaient plus. Et voici que sous l’instigation des responsables politiques locaux, ces fêtes connaissent un nouvel essor et une ampleur jamais égalée, tant par le nombre des participants que par la durée des festivités. Dans le programme de réjouissances, une journée est spécialement réservée pour la visite des officiels venus du Gouvernement central ou provincial. Le caractère traditionnel de la fête, et en particulier sa fonction sociale, exprimée jadis dans les danses ou dans certains rites de vénération des anciens ou de promotion des nouvelles classes d’âges, deviennent par le fait l’objet d’une représentation folklorique destinée au divertissement des invités. A l’occasion, les airs traditionnels Amis sont reconvertis en chants patriotiques chinois; quant à la harangue des vieux chefs, elle se perd au milieu des nombreux slogans nationalistes. Mais le peuple s’y retrouve, car les invités laissent toujours une bonne « enveloppe rouge », de l’argent, qui va permettre aux participants de satisfaire à la tradition invétérée des libations parafestives.
En dehors de ces événements exceptionnels, d’un impact géographique restreint, le parti au pouvoir est présent dans toutes les institutions où il tend à s’attirer l’adhésion des masses. Au niveau du monde scolaire, le phénomène est trop apparent pour ne pas être mentionné. Plusieurs observateurs ont fait remarquer que l’embrigadement politique des élèves non seulement occupe une partie du temps d’études et déborde sur les activités parascolaires, — au point que les enfants n’ont plus le temps de pratiquer la religion —, mais encore, visant à une politique unidirectionnelle, forme des étudiants sans maturité, incapables de toute perception personnelle en matière politique et sociale. Faut-il taire la rumeur selon laquelle ceux qui s’inscrivent au Parti pendant leurs études secondaires, ou pendant le service militaire, sont assurés d’un « coup de pouce » discret, dans leur recherche d’un emploi par la suite? Cette pratique est connue à Hualien, aussi bien qu’à Taipei ou Taichung. De toute façon, que ce soit à l’école ou en usine, les cadences de travail évitent aux jeunes de prendre le temps de penser ou de réagir en individu.
Taïwan présente donc un style de démocratie original, ou un gouvernement central en exil peut à la fois exercer une politique autoritaire, éludant tout conflit dès la base et, en même temps, obtenir la sympathie des masses, ou au pire tirer parti de leur inertie. C’est pourquoi, on ne saurait, sans s’attirer de nombreux contradicteurs, avancer qu’il y ait de graves problèmes politiques et sociaux, dans la mesure où les gens eux-mêmes ne les expriment pas sur la rue. On ne peut que se borner à poser des points d’interrogation quant à l’avenir.
Le boom économique continue,
Le peuple profite de la croissance,
Accentuation progressive vers une
« société de consommation ».
Mais ces points d’interrogation apparemment n’embarrassent nullement les planificateurs de l’économie nationale. Ceux-ci font preuve d’un art sans égal en Asie pour venir à bout des incertitudes politiques nationales et internationales, ainsi que des fluctuations économiques des produits d’importation ou autres concurrences dans le commerce avec l’extérieur. « Taïwan must be doing something right... » disent les économistes, pour commenter une réussite qui semble ne pas avoir de fin.
En effet, Taïwan doit, au jour le jour, faire face à une situation paradoxale. D’un côté, la plupart des autres membres de la Communauté mondiale ne reconnaissent pas la République de Chine nationaliste : à la veille de la rupture avec les Etats-Unis, Taïwan n’avait de liens officiels qu’avec 22 pays, la plupart en Afrique ou en Amérique latine. D’un autre côté, Taipei annonçait avoir des relations commerciales avec 140 pays. Aujourd’hui, le seul allié vital restant en liste est l’Arabie Saoudite, où Taïwan achète plus de la moitié de son pétrole nécessaire et en échange trouve des contrats de coopération pour une main-d’œuvre laborieuse dans des projets d’infrastructures.
Bien avant la rupture avec les Etats-Unis, premier partenaire mondial, la question se posait, en cas de « normalisation avec Pékin », de la destinée de Taïwan. La Chambre de Commerce américaine avait donné l’alerte en annonçant que la cessation du traité de défense allait mettre un point final aux investissements américains à Taïwan. Apparemment, mais à court terme, il n’en est rien, puisque trois nouvelles banques américaines viennent de s’installer à Taipei... Les investisseurs, en deçà des débats de politique internationale, restent attirés par des conditions d’exploitation extrêmement favorables: main-d’œuvre à bon marché, stabilité politique et infrastructures répondant aux besoins modernes. Depuis 20 ans déjà, Taïwan s’est forgé un système où l’économique évolue indépendamment du politique, — ou du moins de la politique officielle, — et les Etats-Unis étaient préparés à entrer dans ce jeu, suivant l’exemple du Japon ou des pays européens. Les ambassades sont remplacées par des agences non officielles, chargées des échanges économiques, culturels et touristiques. La technique est si bien rodée, dit-on, que Taïwan parvient à avoir des rapports commerciaux avec des pays communistes, directement ou par l’intermédiaire de pays tiers... Hongkong, troisième partenaire commercial après les Etats-Unis et le Japon, est fort bien placé pour servir de plaque tournante.
Apparemment, la voie non officielle choisie pour les échanges avec l’extérieur fonctionne avec succès. Aujourd’hui cependant, le réveil économique prévu en conséquence de l’entreprise actuelle de modernisation en Chine communiste pourrait fort bien, par le jeu des concurrences sur les marchés mondiaux, porter un coup très violent à l’économie taïwanaise et par là ébranler sa politique. C’est pourquoi, la désertion politique des Etats-Unis, au lieu de provoquer un ralentissement de l’activité économique, a au contraire obligé les exportateurs taïwanais, d’une part à reconstituer des listes de nouveaux clients éventuels sur le marché mondial, et d’autre part à diversifier davantage les produits mis en vente, en accélérant le démarrage de l’industrie lourde et en accentuant le développement et la recherche dans les industries de précision. L’achèvement des « Dix Grands Projets », dont l’initiative est attribuée à M. Chiang CHING-KUO, alors chef du gouvernement, arrive à point pour offrir l’infrastructure nécessaire au développement d’une industrie lourde compétitive sur le plan mondial. Douze autres « Grands Projets » sont déjà lancés, et même entrepris sur le terrain, en continuation de ce programme.
En marge de ce processus qui, jusqu’à présent, a absorbé totalement une main-d’œuvre non spécialisée, les entrepreneurs pourront trouver dans la jeunesse diplômée de l’enseignement secondaire ou supérieur un atout notoire, propice aux initiatives modernes. Celles-ci requièrent désormais la formation d’un personnel qualifié, apte aux travaux de haute technicité et répondant aux exigences d’une gestion moderne. Les entreprises étrangères, Philips en premier lieu, se plaignent cependant de la trop grande mobilité de leur personnel. Très souvent, en effet, les jeunes profitent du minimum d’apprentissage acquis auprès des cadres mis à leur disposition par les grandes firmes internationales pour ensuite aller trouver du travail dans les sociétés locales privées, à taille plus humaine et aux salaires plus séduisants, même si l’avenir y est moins assuré. La qualité de production de ces petites usines est souvent en dessous du standard requis pour l’exportation. A l’instar du Japon des années 60, pour survivre, Taïwan doit garder son avance sur les autres pays nouvellement industrialisés et présenter sur le marché mondial des produits finis de prix et de qualité concurrentiels.
