| Année: |
1903 |
| Pays: |
Vietnam |
| Mission: |
Cochinchine occidentale |
| Rédacteur: | Mgr Mossard |
II. — Cochinchine occidentale
Population catholique 63.493
Baptêmes d’adultes 2.145
Baptêmes d’enfants de païens 5.190
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« En repassant dans mon esprit, écrit Mgr Mossard, les diverses phases de l’année, qui vient de s’écouler, afin d’en dégager le fait le plus saillant, pour le fixer en compte rendu, la chose qui me frappe le plus, si je considère la mission dans son ensemble, c’est, je l’avoue, la vaillance de mes confrères, et l’intrépidité de nos auxiliaires tant européens qu’indigènes, Frères, Sœurs et catéchistes.
« Aux épreuves ordinaires qui ont leur source dans la nature du climat, sont venus s’ajouter des maux dont, habituellement, la visite est courte, et dont le passage en nos rizières n’est presque jamais simultané. Nous avons eu cette fois à subir en même temps la perte d’une moisson, une sécheresse prolongée, la petite vérole, la rougeole et le choléra qui, lui, semble ne plus vouloir nous quitter. Pour être exact, je dois ajouter encore une épidémie de dysenterie infectieuse qui a fait de grands ravages. Tant dans la population européenne que dans la population indigène.
« Je ne mentionne point les attaques continuelles dont nos personnes et nos œuvre ont été l’objet. On sait déjà, en effet, que la mission de Cochinchine occidentaIe a le privilège de ressentir presque instantanément le contre-coup des événements qui résultent de la lutte politique et religieuse engagée en France.
« Sous cette recrudescence de maux, personne ne s’est plaint, et si j’ai eu, hélas ! à constater des défaillances physiques, je n’ai pas eu à enregistrer une seule défaillance morale. J’ai vu venir à notre infirmerie des corps exténués, je n’ai point rencontré d’âmes languissantes et découragées. Il me semble que ce spectacle a quelque chose. De beau et de consolant ; c’est pourquoi je le consigne à la gloire de Dieu.
« Toutes ces causes extérieures, sans parler de celles d’un autre ordre plus attristantes peut-être encore, nous ont condamnés à marquer le pas sur place, l’année durant. Comme compensation, nous avons baptisé un certain nombre d’adultes qui, pris du choléra, ont fait appeler le prêtre d’eux-mêmes, bien que n’étant point inscrits au nombre des catéchumènes. Ils étaient généralement déjà portés à se faire chrétiens. La grâce triomphait chez eux au dernier moment, pour les récompenser, sans doute, de quelques bonnes œuvres, ou de quelques actes de bonne volonté accomplis jadis sous son inspiration. N’est-ce pas là une preuve évidente que, malgré l’apparente sécheresse du sol sur lequel il est semé, le grain de l’Évangile germe souvent à notre insu contre toute attente.
« M. Abonnel, missionnaire à Go-cong, relate un fait qui sort vraiment de l’ordinaire, et qui prouve une fois de plus l’action mystérieuse de la grâce un ce monde.
« Il y a cinq mois, dit-il, je vis venir à moi un paysan qui me demanda à se faire chrétien ; « mais comme il habitait fort loin de mes postes secondaires, je me contentai de causer un peu « avec lui et le renvoyai à plus tard. Néanmoins, je lui donnai un catéchisme dans lequel le « bonhomme semblait comprendre un caractère sur dix. Il s’en retourna donc chez lui. « L’habitude où je suis d’être trompé par les Annamites de Go-cong, me le fit bientôt perdre « de vue. Au bout de deux mois, un chrétien, sérieusement instruit et qui était allé chercher du « poisson dans le pays qu’habitait l’individu, vint me raconter des choses très intéressantes au « sujet de cet homme qui voulait se faire chrétien. Je les rapporte ici après les avoir « soigneusement vérifiées.
