Présentation Recherche Photothèque Liens Informations Formulaire de contacts Plan du site
 
Rapport annuel des évêques

Année: 1904
Pays: Vietnam
Mission: Cochinchine orientale
Rédacteur:Mgr Grangeon

CHAPITRE VI
____



GROUPE DES MISSIONS DE COCHINCHINE

ET DU CAMBODGE

~~~~~~~~



I. — Cochinchine orientale


Population catholique 81.171
Baptêmes d’adultes 4.390
Baptêmes d’enfants de païens 1.730
_____


« La moisson du riz, qu’on recueille en ce moment, écrivait Mgr Grangeon à la fin du mois de septembre, s’annonçait magnifique, de prime abord. Quelques semaines de sécheresse, en juin-juillet, l’ont un peu compromise ; des pluies excessives et une inondation hâtive l’ont, en partie, détériorée à l’époque de la floraison et après. Elle n’est plus que bonne aujourd’hui, et nous n’avons pas cette abondante récolte que l’on avait d’abord espérée.
« Il en est de même de notre moisson des âmes, pendant l’exercice qui vient de finir. Le grand nombre des catéchumènes inscrits et les dispositions favorables que manifestaient les païens en maints endroits, nous donnaient l’espoir d’une moisson meilleure que la précédente. Or, le chiffre de nos baptêmes d’adultes, tout en se maintenant dans la bonne moyenne, est inférieur à celui de l’année dernière.
« Ce déchet relatif tient à des causes indépendantes de la volonté des missionnaires. Bien que quelques-unes de ces causes aient été signalées déjà, je tiens à les rappeler encore.

« La première est, comme toujours, la pénurie de notre personnel. C’est un fait, à la fois consolant et regrettable, que, dans les missions d’Annam et tout particulièrement dans celle-ci, le « curé » absorbe le « missionnaire » ; c’est-à-dire que le soin des chrétiens ne nous laisse guère le temps de nous occuper des païens. Sans doute, les prêtres indigènes nous prêtent un précieux concours, mais nous n’arrivons pas à en ordonner plus de trois par an, et la vieillesse ou la maladie les condamne de bonne heure à la retraite. Huit sur trente-sept sont en ce moment incapables de tout travail sérieux.
« Le personnel secondaire ne suffit pas davantage, malgré nos efforts pour l’augmenter. Notre école spéciale de catéchistes, qui compte habituellement près de 30 élèves, envoie, chaque année, cinq ou six sujets dans les paroisses ; les séminaristes qui ont achevé leur philosophie remplissent aussi, pendant deux ans, les fonctions de catéchistes ; néanmoins nous n’avons, en réalité, que 78 catéchistes en service. C’est à peine le tiers de ce qu’il nous faudrait pour faire face à tous les besoins.

« Les préoccupations, sans cesse grandissantes, de la vie matérielle sont un autre obstacle aux progrès de notre sainte religion. Les denrées alimentaires et les autres objets de première nécessité augmentent de prix, en proportion de l’élévation progressive des impôts. La main-d’œuvre, au contraire, du moins dans l’intérieur, reste à peu près stationnaire à cause de sa surabondance. Cette situation économique fait la fortune des riches qui achètent peu, trouvent des ouvriers à bon marché et vendent très cher leurs nombreux produits ; mais les mercenaires de toute profession n’y trouvent pas leur compte.
« Ce sont les pauvres, il est vrai, qui se convertissent : mais ce sont les pauvres indépendants, qui ont le loisir de penser à leur âme. Quant aux affamés, qui ne savent pas la veille où ils trouveront le riz du lendemain, lorsque le missionnaire leur parle d’étudier la doctrine, ils répondent, comme à Tra-kieu et ailleurs : « Laissez-nous d’abord gagner notre « vie : nous étudierons ensuite le catéchisme et les prières. » Ceux-là mêmes qui possèdent le nécessaire, sont dévorés par la soif du lucre qui donne le bien être. Tant de choses deviennent indispensables à qui se pique de civilisation !
« La même gêne n’existe point dans les centres européens ; mais, outre que ces centres sont fort peu nombreux en Cochinchine orientale, l’aisance qui y règne, engendre, chez les indigènes la licence et la corruption sous toutes ses formes. Bien rares et bien piètres seraient nos catéchumènes, si nous ne les recrutions que dans un pareil milieu ; bien fausse aussi, pour le dire en passant, l’idée que se font du peuple annamite ceux qui le jugent par les individus qu’ils rencontrent là.