C’est au niveau de ces deux dernières conditions que, dans l’avenir, l’économie taïwanaise pourrait être, de l’intérieur, affrontée à de gros problèmes. Jusqu’à présent, que ce soit le fait des entreprises locales ou celui de l’ouvrier moyen, on s’est trop facilement contenté du travail vite fini et de rapport immédiat. Si la prétention à gagner rapidement et beaucoup à la fois servit jadis d’aiguillon à la production, elle engendre aujourd’hui une mentalité de recherche de gains faciles, nuisant aussi bien à la qualité du travail fourni qu’à la réputation du travailleur taïwanais ; à tel point que, malgré les mesures de protection prises par le Gouvernement, on tendrait encore, sur le marché local, à préférer les produits étrangers, japonais surtout, plus chers mais plus sûrs, aux produits taïwanais de qualité très inégale. Exception doit être faite cependant de certaines compagnies nationales, telles que Yue Loong pour la construction automobile ou Tatung pour l’équipement ménager.
Faire de l’argent
L’argent, qui a commencé à circuler abondamment dès le départ de l’expansion économique des années 50, est aujourd’hui le grand maître de la société taïwanaise. On a toujours dit que le Chinois était avant tout un homme d’affaires et qu’il ne saurait y avoir en Chine de conversation exempte de matière financière. Aujourd’hui, des esprits critiques ne manqueraient pas de faire remarquer que s’il est un plan sur lequel les Chinois ont réussi à inculturer les populations aborigènes, c’est bien celui de la monnaie. Cette observation a déjà été notée dans les rapports précédents. Il suffit d’ajouter que le besoin d’argent, tant en milieu taïwanais que chez les aborigènes, commence aujourd’hui à prendre des proportions dramatiques et ce sur trois niveaux.
Premièrement, ce besoin d’argent intervient pour une bonne part dans un lent processus de déstructuration des sociétés traditionnelles, car l’individu, au bénéfice de son travail personnel, a désormais la possibilité de se libérer de la tutelle familiale ou clanique et, par là même, de réorienter son style de vie vers des intérêts purement individualistes. A titre d’exemple, l’emprise de la famille aborigène sur les enfants, qu’elle envoie à Taipei gagner l’argent nécessaire à la construction de la maison familiale, va s’estomper après quelques années, quand toutes dettes remboursées, les jeunes se seront installés à leur propre compte et dans leur nouveau milieu de travail. Devenus indépendants financièrement, ils perdent contact avec leur milieu d’origine et parfois tiennent à ce que la famille ignore le lieu de leur résidence. Dès lors, la contribution de l’individu au développement du groupe ne se manifestera plus guère qu’à l’occasion d’événements exceptionnels requérant l’assistance rapide de ses membres (accidents, décès d’un parent,...) ; la charge de continuation et d’entretien du noyau familial est laissée à l’aîné. L’éclatement de la structure tribale et familiale entraîne la fin du contrôle des mœurs par la société traditionnelle. Beaucoup de mariages se font et se défont à l’insu des parents. Les jeunes refusent le type d’éducation où les anciens dictaient la conduite à tenir ; par ailleurs, ils n’ont pas été entraînés à un mode de vie plus indépendant et se laissent facilement emporter par le mythe de la civilisation moderne où tout semble être à portée de la main. Ces tentations nouvelles sont à l’origine d’une forme de délinquance sporadique, aujourd’hui encore très limitée, car il n’y a pratiquement pas de chômeurs et que le rythme de travail ne concède aucun temps libre. Cette jeunesse, occupée à plein temps dès la fin de l’école primaire, pourrait se révéler extrêmement menaçante en cas de ralentissement de l’économie.
Selon un deuxième point de vue, ce besoin d’argent est savamment entretenu par les mass media, et surtout par la publicité télévisée, pour les intérêts d’une société de type capitaliste, qui tend à discréditer la valeur de toute activité culturelle ou artistique, en proposant au consommateur la satisfaction immédiate de tous ses besoins de jouissance. Les trois quarts de la production télévisée locale sont du style « roman-feuilleton », au moralisme mièvre et larmoyant, orientant surtout le spectateur vers un monde irréel où il pourra provisoirement oublier sa propre condition. Les « 5 000 ans de culture chinoise », s’ils remplissent encore les musées et donnent à penser à une minorité de professeurs, rencontrent aujourd’hui, auprès de la société taïwanaise moderne, une forte dévaluation. En dehors des bons livres de morale ânonnés dans les écoles, Monsieur CONFUCIUS, à l’instar de tous ses congénères à barbe, est tout juste un bon grand-père qui fait vendre la soupe de poulet en sachet ou les médicaments contre la toux. S’inspirant de la même veine, l’organisme catholique de télévision Kuangchi n’allait-il pas inviter les téléspectateurs à venir goûter la saveur de la Bonne Parole dans un spot publicitaire: un bidon d’huile à salade d’une marque connue figurait dans un diptyque, en parallèle à cette sentence biblique: « Que la Grâce du Seigneur coule sur vos têtes et pénètre dans vos cœurs ! » On ne pourra pas dire que dans ce milieu le mouvement missionnaire contemporain aura manqué d’imagination.
Sur un troisième niveau enfin, et là le missionnaire se sait livré à un combat pour lequel il n’a jamais été préparé, ce besoin d’argent devient si prépondérant qu’il tend à engendrer un mode de vie pragmatique d’où sont exclus tous questionnements métaphysiques ou aspirations religieuses. Reconnue dans tout l’occident chrétien, cette forme de matérialisme pratique, entretenue par une société dite « de consommation », est présentée à Taïwan comme modèle socio-économique à suivre pour le développement national. Depuis la mort du président CHIANG KAI-SHEK, qui dans son testament affirmait encore sa croyance en Christ, il n’est d’autre valeur reconnue aux grandes religions que celle d’éducation morale de la société (bonne entente, famille, respect de la vie...). Religion signifie ordre et discipline et par là garantie de stabilité. S’il est difficile de porter un jugement sur l’incidence que peut avoir une telle politique auprès des religions bouddhistes/populaires (80 % de la population), il est clair cependant que les Eglises chrétiennes (3 % de la population) subissent ces dernières années le choc du pragmatisme athée qui sous-tend l’économie nationale. Depuis fin 1976, un programme d’éducation religieuse est autorisé dans les écoles privées ; néanmoins, certains observateurs travaillant auprès de l’enfance scolarisée ne manquent pas de faire remarquer que les leaders proposés par l’Education nationale comme modèles à la jeunesse actuelle sont choisis exclusivement en fonction de leur contribution nationaliste ou de leur réussite dans le domaine économique. Le christianisme, tel qu’il est présenté dans les livres d’histoire des cours élémentaires, est trop impliqué dans les prétentions impérialistes des Etats européens pour ne pas être soupçonné. Quoi qu’il en soit, une étude de Grichting, citée dans tous les rapports, rappelle que, pour 75 % des habitants de Taïwan, la religion n’a rien à voir avec la vie quotidienne. Elle n’y est d’aucune utilité.
Que ce soit à Taipei ou en province, en milieu taïwanais, continental ou aborigène, on dénote aujourd’hui un désintérêt quasi général pour la religion chrétienne, fortement structurée, en particulier au niveau des classes salariées : ouvriers en usine, enseignants ou employés de bureaux. Les heures supplémentaires ou autres activités lucratives en marge de la profession déclarée sont indispensables pour qui veut atteindre le niveau de vie de plus en plus élevé de la société taïwanaise. « Ils mènent une double vie, dit-on à Taipei, ai bien qu’ils n’ont plus le temps de participer à quelque réunion que ce soit. Ils ne peuvent même plus avoir de vie privée, familiale. »
Dans le monde rural, le phénomène est certes plus récent. Jusqu’à ces dernières années, on était accoutumé à un rythme de vie où les temps forts de la moisson et du repiquage du riz, — deux fois par an, — laissaient des intervalles d’activité ralentie, permettant encore une pratique religieuse saisonnière. Depuis, les derniers remous du boom économique commencent à atteindre la campagne. Les travailleurs émigrés rapportent des villes non seulement l’argent gagné, mais aussi un style de vie beaucoup plus riche, créant ainsi de nouveaux besoins. Ils ont été conquis par le luxe des grandes métropoles et cherchent à reproduire dans leur milieu d’origine l’ambiance explosive de la vie moderne, rivalisant de fierté dans la construction de leur maison, l’amélioration du confort ménager ou l’achat de la dernière « cylindrée ». Dans le même courant, le gouvernement, pour combler le retard pris par l’arrière-pays sur la capitale, relance l’aide au développement rural (routes de montagnes, irrigation, modernisation du matériel agricole...) et, pour stimuler l’amélioration de l’habitat, va jusqu’à payer aux familles modestes une partie des frais des constructions nouvelles.
