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Rapport annuel des évêques

Année: 1880
Pays: Vietnam
Mission: Tong-King occidental
Rédacteur:Mgr Puginier

Tong-King occidental.

La moisson continue d’être abondante au Tong-King occidental. Cette année le chiffre des baptêmes d’adultes s’élève à 3,326 et celui des baptêmes d’enfants de païens, à 78,544. Mais ce n’est pas sans combat que l’homme apostolique arrive à arracher les âmes à l’esclavage de Satan. S’il moissonne dans la joie, il a dû auparavant semer dans les larmes.
« Le mouvement de conversions d’infidèles, écrit Mgr Puginier, n’a pas été moins considérable que les années précédentes : il semblait même plus solide et promettait des résultats plus importants. Dans 23 villages d’une sous-préfecture, nous avions environ 2,000 catéchumènes, que plus de 30 catéchistes préparaient au baptême. Dans une autre sous-préfecture, voisine de la première, une vingtaine de catéchistes instruisaient 1,500 personnes disséminées dans 15 villages. Je ne parle pas des autres endroits où le mouvement, quoique moins accentué, est encore satisfaisant…Mais le démon et ses suppôts ont été jaloux de tant de bien et ils nous ont déclaré une guerre à outrance… »
Dans un grand nombre de localité, des hommes influents, chefs de villages, notables, lettrés, poussés par la haine, ont formé le dessein d’anéantir la religion chrétienne au Tong-King, ou tout au moins d’en arrêter les progrès ; et ils se sont engagés par serment, en buvant du sang, à prendre tous les moyens de le réaliser. Forts de l’appui plus ou moins avoué des mandarins et sûrs de l’impunité, ces forcenés ont commencé par inventer toutes sortes de calomnies contre chrétiens, les accusant de tous les forfaits imaginables. Pour obtenir créance, ils n’ont pas reculé devant les crimes les plus abominables :
« Une bande de ces malfaiteurs a poussé la haine jusqu’à tuer une pauvre femme païenne, infirme, âgée de 70 ans et réduite à l’indigence, et cela dans le seul but d’accuser de ce crime quelques notables chrétiens nouvellement convertis, qui ont amené au christianisme environ 300 personnes du village de Thang-Ang. C’est le fils de la victime qui s’est fait lui-même l’exécuteur du complot et qui a assassiné sa mère avec l’aide de ses complices.
« J’ai dû prendre en main cette affaire, dont le résultat eût été la ruine de la religion dans ce village, et j’ai fourni les preuves les plus évidentes de l’innocence des chrétiens accusés et de la culpabilité des païens accusateurs. Malgré cela, deux néophytes sont en prison depuis deux mois et plusieurs autres sont poursuivis. Quant aux vrais coupables, ils sont libres et continuent à inventer les calomnies les plus absurdes, à menacer et à poursuivre les catéchumènes …
« Le nombre des nouveau convertis, victimes de ces odieuses calomnies et actuellement détenus en prison, dépasse la centaine. Il suffit, en effet, aux païens de porter plainte contre les néophytes, pour que le mandarin emprisonne ces derniers sans même examiner s’ils sont coupables, Quelquefois cependant il les rendra à la liberté, mais après deux ou trois mois de détention, pendant lesquels il ne se sera pas même donné la peine de les interroger. D’ailleurs, le but proposé a été obtenu : les malheureux chrétiens indignement calomniés, ont été détenus ; ils ont perdu passablement d’argent, car ici l’emprisonnement coûte cher, et ce sont les accusés eux-mêmes qui doivent en supporter tous les frais ; ils sont effrayés et comprennent bien qu’ils n’ont plus à attendre justice de leurs ennemis…
« Cette persécution a commencé dans deux ou trois localités, auxquelles elle a été d’abord limitée pendant quelques mois, nos ennemis n’ayant pas encore eu le temps de se concerter et attendant avant d’agir de bien connaître les intentions des mandarins. J’ai fait tout mon possible pour la combattre dès le principe ; j’ai dénoncé les vexations dont nos néophytes ont été les victimes ; j’ai fait connaître clairement le but qu’on se proposait. Mais, en voyant le peu de succès de mes réclamations, je doute que j’aie réussi à convaincre l’autorité et à lui faire reconnaître dans ces violences une attaque contre la religion.
« L’impunité dont jouissent nos ennemis les a rendus plus audacieux et leur a montré clairement qu’ils peuvent nous nuire à volonté sans se compromettre. Dès lors, le mal s’est aggravé et la persécution s’est étendue à un grand nombre de villages appartenant aux deux sous-préfectures ci-dessus mentionnées, elle y sévit en ce moment avec furie…
« Si cet état de choses dure, et si le gouvernement annamite ne se décide pas à nous rendre justice et à faire observer les clauses du traité qui garantit aux chrétiens le libre exercice de leur religion et aux Missionnaires celui de la prédication, la persécution ne tardera pas à devenir générale. Les villages où les païens, loin de nous être hostiles, voient, au contraire, avec plaisir la religion s’établir parmi eux, ne pourraient eux-mêmes résister à ce courant disbolique ; ils seraient forcés par les menaces et par un entraînement irrésistible de prendre part à la ligue formée contre nos néophytes. »
Un autre effet non moins désastreux de la persécution , c’est de fomenter et d’entretenir les haines et l’esprit de parti entre les chrétiens et les païens, d’accroître les préjugés et de rendre les conversions plus difficiles ; d’autre part, c’est une terrible épreuve pour les néophytes et surtout pour les catéchumènes , encore si faibles dans la foi. Aussi plusieurs parmi ces derniers, entièrement découragés, ont-ils regardé en arrière et remis à des temps plus tranquilles de s’instruire et de pratiquer notre sainte Religion.