« Notre œuvre d’évangélisation est, d’ailleurs, constamment entravée par certains fonctionnaires indigènes, et nos ennemis exploitent tout, même les bruits les plus invraisemblables, pour indisposer le peuple contre nous. Ainsi, de mai à septembre, la rumeur publique a presque transformé la guerre russo-japonaise en guerre franco-annamite. Ham-nghi, le roi exilé, mais légitime, déporté en Algérie depuis 1888, allait arriver et reconquérir le trône de ses ancêtres, après avoir jeté à la mer les Français et leur créature couronnée, Thanh-thai, actuellement régnant. Le jour était fixé pour la réunion des partisans de Ham-nghi sur les montagnes, et la prise de tous les chefs-lieux des provinces. Tout naturellement, ces exploits devaient avoir pour prélude le massacre en masse des chrétiens : Sat dao, binh tay : Massacrer les chrétiens, chasser les Français. Deux petits paquets de flèches incendiaires, munies d’allumettes et de baguettes d’encens, furent trouvés un beau matin, l’un devant la porte de l’évêché, l’autre devant celle du séminaire. Nous étions avertis par ce moyen du sort qui nous attendait.
« Ces bruits malveillants n’alarmèrent que quelques chrétientés, mais suffirent pour arrêter, en plusieurs endroits, le mouvement des conversions, et décider bon nombre de catéchumènes, déjà inscrits, à différer leur instruction : « Laissez-nous voir un peu comment « tout cela tournera », disaient-ils, selon leur habitude. Or, l’Annamite reprend difficilement une entreprise abandonnée, surtout quand elle demande des efforts.
« Les politiciens qui rêvent la réintégration du susdit Ham-nghi, et font, en ce moment, une campagne de presse en sa faveur, me semblent malavisés : « Ce prince, disent-ils, est si bien « gagné à nos idées et à notre cause, qu’il vient d’épouser une Française. » Le fait prouve que Ham-nghi est bien Oriental et bien Annamite, c’est-à-dire capable de se plier à tout pour arriver à ses fins. Qu’on le ramène, et son retour, surtout sa réinstallation, sera le signal d’acclamations enthousiastes ; mais aussi, de cris de révolte contre le protectorat français.

« Il n’est pas jusqu’aux coups de la persécution religieuse en France qui n’aient leur sourde répercussion dans notre brousse, bien que l’Annamite ne lise point les journaux. Les feuilles locales sont ; d’ailleurs, fort réservées sur ce douloureux et humiliant sujet. Il faut croire, nénanmoins, que les interprètes, bien placés pour tout savoir, ne manquent pas de se faire l’écho, auprès de leurs compatriotes, des graves événements de France. En effet, le trésorier d’une commune où nous avons une petite chrétienté, s’écriait triomphalement devant les néophytes. « Oh ! votre religion n’en a plus pour longtemps ! Déjà, le gouvernement français « a ramené au culte des ancêtres plus de la moitié des chrétiens d’Europe. Votre tour viendra « bientôt, et ce sera vite fait. » La France forçant les chrétiens annamites à apostasier, elle qui leur a procuré et leur garantit la liberté religieuse, c’est encore, Dieu merci, une impossibilité aux yeux des païens comme aux yeux des chrétiens ; cependant, ce qui se passe en France est loin d’être un encouragement pour les catéchumènes.
« Quoi qu’il en soit, cette année comme par le passé, nous n’avons qu’à nous féliciter de la bienveillante équité des représentants du Protectorat. Les fonctionnaires indigènes ne peuvent faire que suivre l’exemple qui leur vient de haut. L’opposition réelle et systématique se trouverait plutôt chez les notables des villages, dont les attributions ont pris, sous le nouveau régime, un véritable accroissement ; et cette opposition nuirait beaucoup à nos œuvres, si elle devait un jour s’exercer avec la connivence des autorités supérieures.

« Malgré ces obstacles, dont la plupart sont permanents ; malgré les difficultés qui pourront encore surgir, nous rêvons de nouvelles conquêtes. Sans faire entrer en ligne de compte les surprises de la grâce, car l’Esprit souffle où il veut, et bien souvent contre toute prévision humaine, on peut dire que le mouvement qui porte les infidèles vers notre sainte religion ne s’est pas arrêté dans un grand nombre de districts.