Désormais, sachant par expérience que de l’argent peut être gagné en travaillant dans les grands centres urbains, les habitants des campagnes n’hésitent plus à s’endetter, non seulement auprès des « Credit Unions » dont ils sont membres, mais aussi près des banques locales. Cet endettement les oblige à un nouvel exil vers les grandes villes ou même jusqu’en Arabie Saoudite, où ils acceptent les travaux les plus pénibles que refuse la population indigène. Le village de Fu Tien (5 000 habitants) compte ainsi 258 travailleurs, chefs de famille pour la plupart, émigrés en Arabie, avec un contrat de deux ans renouvelable.
Quant à ceux qui restent sur place, ils doivent d’une part, en période de moisson et de repiquage, faire face à un surcroît de travail dû au manque de main-d’œuvre, et d’autre part, pour rester en ligne dans cette course au progrès, profiter des périodes creuses pour aller eux-mêmes chercher du travail temporaire, soit en montagne (cueillette des fruits, exploitation des carrières et des forêts...), soit dans les constructions en ville ou enfin sur les chantiers du gouvernement proches de leur domicile (voie ferrée, canalisations...). Dès lors, ne restent effectivement au village, pendant toute l’année, que la femme au foyer, les parents âgés ou les enfants d’âge scolaire, — quand ceux-ci ne partent pas eux-mêmes avant la fin de la scolarité obligatoire. — De même, dans les chefs-lieux ou grands villages, l’industrie locale ne peut retenir sur place un personnel sous-payé: bien souvent, seule la présence d’une classe moyenne entretenue par le gouvernement — petits fonctionnaires, enseignants ou militaires — permet au commerce local de survivre.
Cette désertion des forces vives a atteint irrémédiablement le dynamisme collectif des vieux villages. On pourrait se laisser prendre par les apparences devant lesquelles ne cessent de s’étonner les observateurs lointains: surgissement des constructions nouvelles, — au grand regret des écologistes et amateurs d’exotisme qui lisent dans la disparition des toits de chaume et treillis de bambous la fin d’une civilisation d’harmonie agreste, — mais aussi, élévation du niveau de vie: on mange mieux et si on ne boit pas moins, on boit mieux.., la bière, beaucoup plus chère, est préférée au vin de riz industriel. Cependant, les campagnes restent en tête de liste pour ce qui est des records de l’alcoolisme: indice qu’il y a un problème social de l’arrière-pays que ni l’argent ni l’économie politique ne peuvent résoudre.
C’est dans ce genre de milieu que la majorité des confrères M.E.P. travaillent, et plus précisément sur la côte est, Malgré la construction d’une ligne de chemin de fer reliant Hualien à Taipei. — jonction ouverte le 1er janvier 1980, — malgré l’extension du port de Hualien qui ne fait que commencer et malgré le développement d’une vaste zone industrielle qui sort à peine de terre, la plupart des personnes interrogées restent sceptiques quant au développement de cette région. L’Est exportera sans doute davantage ses produits et sa force ouvrière. Mais on ne pense pas que les nouveaux emplois créés retiendront, du moins dans les proches années, les populations aborigènes près de leurs terres.
L’ÉGLISE CATHOLIQUE A TAÏWAN
La Fédération des Conférences Episcopales d’Asie (F.A.B.C.), réunie à Hongkong fin 1977 autour du thème : « Les ministres dans l’Eglise », publiait dans ses conclusions :
« Nous approchons à grands pas d’un des moments les plus décisifs de l’histoire mondiale et de l’histoire de l’Eglise en Asie. L’Asie avec 60 % de la population planétaire, — dont plus de la moitié en dessous de 21 ans, — sera au tournant du siècle le continent le plus peuplé, mais probablement aussi, en chiffres, le moins chrétien. Si la chrétienté asiatique n’est pas alors le levain dans la pâte de la nouvelle Asie qui prend forme, elle court le risque d’être évincée au cours des événements dramatiques qui pourraient avoir lieu dans les prochaines décennies...
« Un phénomène décisif pour la chrétienté en Asie sera l’émergence de communautés chrétiennes authentiques, asiatiques dans leur façon de penser, de prier, de vivre et de communiquer leur propre expérience du Christ aux autres. Nous devrions nous garder de voir notre mission future dans des catégories qui appartiennent au passé, quand l’occident façonnait encore l’histoire des Eglises. Si les Eglises asiatiques ne découvrent pas leur propre identité, elles n’auront pas de futur...
« Notre tâche est d’identifier et d’analyser les signes des temps, si nous voulons découvrir le chemin par lequel le Seigneur de l’Histoire veut faire passer son Eglise en Asie. Mais l’interprétation correcte des faits ne peut nous être donnée que par l’Esprit du Seigneur et ne sera entendue que par ceux qui seront accordés à sa voix. Depuis trop longtemps nous avons pris l’habitude d’envisager l’édification du Royaume de Dieu en Asie à notre propre manière et par conséquent, avec peu de succès... »
En relisant ces conclusions, le secrétariat de la Confédération épiscopale de Taïwan a-t-il jugé que le défi était trop évident, ou bien que la question avait été réglée depuis longtemps déjà ? En attendant, on n’a pas jugé indispensable de diffuser au grand public cet appel mobilisateur. Le défi ? Il est réel. L’Eglise catholique à Taïwan, 1,75 % de la population, est une minorité qui non seulement tend à diminuer en chiffre absolu et à décliner en qualité de participation, mais encore se résigne délibérément à vivre en marge d’une nouvelle société, jeune et ouvrière, où la masse taïwanaise, distinguée des immigrés continentaux ou aborigènes minoritaires, devient maîtresse du destin national. A quoi sert le levain s’il n’est pas fatigué avec la pâte ?
Quant à savoir s’il y a une communauté chrétienne authentique à Taïwan, la question reste posée. En tout cas, les représentants de la Chine libre au colloque de Hongkong avaient, dans leurs dossiers, des documents très flatteurs pour leur Eglise. « Construire l’Eglise locale chinoise » est déjà une vieille ambition. Le principe des trois indépendances : —autofinancement, autogouvernement, autopropagation — a depuis longtemps été disséqué et scrupuleusement commenté dans une abondante littérature. Qu’en est-il en fait sur le terrain ?