« Ce bon paysan, pour vivre plus tranquille, s’était retiré dans un coin de forêt qu’il avait « défriché et où il cultivait le riz nécessaire à la nourriture de sa nombreuse famille. Une nuit, « il vit en songe un beau vieillard, à barbe blanche comme la neige, qui lui dit : « Mon enfant, « il faut suivre la religion de Jésus. » Là-dessus, notre homme s’éveille, appelle sa femme et « lui raconte ce qu’il a vu. Mais que pouvait bien être cette religion et ce Jésus ? Les deux « époux n’en s’avaient absolument rien, ne connaissant aucune religion en dehors de leurs « superstitions nationales. En effet, jamais ils n’avaient vu d’église ni rencontré de chrétien, ni « entendu parler de Jésus.
« La bonne femme, cependant, se rappela avoir entendu dire, en allant au marché, qu’il y « avait à Go-cong quelque chose comme une église. « C’est peut-être cela, dit-elle à son mari. « En tout cas, essaie, et va voir, car il ne faut pas mépriser de pareils avis. » Donc, de grand « matin, le mari se mettait en route et, après de nombreuses recherches, finissait par aboutir « chez moi, où il fut reçu de la façon peu encourageante dont j’ai parlé plus haut.
« A peine rentré chez lui, de son propre mouvement et sans que personne l’eût exhorté à le « faire, il met au rebut tout le petit attirail superstitieux que les païens ont sur leur autel de « famille. Deux ou trois jours après, il se rend à la maison commune où les notables étaient « assemblés. Là, il offre le vin traditionnel à ces messieurs, fait les salutations ordinaires et « demande humblement qu’il lui soit permis de se faire chrétien et qu’on veuille bien le « dispenser de tous les travaux et corvées contraires à sa religion. Les notables, étonnés de « tant de simplicité et de franchise, lui répondent qu’il peut suivre sa conscience, qu’il sera « respecté dans ses convictions ; qu’au reste, il est connu de tous comme un homme de bien.
« Les deux époux allèrent ensuite saluer la vieille mère du mari avec les mêmes « cérémonies. Celle-ci leur dit qu’ils étaient des fils respectueux, qu’elle leur permettait très « volontiers de se faire chrétiens ; elle promit même de les imiter dans la suite.
« La vision est-elle vraie ou fausse ? Je n’en sais rien. « Mais ce qui m’a touché, ce sont « ces actes spontanés d’humilité accomplis par des gens encore païens. Quelle belle préface à « leur conversion ; car, à coup sûr, l’humilité ne vient pas du démon !
« Que Dieu accorde à la nombreuse famille de ces deux convertis la grâce de persévérer. « En effet, ce n’est pas tout de bien commencer ; il faut surtout bien finir. »
« Plusieurs confrères me signalent avec tristesse les ravages faits par le choléra en leurs différentes chrétientés. A Mac-bac, en particulier, il y a eu, dans le cours de l’année, 241 décès. M. Frison, qui dirige cette grande chrétienté, m’écrit : « Cette année, la mortalité a été « grande à Mac-bac. Le choléra, la petite vérole, les fièvres éruptives ont fait nombre de « victimes, surtout en mars, avril et mai. Je compte 28 décès d’enfants en mars, 19 en avril et « 24 en mai. C’est alors que, d’un commun accord avec les notables, nous avons organisé la « procession de la Fête-Dieu avec le plus de solennité possible pour demander à Jésus-Hostie « la cessation du fléau. Après cette procession, le fléau diminua d’intensité. Les Macbaciens « ont une grande confiance en la sainte Vierge ; ils voulurent aussi organiser une procession « en l’honneur de Marie. Comme le choléra sévissait le long des arroyos, il fut décidé qu’on « irait le déloger et le chasser de partout. Pour cela, la procession devait se faire sur l’eau. Un « trône à la sainte Vierge fut préparé sur l’avant d’une grande embarcation, et une foule de « barques brillamment ornées suivaient celle de la sainte Vierge. Le chant des litanies alternait « avec la récitation du chapelet, et les fidèles qui n’avaient pu trouver place dans les barques « répondaient en marchant à pied sur les berges. Cette procession achevée, le choléra prit fin : « il n’y eut qu’un seul cas par après, et les décès d’enfants diminuèrent pour retomber à l’état « normal. »
« Comme il est facile d’en juger par ce qui précède, la mortalité a été très grande cette année dans la mission de Saïgon. Les décès sont supérieurs aux naissances, ce qui ne s’était pas vu depuis vingt ans. D’après un petit travail de statistique auquel je me suis livré, en compulsant nos comptes rendus année par année, tenant compte du nombre des catéchumènes baptisés, de l’excédent des naissances sur les décès, et des décès eux-mêmes, je trouve que nous devrions avoir actuellement 85.000 chrétiens. En réalité, nous n’en comptons que 63.493. Comment expliquer cette différence ? Quelle peut-être la raison de ces écarts de population, d’un exercice à un autre, dans nos chrétientés ?