« M. Seiller ne suffit plus pour préparer au baptême tous ses catéchumènes.
« M. Geffroy signale plusieurs conversions extraordinaires, une surtout, qui peut en entraîner une foule d’autres, car c’est celle de l’homme le plus honnête et le plus influent de la contrée.
« Il n’y a plus autour de moi, écrit M. Poyet que deux villages entièrement païens. Je vais « les attaquer hardiment avec la grâce de Dieu ; car je veux que, dans toute ma vallée de « Dong-dai, on entende chaque soir, et dans chaque village, le tambour de la prière. »
« M. Guéno a plus de 600 catéchumènes inscrits. Dans presque tous les districts du Binh-dinh, la préparation au baptême continue, et nous allons voir que, même chez les sauvages, la moisson n’attend que des bras. Ici, laissons la parole à M. Vialleton, provicaire et supérieur de cette intéressante partie de la mission.

« En parcourant les résultats de notre administration chez les Bahnars, écrit M. Vialleton, « Votre Grandeur se réjouira avec nous de la belle gerbe qui a été recueillie : 1.113 baptêmes « d’adultes. Toute la gloire en revient au bon Dieu qui, seul, tient les cœurs dans sa main. « Notre joie, il est vrai, est mêlée de tristesse, au souvenir des épreuves que nous avons eu à « supporter. Deux confrères, MM. Guerlach et Guillot, ont dû nous quitter pour cause de « maladie ; un troisième est allé au sanatorium de Hong-kong. Trois autres ont été atteints de « la dysenterie, et l’un d’eux, M. Mémet, à peine relevé de sa maladie, a été emporté par un « abcès au foie.
« Malgré cela, le nombre des confessions et des communions dépasse celui de l’année « dernière, et le chiffre des baptêmes d’adultes a plus que doublé. Que serait-ce si notre « personnel n’avait pas été tant éprouvé ! Votre Grandeur le sait : ici, depuis de longues « années déjà, ce ne sont pas les missionnaires qui attendent un poste ; ce sont les postes qui « attendent un missionnaire, et cette pénurie d’ouvriers nous empêche d’entreprendre des « œuvres qui nous seraient cependant si nécessaires.
« De nouveaux villages se sont tournés vers le bon Dieu. Nous comptions, l’an dernier, « 5.594 catéchumènes à instruire. Sur ce nombre 1.113 ont été régénérés dans les eaux du « baptême. Le chiffre de nos chrétiens est supérieur à 10.000. Nous voilà loin des 750 « néophytes, qui composaient toute la mission sauvage à mon arrivée, en 1874. Digitus Dei « est hic ! Je ne sais comment rendre de dignes actions de grâces au Dieu de miséricorde, pour « le progrès accompli.

« Comme fait édifiant, je signalerai la conversion de trois frères, dont le plus jeune a seize « ans. Ils sont ici depuis une vingtaine de mois, et viennent de Kon-domong, en pays sedang. « Dès qu’ils purent comprendre le langage bahnar, ils se mirent avec ardeur à l’étude des « prières et de la doctrine. Or, le temps où le missionnaire se trouva libre de compléter par lui-« même leur instruction, coïncidait avec les travaux des champs, et les champs de ces trois « catéchumènes étaient à plus de 10 kilomètres du village, en pleine montagne. Ils ne « voulurent point cependant remettre leur instruction à plus tard, et, chaque jour, malgré la « pluie et la distance, ils revenaient le soir pour assister au catéchisme, et s’en retournaient « bien avant dans la nuit pour tenir compagnie à Brong, leur vieux père. Ils ont fait ainsi 20 « kilomètres chaque soir, pendant plus d’un mois. Comme ils étaient heureux le jour de leur « baptême et de leur première communion ! Lorsqu’on voit un tel courage chez de pauvres « sauvages, on ne peut qu’admirer les effets de la grâce dans les âmes que Dieu appelle à Lui.