Sur le plan financier, le mouvement semble avoir été lancé. Des communautés chrétiennes arrivent à se passer de l’aide étrangère pour la gestion de leur budget. Cependant deux difficultés essentielles apparaissent. L’une est de l’ordre du temps: les nouveaux chrétiens ont dès le début été habitués à recevoir (aide humanitaire, construction des églises...); aujourd’hui, on leur demande de donner. Cette petite révolution dans les mentalités ne se fait pas en deux ou trois années, surtout s’il s’agit de financer des œuvres dont les fidèles eux-mêmes ne saisissent pas bien l’utilité. C’est ainsi que parfois, plus avides de sacramentalisation que soucieux de doctrine, ils préféreraient se passer de catéchistes plutôt que de voir leurs cotisations augmenter. La baisse du nombre des catéchistes, sous-payés, a eu des conséquences dramatiques pour un grand nombre de jeunes communautés dont la vie de foi, encore insuffisamment enracinée dans les traditions locales, requérait la permanence d’un personnel qualifié et soutenu par l’aide extérieure. La seconde difficulté est d’ordre structurel: les comités financiers paroissiaux, là où ils existent, tiennent surtout à entretenir leurs propres institutions paroissiales, parfois désuètes, aux dépens de priorités diocésaines ou nationales pour lesquelles ils ne se sentent pas concernés. Jusqu’à ces derniers temps, par exemple, aucun budget n’était prévu pour l’assistance pastorale des chrétiens migrants dans les grandes villes. Les divers mouvements chrétiens nationaux, certaine presse spécialisée ou émissions de télévision destinées au monde non chrétien dépendent ainsi plus de «bonnes volontés » individuelles que de l’ensemble de la chrétienté elle-même. Enfin, dans cette ambiance propre à Taïwan, certains pasteurs font remarquer que beaucoup de chrétiens, du moment qu’ils cotisent, pensent ainsi s’acquitter de leurs devoirs religieux.
Autogouvernement et autopropagation, les deuxième et troisième buts fixés, dès qu’ils sont mis en jeu dans la réalité locale, soulèvent à Taïwan un enchaînement de problèmes et de conflits parfois extrêmement douloureux pour les personnes impliquées. A l’origine se trouve un principe politique intouchable, sur lequel la hiérarchie catholique, à l’instar du gouvernement en place, fonde toutes réflexions et directives pratiques: il n’y a qu’une seule Chine, un seul pays, une seule race, une seule tradition dont Taïwan fait partie.
Le principe d’autogouvernement, — que l’Eglise chinoise ait ses propres chefs, son propre clergé, sa propre réflexion théologique, — tend à devenir une réalité, du moins au niveau de la hiérarchie et dans le domaine de la pensée. Presque tous les évêques résidentiels de Taïwan sont des Chinois. Dans ce pays où, encore récemment, l’accusation la plus agressive lancée à l’encontre des catholiques visait le fait qu’ils étaient les agents d’une Eglise étrangère, affiliée à l’impérialisme occidental, une hiérarchie essentiellement chinoise ne peut que conforter l’adhésion des fidèles et présenter plus de crédibilité auprès des autorités gouvernementales. A ce titre, la plus grande contribution à l’Histoire moderne de l’Eglise catholique en Chine aura été apportée par son Eminence le cardinal YU PIN qui restaura l’image de marque de cette dernière dans l’opinion politique nationale (1). A la suite du cardinal YU PIN, la Conférence épiscopale actuelle se fait fort de garder avec le gouvernement actuel les meilleures relations possibles, se permettant toutefois de faire valoir son point de vue lorsque certaines décisions politiques ou sociales vont à l’encontre de la morale catholique ou des intérêts de l’Eglise (en particulier au cours du débat sur l’avortement et dernièrement à propos de la circulaire ministérielle sur les lieux de culte...). De même la hiérarchie, suivie par le clergé chinois et une partie du clergé étranger exilé du continent, souscrit totalement à l’anticommunisme radical des dirigeants locaux. « Nous sommes sur le même bateau, dit Mgr KIA, archevêque de Taipei, à propos de cette question. L’Eglise catholique chinoise à Taïwan a les mêmes raisons que le gouvernement de lutter pour la sauvegarde de ses libertés. »
(1) Le cardinal YU PIN, archevêque de Nankin, et recteur de l’Université catholique de Fu Jen (Taipei), était un ami de la Société des Missions Etrangères de Paris. C’est le P. A. ROUBIN, M.E.P., qui l’avait baptisé et envoyé au séminaire. Le cardinal YU PIN est décédé à Rome, le 16 août 1978.
Voilà pourquoi, quelques mois après la « normalisation des relations » entre Washington et Pékin, dans un climat d’incertitude en face de l’avenir, les évêques de Taïwan envoyèrent à leurs confrères du monde entier une lettre destinée à alerter l’opinion publique internationale. Cette lettre a trouvé un écho favorable auprès de l’épiscopat et dans la presse étrangère. A Taïwan cependant, plus d’un lecteur, tout en reconnaissant le bien-fondé de cette initiative, ont regretté le ton alarmiste, pour ne pas dire défaitiste, d’un plaidoyer outrepassant l’inquiétude effective du peuple taïwanais. D’autres apposeront un point d’exclamation et feront observer qu’en prenant fait et cause pour le peuple chinois de Taïwan, qu’il soit né sur l’île ou sur le continent, l’Eglise catholique fait soudainement entrer en jeu la masse populaire « taïwanaise » qui jusqu’à présent ne semblait guère l’intéresser.
En effet, faut-il blâmer la Hiérarchie catholique pour avoir, dans un souci méritoire de collaboration avec le gouvernement continental en exil, involontairement presque mis à l’écart de ses préoccupations pastorales les populations indigènes de l’île? Ou bien, faut-il reprocher au clergé chinois et étranger exilé du continent d’avoir manqué l’occasion historique d’annoncer l’Evangile aux Taïwanais ? Le problème d’un côté comme de l’autre serait ainsi mal posé, car il ne tiendrait compte ni des aléas de l’Histoire, ni du contexte psycho-social d’après-guerre, ni des tentatives douloureuses de missionnaires qui « ont essayé ». Mais le fait est là que, malgré la présence d’un personnel ecclésiastique en surnombre (808 prêtres pour 305 000 baptisés en 1970, soit un prêtre pour 377 chrétiens...) l’Eglise catholique à Taïwan n’a pratiquement pas réussi à se faire une place dans le milieu taiwanais (80 % de la population).
De ce constat historique découle un clivage entre deux groupes de pression à l’intérieur même de l’Eglise: d’un côté une communauté chrétienne continentale en exil (1/3 du chiffre global) dont l’épiscopat et le clergé sont essentiellement continentaux. L’activité de ce clergé s’oriente soit autour de chrétientés continentales, soit dans l’enseignement, dans la publication, les œuvres... (Université de Fu Jen, Taïwan Pastoral Center, hebdomadaires catholiques, revues de sciences religieuses...). De l’autre, deux Communautés indigènes, — l’une taïwanaise, minoritaire, l’autre aborigène, — dont le clergé est surtout étranger, mais compte déjà une vingtaine de jeunes prêtres locaux. La communauté aborigène, cependant isolée géographiquement du reste de l’île, a jusqu’à présent été tenue à l’écart du débat.
Ce clivage a, depuis les débuts, entretenu une tension chronique qui va brusquement éclater dans le contexte de dépression provoqué par la dite « trahison » des Etats-Unis; les continentaux reprochent à certains étrangers de s’engager trop loin dans le sens du mouvement de « taïwanisation », compromettant ainsi l’avenir politique du pays ; les étrangers reprochent aux continentaux leur manque d’ouverture missionnaire à l’égard des populations indigènes.
Le corps du délit ? Une lettre écrite par huit prêtres chinois, datée de janvier 1979. Envoyée personnellement à trois Pères de Maryknoll, elle fut par la suite largement reproduite et portée à la connaissance des Supérieurs majeurs des Sociétés missionnaires résidant à Taïwan. La lettre fut alors contresignée par 215 prêtres chinois (sur 300) faisant ainsi apparaître le conflit au grand jour.
L’accusation commence par le relevé d’un article, publié par l’Eglise presbytérienne, paru en décembre 1978, où il est dit que des Pères de Maryknoll ont participé, aux côtés de l’Eglise presbytérienne, à une réunion, dans le centre de Taïwan, organisée à l’occasion du 30e anniversaire de la Déclaration des Droits de l’homme (Human Rights Day) et ceci malgré les avertissements des autorités catholiques. du secteur.