« Voici les principales causes de ces écarts :
« Ici comme en France, le peuple déserte peu à peu la campagne pour la ville. A Saïgon, l’industrie privée, le commerce, les travaux publics, l’arsenal, l’artillerie, les bateaux de guerre, chaloupes, bateaux de commerce, messageries locales, chemins de fer, etc., occupent des ouvriers de plus en plus nombreux. Chrétiens et païens de quartiers même éloignés, attirés par l’appât du gain et de la solde régulière, arrivent de confiance, sans soupçonner que toute médaille a son revers. Ici, en effet, c’est la cherté des vivres, le chômage, le renvoi des ouvriers pour cessation des travaux, l’occasion de jeu, l’argent venant et s’en allant avec la même rapidité ; et les pauvres gens s’estiment encore trop heureux si, en cas de maladie, ils ne sont pas dans la nécessité de solliciter rentrée gratuite à l’hôpital.
« Les chrétiens qui émigrent ainsi ne disent généralement pas bonsoir à leur curé, pas plus qu’ils n’iront dire bonjour à celui du lieu de débarquement. Le contact avec leurs nouveaux maîtres leur a fait perdre, avec le respect de l’autorité, les sentiments de la bienséance. On conçoit que ceux qui sont criblés de dettes et les mauvais chrétiens de tout acabit agissent ainsi : les gens indemnes donnent une raison qui n’excuse pas, mais qui explique cette omission : c’est provisoire, disent-ils ; mais souvent le provisoire dure des années. Tout ce qui vient d’être dit s’apprend lorsque le voyageur est obligé pour cause de maladie, où à l’occasion d’un baptême, d’avoir recours au missionnaire.
L’absence indéfinie se prolongeant jusqu’à l’époque du compte rendu, il est à croire que les noms des émigrants sont rayés du Status animarum d’un côté, sans être inscrits de l’autre. La conclusion est facile à tirer.
« D’autres, d’une humeur plus vagabonde, jettent leur dévolu sur des pays neufs où d’immenses plaines peuvent être mises en culture. Ce sont, en général, ceux qui n’ont pas de maison ou de terrain leur appartenant, ou qui n’en retirent pas assez pour vivre à l’aise. Ils entendent dire que, dans tel endroit, la vie est facile : les voilà partis pour cet endroit, puis, pour un autre indéfiniment, jusqu’à ce que, parfois du moins, ils reviennent, après dix ou vingt ans, au point de départ plus misérables qu’auparavant. Les chrétiens de cette catégorie ne sont pas faciles à connaître. Éloignés de leurs parents, peu connus ou même inconnus du prêtre qui devrait prendre soin d’eux, ils se laissent facilement aller au relâchement et à l’abandon des pratiques religieuses. Ils ont été inscrits autrefois au lieu d’origine ; ils ne le sont nulle part aujourd’hui.
« Telles sont les raisons principales qui expliquent la diminution de la population chrétienne en Cochinchine et le peu de succès apparent des travaux des missionnaires.
« Les pêcheurs, habitants des côtes, qui vivent pauvrement du produit de leur dur métier, font rarement des pêches miraculeuses. Quels sont ceux pourtant qui, à chaque départ, n’emportent pas au fond du cœur l’espoir d’une pêche fructueuse ? Telle est à peu près la situation des missionnaires de la Cochinchine occidentale ; le métier y est pénible, la vie laborieuse, le climat meurtrier, le gain peu considérable, mais le poisson, comme disent les pêcheurs, finira bien par donner un peu. On escompte d’avance ce jour qui sera peut-être celui de demain. Fiat !
« L’espérance d’un avenir meilleur, ici-bas ou au ciel, soutient dans les épreuves du présent. »
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