« Il me reste à dire comment cette famille nous est venue du pays des Sedangs. Il y a trois « ans, le village de Kon-domong fut très éprouvé par une épidémie de rougeole ou de « scarlatine. Les habitants firent vœu de sacrifier un homme pour apaiser les génies irrités. Un « vieil esclave annamite fut choisi comme victime. Voilà, on en conviendra, de vrais sauvages « qui semblent bien loin de songer à se convertir ; mais les voies de Dieu sont insondables. « Après avoir commis leur acte de barbarie, ils voulurent savoir à qui la terrible épidémie était « imputable. La famille de Brong fut accusée, à tort ou à raison, et on ne parla de rien moins « que de s’emparer de tous ses membres et de les vendre comme esclaves. Brong demanda à « plusieurs villages de l’accepter chez eux. Tous refusèrent, ne voulant point avoir de démêlés « avec les gens de Kon-domong. Il se rappela alors qu’il avait fait amitié avec un Annamite de « Kon-tum, et obtint par son entremise la faveur de s’établir ici.
« Comme il ne voulait rien laisser à Kon-domong, quatre Annamites armés et sept « sauvages s’y rendirent avec lui pour transporter son mobilier. La troupe pensait arriver à une « heure où le village serait désert ; mais les habitants avaient été prévenus, et tous les hommes « étaient réunis à la maison commune. Par bonheur, il n’y eut ni contestation, ni bagarre. Au « moment de revenir, un de nos sauvages dit aux hommes de Kon-domong : « Si vous avez « quelque réclamation à faire, faites-la présentement ; demain, il ne sera plus temps. » « Personne ne répondit.
« Quelques mois après, Brong alla rendre visite à ses concitoyens de Kon-domong. Le chef « du village lui demanda des nouvelles de son riz. « Il est magnifique, répondit-il. — Le mien « ne vaut rien, dit le chef ; je crois bien qu’il faudra que nous aussi nous suivions la religion. » « De retour à Kon-tum, Brong n’eut rien de plus pressé que de raconter cette conversation au « missionnaire. Une telle parole de la part d’un chef de village prouvait qu’on en avait déjà « délibéré et qu’on était décidé à se convertir. M. Irrigoyen se rendit donc à Kon-domong et « n’eut aucune peine à cueillir un fruit déjà mûr. Heureux de ce premier succès, il poussa « même plus loin et gagna deux autres villages à notre sainte religion. »

« L’Administration du Laos avait cru le moment venu d’installer, aux environs de Kon-tum, un fonctionnaire civil. Mais après deux mois de séjour, le titulaire reçut ordre de plier bagage. Vers le même temps, un arrêté du gouverneur général rattachait à l’Annam tous les pays sauvages qui l’avoisinent. La mission bahnar dépend donc maintenant de la résidence supérieure de Hué, qui exercera son autorité dans tout le bas Laos. Ce nouvel état de choses n’est point pour déplaire aux missionnaires, qui, en cas de besoin, sauront du moins à qui s’adresser.

« Pour attirer plus sûrement les bénédictions de Dieu sur notre chère mission, nous avons l’intention d’introduire à Rome la cause de nos martyrs indigènes de 1858-1862.
« A cette époque, où il ne manqua à Tu-Duc que le temps pour anéantir l’église annamite, 10 prêtres et plus de 40 chrétiens furent juridiquement condamnés et mis à mort en Cochinchine orientale. Les actes de leur martyre furent pieusement recueillis par Mgr Charbonnier, qui avait vu lui-même la palme lui échapper des mains, après onze mois de tortures. Malheureusement, les informations n’étaient point revêtues de toutes les formes canoniques requises, et les bouleversements qui suivirent, n’ont pas permis de reprendre plus tôt ce travail. Il est difficile de le mener à bonne fin, aujourd’hui, parce que les témoins oculaires ont disparu. Nous l’avons entrepris quand même, avec l’espoir fondé de trouver encore assez de témoignages, pour une trentaine de ces glorieux soldats du Christ. Nous désirons d’autant plus réussir que, seule parmi ses sœurs annamites, notre mission n’a pas encore de Bienheureux indigène. Daigne Notre-Seigneur bénir notre entreprise ! Elle est confiée, depuis la fin d’avril, à M. Tardieu, à qui nous avons adjoint un jeune clerc, faisant fonction de notaire ecclésiastique. »


~~~~~~~







<< Retour page précédente



© Mepasie (missions étrangères de Paris en Asie) - Toutes les archives disponibles dans 15 pays : Birmanie, Cambodge, Chine, Corée du Nord, Corée du Sud, France, Inde, Indonésie, Japon, Laos, Malaisie, Singapour, Taiwan, Thaïlande, Vietnam