Après ce rappel des événements, les auteurs poursuivent :
« Nous regrettons que vous soyez utilisés par quelques radicaux de l’Eglise presbytérienne. Depuis quelques années, ces gens-là ont essayé de désunir le peuple chinois et d’aliéner les relations entre le gouvernement et le peuple... Nous considérons qu’une telle action est un signe d’ignorance. Non seulement vous êtes dupés par quelques radicaux de l’Eglise pres-. bytérienne, mais encore vous êtes utilisés par les communistes. Non seulement vous méprisez notre politique anticommuniste, mais encore vous agissez au désavantage de l’Eglise locale chinoise...
« Vous considérez les Taïwanais comme différents des continentaux et le gouvernement chinois à Taïwan comme une contrainte extérieure... Votre conclusion est que les Droits de l’homme sont opprimés ici. C’est pourquoi, vous vous battez pour nos droits de façons variées...
« Mais vous avez tort... Taïwanais et Continentaux, tous appartiennent à la même nation ethnique chinoise. Vous n’avez jamais ni compris ni respecté la volonté du peuple chinois en général... De plus, vous ne comprenez pas la situation de la République de Chine: anticommunisme et rétrocession du Continent, voilà notre politique nationale de base et c’est aussi l’importante mission de tout Chinois...
« Les gens ici ont totale liberté de pensée, parole, religion, activité et travail... Nous prendrions soin de nous-mêmes si nos droits humains souffraient d’une quelconque oppression. Il ne vous est pas nécessaire de vous inquiéter pour nous...
« L’anticommunisme est aussi la politique de base de notre Eglise locale chinoise... Nous accueillons les missionnaires étrangers qui coopèrent avec nous dans la proclamation de la Bonne Nouvelle du Christ et pour l’établissement de l’Eglise locale chinoise...
« Mais vous pensez différemment de nous... Vous détruisez le travail de l’Eglise. Nous vous demandons de quitter notre pays et d’aller n’importe où ailleurs où vous pourriez réaliser vos idées... Puisque vous n’aimez pas le peuple chinois et mettez de côté les intérêts de l’Eglise, il n’y a aucune raison pour que vous restiez ici. Nous vivrons ou mourrons éventuellement; nous espérons seulement que notre effort ne sera pas détruit par vous. Nous voulons prendre en main nos propres affaires et nous espérons que vous ne vous tracasserez pas pour nous... Cela nous aiderait beaucoup si, tout simplement, vous quittiez volontairement la République de Chine... »
Cette lettre, par bonheur, est restée ignorée de la majorité du peuple chrétien de Taïwan. Elle a cependant fait beaucoup de tort au clergé en créant un climat de suspicion entre étrangers et locaux. L’intervention des autorités ecclésiastiques devait par la suite imposer un armistice à ce débat qui semblait mal parti. Les trois missionnaires sont restés à leur poste et la cabale est tenue en suspens. Deux rédacteurs de la lettre, interviewés dix mois après sa parution, restent fermes dans leur attitude, disant que l’Episcopat à Taïwan ne fait pas suffisamment preuve d’énergie et regrettant qu’une bonne partie du personnel étranger à Taïwan ou bien ne connaisse pas assez la culture chinoise, ou bien, trop impliquée dans des milieux d’apostolat délimités, manque d’une perception globale des problèmes propres à l’Eglise chinoise. Ils citent en modèle un apôtre hautement vénéré dans les milieux catholiques chinois à Taïwan : le Père Lebbe, dont le gouvernement chinois et l’Eglise catholique viennent de célébrer le 100e anniversaire de la naissance. Il avait su, est-il dit, dans un climat d’adversité, s’attirer la confiance du peuple, en s’attachant profondément à sa culture.
En juin 1979, la Conférence Episcopale de Chine, ayant à sa tête un nouveau Président en la personne de Mgr Matthieu KIA, archevêque de Taipei, adressait une lettre à tous les prêtres du pays, précisant à chacun la position officielle de l’Eglise à Taïwan sur deux sujets brûlants: Patriotisme et Unité d’une part, Prophétisme et Politique de l’autre. Se référant largement au dernier Concile et aux discours et écrits des deux derniers Papes, les évêques demandent à leurs prêtres de tenir compte du fait que les chrétiens de l’Eglise de Chine aiment leur pays plus que les autres en raison d’un arrière-plan historique extrêmement pénible.
« C’est pourquoi, écrivent-ils, il est nécessaire que tous les prêtres, chinois et étrangers, aiment ardemment et d’une manière spéciale notre République de Chine. Nos compatriotes du pays tout entier... sont tous les fils de la race chinoise, avec une même culture, une même histoire, un même langage. Les prêtres ont la responsabilité d’aider tous nos compatriotes pour l’établissement d’une société unie et pour la renaissance de la culture chinoise...
« Les ministres de notre Eglise ne doivent pas s’occuper directement de politique; il ne leur est pas non plus autorisé de participer à des mouvements qui ont directement trait à la politique, tels que campagnes électorales ou réunions de propagande politique...
« Ne pas faire directement de politique ne signifie pas nécessairement qu’il faille renoncer à la fonction prophétique... Mais les prêtres, dans leur fonction prophétique, doivent suivre les directives de L’évêque local ou de la Conférence Episcopale... »
A la lecture de cette lettre pastorale, des prêtres qui, depuis longtemps déjà, sont profondément impliqués dans des milieux ethniques marginalisés, — non seulement milieux aborigènes, mais aussi milieux taïwanais, qui paradoxalement ne sont qu’une minorité dans le contexte d’une grande Chine, — ressentent au fond d’eux-mêmes un cruel déchirement devant l’attitude foncièrement unitariste de l’épiscopat qui décidément semble vouloir ignorer l’existence à Taïwan d’autres cultures que celle des Hans ou d’autres langues que le mandarin — chinois national —; en outre, engageant la réflexion théologique et pastorale dans la voie d’un dialogue avec la seule culture traditionnelle chinoise, confucéenne et élitiste, la hiérarchie court le risque de faire peu de cas des valeurs populaires locales par lesquelles l’Eglise doit passer pour atteindre les masses.
Sécularisation
Par ailleurs, en sa qualité de pays nouvellement industrialisé, Taïwan n’échappe pas au phénomène mondial de sécularisation dont le premier indice est le renversement des valeurs traditionnelles. Dans une mentalité ouvrière, l’homme du peuple dialogue désormais en termes de salaires, de justice, d’horaires et de rendements. C’est pourquoi, lorsqu’au nom des traditions, viennent d’en haut des directives pastorales, portant exclusivement sur des rubriques liturgiques rétrogrades ou autre tenue vestimentaire de rigueur, — comme ce fut le cas au cours de l’été 1979 —, le clergé, à la base, ne peut alors que douter de l’efficience de toutes ces-commissions supérieures si peu au courant des réalités locales.
Dans une perspective de réconciliation générale, en vue d’un but commun, celui de l’évangélisation, Mgr KIA, interviewé en début novembre 1979, affirmait son profond désir de voir s’établir de plus en plus une sorte de dialogue permanent entre les « sensibilités locales » et la direction « à l’échelon national ». On est parti de situations diverses où l’un ignorait l’autre, réduisant le programme d’évangélisation du peuple chinois aux dimensions de la seule île de Taïwan, où les facteurs politiques restent prépondérants. La réflexion théologique devrait aujourd’hui partir à la recherche des points de convergence, non seulement chez les chrétiens résidant à Taïwan, mais aussi pour tous les Chinois libres de la Diaspora. « Nous devons coordonner tous nos efforts, dit Mgr KIA, pour préparer l’avenir de l’Eglise en Chine, sur le continent, à Taïwan et dans la Diaspora. » L’Episcopat doit permettre l’expression d’un certain pluralisme: il n’impose rien, il donne simplement une orientation. C’est au prêtre à adapter, au niveau de sa communauté et en lien permanent avec son évêque, les directives nationales.