« Mais, continue Mgr de Mauricastre, il ne faudrait pas croire que tous ont eu la même faiblesse ; la grande majorité est demeurés fidèle et la plupart des néophytes ont donné de grands exemples de fermeté et d’attachement à leur foi. Un d’eux, qu’on voulait faire apostasier, a été garrotté et conduit successivement dans quatre postes de veille de son village. A chaque station il était frappé durement et, en quelques heures, il a reçu 130 coups de rotin, au point que son dos n’était plus qu’une horrible plaie. Il est resté ferme jusqu’au bout et il a dû s’expatrier pour échapper à de nouvelles poursuites.
« Un autre qu’on fatiguait plusieurs jours, tantôt par les promesses, tantôt par les menaces, pour lui faire signer un acte de renoncement à sa foi, a pris un couteau et, en présence de sa femme et de ses enfants, il s’est coupé les doigts de la main droite. Lui aussi a été obligé de quitter son village où l’on se disposait à lui faire un mauvais parti. On ne peut, sans doute, le louer de s’être ainsi mutilé, mais le motif qui l’a fait agir le rend bien excusable. Craignant un moment de faiblesse, il a préféré, dans sa bonne foi, faire le sacrifice d’une main plutôt que celui de se religion.
« Je ne cite que ces deux faits, les plus remarquables, et je ne parle pas d’un grand nombre d’autres néophytes qui sont demeurés fidèles jusqu’à ce jour, malgré la persécution acharnée qu’on exerce contre eux. Demandons au Seigneur qu’Il continue de les soutenir dans cette terrible épreuve. »
La Mission du Laos, dont nous avons, l’année dernière, raconté les débuts et les espérances, console de ses peines et de ses anxiétés le vénérable prélat qui en a conçu le projet et qui en poursuit l’exécution, avec une constance que ni les sacrifices ni les épreuves ne découragent.
Après bien des difficultés, bien des tracasseries et bien des souffrances, M. Fiot réussit à s’établir dans le pays laocien proprement dit, à Na-Ham où il fut accueilli par une population excellente et bien disposée. Il sut gagner sa confiance, et bien bientôt la tribu tout entière demanda à se convertir. Ce mouvement ne tarda pas à s’étendre aux tribus voisines. Impuissant, malgré le nombreux personnel de catéchistes dont il disposait, à répondre à l’empressement et aux sollicitations de ces peuples, notre Confrère demanda du secours. Deux autres Missionnaires avec quinze catéchistes accoururent au mois de mars pour partager ses travaux.
Mais, hélas ! une douloureuse épreuve vint jeter le deuil sur cette Mission naissante et la priver de celui qui en avait été le fondateur et qui, par son courage et sa prudence, en avait assuré le succès. Quand la mort frappa M. Fiot, notre Confrère était de retour au Tong-King où il venait solliciter de son Évêque de nouveaux collaborateurs. Déjà plus de 500 personnes avaient obtenu le baptême, 300 autres allaient le recevoir et 8 à 10,000 Laociens demandaient à s’instruire et à embrasser notre sainte Religion. Les vœux du mourant ont été exaucés et, aux dernières nouvelles, quatre Missionnaires et trente catéchistes se préparaient à partir aux secours de ces âmes si bien disposées.
Mais le grain de senevé, avant de devenir un grand arbre, doit être jeté en terre, c’est là seulement qu’apparaîtra le germe et qu’il recevra la rosée et la chaleur qui lui sont nécessaires pour naître et grandir. C’est aussi dans le creuset de la souffrance que les œuvres de Dieu doivent passer pour vivre et prospérer. Éprouvée par la perte de son chef, la Mission du Laos n’a pas tardé à souffrir dans ses membres.
Une bande de brigands a envahi le pays et fait une guerre d’extermination aux populations qui l’habitent. « La chrétienté de Na-Ham, écrit Mgr Puginier, qui déjà comptait plus de 700 néophytes, a été obligée de se disperser et d’aller se réfugier dans une contrés plus éloignée. Toutefois, les Missionnaires établis au Laos espèrent que cette guerre ne sera pas de longue durée, et qu’elle n’aura pas de trop graves conséquences pour l’évangélisation du pays. Des villages païens continuent à demander des catéchistes pour les instruire, et ceux qui ne peuvent en obtenir, parce qu’il n’y en a pas assez pour suffire au travail, vont eux-mêmes apprendre la doctrine auprès des nouveaux chrétiens du voisinage. »
Pour achever le tableau de l’état actuel de sa Mission, Mgr Puginier annonce que le Jubilé qui, en vertu d’un indult du Saint-Siège, a été célébré seulement cette année, « a produit des fruits très consolants dans la plupart des paroisses qui ont pu le gagner avant la moisson. Pour suffire à la besogne, il a fallu en donner les exercices successivement, paroisse par paroisse, afin de permettre aux prêtres de se prêter un mutuel secours.
« La famine a continué ses ravages dans la plus grande partie de la Mission jusqu’au mois de juin de cette année. Elle a été terrible en plusieurs endroits. La récolte d’été a été assez bonne et celle d’automne s’annonce bien. Espérons que nous n’aurons plus la douleur de voir nos chrétiens et, en général, la population du Tong-King souffrir de la faim, comme durant le cours des deux dernières années. Il faudra cependant encore plusieurs bonnes récoltes pour diminuer les charges et la misère des nombreuses familles qui n’ont convervé leur existence qu’en contractant de lourdes dettes. »


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