Enfin, et c’est une source de plus grave inquiétude, l’Eglise catholique à Taïwan voit son clergé vieillir sans grands espoirs de remplacement. Dans cette Eglise où l’agir pastoral dépend encore en grande partie du clergé, on peut s’attendre à ce que, dans les années à venir, les institutions deviennent progressivement paralysées, figeant sur le papier les meilleures intentions d’aggiornamento. Les calculs les plus optimistes permettent de penser qu’il y aura 80 prêtres locaux dans dix ans. Cela ne suffira pas à combler le vide laissé par les prêtres âgés qui se seront retirés de leur ministère paroissial. L’épiscopat est pleinement conscient de cette écharde plantée dans son programme d’autogouvernement. La question des vocations est à l’étude et on ne cesse d’implorer la « Propagande » (Rome) pour qu’elle continue à envoyer du personnel étranger. On persiste cependant à envisager le développement de l’Eglise locale à partir du noyau paroissial traditionnel, groupant autour du prêtre et de ses catéchistes une communauté vivante de croyants à la fois fortement unis entre eux et rayonnant sur le monde. Cette perspective traditionnelle va obligatoirement se heurter, tôt ou tard, à un manque de prêtres. Quant à ceux qui resteront, ils auront à se tirer d’affaire avec des communautés dépassant leurs possibilités humaines de service.
Il est regrettable que ces considérations si évidentes pour tout le monde ne provoquent pas à l’étude sérieuse d’initiatives nouvelles. Seules quelques sociétés étrangères, parmi lesquelles les Pères de Scheut, C.I.C.M., se lancent dans des expériences pratiques — avec l’assentiment plus ou moins forcé de la hiérarchie, — où des catéchistes laïcs prennent en charge l’animation de paroisses dites « sans curés », le prêtre n’intervenant qu’à la demande expresse du responsable. Une étude sur le « rôle de ministres non ordonnés dans une Eglise nouvelle » devrait être la priorité des priorités chez nos théologiens.
Pour clore sur un ton plus encourageant ce rapide survol de l’Eglise à Taïwan, deux raisons d’espérer en un avenir plus brillant sont à relever.
D’une part, le rayonnement apostolique des religieuses commence à porter du fruit. Aujourd’hui, 1230 religieuses à Taïwan, en majorité chinoises, vivent de plus en plus le témoignage de leur foi dans un engagement effectif auprès du peuple, qui avant d’écouter tient à voir. Leurs champs d’activité sont des plus divers : enseignement, jardins d’enfants, hôpitaux, assistance sociale... Elles sont donc en contact permanent avec la majorité non croyante et par là, mieux à même de connaître les valeurs sur lesquelles baser toute orientation pastorale. Il resterait au clergé de bien vouloir se mettre à leur écoute.
Une deuxième raison d’espérer est la montée d’un laïcat jeune, en milieu taïwanais, qui tend à prendre en main son devenir chrétien. Le « Taiwan Pastoral Center » forme ainsi depuis bientôt dix ans de jeunes chrétiens, qui, sans se destiner spécialement à la fonction de catéchistes, approfondissent pendant deux années de cours intensifs et de vie spirituelle communautaire leurs connaissances chrétiennes avec l’intention de s’engager comme témoins de la foi dans leur milieu professionnel et social. Plus de deux cents jeunes laïcs ont ainsi été éveillés à leur responsabilité de chrétiens et on peut espérer, si on leur laisse un jour la parole, qu’ils sauront apprendre à leur curé à réinterpréter l’Evangile d’une manière qui soit significative pour l’homme et la femme modernes.
LE DIOCÈSE DE HUALIEN
Considérée par rapport au reste de l’île, la région de l’est a toujours connu, et dans tous les domaines, un développement original. L’amélioration des voies de communication et des moyens de transport ou même l’intrusion des mass media n’ont jusqu’à présent guère atteint ce particularisme. Vue de l’ouest, Hualien reste une attraction touristique, un « monde à part » où L’on va, entre deux typhons ou tremblements de terre, voir des aborigènes boire et danser. On peut à l’occasion y acheter son morceau de marbre-souvenir et y oublier pour un temps les contraintes de la vie moderne. Dans la mentalité du Chinois, Hualien, c’est en quelque sorte les vacances.
L’Eglise catholique à Hualien partage cette originalité. D’un côté, à l’ouest, on se demande toujours s’ils sont effectivement chrétiens à part entière, ces « aborigènes baptisés ». De L’autre, à l’est, à l’abri du rempart constitué par la haute montagne, on a toujours tenu à protéger d’une façon spéciale « ces grands enfants que sont nos aborigènes » face à l’aventure moderne. En un mot, le taux d’ignorance réciproque est aussi élevé d’un côté que de l’autre. Actuellement archevêque de Taipei, Mgr Matthieu KIA, qui fut aussi le premier évêque chinois à la tête du diocèse de Hualien, invité à donner son impression sur son ancien diocèse, déclare: « Les évêques de Taïwan ne comprennent pas Hualien ; mais réciproquement les prêtres de Hualien ne connaisent pas non plus les orientations générales de l’Eglise à Taïwan.»
Ce constat d’ignorance mutuelle explique pour beaucoup les difficultés auxquelles se heurtent aujourd’hui les chrétiens émigrés de la côte est lorsqu’ils entrent dans les communautés chrétiennes de l’ouest. C’est pourquoi, l’une des principales tentatives pastorales inaugurées par Mgr KIA, alors évêque de Hualien, aura été de tirer le diocèse de son isolement pour le mettre sur la voie du développement général de l’Eglise à Taïwan.
Dans une perspective post-conciliaire de collaboration étroite entre l’évêque et son clergé, Mgr KIA voulut surtout faire entrer dans la pratique pastorale le concept global de « Construction de l’Eglise locale chinoise », dont le premier objectif était l’autofinancement. Par souci d’efficacité, il dut en premier lieu réorganiser le diocèse en zones pastorales nouvelles, essayant de concilier les mentalités individuelles, les regroupements ethniques et les aptitudes complémentaires. Il n’eut pas la tâche facile. Son personnel n’avait jusqu’alors jamais été habitué à cette forme de coopération étroite avec l’autorité, chacun y allant de sa petite initiative sur son propre territoire. D’un autre côté, affronté au problème complexe de cinq ou six groupes culturels différents auxquels il était étranger, il lui fallait s’en remettre totalement à son clergé pour faire passer auprès des fidèles les orientations pastorales définies dans les commissions diocésaines.
D’un tempérament extrêmement actif et naturellement prédisposé aux relations interpersonnelles, il était prêt à seconder de tout son pouvoir de pression tous ceux qui voulaient s’engager dans des initiatives pastorales nouvelles, comme par exemple à Hualien : « Life Line », ou à Taipei : la réorientation du Centre de liaison pour les chrétiens aborigènes, étudiant avec leurs auteurs les tenants et aboutissants de chaque tentative. « Il avait le souci de ses prêtres, de ses religieuses et de ses catéchistes » dit-on aujourd’hui en maints endroits. A son arrivée à Hualien, le diocèse se trouvait dans une situation financière critique. Il dut, avec l’aide spéciale des Sociétés missionnaires engagées sur le terrain, d’une part faire face au problème des salaires de ses prêtres et catéchistes, qui nécessitaient d’urgentes augmentations, et d’autre part établir un programme de priorités dans les constructions et réparations des églises ou aménagement de couvents pour les religieuses, tout en essayant d’intéresser les chrétiens et leurs curés à l’entretien de leurs immeubles paroissiaux. A l’exemple des autres diocèses de Taïwan, il eût aimé promouvoir la construction d’un hôpital en ville de Hua-lien, dans le but d’aider le diocèse à rouler sur ses propres fonds. Le projet reste inscrit dans le cadre de la modernisation du « compound » de l’église de Tienpu, en pleine zone d’urbanisation accélérée.
Ce débordement d’activité entretenu au sommet eut pour heureuse conséquence de stimuler l’encadrement d’un diocèse qui, pendant plus d’un an, avait semblé vouloir « tourner au ralenti ». Des groupes reprirent l’habitude de se réunir pour échanger et envisager de nouvelles méthodes d’apostolat plus communautaire. On commençait à discerner quels étaient les objectifs prioritaires autour desquels devait s’orienter la réflexion théologique, pastorale et liturgique. Chacun, ayant « sa petite idée », apportait des solutions sur le tapis. Elles étaient confrontées à L’analyse de tous. Son Excellence prenait note et, pour la première fois, chaque individu se sentit plus ou moins engagé dans la tâche commune de l’édification d’un diocèse dont il partageait la responsabilité avec son chef.
Un an après, ce sentiment est d’autant plus vif que le siège épiscopal de Hualien est une fois de plus vacant et ce pour une période désespérément longue. Sachant son ancien évêque promu à la tête de l’archidiocèse de Taipei et de la Conférence épiscopale de Taïwan, le clergé de Hualien a au moins la consolation de trouver là-bas un défenseur de sa cause, au courant des aspects particuliers de l’apostolat en milieu aborigène et suffisamment motivé pour conscientiser les responsables des communautés chrétiennes de l’ouest à leur devoir d’accueil et d’enseignement auprès des chrétiens migrants.
Par contre, dans le diocèse de Hualien même, un vide se fait sentir. Les paroisses ont retrouvé leur petit « train-train habituel ». On ne se réunit plus pour travailler ensemble, à l’échelon diocésain, si ce n’est sur convocation expresse du vicaire capitulaire, le Père TSAO, curé à Taitung, « pour régler les affaires courantes ». Les diverses commissions ont cessé de fonctionner. Les zones pastorales redeviennent des structures inopérantes. Les curés eux-mêmes semblent vouloir se mettre au diapason de cet « engourdissement général » ; chacun s’occupe consciencieusement de son propre domaine, sans plus. Le passage de Mgr KIA n’aura-t-il été qu’une brève parenthèse dans l’histoire d’un diocèse qui, depuis maintenant plus de dix ans, donne l’impression d’être entré dans un processus de lente agonie ?
Une certaine forme d’Eglise est en effet en train de disparaître à Hualien, — comme dans toute l’île d’ailleurs, — avec une rapidité et dans des proportions d’autant plus dramatiques qu’on ne s’y prépare pas. A L’exception de quelques responsables de communautés encore fortes et dynamiques, tous les autres curés s’accordent à reconnaître que leurs églises « ne se remplissent plus Le dimanche ». Il y a quelques années, on avait, à juste titre, attribué cette baisse au phénomène de L’émigration. Depuis, on s’est aperçu que d’autres facteurs entraient en jeu. Ceux-ci devraient obliger le missionnaire à reconsidérer les orientations de son apostolat. D’un côté, il lui faut maintenir vaille que vaille les structures nécessaires à la conservation d’un « petit reste » de fidèles assidus, — structures autour desquelles gravitent encore une foule de sympathisants, baptisés ou « catéchumènes de carrière » aux motivations les plus variées — ; de l’autre, conformément à son intention première d’entrer en dialogue avec les milieux non christianisés, il doit en permanence lutter contre un esprit de ghetto dans lequel ces restes de communautés sont tentés de s’enfermer pour survivre. Il risque à son tour de ne plus concevoir l’évangélisation à Taïwan que sous l’angle du groupe humain dans lequel il est inséré. Dans le département de Hua-lien, où les nominations, — déplacements de personnel, — dépendent plus du bon vouloir des individus que d’un projet de pastorale d’ensemble décidé au sommet, on ne s’étonnera pas que le milieu aborigène soit largement privilégié par rapport au milieu chinois ou taïwanais majoritaire.
Dans un rapport précédent, datant déjà d’une dizaine d’années, on avait annoncé qu’un « tournant » allait être pris dans le diocèse de Hualien, qui devait réorienter son apostolat vers un milieu jusqu’alors plus ou moins délaissé : le monde taïwanais. Mgr VÉRINEUX, dans ses « Souvenirs », fait mention d’un « coup de barre », une nouvelle direction, dans laquelle devait s’engager une « demi-douzaine » de missionnaires à plein temps ou en marge de leur travail paroissial. Le coup de volant a-t-il été trop brusque? A l’heure actuelle, on s’aperçoit que le virage a été de 360º ou presque.
En effet, en l’absence du Père Auguste LESPADE, actuellement en France pour une année sabbatique de reprise intellectuelle, il ne reste qu’un seul confrère M.E.P., Le Père André CUERQ, consacré exclusivement à l’évangélisation en milieu taïwanais. La communauté du Père LESPADE est provisoirement visitée par le Père François BRUNET, lui-même très occupé aux travaux de modernisation de la maison régionale où les confrères sont désormais assurés de trouver un accueil et des services parfois salutaires. Le Père André CUERQ se trouve donc, par une situation de fait, pratiquement isolé dans son travail auprès des Taïwanais, — car la majorité des dialogues entre confrères tournent autour des problèmes et aventures de l’apostolat en milieu aborigène —; il continue cependant patiemment son plan d’insertion dans un milieu peu ouvert à l’évangélisation. « Ici, dit-il, l’Eglise n’apparaîtra comme crédible que si elle s’occupe de l’homme dans sa vie quotidienne. » Dans cette optique, il vient de faire construire à Fuli un petit centre pour jeunes enfants handicapés ou retardés mentaux. Une religieuse de la congrégation diocésaine des Sœurs de Sainte-Marthe poursuit actuellement des études spécialisées dans ce sens. Les religieuses elles-mêmes seront chargées du fonctionnement de ce centre.
En ville de Hualien, le travail du Père Jacques-Antoine ROLLIN est partagé entre les fonctions d’animateur d’une petite communauté taiwanaise et celles de curé de petites paroisses Amis. Pour résumer son programme d’action d’une façon sans doute trop simple, on pourrait dire qu’il est missionnaire auprès des Taïwanais de jour, — en multipliant les contacts qu’il entretient dans l’exercice de ses occupations favorites: l’association sportive de natation de la ville et l’analyse systématique des religions populaires à Hualien —; le soir, il se fait missionnaire chez les Amis, en allant, en compagnie de quelques religieuses, visiter ses familles chrétiennes dispersées dans le centre-sud de la ville.
De même, le Père Yves MOAL, provisoirement responsable de quelques petites communautés Amis aux alentours de Yuli, — en remplacement du Père Claude LOUIS-TISSERAND en congé, — vient d’effectuer un stage prolongé, en France, pendant lequel il s’est préparé, sur divers plans, à un nouveau mode d’insertion auprès des milieux de jeunes. Il recherche actuellement en ville de Yuli, — mais ses conclusions seront tout aussi valables pour Hualien, — quels sont les nouveaux besoins des jeunes auxquels l’Eglise pourrait répondre en mettant à leur disposition personnel et locaux appropriés.
Le Père Louis BOUHEY, dernièrement arrivé dans le diocèse après un stage pratique de deux années comme aumônier de jeunes dans un collège catholique de Taichung, compte poursuivre cette expérience à Hualien, où il’ est devenu responsable de la maison d’accueil pour jeunes collégiens attenante au Petit Séminaire Saint-Joseph. Le supérieur en titre du Petit Séminaire est actuellement retenu en Suisse pour raison de maladie ; le Père BOUHEY fait donc office de supérieur intérimaire, — et ceci sans aucun problème, car les deux maisons sont sous un même règlement désormais. — Il tient cependant à surveiller plus étroitement le travail scolaire des petits séminaristes qui jadis avaient pris des habitudes de paresse, assurés qu’ils étaient d’être paternellement protégés dans leur avenir. Il compte encore 14 petits séminaristes ; mais dit-il : « Il ne faut pas se faire d’illusions... »
Tous les autres confrères travaillant pour le diocèse de Hualien sont responsables de postes où les chrétiens sont sinon tous, du moins en grande majorité des aborigènes, et plus précisément des Amis : — 10 postes Amis sur 12 dans le district —. Leurs communautés chrétiennes sont dans l’ensemble de structures identiques. Les variations qu’il peut y avoir proviennent surtout des différences en nombre de chrétiens ou de postes annexes à desservir. Les confrères exercent un ministère de style paroissial : messes du dimanche, sacramenta-lisation, visite des familles, réunions avec les délégués... Ce travail les occupe à temps plein. Certains postes commencent à se ressentir des contrecoups d’un manque de prêtres ou de catéchistes. Ce manque ne fait que commencer et il n’y a pratiquement pas de vocations originaires du district. La baisse du nombre des catéchistes est due pour une part aux salaires trop bas qui leur sont attribués. Le salaire du curé de paroisse lui-même est insuffisant s’il doit, pour garder ses catéchistes près de lui, les « payer de sa poche ». D’un autre côté, il n’y a plus, depuis quelques années, de centre de formation pour catéchistes dans le diocèse de Hualien. La fonction de catéchiste aurait besoin d’être redéfinie. Les sessions de formation et retraites pour les animateurs se font de plus en plus rares. Autant de signes évidents qu’une énergique reprise en main du diocèse par des autorités avisées s’avère être de la plus grande urgence. Parallèlement, chez les con-frères M.E.P., un besoin d’analyser cette situation critique d’une façon plus systématique et dans un but constructif continue à se développer. Les réunions mensuelles de formation permanente, si elles étaient mieux programmées et mieux suivies, pourraient devenir une instance efficace dans un projet de renouvellement à tous les niveaux.
A Taipei, le Centre catholique pour Les aborigènes est aujourd’hui débordé de travail, avec 15000 noms de chrétiens migrants enregistrés sur fiches. Les deux confrères en charge doivent au jour le jour faire face à une situation qui dépasserait leurs forces humaines s’ils ne déterminaient pas d’avance des choix précis dans leur travail pastoral. En premier lieu, ils tiennent à visiter le plus possible de chrétiens, — même si ces visites restent brèves, — pour les amener à rejoindre les communautés chrétiennes locales proches de leur lieu de travail et d’habitation. En second lieu, ils comptent sur l’accueil que les curés de paroisse réserveront à ces chrétiens migrants. Dans cette intention, ils doivent fréquemment se mettre en contact avec un clergé local trop peu au courant des aspects particuliers de la pastorale auprès des aborigènes. Enfin, tenant compte du fait que ces chrétiens migrants conservent très fortement inscrit dans leur mentalité le besoin d’être rattachés à un groupe qui se rencontre régulièrement, ces deux confrères tentent d’établir, au cours de leurs visites, la liaison entre chaque personne contactée et un chef de secteur.
L’efficacité de leur travail apostolique dépend pour beaucoup de la coopération qu’ils voudraient obtenir de leurs confrères et de tous les responsables des communautés chrétiennes de Hualien. En effet, c’est du lieu d’origine des chrétiens migrants qu’on peut recueillir les renseignements les plus précis sur chaque cas : changements d’adresse, situation chrétienne, urgences particulières... En outre, après quelques années passées à l’animation de ce centre de liaison, ils se rendent compte que ce service, à l’origine temporaire, risque fort de durer encore longtemps. C’est pourquoi, ils souhaiteraient que les diocèses d’accueil, dès aujourd’hui, fassent preuve de « bonne volonté », en envisageant des solutions pratiques qui nécessiteraient l’engagement d’un personnel dûment préparé.
L’avenir ?
Il est d’usage à la fin d’un compte rendu de Mission de parler de l’avenir. Chaque confrère s’est vu poser la question. Les réponses varient entre: « sombre »,« pas brillant »,« mal parti»,
« ça dépend », « est à Dieu ». Elles pourraient indiquer un climat de lassitude désabusée. En fait, la réalité se trouve en dehors des mots. Quiconque aura eu l’occasion de rendre visite à chaque confrère dans son milieu de travail retiendra cette impression qu’après tout « il fait bon vivre à Taïwan ». Le travail missionnaire continue, au ralenti certes, mais il continue... (2).
Bernard FAYS
(2) Ce rapport a été composé à partir de l’interview des confrères.
BIBLIOGRAPHIE
— Pour découvrir la genèse du diocèse de Hualien, la lecture des « Souvenirs » de Mgr André VÉRINEUX procurera une documentation « de première main ».
— Le Père André BAREIGTS a fait paraître un premier compte rendu de ses recherches ethnologiques. Son livre est indispensable pour qui veut s’initier à la connaissance du milieu Amis : « Les principaux mythes de l’ethnie Amis ».
— Taïwan, Politique, Economie, Religions, Catholicisme: Voir le dossier composé par E. TANG pour « Pro Mundi Vita ». Dossier Asie-Australasie, nº 6, mars-avril 1978.
— Taïwan, Politique, Economie, Social : Far Eastern Economic Review Asia 1978-1979 Yearbooks.
— Informations générales sur Taïwan : « China Yearbook » 1978.
—« Asian Colloquium on Ministries in the Church » Federation of Asian Bishops’ Conferences — Hong Kong, Feb-Mar. 1977.
— Lettre des évêques de Taïwan aux évêques du monde... mars 1979.
PERSONNEL M.E.P. DANS LE DIOCESE DE HUALIEN
au 31 décembre 1979
Mgr VÉRINEUX André 82 ans Hualien : aumônier de religieuses
PP. LE CORRE Joseph 71 ans Hualien : milieu Taroko
DURIS Antoine 70 ans Fuyuan : Amis/Bunun
SALDUBÉHÈRE Michel 60 ans Fenglin : Amis/mixte
POUPON Jean 53 ans Futien : Amis
GAGELIN Claude 52 ans Choshi : Bunun
MAILLOT Michel 52 ans Juisui : Amis
LESPADE Auguste 50 ans Hualien : Taïwanais
ROY Claude 49 ans Jyian : Amis/mixte
(Supérieur régional)
OLRY Chaude 49 ans Shoufeng : Amis
POURRIAS Louis 49 ans Tsunjih : Amis
BAREIGTS André 49 ans Fengpin : Amis
BRUNET François 48 ans Hualien : Maison régionale
(Econome)
POINSOT Maurice 47 ans Tungfeng : milieu Amis
CUERQ André 45 ans Fuli : Taïwanais
ROLLIN Jacques-Antoine 45 ans Hualien : Taïwanais/Amis
CUERQ Gérard 42 ans Taipei : Centre Chrétien Migrants
REDOUTEY Jean-Marie 40 ans Taipei : Centre Chrétien Migrants
MOAL Yves 38 ans Yuli : milieu Taïwanais/Amis
BOUHEY Louis 34 ans Hualien : Responsable de jeunes
LOUIS-TISSERAND Claude 33 ans Yuli : milieu Amis/mixte
FAYS Bernard 31 ans Tama : Amis
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